CHAPITRE II
Le Vicomte de Mirabeau législateur.
Sommaire : Discours du vicomte de Mirabeau dans les discussions sur les biens du clergé, les corps électifs, le régime administratif, les lois militaires. — Il prend chaleureusement parti pour les Parlements contre l'Assemblée.
Le 19 octobre, les Constituants se réunirent dans la salle synodale de l'archevêché, en attendant l'appropriation du manège des Tuileries, où ils devaient siéger à l'avenir. Des vides assez nombreux se remarquaient sur les bancs des impartiaux et de la droite. Mounier et quelques membres s'étaient démis avec éclat, au lendemain des scènes de Versailles, sous l'empire d'un sentiment de dégoût. D'autres, peu pressés d'élire domicile au foyer de la Révolution, s'étaient discrètement repliés vers leurs provinces, et les demandes de con^é, fondées sur des raisons de santé problématicjues, se multipliaient au point qu'il avait fallu prendre des mesures pour combattre cette épidémie. « C'est incroyable, observait un plaisant de l'Assemblée, combien de collègues la perspective de Paris a rendus malades. »
Depuis que, suivant l'euphémisnic officiel, il avait « reconquis son roi », le monde des faubourgs vivait, de son côté, dans une elTervescence continue. Le moindre incident faisait naître un tumulte. Tout était occasion ou prétexte de rassemblement, de bruit, de manifestation.
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Une nuée de journaux, des milliers de libelles à un sou, de pamphlets criés aux carrefours, entretenaient par des violences quotidiennes l'égarement de la multitude. Le Palais-RoTi\l demeurait un club permanent d'où partaient les appels à la révolte, un tribunal technique où se prononçaient des sentences de mort. Partout, l'anarchie usurpait efiVontément le rôle de l'autorité. Malheur aux ecclésiastiques, aux aristocrates connus, aux bourgeois importants et discoureurs qui s'aventuraient dans les groupes. Ils risquaient dètre insultés, honnis, menacés de la lanterne, victimes parfois de pires brutalités. Les députés d'opinions rétrogrades, les Xoirs^, ainsi qu'on les nommait, se trouvèrent dès leur arrivée particulièrement exposés. Désormais spectatrice des luttes parlementaires, la plèbe parisienne apercevait sous des traits plus distincts les coryphées des différents partis. Ses idolâtries et ses aversions se précisèrent davantage. Inutile de dire que le vicomte de Mirabeau fut en possession immédiate d'une magnifique impopularité.
11 accepta cette situation gaiement, avec son assurance et sa bravoure ordinaires, sans rien perdre de son entrain, sans rien rabattre de son franc parler. Ses amis lui prédisaient qu'il serait pendu. « Bah I répliquait-il, je suis trop lourd, la corde cassera ; » et de plus belle, il guerroyait à la tribune, en irrégulier insouciant et joyeux. De plan médité, d'horizons étendus, de mesure dans les jugements, il ne fallait pas lui en demander. Bien sou-
I. Lorsque la salle du manège fut affectée aux travaux législatifs. Paris jugea plaisant de classer les députés comme les chevaux dont ils prenaient la place. On donna le surnom de yoirs aux membres de la droite, en raison du grand nombre d'ecclésiastiques qui siégeaient de ce côté. Par opposition, leurs adversaires furent un instant appelés les Bais ; mais cette dénomination n'eut pas de succès, tandis que celle de Noirs faisait fortune et devenait d'un usage courant dans les conversations et dans la polémique des journaux.
