‹ Le vicomte de Launay: lettres parisiennesChapitre 4 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

tre soir; il a fait des prodiges; on lui a couvert les yeux d'un quadruple bandeau, et il a joué à l'écarté, désignant ses cartes et celles de son adversaire sans se tromper une seule fois, il a lu dans un livre, à travers ma main, toute une page que je lui cachais. — - 11 a deviné, dit un autre, un mot imprimé que j'avais entouré de plusieurs feuilles de papier et caché dans une enveloppe. C'est le mot mchç. Je l'avais conpé sûr la couverture de la Riiche populaire qu'on m'avait envoyée le matin, en me recommandant d'y lire une lettre fort remarquable de M. de Guiche. Alexis a dépeint aussi l'appartement de ïf. fl... et a parfaitement bien lu l'adresse d'uûe lettre qui se trouvait sur sa cheminée, etc., etc. Notez bien que te provincial ne savait pas que l'on parlait magnétisme, et qu'Alexis était un somnambule célèbre. 11 a pu croire que c'était l'enfant d'une personne de notre connaissance ; il a dû lui trouver des facultés bien extraordinaires.

I)u magnétisme on passa au paganisme. Quelqu'un parla d*ùne étrange cérémonie qui se préparait : un sacrifice à Jupiter, tout bonnement. On cherche un local convenable; çt on fait les études nécessaires ; ou suivra les rites archaïques tels qu'ils ont été restitués par Julien l'Apostat. — E qui fera ïe sacrifice? — Dou^e jeunçs gens qui se cotisen pour ça. — Ce sont donc des païens? — Non. — Alors a sont des impies? — Pas davantage. — Et pourquoi adorentils Jupiter ? — Par pitié. Ils disent que ce doit être aflreu] pour un dieu qui a été le maître du monde pendant tan de siècles de se voir à jamais abandonné des mortels » e ils veulent du moins par quelques grains d'encens brûlé en son nom, par quelques bienveillantes victimes sacrifiées §ur son autel;, le consoler un peu dans sa disgrâce*-^ Si c'est ainsi^ on ne saurait leur en vouloir; ils encensent lei

faux dieux... mais par un sentiment d'humanité; c'est être encore chrétien que d'être païen de la sorte et d'adoref" Jupiter par charité évangélique.

11 y a déjà eu en Grèce une tentative de ce genre, faite par un riche négociant^ qui oflVait aussi des hécatomhes à Jupiter. Cette rénovation a été suivie avec beaucoup d'intérêt par les Anglais, qui achetaient les victimes pour en fcdre des biftecks.

Ensuite on parla des vingt mariages que le printemps de cette année a décidés : le maiiage du prince de B... avec mademoiselle Se..., du duc de Les... avec mademoiselle de Ség..., du duc d'Alb... avec mademoiselle Sch..., etc., etc. Le provincial cherchait en vain à retenir ces noms, dits très-vite et presque tous à la fois ; il a dû confondre un peu ces mariés, donner à l'un la femme de Fautre, à celle-ci le mari de celle-là; nous le croyons capable, non pas de brouil» 1er, mais d'embrouiller singulièrement ces jeunes ménages. Oh rappela, à propos du premier de ces mariages, la superbe indignation des gros bonnets du faubourg Saint-Ger* main, et cette naïve exclamation échappée à leur colère ; (( Enfin, c'est la famille de finance qui fait le mariage d'ar-gent. )) Eh bien, où donc est le mal qu'un grand seigneur fasse une action généreuse ? Quand il vend son nom , vous trouvez cela tout simple, et vous criez au scandale quand il le donne? Nous comprenons à merveille qu'avec de certaines idées on meure de faim plutôt que de faire une mésalliance; mais puisque les mésalliances sont permises, convenez-en, celles que Ton fait par amour peuvent seules adroitement pallier celles qui se font par intérêt.

Ensuite, M. de Balzac nous conta un trait charmant de l'empereur de Russie, une plaisanterie excellente, pleine de gaieté et d'esprit, que nous n'osons pas vous réjpéter^

parce que nous ne lui en avons pas demandé la permission... à M. de Balzac! entendons-nous.

Puis M. Victor Hugo cita une anecdote historique bien intéressante que le roi lui a racontée dernièrement avec ce merveilleux talent de narrateur qu'il possède à un si haut degré; cette fois^ c'est du roi que nous voulons parler^ on pourrait confondre.

On demanda à M. Hugo s'il était vrai qu'un soir^ cet hiver, le roi fût resté à causer avec lui si tard, que, croyant tout le monde parti et le roi couché, les gens du château avaient éteint toutes les lumières, et que le roi luimême avait été obligé de prendre une lampe pour éclairer M. Hugo dans l'escalier. Ces détails étaient exacts. Vous voyez, nous dit-on, qu'on apprécie les gens d'esprit. — On commence à faire cas des poètes quand ils commencent à faire de la politique.

A notre tour, nous avons parlé du comte de Syracuse, «t du succès qu'il obtient à Paris; et pour faire briller notre érudition frivole, nous avons dénoncé l'excellente mystification dont ime aimable femme, un peu vaniteuse, avait été la victime, et dont nous avions été le témoin. Vous savez que le monde des salons se divise en deux catégories, ceux qui adorent les princes "du sang, et ceux qui les abhorrent ; ceux qui les poursuivent, et ceux qui les fuient. Nous trouvons ces deux extrêmes également puérils; nous n'avons de préjugés ni dans un sens ni dans l'autre, et quand un prince est spirituel, nous ne savons plus s'il est prince.

Mais la femme dont il s'agit ne pense pas comme nous; elle aime les princes pour eux-mêmes, c'est-à-dire pour leur rang seul; et l'autre jour, au bal, elle s'en allait demandant à tous les échos le comte de Syracuse; un de se8 amis lui dit en riant : « Le voici 1 » Et il désigna M. de B...^

croyant que cette plaisanterie n'aurait pas de suite. Par malheur^ on le prit au mot^ on se rapprocha de M. de B..., on trouva moyen d'engager la conversation avec lui^ et on le traita d'altesse royale avec un respect merveilleux. M. de B... ne comprenait rien à sa subite fortune : l'éclat du rang suprême commençait à Féblouir; il s'inquiéta de sa position sociale; il prit çà et là des informations sur lui-même, et il pai'vint à découvrir qu'il devait sa soudaine élévation à la gaieté généreuse d'un ami. Ce n'est pas tout : la plaisanterie en était là^ et .nous étions en train d'en rire^ lorsque M. de B... vint à passer; M. de N... le prit par le bras^ et dit tout haut : « Son Altesse Royale monseigneur le comte de Syracuse ! » Mais il fut bien étonné en voyant tout à coup près de lui... qui?... le véritable comte de Syracuse. Alors un dialogue charmant s'engagea entre le vrai prince et le faux prince; le vrai demandant au faux s'il n'était pas ennuyé de son rôle^ s'il voulait le lui rendre, offrant de le lui laisser encore quelque temps. Et tout cela dit avec une bonne grâce parfaite^ beaucoup d'esprit et de goût.

On parla encore de cent autres choses qui ne peuvent se dire dans un feuilleton^ car nous n'osons pas répéter les mots piquants de nos célèbres causeurs; en fait de malices, nous n'osons compromettre que nous, et pourtant leur brillant esprit s'échappait en vives étincelles, dont l'heureux provincial était aveuglé... Et pendant une heure ainsi, avec ime vanité impitoyable, nous avons fait valoir nos amitiés illustres, nos renseignements universels et nos relations élégantes, et nous nous sentions parfaitement ridicule; bref, nous étions mille fois plus provincial que le provincial dont nous cherchions à nous venger. Nous voudrions bien savoir ce qu'il a dit de nous et de nos amis à son cousin Tupinières*

•*< Eh I eh! nous dira-t-on, vous vous moquez beaucoup

66 I.E VICOMTE DE LàUNAY

des provinciaux. — Oui... depuis quinze jours; mais nous nous moquons des Parisiens toute Tannée, c'est notre excusa.

itnM XI

âjQiàiftil.

Les galeries da palais de l'In^iistq^ <— Cao^hemar* — S>ea maDiieqiiiBS roses. — tJnë perràque qui b&ille. — Le T^rc pendule. — Les portiers 10 angiUqtte.

G*est un plaisir qui ressemble ^ im cauchemar à s'y mé« prendre. Aux sons d'une musique ip&nmle, produite par la lutte obstinée d'instruqients sonores qu9 la ooncurrenoe a faits ennemis, et que le p^rfectioa^^oient îsùi rivaux ; qui se combattent et s'imitent, ou plutpt, qui se combdttftni ea s'imitaTit; car, maintenant^ un instrument qui n*e, pas la 'Son d'un autre est un instrument ipcamplet; aux ncoHrds discordants de cent pianos qui se détastieat, qui s'attaquent et se répondent par les polk(iu» les plusamère^; aux rauipies gémissements de l'orgue^ au;^ cliquetis n^étaUiques d«i peu*» dules taquines qui sonueut Tbeure avec àe^ vakad iatenoî^ nables qui durent deux heur^; au bruit d'un affreux con* cert sans programme, confusion de tous la^ sous obtenu, Babel de tous les airs eunuyeus^meut célèbres, charivari industriel qui ferait aimer les charivaris politiquesM^ veni pénétre;^ dans uu s^JQur étrange, à la fois plein da giwa* deur et de puérilité, où chaque objet semble n'avoir d'autre but que d'inquiéter vptr^ esprit et d'eifrayer vos regards. Ici, un cheval écorcbé vous présente son corps sanglant; plusieurs cadavres sont à côté d^ lui» des cadavres humaiii% naïvement ouverts, étalant l^ur^ hldeu^î secrctai pula, des

cidavres d'insectes, un hanneton colossal 5 un colimaçon ëcorché... puis^ régnant sur toutes ces horreurs^ deux char* mantes petites darnes^ en (Chapeaux à plumes ^ expliquant ces inventions terrihles avec beaucoup de grâce et de gentillesse.

Vous fuyes épouvanté... et vous tombes devant de grands mannequins^ d'un rose trop vif, qui vous regardent d'un air sévère^ peu en harmonie avec leurs attitudes infiniment trop gracieuses. Une femme en grand deuil préside aux ébats de ces mannequins mal élevés.

L'aspect de ces fantômes vous trouble^ vous marchez vite pour V0U9 réveiller, vous vous dites : Je sais bien que ce sont les visions de la fièvre^ vous analysez votre mal, mais vous n'en souffrez pas moins; pour vous remettre, voua regardez quelques jolies étoffes^ de magnifiques velours, d% riches satins, des broderies de fées^ représentant sur un mouchoir le Rhin, ses forteresses, ses rochers, ses bateaux k vapeur, ses étudiants et ses sorcières, tout le moyen âge et l'âge nouveau; les belles mousselines de Tarare, les superbes tapis de M. Sailandrouse, tableaux de coloriste sur le6<|uels on se ferait scrupule de marcher, ces char* mantes efeaffes d'or algériennes dont la fabrique est à Nîmes^ ees soyeuses cravates anglaises dont la fabrique est à Lyon.

Vous errez çà et là et vous retrouvez un peu de calme; mais tout à coup une vbion {dus singulière que les autres vient vous persuader encore que la lièvre vous tourmente. Une mâchoire mouvante est en fk<ee de vous; elle s'ouvri et elle se ferme avec une lenteur et une régularité de mou*" vement effrayantes; cette «dâchoire est seule, elle n'appai«tient à aucune face humaine, et pourtant elle a une volonté particulière qui la fait agir. La voilà qui s'ouvre!... la voilà q«i4 set ftime!... la Yollà «qui Miêdhi^... qui mâehe à vide..»

c'est efiFrayant. Oh! la fièvre! la fièvre! comme elle vous envoie de folles idées, comme elle vous présente d'épouvantables images!

