‹ Le vicomte de Launay: lettres parisiennesChapitre 13 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

Prene. Avant de partir, je donnai des ordres comme à l'ordinaire; mais cette fois, que ces ordres de maîtresse de maison étaient d'une nature étrange ! Tout en attachant mon voile , je disais aux domestiques : Si Ton attaque la caserne, si Ton y met le feu, vous prendrez les tuyaux du jardin; vous remplirez la baignoire; vous monterez des seaux d'eau sur la maison et vous arroserez le toit tant qu'il y aura du danger ; si les insurgés viennent ici, vous leur ouvrirez toutes les portes, toutes les armoires, et vous leur direz de notre part : M. et madame de Girardin ne veulent pas qu'on puisse dire que des Français ont pillé; ils vous font présent de tout ce que vous trouverez chez eux.

En effet, nous leur aurions donné sans regret tout ce qu'il y a dans la maison; le peu que nous possédons, nous l'avons acquis par le travail ; ou nous mourrons et nous n'en aurons plus besoin, ou nous vivrons et le travail saura bien encore nous le rendre. Mais ne sont-ce pas là des ordres singuliers à donner pour une maîtresse de maison? 11 y a six mois, quand je sortais le matin, mes ordres étaient bien différents. Je disais : Vous mettrez telles fleurs dans cette jardinière; vous passerez le piano dans le petit salon, parce qu'on fera de la musique ce soir; ou bien : Ma sœur vient dîner, vous ferez des bonbons pour les enfants. Aujourd'hui il ne s^agit plus d'une brillante réunion d'artistes, d'un joyeux repas de famille ; aujourd'hui il faut qu'une maîtresse de maison fasse entrer dans ses soins de ménage deux prévisions terribles : le pillage et Tincendie.

On ne pouvait passer par la place de la Concorde ; je pris la rue du Faubourg-Saint-Honoré; les nouvelles qu'on recueillait çà et là étaient effrayantes. On disait : L'Hôtel de Ville est au pouvoir des insurgés. Tel général vient d'être

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blessé. Tel officier TÎeai d'être tué. Les figures étaient pàks, les regards inquiets; tout respirait la guerre civile. Dans ce long trajet, je n'ai surpris qu^m sourire, mais ce sonrire était bien triste; je ne Fonblierai jamais. Deux jeunes filles cherchaient à relever on petit garde nubile : « Viens avec nous, disait Tune d'elles, ne retourne phis là4)as, on en a assez tué des tiens aujoonfhui; c'est àkm que fenlant sourit. — Eh bien, répondit-il, c'est jostemoit parce qull en manque qu'il faut que j'y aille. Il secoua les mains des deux jeunes filles et s'en alla en courant. Pauvre enduit I qu'est-il devenu? Est-il aussi de ceux.qui manquent?

J'allai jusque chez ma sasar, qui demeure dans laChaussée-d'Ântin, mais là je me sentis tellement malade et fatiguée^ qu'il ne me fut pas possible de penser à aller plus loin ; tout ce que je pus faire, ce fut de revenir chez moi. J'étais bien contrariée de n'avoir pas vu M. de Girardin. Cependant j'espérais toujours aller le voir le lendemain ; mais le lendemain j'étais encore phis malade, et il me fallut rester sur mon canapé toute la journée. Je devais diner chez une de mes amies ; je lui écrivis que j*étais à moitié morte et que je ne pouvais marcher... Je donne tous ces détails pour expliquer l'exaltation fiévreuse que me causa la nouvelle de l'arrestation de M. de Girardin.

Je l'appris par ce premier billet :

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