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venl il s'avançait hors de propos ; bien souvent, il ne devait de toucher juste, qu'à son parti pris de contredire ; mais il avait aussi les qualités de ses défauts, les avantages des cerveaux brûlés auxquels la prudence et la retenue sont étrangères. Il ne craignait jamais d'appeler les choses par leur nom, ni d'exprimer tout haut dans les moments critiques ce que nombre de gens osaient à peine confesser tout bas. Le 21 octobre, sous le coup de l'émotion causée par l'assassinat du boulanger François, l'Assemblée s'était décidée à rendre un décret autorisant en cas de troubles la proclamation de la loi martiale et la dispersion à main armée des attroupements séditieux. Ce décret, qui valut à Paris plusieurs mois d'un calme relatif, respirait jusque dans ses sévérités la philanthropie confiante des législateurs du temps. Il exigeait qu'avant toute sommation, les citoyens attroupés fussent interrogés paternellement, et priés de nommer des délégués pour faire connaître leurs griefs ou leurs demandes. Cependant, tels quels, il avait semblé un acte d'insupportable tyrannie aux aboyeurs de certains districts. Celui de Saint- Martin-des-Champs avait, en réunion plénière, ordonné d'y désobéir et convié les cinquante-neuf autres à la même protestation. Au cours de la séance du 26 octobre, divers orateurs signalèrent ce scandale. Le vicomte ne se borna pas à le dénoncer, il en tira la moralité politique, et, déchirant les voiles, montra l'Assemblée réduite devant les factieux à une tolérance voisine de l'asservissement. « Quelle doit être l'impression des provinces, dit-il, quand elles voient la soixantième partie de la capitale s'attribuer impunément l'exercice de la souveraineté ? » Bien des députés sur les bancs du côté gauche partageaient au fond ce sentiment ; mais presque tous étaient trop engagés, trop épris des chimères qui se mêlaient en eux aux idées vraies ; ils appréhendaient trop de trahir la Révolution et de servir ses ennemis, pour avoir la force de ron)pre net-
tement avec leurs condescendances passées. Plutôt que de s'y résoudre, ils s'abandonnaient au courant, cherchaient à s'abuser sur la gravité du mal, selTorçaient d'espérer encore et souffraient impatiemment qu'on ramenât leurs regards vers l'abîme entr'ouvert qu'ils s'efforçaient de ne pas voir. Le vicomte sentait d'instinct leurs sourdes inquiétudes, il avait flairé la blessure de ces fiers constituants, et se plaisait à irriter la plaie. Ce qu'il ne soupçonnait pas, c'était combien son frère et lui s'accordaient sur la nécessité de mettre un terme à l'effrayante omnipotence de Paris. Autant que ses collègues de la majorité, Mirabeau continuait de répudier l'ancien régime, mais à l'inverse de leur opinion, il ne le redoutait plus en jugeant la chute définitive, et, sans hésitation, sans se paver de phrases ni de svstèmes, il vovait le péril ailleurs. A son avis, un changement de front s'imposait. L'intérêt de la Patrie, l'honneur de la civilisation commandaient maintenant de faire face au désordre et de relever la dignité du pouvoir, fût-ce au prix d'un coup d'État. Cette conviction, C|u'il cachait au public sous ses airs accoutumés de tribun, s'épanchait dans sa correspondance secrète. La semaine même où se produisit l'incident du district Saint- Martin, il remettait au comte de Lamarck pour être communiqué à la Cour, une note conseillant la retraite du roi en Normandie, sous la protection d'un corps de troupes, et un appel aux provinces contre Paris, « qui engloutit tout, déclarait-il, qui veut être toute la France, qui se perd et perd tout », Ces derniers mots, si le vicomte avait pu les lire, auraient sans nul doute obtenu de sa part une approbation énergique. La suite de la note l'eût infiniment moins satisfait. Elle posait en principe le respect des changements accomplis, et précisait le caractère nouveau, presque démocratique que devrait prendre la rovauté délivrée. Les dissidences fondamentales subsiskilent entre les deux frères, alors même que les événe-
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nicnts et certaines aflinités de nature les amenaient à se rencontrer sur un point.
Dans les discussions de l'Assemblée, l'échange d'épigrammes, auquel ils s'étalent livrés dès le début, ne se ralentissait pas. Depuis, comme avant les journées d'octobre, il leur arrivait maintes fois de se donner la réplique, chacun gardant vis-à-vis de l'autre l'attitude particulière que nous avons déjà remarquée : une pétulance taquine et volontiers provocante chez le vicomte, une Indulgence ironique et légèrement dédaigneuse chez Mirabeau. Ce ton de supériorité olympienne exaspérait le pauvre Boniface. Il avait beau piquer et mordre, monter sur ses ergots, et, suivant son expression « joindre la logique des poumons à la logique du raisonnement», il restait toujours Riquetti cadet aux veux de son terrible aîné, de même qu'à ceux de la galerie. Camille Desmoulins pour lequel il était une cible prédestinée, et qui tirait sur lui avec délices, écrivait dans les Révolations de France et de Brabani : u II y a des sociétés où l'on se distribue les rôles comme à la comédie. L'un se fait cynique, l'autre grave, l'un bonhonime, l'autre caustique, l'un philosophe, l'autre roué. Tel s'est fait bouffon, qui pensait d'abord à prendre le grand rôle, mais il a trouvé le cothurne occupé. \ollà exactement notre vicomte de Mirabeau. Son frère ne lui a laissé que le brodequin. » A tout instant les gazetiers du parti populaire réitéraient sous des formes variées ce désobligeant parallèle. Le vicomte s'en vengeait, faute de mieux, par des plaisanteries sur les allures souveraines du puissant orateur dont on lui jetait à la face le génie et la renommée. Un soir qu'il était allé aux Tuileries faire sa cour à Mesdames, fdles de Louis XV, l'huissier de l'appartement, trompé par sa démarche pesante, le prit dans l'obscurité pour Monsieur, frère du roi — « Monsieur ». annonçat-il. — Ce n'est pas Monsieur, c'est le frère du roi Mirabeau, dit le vicomte en entrant, et le cercle tout entier de rire.