Et toujours plus tremblant vous allez vous réfugier auprès d'un monsieur en cire qui fait valoir des perruques! certes, si quelque chose doit rassurer des regards inquiets^ c'est la vue d'une demi-douzaine de perruques; une tête exaltée se croit à l'abri des rêves fantastiques sous une perruque. Une perruque est un chaperon qui doit préserver des dangers d'une imagination trop ardente. Vaine erreur! A peine avez-vous examiné une de ces fallacieuses coiffures, que vous la voyez, par un mouvement presque insensible, se lever, se lever doucement, rester un moment béante comme la mâchoire ci-dessus désignée (une perruque béante... quel phénomène!), puis se dresser toute droite et demeurer quelque temps immobile, loin, bien loin du front luisant dont elle faisait l'orgueil! Dans quelle intention ce maaége?... Vous avez peine à le comprendre. Qu'une mâchoire â'ouvre et se ferme par un moyen ingénieux, bien; cela s'explique : le destin d'une mâchoire est d'agir; mais le destin d'une perruque est différent; l'activité lui est défendue. Quel avantage peut-on trouver à cet adroit mécanisme? Est-ce pour donner de l'air à la tête? Est-ce une nouvelle manière de saluer qu'on veut mettre à la mode? Est-ce une manière de voter? Autrefois on opinait du bonnet; veut-on aujourd'hui voter à peniique levée? Qu'est-ce donc? C'est tout simplement une manière de vous montrei la perfection du travail, la beauté du tissu; là est le merveilleux de l'invention; le mécanisme ne compte pas, demandez plutôt au monsieur en cire que pare cette bizarre perruque; il n'éprouve aucune inquiétude; sous cette coif-^ fure mouvante, il reste calme, indifférent, impassible; elle

fait semblant de le quitter^ mais il la connaît^ il sait bien qu'elle va revenir, et il continue à vous sourire niaisement sans s'alarmer un seul instant des caprices bornés de l'infidèle.

A propos de perruques, hasardons une pensée qui nous tourmente depuis longtemps. Est-il rien au monde de plus pauvrement laid, de plus follement triste que cette odieuse hypocrisie que nous appellerons la perruque^constitutionnelle? La perruque Louis XIV avait un aspect grandiose; cette coiffure était une parure; avec ces cascades de longs cheveux tombant de chaque côté de la face, on ressemblait à un lion, e( c'est toujours flatteur de ressembler à un lion. La perruque Louis XV était originale et coquette, elle convenait également aux jeunes gens et aux vieillards, et puis elle était parfumée... ce qui est une corruption sans doute, nous nous hâtons d'en convenir, mais une bien agréable corruption.

Maintenant examinez la perruque constitutionnelle... dites, est-il rien de plus piteux, de plus t^e, de plus misérable? Pourquoi cette pauvreté, cette laideur? Pour imiter la nature. Eh! quand la nature est ainsi, elle demande à n'être pas imitée ! Et cette affreuse coiffure se paye un prix exorbitant, se commande avec le plus grand soin; on fait venir im artiste habile; car il faut encore beaiv^oup de talent pour confectionner ce bonnet chevelu, et Ton combine avec cet artiste les effets les plus pauvres et les plus désolés; on calcule tous ses désastres : — Ceci est trop jeune pour moi, ne mettez pas tant de cheveux noirs. — Ah! monsieur^ dans la perruque du comte*** j'en ai mis bien -davantage. — Le comte *** est un vieux fou, je n*ai pas envie de lui ressembler. Et l'on commande une perruque encore plus ravagée; on exige des cheveux jaunes, la neige

70 ItH V1C0MT£ DB LAUiNAV

des ans étani a$sez difûclle à conserver dans ks (^MHrtut travaillés'; oa y inêle quelques cheveux ga^i quelques biins . fauves, et quand celte coml^inaison odieuse a ao^uis use laideur probable, on l'applique solidement sur sa têtô> et rpn s'en va content; çn est aXTreux, mais ou sa eroit sincère; dans les pays cûnsiiiutioaaçls> o^ prend le mensonge laid pour la vérité. Pourqi^i les homn^^s graves n'actopteraieut-Us pa&, comma au temps de ho\û& X1U> une coiffure noble et simple qu'ils garderaient toujours? Ah! c'est qu'ils ne pourraient plus mettre dessus leur m6igm&qua chapeau trombliou! 11 faudrait supprimer cet ornement si riefae, si gracieux et si couunode! Ca «erait dommage; n'y pensons plus.

Après avoir c(Hitempté la perruque béante» vous travenei d'un pas rêvei^r la galerie des machines; là, voua marchai de surprise en $u]^'prise. Une petite machina est misa ea mouvement, elle ne fait pas grand bruit, elle s'agite pou, elle est doucfâ at bonna) que (aitrella? Elle rabote la fer comme on rabota^le bois, ou comme un couteau rabote 1^ savon^ $ans efforti sans tapage, avec une violeaca aoumote dont vous rester épouvanté 1

Pendant que vous êtes absorbé dans la contemplation do cette machine, un objet étrange appelle votre attention : un monsieur fort bien mis ^ d'une tournure parfiaitenient distinguée, que l'on reconnaît tout de suite pour un homme de bonne compagnie « est vis-à-vis de vous, occupé à dan-» ser très -sérieusement sur des fourneaux; plusieurs person^ nés le contemplant avec un vif intérêt. Que fait-il donc monsieur? et pourquoi, avec cet aspect grave et digne, comporte-t-il comme un acrobate? -^ Il démontre la soli*' dilé des plaques de ses nouveaux fourneaux vraiment fort ingénieux, et il vous prouve que rien ne peut rompre ieufs

LETTRES PARISIENNE» Tl

ressorts ; pnisque ?on poids tout entier ne peut même le» faire fldcbir. N'importe , ces exercices ne sont pas nala- Fels , et vous croyez toujours rêver; quand on a le délire, on volt souvent aussi danser devant soi des gens tristes qui vous font toutes sortes de grimaces ; vous persistez à dire que ces merveilles de l'industrie ressemblent beaucoup aux ballucinations de la fièvre.

Vous désirez savoir l'heure, vous regardez une pendule. Un petit Turc, vêtu d'une veste rouge et coiffe d'un turban b'awc, vous regarde d'un air moqueur; il fait trois fois la culbute , cela veut dire qu'il est trois heures , et il faut encore que vous trouviez cela tout simple !

A quelques pas de là , un petit homme armé d'un balai semble vous attendre au passage; il baisse la tête d*un ai^ sombre et se cache sous nn chapeau monumental , de forme haute et à larges bords. Ce petit homme a la figure verte, son chapeau est vert, son Ijabit est vert, son balai est vert ; il a près de lui une vilaine petite compagne qui est verte aussi, qui a des cheveux verts tout ébourifTës. L'horrtble ménage S Qui sont ces gens-là? C'est monsieur et madame Pipelet.,, en angélique. Eh bien ! nous sommes jaloux, on nous a fait en sucre de pomme, on nous a fait en chocolat, on ne nous a jamais fait en angélique! Célébrité I ta n'es qu'un vain nom f

Ainsi, pendant plusieurs heures, vous parcourez ces vasles galeries, toujours étonné, toujours consterné; et^ pendant ces longues promenades, un ennemi acharné, impassible, mais implacable, vous poursuit en silence. 11 est armé d'un entonnoir rempli d'eau , et sans vous regarder, sans paraître vous haïr, il s^attache à vos pas, il s'attache à vos pieds surtout, et il les arrose d'une onde perfide en formant des cercles bizarres; parfois il sTanime^ et ses cîrconvolu*

fions venant à s'élever, il arrose les pans de votre habit^ monsieur , et les falbalas de votre robe , madame ; parfois il s'arrête aussi ^ et sftr ce sol inégal, des lacs imprévus se forment et répandent autour de vous une agréable fraicbeur. La délicieuse harmonie qui vous accueillit à votre arrivée ne vous a pas abandonné un seul instant; elle vous reconduit avec les mêmes concerts : le piano imitant la harpe^ la harpe imitant la guitare^ la guitare imitant le tambourin, la tlûte imitant le hautbois, le hautbois imitant la flûte, et tous imitant la musette!... Telles sont à peu près les impressions que nous avons éprouvées lundi dernier au palais de rindustrie. De plus , ce jour-là il y avait foule : c'était un jour réservé. Défiez^vous des billets de faveur dans ce siècle d'égalité! Chacun en veut, chacun y a droit En effet , qu'est-ce que l'égalité? Cest la faveur universelle. Trente-quatre millions d'êtres privilégiés , ce n'est pas trop , mais c'est beaucoup. Dorénavant nous irons là l^s jours où tout le monde peut y entrer ; ces jours-là il n'y a personne; alors nous admirerons à notre aise ces mer^ veilles nationales dont nous rions un peu aujourd'hui, mais dont nous sentons déjà que nous serons très-fîer demain.

Cette semaine , on ne nous accusera point de paresse , depuis huit jours nous courons la ville comme un nouvel arrivé de Senlis ou de Philadelphie. Samedi nous étions au bal; c'était le soir, on dansait à l'ambassade d'Autriche.

Dimanche ijous avons dû aller aux courses de Versailles. Ouand les fêtes ont lieu un peu loin, nous nous bornons au projet d'y assister : c'est déjà assez fatigant.

Lundi matin, visite au palais de l'industrie.

Et mardi nous étions de noce ; nous assistions au pompeux mariage de mademoiselle de Ségur avec M. le duc de Lesparre. Oh ! la superbe nocel que tout ce personnel était

bien choisi! La mariée était belle, le marié était beau; sa mère était belle , son père était beau ; ses sœurs étaient belles, son frère était beau; ses cousine** étaient belles, ses oncles étaient beaux! Il est impossible d^avoir des parents plus avantageux. De beaux oncles! voilà qui est rare! Or* dinairement les noces pèchent par les oncles ; mais à ce mariage-là il y a eu des effets d'oncles merveilleux. Il y a eu aufsi uii eflet de soleil magnifique. Cette splendida églisi'. de la Madeleine était éblouissante ; le soleil l'inondait de ses rayons d'or qui faisaient pâlir les orgueilleuses doiTires des lambris. La nef était remplie des amis des mariés; assemblée brillante où toute l'Europe célèbre était représentée. Et qu'ils étaient heureux ces jeunes époux ! La jeune fille n'a pas vingt ans, et voilà déjà six ans qu'on l'aime. On a beau dire , rien n'est plus doux qu'un mariage d'inclination; ces unions-là sont les seules qui restent sympathiques. — On né s'aime pas toujours, s'écrient les sages. — Non ; mais on se plaît toujours. Et si l'accord des passions est quelquefois passager, rharmonie des goûts et de^ idées est éternelle.

Enfin ce soir nous nous rendons à une solennité littéraire que nous vous raconterons samedi.

LETTRE XII

15 juin 1844.

Exposition de flenrs et de fruits. — Orangerie du palais du Luxembonrg. — > NouveUe espèce de provinciaux. — Lenrs dédains pour les merveilles parisiennes. — Une soirée littéraire.

Ah ! ceci n'est pas un cauchemar, c'est un beau rêve réalisé, c'est un échantillon dei'Éden, un aperçu des célecstes

lY. 5

parterres!... niaiserie impardonnable ! est-ce qu'il y a des parterres dans le ciel? Disons plutôt : ce sont les serr res du paradis... démence non moins 4nipardonnable! est-ce qu'il peut y avoir une culture factice dans les jardins de Dieu? Décidément^ on ne peut peindre 1$ monde idéal avec des mots humains. Contentons-nous de déclarer qu'en ce moment Torangerie du Luxembourg est un séjour de délices où toutes les fleurs viennent lutter d'éclat y où tous les parfums viennent se disputer l'honneur 40 ^ous enivrer; et qu'il est mille fois agréable d'être juge dans un concours de fruits , dans un combat de parfums ^ dans un carrousel de fleurs. C'est déjà bien assez prétentieux comme ça.

D*abord l'ananas triomphe; c'est un parfum impérieux et sonore qui impose silence à tous les autres. Eh bien , voilà encore que nous disons une sottise^ un parfum sonore qui impose silence y c'est absurde; autant vaudrait dire un parfum éclatant qui éteint tous les autrçs..^ l^ai? il n'y a donc pas de mots ppur définir les parfums ? Soit; on se passera des mots. L'orgueilleux anaqas triomphe; il se fait reconnaître le premier ; mais bieutôt une senteur divine y d'une douceur toute-puissante , vient pénétrer vp^ sens, éveiller vos souvenirs; elle s'empare de vos esprits en formant autour de vous une atmosphère embaumée dans laquelle elle vous retient prisonnier ; vous lui appartenez pendant quelques moments; elle vpuf absorbe, elle empêche tous les parfums rivaux de s'élancer jusqu'à vous; elle vous parle de l'Italie, de Sorrente, deNaples, de Malte; elle vous rappelle la brûlante Ibdrie y et tous les rivages bienairaés où règne l'oranger aux fruits d'or. L'oranger, arbre béni entre tous les arbres, emblème sacré de la perfection; arbre de la science, mais de la ^ience du Vi^, î\ reçi^t en

parteg(î tous Jes dons; bois précieux , feuillage salutaire ;, fjeur (}p neige enivrant^ et pudique, fruit ^or exquis et biçnfaisant; verdure constante , floraison précoce , durée élernelJe. Est-il un arbre plus parfait ? Quel bçav dftsUn que

ççlui d'w ':>ranger! si nous crpyigns k h métempsycose,

iiPUS femo? tPUtes gortjes de déro^çbes pour êtr^ métamorphosé m orftuger ; m)i^ ayons une espèce de culte roêl^ d'uu pm d'euYie pour cet dix]>r^ privilégié; npu9 le révérons comme un arbrç d^ bénédiptipn, et nous nous défions malgré nous des p§iys où p^tte tige poble, droite et flère nç veut pas croître, pu cette fleur chaste et bienveillante refuse de s'épa.T)p\;ir, ou ç^ fruit superbe et généreux ni? peut mûrir jamais» Ci§s pays-là put commis quelque faute mys^ t^riçusem^Qt e;2(piée. Dieu Qe les a pas privés d'orangers sâus motif.

gt le jalom; parfum vou? suivre, et pendant lgugtemp§

YQ\\s m comprenez qup lui, Tput k çpup une odeiur «mi^^fi

vous r^uiine , un parfum jpyeuç Qt franc ypu^ trftu^pfiftfi ep idée §W h Ifeipre de^ bojs. Et TQJW vpyà revenu aijjç Ije^ux jouf§ de yptre enfanç^^ j^lpys que ypus allieg avec votre nourrice et yp? petites sœur? cueillir df?s fraise? ppur Ifi déjeuner dç votre mère. I^s bonnes fraise?! gpmmevpus le.§ cherQ^ie;^ avee aiï*deur! Ypus en trpuyie?} si^^ ypys en

mAngie? einq? et ypus en mettiez une 4an? le panier, Morg

on vous disait : Celle-ci n'est pas raûre; vous la repreniez? bien vite et vpus la mangiez encore;, et l'on s'écriait ; PJ^ mange pas aelle-là; et l'on vous en donnait une belte ponf vpus dédommager : c'était tout profit. N'est-ce pas que la fraise est l'emblème de la rieuse enfance? Ceîst un fruit v^rmeil qui semble destiné à j^a bouche vermeille; il croit 4 près de teire que le plus petit enfant est fprcé de se •ourber pour le prendre, et il est si délicat qu'un($ (^tit^

main sans force semble avoir seule le droit de le cueillir. Vous passez rapidement devant ce groupe de fraisiers^ et TOUS éprouvez le supplice de Tantale dans toute son horreur. 11 faut avoir atteint un degré de civilisation extrême pour obtenir de soi une admiration simplement contemplative à Taspect de ces fraises si belles, et qui semblent vous engager à juger par vous-même de leur amélioration. Passez vite et ne vous arrêtez que devant ce magnifique jasmin des Açores. Quel parfum! Il vous transporte, hélas! dans un monde que vous ignorez, que vous ne connaissez que par les récils des voyageurs. Ce parfum enivrant ne vous rappelle que des lectures; ce n'est pas assez; un parfum n'est rien s'il ne se complète par un souvenir.

Maintenant, pénétrez dans l'empire des roses; il y»en a là de toutes les familles, de toutes les couleurs, de toutes les formes. — Voici une belle fleur de magnolia. — Ce n'est pas une fleur de magnolia, c*est une rose; elle est monstrueusement belle. — Voici une charmante renoncule. — Ce n'est pas une renoncule, c'est une rqse. On compte, à cette seule exposition, trois cent quatre-vingt-sept espèces de roses; il y aurait de quoi dégoûter des roses«à jamais! Eh bien, pas du tout; plus on en voit, plus on veut en voir encore ; et cependant, si on vous présentait trois cent quatre-vingt-sept espèces d'oeillets d'Inde, par exemple, voutî vous fâcheriez, vous diriez que c'est une mauvaise plaisanterie. Pourquoi cette injustice? pourquoi la nature a-t-elle des fleurs favorites et des fleurs maudites? Est ce que, par hasard, Tégalité n'est pas dans la nature? Nous commençons à le craindre.

Que cette collection de géraniums est superbe ! Quelle variété dans ces couleurs! quelle harmonie dans cette variété!

Qne cette pyramide d'iris est élégante! comme ces frais calices d'or et d'hyacinthe s'élèvent fièrement en laissant tomber autour d'eux^ comme un large manteau de verdure^ leur beau feuillage éploré!

Que ces montagnes de palmiers sont imposantes! comme elles protègent avec orgueil ces bataillons d'ananas rangés à leurs pieds ^ semblables à des bataillons de grenadiers sous les armes!

— Regardez dans ces corbeilles ces grosses poires. — Des poires... encore?

— Voyez près d'elles ce superbe raisin ! ^ Du raisin... déjà?

— Quelle est cette plante? — Thé indigène.

— Connaissez-vous ce thé-là? — Il me semble en avoir déjà pris malgré moi.

— Chez madame ***? — Silence.

— Quel est ce pot de confitures verdâtres? — Lisez : Confitures d'oseille; c'est une nouvelle invention. — Oh! que cela doit être mauvais^ des confitures d'oseille; je n'en goûterai jamais, j'en fais le serment solennel, et l'on doit tenir de pareils serments.

— Ahl ceci est une fougère? — Oui, mais on l'appelle aujourd'hui adiantum tenerum, — Ce nom-là va déranger l'air célèbre; comment pourra-t-on chanter maintenant : Qiui ne suiS'je?...

Mais j'aperçois un œillet de poète : vous m'accorderez au moins que celte fleur est un œillet de poète. — Il n'y a plus d'œillets de poète ; on appelle ces fleuis-là maintenant deantus barbatus. Les poètes n'ont plus de fleurs. — Tant mieux, ils en avaient choisi une fort laide, qui ne faisait guère honneur à leur goût; peut-être seront-ils plus heureux dans leur choix nouveau.

78 LE VICOMTE DE LAUriÂY

— Les beaux papillons! — Eh! ce sont des penséMi les grandes pensées de RagonnoL

— Oh 1 le vilain animal 1 — Où voyes-^vous un animalT — Là, un gros hérisson! — C'efit une plante grasse; re* gardez, votre hérisson commence à fleurir^ -^ Mais il est tard... nous sommes devant la porte ^ respires encore ëért air embaumé, parfum inconnu, mélange de tous les par» fums, harmonie odorante, formée de tous les soupifs di« vins ; et venez voir dans une des salies du Luxembourg les prodiges que les arts peuvent accomplir (|uand la charité les inspire. Là sont exposés les ouvrages offerts pour la loterie qui doit être tirée au proût de l'œuvre du M<Hit^ Garmel. 11 s'agit de relever cet hospice célèbre dans notre histoire guerrière. Le pieux édifice est déjà reconst^mt à moitié, déjà il a pu donner asile à de glorieux pèleriiiâ| mais de nombreux travaux restent encore à exécuter, et la France seule peut venir en aide aux pauvres rôligiDUï dans leur courageuse entreprise. Ce n'est pas en vain qUê léi peuples malheureux s'adressent à elle; car, ainsi que ledit M. Adolphe Dumas, dans une notice fort bien faite sur Ift réëdi il cation de l'hospice du Mont-Carmel : « Toutes les fois » que quelqu'un souiTre dans le monde, il se tourne, du » côté de la France* Rome avait des empires dans sa client » tèle, nous, nous avons les instincts des peuples. Ils disëfli; » tous: Si la France le savait! comme on disait autrefois » du roi; » et ils ont raison de se tourner vers nous> ces peuples en détresse. On aura beau nous rendre industriels, malcriels et constitutionnels, il y aura toujours pbrmi nous de grands artistes et de grands poètes, qui sauront cotiserver dans leur langage sacré aux nobles dévouements leurs véritables noms ; qui se transmettront d'âge en âge> comme des traditions saintes, le respect pour les cruyau£es eatbau^

dàstémqiie les philôsôt^hes appellent déjà préjugés; lassaipathie pour lëâ hëi'oïquës sacrifices que les ëgolsten ont toujours appelée démence.

11 est arrivé depuis quelques jours Une noûtellô espèce de provinciaux; ceux-là sont d'Une aùdacô prodigieuse, ili bût un aplomb effrayant; Ils n^ont rien tu, et ils connais sent tout. Les récits de leurs devanciers leur ont tout appris. Ils viennent à Paris pour la première fois, ils sont déjà blasés sur les beautés de Paris; à force d'avoir écouté les louanges enthousiastes et même exagérées que leUrs amis et leurs parents prodiguent à la capitale, ils l'ont prise en grippe et viennent la visiter en nourrissant contre elle toutes sortes de préventions ridicules nées probablement de quelques exaltations ridicules. Ils nous traitent fort cavalièrement; leur langage est une ironie continuelle $ c'est aussi un argot inintelligible. — Ah ! dit Tun, voici lé boulevard de mon oncle, c'est-à-dire le boulevard où moû oncle venait se promener tous les soirs quand il était à Paris le ttiols dertiier. — J'irai ce soir, dit un autre, voir danser la nymphe du receveur... c'est-à-dire mademoiselle Grisi, que le receveur particulier de leur ville a beaucoup admirée pendant son séjour à Paris, et dont il parle sans cesse depuis son retour. — Moi, j'irai voir ce soir les délices de Bouginot, c'est-à-dire Hyacinthe^ du théâtre des Variétés. Bouginot est l'admirateur passionné d'Hyacinthe, il l'imite avec un rare bonheur. — Tiens, voici les amours de Tupinières, un singe empaillé qu'on voit chez im naturaliste du boulevard Poissonnière. Celte façon de connaître Paris par tradition leur donne beaucoup d'avantage; ils parlent tout haut, ils affectent une assurance exagérée; leur but est de narguer les gens qui ne sont pas là : un tel nous a dit qu'en arrivant à Paris il était tout troublé, tout

étourdi; moi, je lui dirai que je n'ai éprouvé aueun trouble» aucun éblouissement... 11 ne faut pas» nous autres Parisiens» nous choquei> ^c leurs étranges manières; cette arrogance n'est pas contitj nous; ils agissent à Paris contre des gens qui sont loin de Paris ; ils luttent contre d'anciens récits et leur préparent pour réponse des récits victorieusement contradictoires; ne nous fâchons donc pas de cette attitude malveillante» elle ne nous regarde pas. Dès sept heures du matin ils battent les pavés en habit noir et en gants blancs; à deux heures ils mangent des cerises» sans se gêner» au coin des rues» en lorgnant les Parisiens» qui semblent s'étonner de ces repas frugalement improvisés; ils taquinent la fruitière» non par légèreté de mœurs, mais par indépen- ' dance dldées» et pour montrer aux Parisiens qu'ils ne sont point intimidés par l'aspect de leur ville si merveilleuse; ils font et disent volontairement toutes sortes d'inconvenances; ils appellent cela conserver leur présence d'esprit. Soit» nous aimions mieux les autres.