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Dans le désir peut-être de répondre aux détracteurs, qui lui déniaient la capacité des grands rôles, il prononça le 3o octobre un discours étendu sur la question des biens du clergé. Le lO, l'évèque d'Autun avait présenté son fameux rapport tendant : i° à ce que l'État s'emparât des propriétés ecclésiastiques sous la double condition d'assurer une existence convenable aux titulaires dépossédés et de pourvoir aux services dont le clergé supportait actuellement la cbarge ; 2*^ à ce que l'ensemble de ces propriétés fvit vendu, et le produit de la vente affecté aux besoins du Trésor, notamment à la réduction de la dette publique. Réservant pour une délibération ultérieure la seconde partie du projet, l'Assemblée décida, sur la motion de Mirabeau, qu'elle se renfermerait d'abord dans l'examen du principe : Les biens ecclésiastiques appartiennent-ils à la nation ? A-t-elle le droit d'en disposer moyennant l'entretien des églises, celui des œuvres charitables et l'attribution d'un traitement aux membres du clergé français ? On connaît ce débat, l'un des plus mémorables qu'ait entendu la Constituante. Thouret, Barnave, Treilhard, Adrien Duportd'un côté : Montlosier, Malouet, d'Eymar et Maury de l'autre, ouvrirent la discussion par les arguments pour et contre qui ont été si souvent répétés. Au dire des premiers, les fondations pieuses ayant eu lieu dans un but d'utilité générale, avaient été par cela même acquises à la nation, unique dispensatrice des avantages sociaux et des ressources communes. Le clergé ne détenait les domaines places en ses mains qu'à titre de simple administrateur, et il était loisible à l'État de changer, quand il lui plairait, le mode d'administration. Au surplus, le clergé fut-il réellement propriétaire, il n'v avait aucune assimilation possible entre la propriété privée résultant d'un droit naturel et la propriété corporative issue d'une fiction légale. Le législateur pouvait à son gré créer des corps ou les dissoudre, leur accorder ou
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leur retirer la personnalité civile, leur permettre ou leur défendre soit de recevoir, soit de conserver. Par conséquent, s'il jugeait préférable que le clergé subsistât sans dotation territoriale, il n'avait qu'à rendre un décret dans ce sens, et les biens d'église devenus vacants ipso fado seraient légitimement dévolus à l'État. Malouet et surtout Maurv soutenaient au contraire c|ue le clergé était un corps indépendant, autonome, reconnu sans doute et protégé par la loi, mais qui n'avait pas été créé par elle et qu'elle ne pouvait détruire ; que les biens dont il jouissait avaient été donnés non pas à la nation, mais à lui seul pour raccomplisscment de sa mission religieuse et hospitalière ; qu'il les avait reçus, du moins à l'origine, sans l'intervention du pouvoir civil, et que celui-ci le regardait tellement comme propriétaire, qu'à toute époque, il l'avait appelé en celte qualité aux États généraux. S'il y a des abus, ajoutaient-ils, qu'on les réprime ; s'il a été mésusé de certaines londations, qu'on les ramène à leur destination véritable, mais qu'on laisse à l'Église ce qui lui appartient de par la volonté expresse et manifeste des donateurs. La propriété collective est aussi sacrée, aussi inviolable que la propriété individuelle. Toucher à l'une, c'est compromettre l'autre. Si l'on prend les biens du clergé, il n'y aura plus de sûreté, plus de garanties pour les biens des particidiers. Est-il sur d'ailleurs qu'après avoir exproprié le clergé, l'on exécute les engagements stipulés par l'évêque d'Autun? Ces richesses, qui depuis des siècles ont une affectation spéciale et obligée, la perdront en tombant dans le creuset national, et la nation ne manquera-t-elle jamais d'acquitter les dépenses correspondantes dont le paiement est promis en son nom ? Ne peut-il arriver qu'un gouvernement besoigneux soit tenté de nier sa dette, de supprimer le traitement des prêtres, les allocations aux églises, les secours aux indigents ? Iniquité llagranle, la spoliation du clergé ne serait pas seu-
lement un vol ; elle détruirait le gage des fidèles et des pauvres ; elle exposerait à des risques incessants l'exercice de la religion et les créations de la charité. Ces deux thèses, développées avec le degré de force et de passion que comportait le tempérament de chacun des orateurs, alternèrent pendant plusieurs séances.