Oh! qu'il est plaisant, cet affreux désastre arrivé di» manche au palais des Champs-Elysées^ le toit enlevé» les salles inondées!... vanité des vanités! naïveté des in» dustries! L'homme» inventeur ingénieux» a tout inventé, hors un abri pour ses inventions ingénieuses. 11 expose en même temps ses chefs-d'œuvre aux regards curieux et aux quatre vents» et il se dit le roi des animaux. Les animaux, ses sujets» savent du moins se choisir un asile; le lion se couche dans un antre où il ne pleut pas; l'ours se trouve une tanière imperméable» le renard se creuse un terrier confortable; il y a enfin des animaux célèbres qui se construisent à eux-mêmes une solide demem^e. Ah!... les chapeaux de castor qui sont à l'Exposition ont dû bien rire. Et la soirée littéraire que nous allions oublier! Voici

comment elle a eu lieu : on a réuni dans un s^on une vingtaine de gens d'esprit, on les a fait jouer jusqu'à cinq heures du matin au lansquenet; on appelle cela une soii'ée littéraire!

LETTRE XIII

22 jaiD ia44.

XtOs salons de Paris : salons diplomatiques, salons politiques, salons poétiques, fantastiques. — Les clubs, leurs avantages. — Ils absorbent les ennuyeux. — Vivent les clubs! — Esprit de conversation- ~ Système de madame Campan. — La duchesse de Saint-Leu son élève.

Ënûn, Paris a cessé d'être brillant; c'est heureux 1 Quelques départs, un deuil généralement porté, lui ont rendu cite douce mélancolie qui lui sied si bien à nos ifeux. Quand il fait le superbe, nous l'admirons; mais nous ne l'aimons pas. Ses plaisirs bruyants sont peu dans nos goûts; les belles fêtes, pour nous, sont des devoirs plutôt que des récréations. Ce qui nous plaît, ce sont les réunions intimes; les grands salons ouverts pour tout le monde nous séduisent moins que les petits salons entr'ouverts pour quelques amis. Nous préférons à tout l'éclat des lustres la modeste lueur des lampes; il est bien difficile d'être tout à fait sans prétention dans un salon pompeux, éblouissant de lumières, et cela "nous ennuie d'avoir des prétentions; les jours que nous aimons sont ceux où l'on est rassemblé sans projet et où l'on cause sans façon. Si vous saviez comme nos hommes supérieurs sont aimables lorsqu'ils daignent causer ainsi, vous ne proclameriez plus que l'art de la conversation est xnort en France. Pour les gens de talent, être en négligé, c'est être eu grande parure, le sans- façon de l'esprit res-

semble à ce que serait ]e laisser-aller de l'avare qui oublierait de cacher ses trésors ; et jamais à aucune époque la société française n'a possédé une collection plus complète et plus agréablement variée de conteurs intéressants et de causeurs spirituels. — 11 n'y a plus de salons^ dit-on : et alors on cite ce qu'était autrefois le salon de madame de Staël^ ce qu'ont été depuis ceux de madame la duchesse de Duras, de madame de Montcalm, de madame la duchesse de Broglie, et Ton ajoute avec des airs d'élégie : — Aujourd'hui il n'y en a plus un seul!

— Youlez-vous savoir pourquoi il n'y en a plus un seul^ C'est qu'il y en a vingt; l'influence s'est éparpillée, mais ell^ n'en est pas moins réelle^ et c'est parce que l'on cause uift. peu partout que vous prétendez que l'on ne cause plus tiuli^ part.

— Vous osez dire qu'il y a vingt salons influents à Paris où l'on sache cduàer? Nommez-les; je vous en défie.

— Les voilà; je cite au hasard : le salon de madame Hécamier, celui de madame de Lamartine^ de madame Vie* tor Hugo.

— Ah! criais ceux-là sotlt célèbres...

— Ce n'est pas une raison pour les oublier.

— D'ailleurs, cela n'en fait encore que troli.

— Je continue : le salon de madame de Boigne, de madame de Casteilane.

— Ceux-là sont des salons politiques...

— Eh bien, ce n'est pas non plus une raison pour qu'ils soient sans influence... Je poursuis : 6° le salon de madame de Courbonne.

— Celui-là est un salon diplomatique.

— Eh! ce n'est pas non plus une raison pour qu'il soit sans importance; V le salon de madame...

•^ Voas commences à chercher les tioms^ qui deviennent iTAreB.

— Au contraire^ je n'ai que l'embarras du choix. Void cinq salons que je voudrais pouvoir vous nommer chacun le premier : le salon de madame la duchesse de Maillé^ de madame de Chastenay^ de madame la duchesse de Liancourt> de madame la duchesse de Rauzan^ de madame la vicomtesse de Noailles^ et puis dix autres que les gens d'esprit connaissent bien aussi; le salon de madame d'Aguessean, celui de sa nièce^ madame de la Grange; le salon de madame Philippe de Ségur^ de sa sœur^ madame Alex, de Girardin^ le salon de madame de Podenas^ de madame d'Osmond^ de madame de Nansouty, de madame de Rémusat^ de madame de Virieux^ de madame la comtesse MerUn^ et enûn le salon de madame Dosne, qui était déjà le rendez-vous de nos artistes célèbres et des hommes éminents du parti libéral avant d'être Fasile ou l'arsenal peut-être de nos hommes politiques mécontents et désenchantés. Et remarquez bien que je ne cite point le salon des bas bleus accusés de littérature^ que je ne parle pas des salons étrangers^ et que je ne compte ni celui de madame la princesse de Lieven^ ni celui de madame la princesse Belgioso^ de madame Svetschine^ que j'oublie aussi volontairement les salons étranges, où la conversation^ très-accentuée, n'en est pas moins, c'est-àdire n'en est que plus amusante... Certes, quand je dis : H y en a vingt, je n'exagère pas.

Et comment la conversation ne serait-elle pas facile et agréable avec tant de sujets divers pour exercer un même esprit, avec tant d'esprits différents pour traiter un même sujet? Mais, s'écrient les causeurs d'autrefois, les clubs ont lue la conversation! Les clubs!... au contraire, ils l'ont sauvée : elle revit depuis leur fondation. Ce qui l'avait tuée,

c'était raboiidance des relations insignifiantes. L'habitude que Ton a prise depuis quelques années de prier trois cents personnes pour la moindre fête a multiplié les relations à tel point que^ dans nos salons^ les indifférents avaient chassé les amis. Les causeries intimes étaient sans cesse interrompues par des visites d'apparat. Li vie parisienne se compose de six mois au plus ; or trois cents personnes qui veulent être polies deux fois en six mois et qui viennent^ vous remercier successivement d'un bal et d'un concert^ cela fait en moyenne deux ennuyeux par soirée. Il y avail^ là de quoi disperser tous vos habitués amusants; car il suffît^ de Tappaiition d'un visage inconnu pour glacer à l'instant même la conversation la plus animée. Et puis il faut le dir^> aussi> il y a dans le monde des personnes qui sont douées de cette fatale propriété, d'arrêter subitement la circulaiion. des idées, comme le poison arrête la circulation du sang; les uns possèdent cette propriété de nature, continuellement et sans alternatives; d'autres ne la possèdent que par circonstance; une contrariété mal dissimulée, une préoccupation trop puissante les fait passer à l'état de poison malgré eux; et les voilà par accident jetant la froideur et le trouble dans un salon où la veille ils avaient jeté la vie et la gaieté. Eh bien, tous ces esprits pesants, ces oisifs d'idées, qui encombraient la conversation, les clubs les ODt absorbés; ils ont donné asile aux ennuyeux de tout le monde, aux ennuyeux et aux ennuyés! Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux infirmes, aux affligés de toutes les sociétés dont ils attristaient la vue : les clubs sont les hospices des importuns, ils accueillent tous ceux qu'on repousse, ils appellent tous ceux qu'on fuit ; les mai'is de mauvaise humeur; Les Joueuis de mauvaise compagnie:

Les pères ronfleurs; '

Les oncles rumineurs;

Les tuteurs sermonneurs;

Les gens qui n'entendent pas bien ; '

Ceux qui parlent mal;

Ceux qui ne comprennent rien;

Les ultra-étrangers dont i'élocution est par trop laboeuse ; on peut causer très-agréablement avec ur| Allemand li TOUS dit : Pon chour; mais avec un entêté qui^ après ois ans d'habitude parisienne^ persiste à vous dire ; Pin iir, il est impossible de jamais s'entendre. Vite ur club 3ur ces étrangers-là...

Tous les hommes qui ont un mécompte à dissimuler;

Ceux qui ont appris le matin une mauvaise nouvelle;

Ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse décou* erte;

Ceux qui viennent de rencontrer un créancier;

Ceux qui viennent de manquer une héritière;

Ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs mours;

Ceux qui pressentent un invalide dans leurs écuries;

Les gens qui ont trop bien diné la veille;

Ceux qui ont mal dormi cette nuit;

Les rhumes naissants;

Les névralgies obstinées; enûn tous les ennuis^ toutes les ouiTrances^ les humiliations^ les inquiétudes^ les infirmités [ui rendent maussades ceux-là quelquefois^ ceux-ci tou- Durs ; ces petites misères de la vie mondaine vont se réfu- ;ier dans cet asile indulgent; leurs plaintes étouffées se lerdent dans un concert de propos insignifiants. On oublie s&ez vite ses chagrins auprès de gens qui les ignorent^ et [ui u'y prendraient aucune part s'ils venaient à les cou-

naître. Autrefois cette mauvaise humeur s'exhalait en famille, et l'on doublait ses ennuis en les faisant partager; on les prolongeait aussi^ malgré soi ; quand on voyait une femme^ une sœur, une mère s'inquiéter de vos tourments^ on leur trouvait plus d'importance; on n'osait pas s'en distraire tout de suite^ de peur de paraître léger ; maintenant^ quand on est maussade^ malade, insupportable^ on va au dub... Vivent les clubs! Les clubs ne sont pas seulement Fasile des hommes mal disposés, ils servent aussi de repaire aux jeunes gens mal élevés. Les hommes très-faibles ont ce que nous appellerons le préjugé de la grossièreté; c'est un préjugé qu'il faut sinon respecter, du moins subir avec intelligence. Tous les hommes imaginent que la brutalité» c'est la force, et ils regardent comme un devoir de jurer plusieurs fois dans la journée, pour se prouver à euxmêmes leur énergie. Le juron est le rugissement de ces gentils perroquets qui s'intitulent lions. Avouez alors qu'il est bon que ces êtres volontairement féroces aient un antre bien clos et bien chauffé, où ils puissent, à toute heixre du jour, aller rugir, rugir comme Vert-Vert, avec confiance et sans contrainte. Ils sortent de là plus calmes ; ils ont fait preuve d'énergie; ils savent qu'ils peuvent être violents et grossiers quand ils veulent : ils pourront donc se permettre d'être doux et polis quand on voudra. Mais, dites-vous, ils ne sortent jamais de leurs maudits clubs. — Tant mieux ! Nous avons quelquefois entendu certains coryphées d'un certain club causer entre eux, et nous persistons à déclarer que l'institution des clubs ne saurait faire aucun tort, dans nos salons, à l'art de la conversation.