Le vicomte, lorsque son tour fut venu de parler, commença ainsi : « Messieurs, je ne traiterai point la question du juste et de l'injuste. Je me bornerai au calcul de l'avantage et de la perte, car encore est-il nécessaire, en faisant une opération de ce genre, de la faire lucrative. Est-il d'une bonne, d'une sage politique de vendre les biens du clergé pour acquitter la dette nationale '^ »
Cris nombreux : a A la question ? Ce n'est pas là la question. Il s'agit de discuter le principe. »
« J'estime que c'est tendre un piège, reprit le vicomte, que de vouloir isoler le principe de ses conséquences », et d'une voix de stentor, il entame sa démonstration mêlée d'aperçus judicieux et de prévisions hasardées. Au milieu d'aphorismes économiques cueillis un peu au hasard dans l'héritage paternel, il énuméra les perturbations et les ruines qu'entraînerait selon lui la vente des biens du clergé : passage de ces biens à des spéculateurs, à des rentiers, à une foule d'acquéreurs non résidents ; par suite, absence de consommation locale, de travail pour les ouvriers ruraux, d'écoulement pour les denrées, mort de l'agriculture enfin. C'était l'écrasement du paysan par l'élévation des fermages, l'accroissement de la misère par la cessation des aumônes, et, en regard de ces malheurs, on pouvait entrevoir un'e déception immense pour l'État, celui-ci, jetant sur le marché une telle masse d'immeubles, les vendrait forcément à vil prix, aurait à solder les dettes qui les grèvent, à supporter d'énormes frais d'estimation et de régie, serait tenu en outre de salarier le clergé, d'assurer le culte, d'organiser l'assistance, et finalement reti-
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rcrait de son entreprise plus de charges que de profits. Comme conclusion, le vicomte proposait de substituer à cet expédient désastreux une mesure indiquée par le clergé Ini-mèmc pour sauver le gouvernement de ses embarras ilnanciers, c'était de payer les 3Go millions de dette exigible au moyen d'un emprunt de l\00 millions hypothéqués sur les biens d'Église. L'idée méritait certainement d'être approfondie et elle attira l'attention, lorsque l'archevêque d'Aix la reproduisit le lendemain. Mais le malheur des gens d'esprit qui se posent dans les Assemblées en bretteurs de tribune et en plaisants attitrés, est d'importuner l'assistance des qu'ils s'avisent d'être sérieux. On ne les admet pas hors de leur genre. Notre vicomte l'apprit à ses dépens au cours de cette harangue, où il s'était mis en frais de science et de dialectique. Son formidable organe fit trembler la salle, sans agir sur les auditeurs.
Comme il se rasscvait, un succès de répartie le dédommagea de la médiocre faveur qu'avait rencontrée son argumentation érudite. Mirabeau, qui obtint la parole après lui, attachait la plus haute importance à ce qu'il fût statué séparément sur la propriété des biens ecclésiastiques et sur leur emploi. La division du projet de Talleyrand avait été votée à sa demande. 11 releva, en les dénaturant un peu, les critiques de son frère contre cette façon de procéder. <( Le préopinant, dit-il, a prétendu que traiter la question du juste ou de l'injuste, c'était tendre un piège. En ce cas. Monsieur, je suis très grand dresseur de pièges. Je demande, interrompit le vicomte, acte de la déclaration de M. le comte de Mirabeau. » (Hilarité générale et prolongée.)
Les questions capitales se succédaient à l'ordre du jour de cette ambitieuse et laborieuse Assemblée, qui entendait refaire intégralement toutes les assises de la France. Installée le 9 novembre au manège des Tuileries, elle inaugura la nouvelle salle de ses délibérations par la division du
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royaume en dopartcmonts et districts, l'institution de corps électifs appelés à les diriger, le règlement des pouvoirs attribués à ces administrations collectives. Comme la plupart des députés de la droite, le vicomte regrettait peu le régime des intendants. Il avait gardé contre eux quelcjue chose des rancunes féodales de sa famille, et la «estion des intérêts locaux par les possesseurs du sol, une large décentralisation dans le sens de la noblesse, ne lui aurait pss déplu. Mais il tenait à l'existence des provinces, à l'ensemble de traditions et de souvenirs qu'elles représentaient ; il s'indignait de voir leurs noms effacés, leur territoire mis* en lambeaux, et ce qui lui agréait moins encore, c'était la perspective d'une organisation où la prédominance appartiendrait aux éléments bourgeois, sinon aux forces démocratiques. De prime abord, il avait mal accueilli le projet élaboré par le Comité de constitution et dont Thouret fut le rapporteur. Pendant les débats, son hostilité s'exhala en protestations, en mots violents criés de sa place, en sorties furibondes aggravées de résistance au Président. Toujours le premier à demander l'appel nominal, toujours le plus ardent à contester les décisions du bureau dans les votes par assis et levés, toujours le plus intraitable et le ■ plus fougueux quand la gauche réclamait ou repoussait la clôture, il s'exposa maintes fois aux peines disciplinaires dont la progression savante s'est perpétuée à travers nos révolutions. Il frisa même la plus grave de toutes, l'exclusion temporaire avec privation de l'indemnité, et il l'eut encourue — affirmaient les bonnes âmes — sans la pitié bien légitime qu'inspiraient ses créanciers. En dehors des scènes orageuses, il n'intervint d'ailleurs que sur deux points de la discussion. Le 9 décembre, Rabaut Saint-Etienne avait fait adopter la disposition bizarre des alternats, d'après laquelle les principales villes d'un département devaient servir de chef-lieu à tour de rôle. Le vicomte, saisissant aussitôt le côté grotesque de la mesure, proposa que par
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analogie le siège de l' Assemblée nationale fût successivement transféré au chef-lieu de chaque département. Aune séance postérieure, il attaqua en termes assez vifs l'opinion de son frère sur le recrutement des fonctions électives. Pour limiter les caprices du suffrage populaire et pour amener aux positions importantes des hommes expérimentés, peut-être aussi avec l'arrière-pensée de former à la longue une classe politique, Mirabeau recommandait le svstème des nominations graduées. Un amendement dont il donna lecture portait qu'à partir de 1790, les administrateurs de district seraient choisis parmi les membres des municipalités, et les administrateurs du département parmi les administrateurs de district.
Cette combinaison du principe électif et de l'avancement hiérarchique trouva de nombreux opposants. Barnave la combattit comme restrictive de la liberté des citoyens. Elle olfusquait le vicomte par des motifs évidemment d'un autre ordre, sans doute parce qu'elle imposait à tous, même aux gens de haut lieu, l'obligation de suivre una iilière et de commencer la vie publique dans les obscurs honneurs des otTices municipaux. Il n'hésita pas à la qualilier d'immorale. « Doit-on, fit-il, avoir besoin de l'espoir d'une place supérieure pour occuper celle où l'on peut être utile à sa patrie? » — et il continua sur ce ton d'austérité catonienne, prédisant les compétitions, les inimitiés, les intrigues que susciterait au bas et au milieu de l'échelle le désir constant d'arriver plus haut. « On embarrasserait beaucoup l'orateur qui vient de parler, répondit Mirabeau, en lui demandant si, lorsqu'il servait dans son premier grade, il n'aspirait pas à celui dont il est honoré maintenant. Je ne sais pour quels êtres il peut être vrai que l'émulation soit la même chose que l'intrigue. Je ne sais dans quelle race d'hommes l'amour du bien soit l'unique mobile des actions. Une telle perfection n'est pas faite pour notre terre. » Il était impossiljle de rappeler plus discrè-
tenient, mais plus clairement au vicomte l'impatience qu'il avait montrée dans l'attentedeses grades, et l'ardeur singulière qu'il avait mise à les solliciter. Cette réplique ad hominem le réduisit au silence. Il eut à la vérité une consolation. Malgré d'éloquents et persistants elTorls, la motion de son frère fut rejetée.
Concurremment avec l'organisation administrative, la Constituante examinait les changements à introduire dans les institutions militaires. Après les rudes leçons de la guerre de Sept ans, l'armée française avait reçu divers perfectionnements de détail. Des améliorations malheureusement incomplètes et décousues avaient été réalisées sous le ministère de Choiseul, sous ceux du maréchal du Muy et du comte de Saint-Germain. Mais des lacunes indéniahles, des vices essentiels subsistaient ; indépendamment de l'exagération des cadres, des sinécures, des faveurs abusives, des superfétations d'emplois, il était hors de doute que l'engagement volontaire d'où provenaient les i4o ooo hommes soldés en temps de paix devenait tout à fait insufiisant en cas de lutte avec une grande puissance : que la milice, destinée à renforcer au besoin les régiments de ligne, ne leur fournissait avec ses contingents non exercés, qu'un lent et médiocre appoint ; que le recrutement confié à des racoleurs s'opérait souvent par des moyens inavouables, et que, tout en donnant de braves troupes, il v versait trop d'éléments impurs ou dangereux. Une vaste réforme se serait imposée quand bien même l'ancien régime fût resté débout, l'écroulement du vieil édifice la rendait urgente. Aux raisons militaires qui la conseillaient déjà, venaient se joindre des raisons d'ordre social ; l'armée ne pouvait demeurer telle que l'avaient constituée les privilèges, alors que tout allait reposer autour d'elle sur l'égalité des droits. Ce n'était pas assez d'avoir, dans la nuit du 4 août, déclaré les grades accessibles sans condition de naissance et de fortune. Cette
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innovation en appelait d'autres sons peine d'être frappée de stérilité. Du moment que le soldat n'était plus séparé <le l'oilicier par une barrière infranchissable, il devenait nécessaire (pie sa profession fut relevée, son point de départ ennobli. Puisque le commandement cessait d'être l'apanage d'une classe, il importait que l'honneur, ce grand et précieux ressort des cadres aristocratiques, trouvât des cadres plébéiens préparés à lui obéir ; il fallait qu'une pépinière de chefs vaillants et respectés commençât à se former dès les rangs les plus humbles, et, pour obtenir ce résultat, pour avoir une armée qui pût subsister sans caste dirigeante, par la seule hiérarchie des fonctions, force était de remanier la construction à la base.