Les hommes d'esprit savent tirer des clubs de grands avantages; ils y vont passer quelques heures, recueillir les nouvelles du jour, se mettre au courant j et puis, ce bîe»*

heureux asile leur sert à tout cacher; il leur tient une réponse toujours prête^ un mensonge toujours attelé. — Où allez-vous? — Au club. — D'où venez-vous? — Du club. — Qu'est-ce que vous avez fait hier soir? — Je suis resté au club. — Où dînerez-vous demain? — Je dinerAi au club... Ainsi^ ces clubs dont on médit tant absorbent les ennuyeiu^ enchaînent les ennuyés et aflranchissent les gens aimables!... Et vous vous plaignez des clubs^ mesdames! Allons, vous n'êtes pas de bonne foi. Nous ne nous en plaignons pas, nous autres, ils ont pris au monde ce que le monde leur aurait donné, et rien de plus.

Le destin de la conversation dépend de trois choses : de la qualité des causeurs^ de l'harmonie des esprits et de Tarrangement matériel du salon. Par l'arrangement matériel, nous entendons le dérangement complet de tous les meubles. Une conversation amusante ne peut jamais naître dans un salon où les meubles sont rangée symétriquement. Ck)mment donc faisaient nos pères pour avoir de l'esprit autour de cette ennuyeuse table de marbre couverte d'un respectable cabaret de porcelaine qui ornait seul le grand salon de nos mères? — Nos pères, ils n'avaient pas d'esprit chez eux, dans les grands salons de leurs grands hôtels; ils n'en avaient que dans les petits salons de leurs petites maisons, où ils allaient s'amuser, dire mille folies et casser des assiettes en haine de ces maudites porcelaines qu'il leur fallait tant respecter, et qui leur étaient tout leur esprit. Il y a encore des salons meublés à l'ancienne mode, et où l'on s'ennuie avec une très- grande dignité. L'ordre symétrique des s^^^ges fait que les femmes y sont assises ensemble; les hoiiimes, n'osant déplacer les chaises collées au mur, restent debout et discutent entre eux; ils ne font point partie de la société, car on discute debout, mais on ne cause qu'as-

sis. On croirait que cette séparation vient de ce que ces hommes et ces femmes ne se connaissent pas; de ce que les uns sont trop sérieux, les autres trop frivoles, ou bien de ce qu'ils n'ont rien à se dire... Pas du tout, cela vient de ce que les fauteuils et les chaises sont mal rangés^ ou plutôt de ce qu'ils sont trop bien rangés.

La disposition d'un salon est comme celle d'un jardin anglais, ce désordre apparent n'est pas un effet du hasard, c'est au contraire le suprême de l'art, c'est le résultat des combinaisons les plus heuretises : il y a des massifs de chaises et de canapés, comme il y a des massifs d'arbres et d'arbustes; ne faites point de votre salon un parterre, mais un jardin anglais. Dans les salons symétriquement dispo* ses, les premières heures de la soirée sont mortellement ennuyeuses; tant que les meubles sont en ordre, les conversations sont languissantes et froides; ce n'est que vers la fin de la soirée, lorsque la symétrie se trouve rompue, lorsque le mobilier a malgré lui cédé aux nécessités, aux intérêts de la société, que les causeries s'établissent et que l'on commence à s'amuser. Et au moment où l'on commence à s'amuser, on s'en va. Savez-vous alors ce qu'il faut faire? il faut étudier le désordre de votre salon. Ce désordre intelligent doit être pour vous un enseignement : regardez tous ces sièges encore placés de la manière qui a été la plus commode pour la conversation; il semble même qu'ils soient restés là pour causer entre eux. Prenez garde, ne les déplacez pas, respectez leur disposition ingénieuse, et que le désordre de ce soir devienne votre arrangement de tous les jours. Croyez-nous, et la prochaine fjis que vous aurez du monde chez vous, vous verrez qu'on s'y amusera trois heures plus tôt. C'est quelque chose, mais cela ne suffit pas. Les bons causeurs ont horreur de Toisiveté. Les

hommes d'esprit ne saTent rien dire en tenant leur chapeau à la main d'un air cérémonieux; ils ne savent pas manier ce chapeau en parlant^ ce que les gens naïfs savent si bien faire; ils ne savent pas le tourner et le retourner avec un aimable embarras^ comme les paysans^ ni le brosser^ avec un zèle éperdu^ comme les écoliers; il leur faut des objets de prix pour leur servir de contenance^ des flacons anglais^ des cassolettes turques^ des bonbonnières de Saxe^ des chaînes d'or, des dés d'or^ des ciseaux d'or... Ohl voilà ce qu'ils préfèrent à toute chose ^ des ciseaux, un canif^ un couteau!.... Avec ces armes ils sont bien dangereux^ ils ont tout leur esprit. L'homme d'Etat le plus occupé, le politique le plus affairé passera chez vous de longues heures à causer^ à rire^ à deviser de la manière la plus charmante^ si vous avez eu Tadresse de placer sur une table^ auprès de iui^ un couteau, un canif ou une paire de ciseaux; rien ne l'inspire autant. Aphorisme sous forme de calembour : plus on sème de niaiseries dans un salon, moins il s'en glisse dans la conversation.

Il y a encore une chose qu'il ne faut pas oublier pour obtenir une conversation intéressante^ c'est de ne pas du tout s'en occuper. Qu'ils sont ennuyeux^ les gens qui se trouvent à eux-mêmes une conversation brillante, et qui font valoir leur propre conversation; qui se disent tout bas : Je cause !... qui viennent causer, et qui regardent avec fureur ceux qui les interrompent, et semblent leur dire : Fil vous ne savez pas causer. Toute préméditation empêche la conversation d'être agréable. On va se voir; on parle de la pluie et du beau temps ; chacun dit sans prétention ce qui lui passe par la tête; les uns sont graves, les autres sont extravagants^ ceux-là sont vieux, ceux-ci sont jeunes; quelques-uns sont protonds, plusieurs sont

do LE VICOMTE I^E LAUKAY

naïfs; madame fait une question maligne, monsieur Mt une réponse mordahtë; un enthousiaste fait un récit chaleureux^ un froiadeur fait une critique sévère ; un conàttié^ rage interrompt la discussion, une épi gramme la réveille, un éloge passionné la renflamme... une folle plaisâutèriô la termine et met tout le inonde d'accûrd. L^hèUre passe, on se sépare ; chacun est coiitent^ chacUii a jeté &on moi, un mot heureux qu'il ne se croyait pas destiné à dire. Les idées ont circulé; on a appris une anecdote qU*on igtiorait, une particularité ihléressaiité; on Ht encore de la bouffonne idée d'un tel, de là naïveté charmante de cette Jeiine ^mme, de l'entêtement spirituel de ce vieujk savant, et il se trouve que, sans préoléditation et sans {irojet de causer rie, on a causé.

Nous n'aimons pas non jplùs ces maîtresses de maison doublement ofQcieuses qui font^ le matiii, le menu de lëu^ conversation comme le menu de leur dîner. Madame Catupan avait là-dessus un système qu'elle enseignait à tôs élèves et qui nous a toujours paru peu divertissant ; elle prétendait qu'il fallait régler la conversation d'un dîner sur le nombre des convives. Si l'on est douze à table, il faut parler voyages, littérature; si Ton est huit, il faut parler beaux-àrts, sciences, inventions nouvelles; si Ton est six, on peut parler politique et philosophie ; si Ton est quatre, on ose parler de choses sentimentales, des rêvés du cœur, d'aventures romanesques. — Et si Ton est deux? — Chacun parle de soi; le tête-à-tête appartient à l'égoïsme.

Cet étrange système de madame Campan nous a été révélé par madame la duchesse de Saint -Leu, son illustre élève; elle-même nous a fait l'honneur de nous l'expliquer, et bien souvent nous en avons ri ensemble. Lorsqu'il sur*

venait qbèl^tlès hmeâ ihâttetidus ftti cbâtëflti â'Arèubef g * — Totts ntes plails soûl déranges, dHàit-elle^ je cdh)ptâii» parler philô^phië^ voilà maintenant qu'il va falloir parlet littérature et voyages... Cela Voulait dire : Nous serons dit à table. HélâS ! aujourd'iiui cette plaisanterie douce et fine n'est plui qu'nti triite souvenir.

Tous ceà préparatifs sont iieureuséfflent fort inutiles pour les genâ qui savent causer ; ils ont une si grande confiance dans leur intelligence, qu'ils n'ont jamais besoin de 1>7I^ traîner par des exercices préalables. Voilà pourquoi notw àimôns tant les gens supérieurs; c^est que, comme ib ont beaucoup d'é^prlt> ils ne sont jamais obligés d'en fiiire.

Mais en Vous apprenant eomme on cause, nous oublions dé vous raconter ce qu'on dit... Ëh mais I on se dit adieu, et l'on se hâte ae quitter Paris, que la chaleur rend depuis trois jours inhabitable.

LETTRE XIV

20iepteBklNrél844.

Puis métaitiorphosé en petite viliè d'Allemagne. — Un ménage de sauvages à l'Opéra. — Leurs impressions. — Les salons déserts. — Fôtes et comédies aa diàteau de Danga.

Nous revoyons Paris après quelques mois d'absence, et nous ne le réconhaissons plus. Figurez*vous une belle ville d'Allemagne calme et digne, peuplée de bonnes gens raisonnables et désœuvrés. Point d'agitation, point de bruit; plus de petits hommes afiairés, au teint verdâtre, autinains rouges, marchant vite et parlant tout seuls; plus de grandes femmes Weiigrcs à l'air farouche^ au regard envieux, qui

semblent reconnaître dans chaque personne qui passe leatwr ennemie ou leur victime^ rien qui sente la vie active et L^ travail inquiet; mais de bons gros promeneurs au teint vermeil^ au sourire naïf^ marchant en silence^ de ce pas vague et nonchalant qui veut dire : Je sors pour rpon plai* sir, — personne ne m'attend, et je ne vais nulle part; — de belles femmes très-parées qui ne s'occupent point de leur parure^, qui ne tiennent nullement à la faire valoir; elles regardent autour d'elles les maisons^ les arbres^ les voitures^ avec une patiente curiosité. On voit bien vite que ce sont des étrangères. Une Française^ quand elle est en grande parure, s'inquiète peu de ce qui se fait autour d'elle; elle regarde si on la regarde... et voilà tout. Puis un mot italien, une exclamation espagnole, un yes ou un ia viennent vous apprendre à quel royaume de TEurope appartiennent ces beautés inconnues, — ce que vous aviez déjà à peu près deviné, car la tournure et la démarche^ ont autant d'accent que la parole. Tels sont les houveaux habitants de Paris; des voyageurs indépendants qui voyagent pour s'amuser, que rien ne presse dans leurs courses, et qui attendent pour visiter une ville célèbre le moment favorable, celui où ses habitants l'ont abandonnée, comme pour visiter un château fameux on attend le jour où ses propriétaires sont absents.

Si par hasard vous rencontrez une élégante Parisienne, elle se traîne pâle et languissante; elle est malade; elle relève de couche, ou elle est près d'accoucher; si, par un hasard plus extraordinaire encore, ces Parisiennes sont en bonne santé, elles sont en grand deuil et elles sont tristes; chose étrange, qui vous étonne; quand vous avez quitté Paris, il y a trois mois, toutes nos merveilleuses étaient en grand deuil aussi, mais elles étaient d'une gaieté folle; on

les voyait passer dans leur calèche, vêtues de noir et riant aux éclats. Alors vous demandiez quel était ce deuil si

joyeusement et si rigoureusement porté... Oh vous répondait : C'est un deuil de convenance. Maintenant le deuil et 1^ tristesse vous paraissent un mélange bizarre, et vous avez un peu de peine à vous y accoutumer. Quant à nos ^^risicns élégants, si l'un d'eux vous apparaît dans la foule <*G ces paisibles étrangers, vous allez aussitôt vers lui avec ^^uiétude; il fait de vaines tentatives pour arriver jusqu'à '^iis, il ne marche plus en sautillant et en fredonnant r^elque polka nouvelle, il s'avance en boitant et en gémis- ^nt; il est tombé dans un fossé à G..., le jour de l'ouver- ^Te des chasses, ou bien il arrive de N^ples, où il a été ^ordu par un scorpion (historique); il se hâte de vous ra- ^^nler ses aventures pour vous expliquer sa présence à "^ «ris, tant il est honteux de s'y montrer dans cette saison. • 71 effet, il n'y a plus à Paris que des victimes. Comprenez- ^us cette métamorphose que subit fatalement cette turbu- ^nte cité, privée en un seul jour de tous ses tapageurs, de ^s députés, de ses avocats, de ses journalistes, de ses bas ^leus et de ses coquettes; ce théâtre immense qui perd à <Qi fois son orchestre, ses acteurs et ses actrices; cette patrie Ses vanités que tous les vaniteux ont délaissée ; vous imaginez-vous enOn Paris, Paris! habité san? prétention, pds des gens sans intentions, qui ne pensent ni à vous ëblouir, ni à vous étourdir, ni à vous humilier, ni à vous Qittraper ! C'est quelque chose de merveilleux et d'inconce- ^fable qui a tout le charme de la simplicité dans la grandeur, de la bonhomie dans la supériorité. Ses boulevards, ses rues^ n'ont plus la lièvre, on y circule librement; on n'y court plus, on y marche ; les Parisiens d'automne sont modestes; ce sont de jeunes commis dont les appointements

94 LE vïçoMTf pu j^AiirïA*

jaloux défendent les plaisirs champêtres; c^ sont i^ Tieux caissiers^ éternels captifs de la grande ville^ qui ORt oublié tous les aspects de la nature^ les ruls^^avix^i le^ prés, le$ ▼allons^ et (}ui ne connaissent pli)s par son nom ({u'ime seule plante^ leur tabac; ce gont 4e vieilles r^ntièrçç pour* bées sous le poids des ans et d'ynç énpmae ç^ftpote gros bleu^ jijste assez riches encprç pp^r payer ^t nourrir b vieille servante ç^m les aide à se tr^ipe^ yprs ]fs }>£|nc l)Ospi« talier où elles vont chaque jour .^ç p^auff§r ^u §pIjeU; Cfi sont de jeunes veuves^ 4^^ courageuses prpbpliQ^^ se f^« sant un noble moyen d'existeivce de leiir f^4|iP&tiQQ bril? lante^ qui reviennent de dir(^ ^d^eii 4 l^W 4^rnièr^ él^y^ et de lui donner sa 46n|ière leçpi)^ e)t qui Q^osent jouir qu'avec tristesse d'une oisiveté ruineuse^ Elles s'^r^jIjieQt au marché aux fleurs; elles çhpisissent un bouquet de vio? lettes, une botte d'héliotrope, un pp^ 4l^ marguerites! C'est beaucoup; mais nous sommes aux jours 4e§ yacances^ et il fau^ bien faire une fplie^

Dans les boutiques^ les inarçhandes fcmf sçilon, et c'est les déranger infippliment que de vepir y acheter quelque; chose. Elles-même^ vous regardent ayeç des yeu^ étonné^ et semblent vous reprocher votre ^p4i5crétjpii. D}e yqus hasardez pas, mesdames, à dema^ndejr le n)Q|udri3 rul^an^ dauji cette saison de transition élégante, ypi}s seriez ^ jaqaais déconsidérées... Des rubans d^ tdTetasL.t — ^ ^9^s n'en avons plus. •— De^ rubsins de satin!... :— Nous eu ^ttei|4ox^ 11 ne reste d^ns les çartpns ^es img^sînç célèbres que 4ç9 grçsses chenilles rouges, vertes pu oranges, pour ofner |ef bopnets çpiqfiants des étrangères naïves ; que des comètes p4l^iiiée^ çt des faveurs satanées pour féppndre au h^isard, mT force chicorées et forpe .c/w|f^, k des f^taj^es plu§ ou

L'aspect dp§ IhdAlres est assçj ni(51aiiColiquç ; c'est Ift temps des essais timides, Chaque soir, a,\x TJiéâlre-Frapçais, de jeunes débutants inconnus viennent jouer, devait de vieux acteurs retiré?, d'anciennes pièces Qubliée^. VOpérft, m peu déiîert, éfai^ l'çiutre soir éga^é par <Jewx sawv^geSi

Un homme et upe femme, de nouç pe savop^ quelle trih^^ 8# faisaient r^rfiQTquçr daus une l^^e de^ premj^reSt Ces spectateurs au temt d^ bronze^ aux lèvres pendantes^^U nez poquettewent paré d'aqpefi^ux d'pr, paraissent s'amur

ser extrêmeiwent du jieu des apteurs, doiit ils répétaieot

toup les gftrtes ?Lvec une exactitude efîrayaute ; le parterre entier s'est retourné pour les contempleri et bientôt )es aç-? leurs n'ont pjus joué que pour eu^^ et c'était plaisir que 4^ vpir les sçèues de l'Opéra se refléier dans pe miroir étrange* On savait que Pupre^ ^Jlftit risquer u» to quand le sauvage ouvrait une bouche immense; qi\ ^y^H que madame Stoltii^ préparait un désespoir sublime quapd la sauvagesse se

prosternait avec des contorsions épouvantables; on n'avait plus besoiu de regarder le tliéâtre ; c'était très-pommode et très-amusant.

Npus ne vous parlons pas ^es salons; ils sont fermés; à peiue une ou deux coqvalesceutes réunissent-elles chez elles quelques ami^- ^t quelle simplicité dans ces visites familières 1 Upe modeste capote^ une rpbe montante, voità l'uniCorme; une poitTur^ en cheveux fait époque, une robe k manches courtes fait scandale ; il faut tout de suite l'expliquer, la justitler par ppe circonstance exlraor4in^re. rr? Eitiî ma chère, pourquoi cette parure? — J'ai dîné c|^^ l'ambassadrice d'Angleterre. — ^ la bonne heure, je i^g vous aurais point pçgndonné ces effets-là pour moi-— A dirçï vrai, ces effets-là ne sont pas sans danger à cette éppç[ue • ' ui^ î§vm^ bien mijse effarpupl^ lea autres ^e^Jlf^es ^ii|

96 LE VICOMTE DE Lf UNAY

viennent tous voir en robe du matin, en voisines, à pied» sans façon, et s'enfuient avec respect à l'apparition d'une toilette prétentieuse. Or, comme les visiteurs sont rares, oa tient à les attirer. On se compte; le moindre départ fait un grand vide; mais aussi le moindre retour est un événement. Les nouveaux arrivés sont toujours si aimables, ils rapportent tant d'exceientes histoires, des commérages si frais, de bonnes petites calomnies si friandes 1 ils jettent cela en passant, en revenant de D... et en allant à P... Us ne restent à Paris que quelques heures, juste le temps qu'il faut pour semer une jolie anecdote scandaleuse, un joyeux mensonge abominable, une douce méchanceté ingénument mortelle; et ceux qui demeurent à Paris la colportent de quartier en quartier, de foyer en foyer, et ceux qui fuient Paris l'emportent de châteaux en châteaux, de bateaux en bateaux; et quand les héros et les héroïnes de ces poëmes d'été, improvisés par des trouvères anonymes, reviennent avec la froide saison à Paris, ils sont tout étonnés d'apprendre leurs aventures étranges. Madame T... découvre qu'elle a aimé passionnément M. X..., qu'elle n'a jamais vu; mademoiselle de Z... apprend qu'elle a épousé un Anglais à Bagnères, puis un Allemand à Bade, qu'elle est lady là-ba";, qu'elle est baronne ici. M. de R... est non moins surpris lorsqu'on lui révèle qu'il voyage depuis trois mois en bonne fortune^ avec un affreux bas bleu qu'il déteste. Chacun se récrie, se révolte, s'indigne... C'est bien fait, leur dit^n, cela vous apprendra à faire les élégants, à aller aux eaux, aux bains de mer comme .es gens à la mode; il fallait rester à Paris comme nous autres bourgeois, on n'aurait point parlé de vous. Ah! vous croyez que dans ce pays de l'élégance on est élégant impunément!... Erreur, grave erreur! En France, on vous pardonnera plu?-

tôt d'avoir du génie que de Félégance. Cest pourquoi les ▼oyages d'agrément font tant d'envieux ; on a vu d'anciens ^Ittnis se brouiller pour un voyage d'un mois; on parle toujours d'un voyage de plaisir avec une sorte d'amertume : Les Geslins vont en Suisse^ dites-vous. — Ils sont donc bien ''iches? reprend aussitôt une voix aigre. — Madame Fourïiier va aux bains de Dieppe avec sa fille. — La petite en a ^n besoin, dit une voix malveillante, elle jaunit bien. C'est ainsi que nos meilleurs amis accueillent nos pliis ai- 'oables projets. 11 faut croire que ce n'est pas aussi amu- *ant de s'ennuyer que le prétendent les puritains et les ^^ritaines, qui professent une majestueuse morosité. Si ^nuui avait pour eux tant de charmes, ils seraient moins aloux des gens qui s'amusent. Leur envie est un aveu ; l^'ils s'en défient, et qu'ils la cachent, pour qu'on puisse ^^ XDoins écouter sans sourire leur pompeux discours sur la ►^orification de Tennui.

ï^our nous qui aimons sincèrement le calme de la retraite, ■^^xis ne déconsidérons point ses douceurs en enviant les ^^'iVlants plaisirs des voyages à la mode. Nous cherchons le ^^pos et le silence, mais nous comprenons à merveille que ^*oaicherche le mouvement et le bruit. Nous ne nous fâchons pas, nous autres, quand on nous raconte de belles Tètes ; on nous parlait hier d'un grand opéra représenté au château de Dangu, ayant pour titre : Catherine de Clèves, opéra composé exprès pour cette solennité par un artiste déjà célèbre, M. Véra, et chanté par des amateurs distin" gtus. On vantait la magnificence de cette représentation ; ce beau château tout peuplé de dandys et de jolies femmes; on s'étonnait de ce luxe merveilleux : tous les jours cent personnes à table ; on s'inquiétait de ce train royal, on ajoutait que ces splendeurs n'étaient pas en harmonie aveo

jiv. 6

d9 H VICOMTÇ OE WUÎîÀY

notre époquç.,, Raison de plus pour les encgurftgçç, djr sions-nous, l.^ ÇRnd roftl qu^ des gens riches soient naagniûqufis et qu'il y 9it ^nçoy^i d^ns notre France boiy^ , gepiae et papçhftnde, un cbWeau ou réléjgq^qçç ^t Jçs §rt8 trouvent m dernier jiyte l

Se promener pour se promener, ce n'est pas faire de l'exercice. — Ce «ont \iès }(MÙ9« qui (wt lift^, y- ^etoojr 49f l^arlsieq^ i Parà ; i)8 tiuit devenus proviaciaujc. — Ah ! si Prométhée avait dérobé le fea du (H pour allumer nn cigare!...