L'Assemblée en avait le sentiment, mais ses idées sur les moyens d'exécution flottaient incertaines et confuses. Bien qu'elle écoutât volontiers les imprécations contre les « mercenaires », — on ne disait pas encore les prétoriens, — il en coûtait à son libéralisme d'accepter le recrutement par voie d'appel. Elle se demandait si les droits de. l'homme permettaient d'établir cette servitude, même avec la faculté du remplacement. Beaucoup de ses membics, hostiles au principe de la conscription, la jugeaient en outre inapplicable, se rappelant l'horreur des campagnes pour les obligations, bien éventuelles pourtant, de la milice, l'effroi qu'y avaient toujours causé le tirage au sort et la chance du billet noir. Ils croyaient d'ailleurs, pour la pliq^art, à l'efïicacité, à l'avenir, à la vertu souveraine de la garde nationale, sortie à Paris et en province des événements du 1 4 juillet. Sur la foi de Lafayette, ils y voyaient non seulement une garantie contre le despotisme et un rempart contre l'anarchie, mais aussi une inépuisable et invincible ressource contre l'ennemi extérieur. L'embarras, les tâtonnements, les illusions de la majorité, et d'autre part les résistances de k droite même, les hardiesses de quelques démocrates avancés se firent
jour dans la délibération sur les travaux du Comité militaire. Rien de plus instructif que la lecture de ce débat trop peu connu. On y aperçoit en germe les diflérentes conceptions de l'armée qui se sont produites depuis cent ans et dont quelques-unes soulèvent encore de vives controverses. L'enrôlement avec prime, la conscription tempérée par le remplacement, le service obligatoire et personnel, la présence courte ou prolongée sous les drapeaux, le recrutement régional, les levées en masse, eurent à la tribune de la Constituante leurs partisans et leurs détracteurs. Dubois de Crancé proposait la formation de régiments départementaux, attacbés à des garnisons fixes, se recrutant sur place, avant comme noyau des soldats de métier et se complétant sur pied de guerre d'hommes empruntés à une portion de la garde nationale. Louis de Noailles et le vicomte de Beauharnais se prononçaient également pour la répartition des forces du rovaume en troupes entretenues et contingent auxiliaire. M. de Menou, le futur Abdallah Menou de l'expédition d'Egypte, se montrait beaucoup plus radical. Il voulait la conscription appliquée à l'armée permanente, et l'institution d'une réserve comprenant jusqu'à l'âge de cinquante ans tous les citoyens actifs, c'est-à-dire payant le faible cens électoral qui venait d'être fixé. Tel n'était pas l'avis de M. de Liancourt, grand seigneur passé au peuple et assez incliné vers la gauche, mais opposé par scrupule philosophique aux mesures de coercition. Il repoussa le service personnel comme oppressif et chimérique, le remplacement comme contraire à l'égalité, le recrutement par région comme une réminiscence des anciennes divisions provinciales. Malgré des inconvénients qu'il ne niait pas, l'enrôlement volontaire mieux réglé, mieux surveillé, moralisé à sa source et combiné avec le libre accès aux grades, lui paraissait à tout prendre la meilleure des solutions, la plus appropriée du moins aux habitudes et au tempérament de la France.
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Le vicomte de Mirabeau se piquait trop de compétence militaire pour s'abstenir dans cette discussion. 11 prit la parole le i5 décembre, après M. de Liancourt et dans le même sens, mais en précisant la thèse et en la dégageant des considérations générales dont le noble duc l'avait enveloppée. Ce fut au point de vue spécial de l'armée qu'il se déclara pour les elTectifs restreints, le service à long terme, le recrutement à prix d'argent. Au fond, toute innovation lui était antipathique. 11 n'admettait, il ne comprenait que le système d'avant la Révolution : l'oiricier gentilhomme, le soldat de carrière, les vieux régiments de la monarchie, avec leurs traditions, leur esprit de corps, leurs antiques devises, Auvergne sans tache et Navarre sans peur. Néanmoins, plus prudent que de coutume, il eut soin de voiler son idéal et d'éviter ce qui aurait froissé trop directement l'auditoire. Il convint que l'organisation existante n'était pas sans défauts ; il accorda même que l'état militaire devait être adapté à l'ordre civil, mais il contesta — et avec raison — que l'on put les identifier d'une manière absolue. Il afïirma que, sous n'importe quel gouvernement, la nature des choses maintiendrait entre eux d'inévitables dissemblances. Dubois de Crancé et le baron de Menou lui avaient fait la partie belle par des tirades sur l'heureux moment u où tout soldat serait citoyen et tout citoyen soldat », où chaque homme sous les armes garderait la conscience de ses droits, « et n'aurait plus à se battre au gré des vengeances royales «. Il s'empara de ces déclamations pour critiquer la théorie des appels et des réserves. (( Les armées quelque nombreuses qu'elles soient, composées de citadins nouvellement rassemblés, ne vaudront jamais, dit-il, les plus petites phalanges de troupes réglées, exercées, cimentées, disciplinées, aguerries, connues de leur chef. » — Il développa spirituellement cette idée, non sans relever au passage l'épithète (( de brigands » que Dubois de Crancé avait appli-
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quée aux enrôlés avec prime, u Vous ne soufTrirez pas, fil-il observer, qu'on les qualifie ainsi dans cette auguste Assemblée parce qu'ils pourraient bien calculer que, s'ils en ont la réputation, il leur deviendrait utile d'en exercer le métier. »
Soutenant enfin que le plus pressé n'était pas de disserter sur l'armée future, mais d'arrêter le désordre dans l'armée actuelle, il termina par ces mots d'une triste vérité :
« Ce qu'il y a d'urgent, le voici : l'armée est sans discipline, la subordination est perdue. A ous connaissez tous les événements qui ont eu lieu et qu'il est aussi impossible de retracer ici que de réparer. S'il en est temps encore. Messieurs, rendez aux officiers généraux, aux chefs de corps, l'autorité nécessaire pour maintenir les lois militaires existantes et celles que vous proposez d'établir. »
On sait que la Constituante se sépara sans avoir organisé le recrutement sur de nouvelles bases. Il fallut traverser six années de guerre, passer par les volontaires de 1792, les réquisitionnaires de l'an II et l'amalgame de Carnot pour arriver en 1798 à la loi de la conscription. Le discours du vicomte n'avait pas assurément résolu le problème posé par les changements sociaux et les nécessités militaires: la question y est plutôt effleurée que traitée. Il méritait cependant d'être signalé en raison des parties judicieuses qu'il renferme et aussi d'une modération de langage exceptionnelle chez son auteur. Cette modération insolite sans précédent et sans lendemain, provenait-elle d'un grand effort de volonté, ou bien le hasard y entrait-il pour quelque chose ? Des sceptiques remarqueraient que le débat sur le recrutement eut lieu dans une séance du matin, et que le matin, avant diner, Boniface de Mirabeau devait avoir moins de peine à rester calme. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne le fut pas du tout, le même jour, i5 décembre, à la séance du soir.
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L'Assemblée avait à délibérer sur la résistance du Parlement do Rennes à l'exécution d'un de ses décrets.
Après avoir été des foyers d'opposition pendant la majeure partie du xvni* siècle, avoir bravé la Cour, flétri les ministres et finalement réclamé la réunion des États généraux, les Parlements étalent, comme on sait, devenus bien vite les adversaires et les victimes de la Révolution, ouverte par leur initiative inconsciente. Dès la convocation des États, ils avaient vu s'évanouir la popularité d'emprunt ([ui les entourait la veille. Dès les premiers actes de l'Assemblée, ils s'étaient aperçus avec terreur qu'en voulant réformer la vieille monarcliie, ils avaient ébranlé cette constitution séculaire dont ils se proclamaient les interprètes, sans trop oser, il est vrai, ni pouvoir la définir. L'autorité souveraine passée aux mains des députés, l'application de nouveaux principes aux propriétés et aux personnes, le dessein hautement avoué de refondre à priori la législation tout entière leur semblaient autant d'usurpations criminelles, autant de violations du droit. Ils sentaient l'atteinte portée à leur existence par la suppression de la vénalité des charges ; ils prévoyaient l'incompatibilité d'un régime t'galitaire avec le maintien de grands corps indépendants. Les mouvements de la rue indignaient ces magistrats façonnés au respect des formes légales ; les outrages à la majesté du trône révoltaient leur loyalisme qui, pour avoir été d'humeur chagrine et de nature frondeuse, n'en restait pas moins sincère et profond. Convictions, sentiments, intérêts, habitudes d'esprit, tout protestait en eux contre les changements en voie de s'accomplir. De son côté, le parti dominant dans l'Assemblée nationale les supportait avec impatience. Ils y comptaient nombre d'ennemis: les logiciens à la manière de Sievès qui les condamnaient sans phrase comme une catégorie de privilégiés ; les économistes qui se rappelaient leur hostilité aux réformes de Turgot ; les philosophes qui leur reprochaient Slrvenct Calas : desgen-
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tilshommcs démocrates, mêlant aux aspirations modernes les vieilles rancunes de l'épée contre la robe ; des avocats, des hommes de loi, des membres de tribunaux inférieurs, jaloux de l'aristocratie judiciaire ou c^ue sa morgue avait froissés. Sans point d'appui au dehors, abandonnés par l'opinion, tombés subitement à l'état d'institution décrépite et caduque, les Parlements ne pouvaient tenir longtemps contre ces haines coalisées. X la suite des événements du 6 octobre, il n'y eut plus de doute sur leur sort. Le 3 novembre, un décret provoqué par Alexandre de Lameth leur enjoignit « de rester en vacances ou de les reprendre si elles étaient expirées », et décida que « nonobstant lois et règlements contraires », les Chambres des vacations connaîtraient jusqu'à nouvel ordre des pièces et procès.