ObJ.., jçoiprne on nougles a, g^téç, détérioré?, no§ pauvres Pwgieos ! Qviel çb^ngenïept! Regardez-les, éçoutç?-les, sont-ce bien là les gens qui nous ont quitta il y ^ iP>^ n>Qi§ ? Qu9 l§ur est-il dpnç arrivé ? son? quel sojejl ont-ils

vécu?,., quelle atmosphère onHl^ respiré^; q^^l régime Qj)t-ils çuivi ? Pourquoi sont-ils si ennuyé$ ? et ppur({i}oi spnt-jl^ tous nialades? Ah ! c'egt quç le bpn aiy de l^ Çf^ pagn^ n^ vaut rien pour les Parisien? PUr sang, c'est <juç la lîPPU^ Yi.e de çhâtejiu est trèsrnaauv^ise pour ThahiWut 4fis grandes villes, pien vivre, ce n'est p^s vivre; pour le Vi,ri^ien, f^ire de remerciée, ce n'est p^s naarcher, c'est ctocber ; c'est poursuivre un^ idée à travers mille idéc^i P Qhjet parnii cent phjets, c'est cppiprendre une cbo^e y^f^ démêler jine intrigue obscure, dém^§qu^r une yérité cort^

mée, surprendre un ^cret, découvrir un projet, trouyerte

oôté faible d'un concurrent qu'on redoute^ dénichçç ]|^ nouvelle adresse d'un débiteur qui $e cache, parjir k Mn^ (10^, arriver à te^^ps, revenir i l'h^W^i et ppur tçi^ gj|,

LETTRES PAHISIENIfES 99

fm^e vingt démarches^ dix courses le matin ^ dix vitites le soir, faire des combinaisons , des suppositions, des conjeo* tures ; c'est agir enfin^ mais agir par la pensée et toujours avec la pensée. A Paris ^ toutes les actions ont un but d'af» faires, même les plaisirs.. « mais se promener pour se pro* mener. é. Aller visiter un château pour avoir visité ce cbè» teau, tramer dans un paro ou dans un jardin> tout un Jourj pour dîner le soir avec les mômes convives Avec tiui l'ofi a déjeuné le matin ) n'avoir aucune affaire à décider^ autîun ennui à évitéri aucun succès à combiner, 06 n'est pis vivre !é.. car ce n'est point le mouvement 1 le tapage qui fait la vie» a'est Tagltation. Une idée vivace qui fait circtt^ 1er le sang avec rapidité est un exercice plus salutains qu'une longue course sans projet > sans souci et sans éspé« rance. L'homme inquiet qui a fait trente pas dans sa couf pour aller au-devant d'uU important message a fait plus d'exeixice dans sa journée que l'homme indifférent qui a fait quatre lieues dans la Campagne pour prendre l'air et pour gagner de l'appétit. Rien ne remplace la vie intellect tuelle de Paris pour les esprits parisiens ; nous ne parlons point des penseurs, des ai'tistes et des poètes J d'aboi^d^ nous ne les comptons point parmi les Parisiens proprement dits f et puis les rêveurs n'agissent pas par les idées, ils fa« briquent les idées qui font agii* les autres, et cela leur su^ ût t nous parlons des Parisiens affaires 1 des spéculateurs > des ambitieux ) céUx-là ne peuvent bien vivre qu'à Paris. Un long séjour aux champs leur est fktal ; là ils ne votit point, comme les hommes d'imaginalion, retremper leur âme dans la cotitemplatioii de la nature > rafraîchir leurs pensées dans le calme de la rêverie ; ils vont se rouiildr l'esprit dans l'onnuii s'aloudir le corps dans Tabondancô et ilaiis l'oisivctéi Un homme d'affaires pmisim pdut risquer

un Toyage impunémeiit ; mais s'il se fait champêtre plus d'un mois, malheur à lui! il reviendra dans ses foyers maussade et souffrant, et il lui faudra bien des jours avant de retrouver cette activité infatigable, cette élasticité de caractère, cette agilité de jugement, cette présence d'esprit de tous les instants, ce menu courage de toutes les heures qui constituent Tintelligence parisienne.

Et les femmes de la ville qui reviennent des champs, qu'elles sont étranges! Comment les définir? Ce ne sont plus des élégantes et ce ne sont pas encore de bonnes ménagères. Quelle conversation! les voilà maintenant cent lois plus provinciales que les provinciales les plus consommées. Elles ont toutes les petites idées des petites localités, et elles n'ont pas ce qui en fait Texcuse, l'intérêt. Qu'une femme de province s'inquiète des moindres actions de sa sous-préfète ou de son sous-préfet, c'est tout simple, ces moindres actions peuvent avoir sur sa destinée une trèsgrande influence; mais qu'on s'en aille attentivement étudier le sous-préfet d*un autre, qu'on aille soupçonner, espionner, décrier le président du tribunal d'un autre, le substitut du procureur du roi d'un autre, le percepteur des contributions d'un autre ; qu'on épouse les haines, les jalousies, les passions de la localité d'un autre... cela n'est pas dans la nature et cela çst impardonnable comme toutes les choses que l'on fait sans motif raisonné et sans di'oit.

C'est là pourtant ce qu'ont fait nos Parisiennes; il ne s'agit pas ici des châtelaines, elles n'ont point encore quitté leurs châteaux, et la grande propriété ne permet point les intérêts mesquins, il s'agit de la plèbe élégante^ de ces charmantes prolétaires de la fashion qui sont allées demander à Icuis parents, à leurs amis, à leurs rivales peut-être, un asile plus ou moins irais pendant la belle saison. Elles

LETTK£S PARISIENNES 404

sont revenues, les unes pour rester toujours, les autres pour repartir bientôt, et ii faut les entendre parler dos plaisirs de leur été, si l'on veut savoir jusqu'où peut aller la facilité merveilleuse d'une brillante Parisienne à adopter les défauts, les ridicules, les manies de toutes les provinces qu'elle parcourt. Nous n'avons encore eu l'bonneur de rencontrer que deux nouvelles arrivées, et nous connaissons déjà toutes sortes de particularités intéressantes sur deux petites villes que nous uc ^connaissons pas du tout. Nous savons que la sous-piétcUe X... cache son âge; elle a trentehuit ans, elle s'en donne trente-deux. Elle est comme cette femme qui disait : « Trente-deux ans, c'est un âge charmant ; je les ai déjà depuis deux ans, et je compte bien les avoir encore longtemps, «i» Bref, la sous- préfète cache son jeu aussi; car elle affecte de servir le candidat futur du gouvernement, et elle intrigue contre lui tant qu'elle peut. — Nous savons que les enfants du receveur particulier sont très-turbulents; Vest la faute de leur mère, qui est pour eux d'une faiblesse misérable. — Nous savons de plus que madame Siuumet, que nous n'avons jamais vue, élève horriblement mal sa fille; que mademoiselle Euphrasie est très-insolente; qu'on lui laisse lire les journaux et qu'elle ne met pas un mot d'orthographe, — Nous savons aussi que madame Coutellier veut l'impossible, elle fait teindre ses vieilles robes à Paris, soitl... mais elle envoie à son correspondant une jupe de satin rose, une jupe de taffetas gris et une jupe de barcge bleu, et, de tout cela, elle veut qu'on lui fasse une robe de moire noire. C'est trop fort.'

Toutefois leur conversation n'est pas ce qu'il y a de plus plaisant en elles; c'est leur cosiume qui est admirable à étudier! Dépéchons-nous d'en rire, car demain il stra plein

102 LE VICOMTE DE LAtJNAY

de goût et d'^ëlégance^ et nous n'aurons plus qu'à le van* ter. Mais aujourd'hui, quelle confusion! quel amalgame! que ces chiffons dépareillés sont étranges! Ce chapeau ex>» bleu, qui était charmant avec un joli mantelet de gros da Naples blanc qui n*est plus, est afDeut avec cette écharpe rouge; cette eapote lilas a perdu son voile léger; elle est triste et pâle depuis cette perte. Cette robe de soie a laissé tous ses nœuds dans une périlleuse cauipagne; ses ciCft* trices régulières attestent ses blessures. Et puis, truelles in« ventions! que ces coîfEUres de fantaisie sont prétentieuses! Pourquoi ces fauchons savoyardes ûdtes avec des mouchoirs turcs, ces turbans blancs improvisés avec des dentelles jaunes; céBjongs de velours vert, ces dahlias de satin vio^ lett Ah! coquettes Parisiennes! c'est là ce que vous avei imaginé en province, c'est ainsi que vous avez utilisé ce qui voua restait au retour des gracieuses paiiires choisies au départ! Ces inventions sont dignes de vous et nous roas en faisons nos compliments sincères; mais croyez-nous, n*y mettez point d'amoUr-propre d'auteur, et allez au plus vite chez M"« Baudrand et ôhez M^^* Pahnyre, les prier de vous aider dans vos compositions en vous révélant les fantaisies nouvelles. Les chapeaux déformés et les bonnets fanés sont la grande mode en ce moment, c'est vrai; mais encore ne faut-ii pas que ces chapeaux et ces bonnets soient méconnaissables. Laissez dire tout bas aux gens qui les revoient après trois mois d'absence : te Je les trouve bien changés; p mais ne les forcez pas à s'écrier indiscrètement : a Ah! mon Dieu! que leur est-il donc arrivé? »

Avec ces quelques élégantes récemment revenues, on rencontrait ces jours- ci force troupeaux d'écoliers; ils étaient tout noirs et tristes; on les promenait par la ville pom- les consoler d'être rentrés en pension s c'est l'usage;

le premier jour de rentrée au collège est consacré à la promenade; attention cnleUe> délicatesse barliare, selon nous : il n'y a qu'un moyen de se consoler d'être au collège^ o'est d'y travailler»

Malgré Ces retours assez rares^ Paris est encore dans sa chrysalide) rien n'annonce que le papillon veuille déployer ses ailes; que le fleuve d'or ait repris son cours. Les symptômes de liberté et d'abandon se font au contraire toujours remarquer; les jeuues gens sortent hardiment avec des gants déchirés; les femmes rentrent avec des brodequins délacés; les cochers d*ommbus» tout en con- «luisant leurs voyageurs^ épluchent des noix et les mangent assis sur leur siège : ce qui leur sert de prétexte pour accrocher en passant tous les fiacre8> soi-disant par distraction. Les cochers de cabriolet ne vont plus que sur les trottoirs^ ces messieurs se livrent franchement à leur goût et affichent leur préférence comme des gens qu'émancipe roisiveté.

Dans les Champs-Elysées, on voit encore beaucoup de calèches, de voitures légères; mais, à vrai dire, ces promeneurs sont Comme les comparses d'un théâtre : ils vont et viennent; ils passent et repassent; là aussi l'activité supplée au nombre. Croirlex-vous que les travaux de démolition des bâtiments de l'Industrie ne sont pas encore achevés! On enlève une douzaine de planches par Jour; mais l'inspecteur est venu les visiter hier; on va se mettre à l'ouvrage activement, et tout fait espérer que le palais sera entièrement démoli pour la prochaine exposition de l'iufiustiie.

En nous promenant dans ces mêmes Champs-Elysées, nous avons été témoin d'une petite scène qui nous a paru fort étonnante; et ce qui nous a paru encore plus étoQUaoly

c'est ({ue chacun s'est étonné de notre étonnement. Cette phrase n'est pas très-claire; voici le fait :

Deux jeunes gens fort bien mis se promenaient dans une allée; ils se donnaient le bras. L'un des deux fumait. Un homme affreux vint à passer^ un homme sale^ dégoûtant^ de la tournure la plus vulgaire^ une sorte de Robert Macaire désenchanté^ se traînant d'un pas chancelant et fumant un cigare suspect^ un misérable qui vous aurait fait reculer de dégoût, si vous l'aviez vu se diriger de votre côté... Eh bien, ce malheureux fut pour les jeunes dandys une apparition des plus agréables; ils allèrent droit à lui, avec empressement; lui leur répondit par un malin sourire, et celui des deux qui fumait eut le courage d'approcher sa gracieuse figure de cette face hideuse, et d'emprunter à ce cigare impur un peu de feu pour son cigare éteint. Cette petite scène, jouée très-naturellement, nous avait inspiré à nous, spectateur naïf et fumeur rebelle, une profonde horreur. Mais quelle ne fut pas notre surprise, le soir, quand nous avons raconté cette étrange chose, de voir que tout le monde riait de notre indignation ! Ccst toujours ainsi, nous dit-on, dans tous les pays où l'on fume; chacun a le droit de demander du feu à qui a du feu; dernièrement un ouvrier a demandé du feu au prmce de J... qui lui a donné son cigare; bien mieux, en Espagne on ne pourrait refuser du feu à un passant sans se faire une sérieuse querelle ; le dernier mendiant a le droit de demander du feu au roi d'Espagne lui-même, et le roi ne pourrait lui en refuser; vous souriez, mais c'est ainsi, vraiment; ce que je vous dis est exact; le roi lui-même... — Ohl je vous crois; je reconnais bien là les rois et leur bienveillance. Réflexion philosophique : ainsi Ton ne pourrait approcher le souverain maitre des Espngnes pour lui de-

mander son roya) secours .pour découvrir un nouteau monde, pour accomplir quelques magnifiques desseins; mais on peut l'aborder sans obstacle pour lui demander de quoi allumer un cigare abrutissant et infect... Moialité : les rois ne nous permettent de leur demander que des faveurs humiliantes qui nous avilissent et nous hébètent; ils nous refuseraient toutes celles qui pourraient nous grandir et nous glorifier. Si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer son cigare, les dieux l'auraient laissé Caire.

A propos de cigares. If. de Beaupré vient de publier un livre fort intéressant qui a pour titre : Notiom généraleê ti élémentaires de droit français à Vusage des femmes. Cet ouvrage, tout à f<iit de circonstance, est destiné au plus grand succès. En France, l'avenir des aCfaires appartient aux femmes. Les hommes, endormis, étourdis, abnitis par l'usage immodéré du tabac, ne seront bientôt plus en état de s'occuper sérieusement. Dans cinquante ans d'id,les femmes seront à la tète de toutes les entreprises, des administrations, des maisons de banque, etc., etc.; elles dirigent déjà toutes les ailaires politiques soamoisemeiit; dans cinquante ans, elles conduiront toutes les affaires industrielles et administratives ouvertement; ce sont elles qu*. prépareront les rapports aux Chambres, les mémoires aux ministres, penlant que leurs maris dormiront on fumeront près ddles an ^in de leur feu« Tel est le destin que leur prépare cette >]ante sacrée que ses compatriotes appellent j^iin, que les botanistes nomment nic€fiiane, et que nous appelons laiMC* Uil les Franniîses l'ont déjà tien pressenti, ce destin «o- ;ierbe; voyex comme les ambitieuses nssées «ccuef lient idroitemeot ce prccîenx complice; qui doit les aider à re^ conquérir leur pouvoir! Loin de se lévolter €onUm cet

40i hK VICOMTE DE LAUWAY

usage inalsain> elles rencouragent û% toutes leurs bonnes grâces^ elles en font l'objet des plus touchantes «ttentioos^ elles donnent à leurs amis de charmants potU^eigarcs des Indes tressés merveilleusement^ d'élégants posc^ignreê en {»9rcelaine de Sèvi*es^ bigai^és d'oiseaux et de rieurs | elles font Tenir de la Hayaue^ à force d'intrigues et de eoquet-* teries^ des provisions de cigares prohibés > et elles tous offrent tous ces dons perGdes^ ô Français crédules! poiit Votre fête, pour vos étrennes^ pour célébrer le jour dp votre naissance... Ah! déûez-vous de ces présents dangsi^ reux) ainsi le perfide assassin) par un breuvage préparé^ endort sa victime imprudente ; ainsi Tanthropophagd gou^ met nourrit de plantes aromatiques le prisonnier qu*il veM dévorer; ainsi l'adroite Gircé versait le vin des pensée! abjectes dans la coupe des voyageurs qu'elle Voukitrêtdnir«<« Ainsi la femme intelligente excite au tabac &e(^ift/euf l'orgueilleux qu'elle veut dominer. Trop crédules Français^ défiez-vous donc toujours de celles de vos manies que vos •£ femmes encouragent; les Françaises sont comme les tok^ ^\ elles n'accordent à leurs suppliants que faveurs maliaten* — --^ tionnéesj celles qui doivent leur faire perdre infailliblement ^-^ leur dignité et leur empire.

On pourrait faire un livre entier avec ce titre i D^ T^ mancipation des femmes par le cigare^ Ce livre ferait.:9 comprendre l'utilité de l'ouvrage dont nous vous parlions^ tout à l'heure; il compléterait la pensée de M. de 6eaupré>.^ ^i nous ne tenons pas beaucoup à ce que les femmes dirigan les affaires; mais^ puisqu'elles sont malheureusement appe* lécs à les diriger> il n'est pas mauvais qu'elles les nent.

LETTRE XVI

37 octQbFfi 1844.

Les trop bonnes mères. — La vaehe enragée. — Les messieurs et Im l^mmes. -rr \^ Iqtte, c'est la vi^. tt L9 trioi;ap^e, c*e$| la mort. — Nos Téritables amis sont nos ennemis. — L'çiristpcrate et le démocrate.

Nous le disions l^iiutr^ jour ayee un ûneère effroi^ Tèra

d'bébâtem^Dt il Gonmiencé pour là peuple le plus spirituel

4e runiy^rs ; nous accusiqn^ le tab%ç de celte triste déca-

d^u£e, rpai? il Anul; ê^re juste avant tout^ le cigare n'est pas

sgpl çQiipiib)f : rjiit^iligencis ^ un autre ennemi en France

9i'U f^ i^BCpre $}f nftler^ un ennemi d'autant plus danger

l'^ui qu'il r^^dSjBiubte 4 un ami, d'autant plus puissant qu'il

^M de h^m^ foi, ^t qui fait le oial avec d'autant plus d'aî^ .

d^r qu'il s'iin^ine ffiipe 1^ bien; il veut être çbaritable«

ôt y ^t /u«e*te; il yeut vous çeppurir, et il vous lue; c'est

lipie vipère qui ^ er4)it uue sangsue et yous doii^^ la mort

ay^c tPUte la loyauté^ l'audacieux courage^ l'orgueilleux

^^(»nb i'm libérateur qui viendrait vous sauver 1^ w-

Côt ennemi bieuyeillan)^ ce bourreau sans 1$ mooir, qui détruit fiyea deg sQin^ si touchants l'intelligence dans le pays inêm^ de rinl^lligence^ o'egt Yéduçaiion.

N'allez pas supposer qu'^n disant cela, nous youlions cbar^ber querella à jsiessieu]^ d^ l'IJniversîté; nous n'y H^tiaem nultement; l'esprit u'a rien de ci^mmun avec l'Unir y^Hi « ^çi n*Q»i pa^ une épigramroe. A l'àgp QÙ Tenfant

entre m Wliég§, il c§t déjà trop tard pour faiffi de lui un

boïurue d'asprjt ; non* n'accusons donc point te? prpfesseurs,

ugus aQCUSQOs les ^uiF^s de fainille^ les bpqne^ itères S|ur-

ut, car ce sont les bonueg mères qui font )e$ ip^yaisei

ucations j criez, criez bien fort, paais ç'^st la i&vM-

Le? bonnes mères ne font qu^de yi^i^ jxmm^n* Sétof I

408 LE VIGOMTi: DE LAUNÀY

les mauvaises mères font ({uelquefois les grands hommes* Les véritables mères font les hommes.

L'amour maternel est le plus beau de tous les ain[0urft; iDais dans ce pays des abus^ où les plus saintes choses deviennent bientôt des modes qu'on exagère^ Famour maternel lui-même a subi de fâcheuses améliorations; lui aussi il a connu les tristes avantages de l'éducation perfectionnée. Depuis qu'on a enseigné aux femmes à être mères, l'amour maternel a perdu ce qui faisait sa force et son excellence, il a perdu l'instinct. Les conseil^ dos moralistes ont remplacé l'inspiration divine, plus connue sous le nom de voix de la nature; et les femmes que leur amour intelligent aurait le plus heureusement guidées^ le plus lumineusement éclairées^ se sont fait violence pour suivre la mode de leur temps^ et elles ont élevé leurs Ois et leurs filles selon le système généralement adopté. Et Pierre l'indolent a reçu la même éducation que Paul le turbulent, et Sophie la timide a écoulé les mêmes sermons que Joséphine l'orgueilleuse ; et comme le ^tème tout formulé était très-facile à appliquer, on l'a appliqué tout de suite dès Fâge le plus tendre; les méthodes sont si parfaites aujourd'hui, les moyens d'enseignement sont tellement simplifiés, mon Dieu ! les enfants n'ont plus besoin de se donner de peine pour apprendre ; ils étudient en jouant. 11 y a une manière d'enseigner à lire en quinie jours; un enfant peut apprendre à écrire en deux mois, à compter en trois semaines, à déchiffrer de la musique en quelques heures, et tout cela sans ennui, sans travail, sans dégoût, en s'amusant, vous dis-je! On a supprimé tout ce qui tatiguait ces pauvres petits cerveaux; les méthodes nouvelles sont merveilleuses; on a trouvé le secret de rendre le travail si facile, que les enfants savent tout sans se donner la peine de rien apprendre.

C'est pourtant la vérité, on a trouvé ce secret-là... mais secreî-là est fatal.

Us ont supprimé la peine... et ils crient au miracle... et n'ont pas encore découvert que c'est précisément de la ine que naît la vigueur de l'esprit. Car ce qui fait l'intel- ;ence fertile^ ce n'est pas le savoir, c'est le travail; ce li fait la terre féconde, ce n'est pas la semence, c'est la ilture.

Celui qui ne sait qu'une chose et qui s'est donné beau- )ap de peine pour l'étudier sait plus que celui qui a appris aaucoup de choses sans peine et sans volonté. On oublie vite ce qu'on a appris.

On n'oublie jamais ce qu'on a trouvé.

Et le travail pénible fait de toute chose laborieusement lerchée une trouvaille pour l'esprit.

Mais, dit-on, il ne faut point fatiguer ces pauvres petits irveaux; alors pourquoi donc fatiguez-vous ces pauvres îtits bras et ces pauvres petites jambes par des exercices fmnastiques? Poiu* rendre le corps plus vigoureux et plus ^ile. Eh bien, l'esprit, de même, a besoin d'être beaucoup tigué pour devenir vigoureux et agile.

tendres mères! défiez-vous des méthodes faciles; les léthodes faciles font les cerveaux paresseux, les cerveaux uresseux font les sots; aimez vos enfants, accablez-les de iresses, gâtez-les, donnez-leur mille douces jouissances, lais ne supprimez point pour eux les difficultés de la vie; irveillez-les beaucoup, ne les aidez pas trop, empêchez-les e se casser le cou, mais laissez-les se casser la tête contre )us les obstacles de l'étude ; laissez-les se tourmenter, se écourager, se tromper, s'interroger, se juger, se tromper Qcore, s'exercer enfin; épargnez-leur tous les chagrins du œur, si vou^i: le voulez, si vous le pouvez» mais* ne kut

Page 1