C'était la mort à bref délai, la majorité des Parlements courba la tète. Celui de Rouen se contenta de formuler ses protestations dans un document secret. Celui de Metz retira, sur un signe de l'Assemblée, les réserves dont il avait accompagné sa soumission. Seule, la Chambre des vacations de Rennes refusa nettement d'enregistrer et d'exécuter le décret du 3 novembre, malgré des lettres de jussion réitérées. Le conflit soulevé par son attitude offrait d'autant plus de gravité, qu'il se compliquait d'un antagonisme de classes, et touchait aux traditions d'une contrée, où l'autonomie provinciale s'était particulièrement maintenue.
Jusqu'à la fin de l'année précédente les trois ordres de la Rretagne, tous ses corps judiciaires, administratifs, municipaux avaient marché d'accord pour défendre les droits stipulés dans le pacte d'union à la couronne. La seule annonce des Etats Généraux suflît pour offrir aux esprits de nouvelles perspectives, faire éclater les diverû:ences d'intérêts, mettre en lumière les rivalités latentes, et partager la province en deux camps ardemment ennemis.
En décembre 1788, le jour où les Etats de Bretagne
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s'assembleront pour la dernière fois, tandis que la noblesse continuait de soutenir les antiques franchises auxquelles étaient liés ses privilèges, les membres du Tiers avaient commencé à s'en montrer singulièrement détachés. La possibilité de renverser la hiérarchie existante des rangs et des fonctions leur était apparue ; toute leur énergie, toutes leurs ambitions, tous leurs efforts se concentraient maintenant sur cette idée, et peu leur importait le salut des libertés bretonnes, pourvu que l'égalité civile devînt la loi commune des Fiançais.
Quelques hommes jeunes, hardis, âpres à la lutte furent nommés députés, tels que Le Chapelier, Lanjuinais, Defermon, Kervélégan. Ils demeurèrent les yeux fixés sur la Bretagne et leur aniinosité contre le Parlement de Rennes n'attendit qu'une occasion pour se réveiller. A la séance du i5 décembre 1789, Le Chapelier proposa de remplacer la Chambre des vacations, qui s'était montrée factieuse envers les ordres de l'Assemblée, par un tribunal provisoire. Robespierre profita de l'incident pour réclamer des juges élus par le peuple ; en ajoutant cette phrase venimeuse : « Le Parlement de Rennes a eu l'audace d'écrire des lettres confidentielles au pouvoir exécutif afin de sonder ses dispositions à l'égard de l'Assemblée. »
« Ce n'est pas vrai, » cria une voix énorme. Toute la salle se retourna et reconnut le vicomte de Mirabeau.
Le vicomte avait, assure-t-on, dîné chez Massé, le célèbre traiteur du Palais-Roval. Il en était sorti fort échauffé, dans l'état trop fréquent de l'esprit et des sens qui le portait, suivant les cas, soit à l'extrême gaieté, soit à la violence, et dont il s'excusait devant son frère par le mot si connu : « Que voulez-vous ? de tous les vices de la famille, vous ne m'avez laissé que celui-là ». Son excitation présageait d'autant plus un orage, qu'il prenait très à cœur cette aventure de parlement. Non qu'il aimât les gens de robe. Mais il avait pour principe de défendre instinctive-
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ment et par mesure générale tout ce que la Révolution attaquait. D'ailleurs, s'il ne songeait guère à sa femme, il se souvenait d'être marié dans la noblesse bretonne, et, ce corps n'ayant pas de représentants à la Constituante, il s'en regardait volontiers comme le champion d'office et l'organe désigné. \ enu à la séance avec des intentions de combat, il entra brusquement en scène par l'interruption retentissante que nous avons citée d'après le Moniteur.
Elle lui valut un rappel à l'ordre. Il demanda la parole pour s'expliquer, et, sur le refus du président, roula en un clin d'oeil jusqu'à la tribune, qu'il remplit de sa personne avec un air d'assurance et de défi.
Alors se produisit un de ces scandales législatifs sur lesquels nous sommes blasés aujourd'hui, mais qui étaient encore des événements vers la fin de 1789. L'orateur salué par les exclamations d'une majorité hostile, sommé de se taire, résolu quand même à parler ; assailli, aux premières svllabes qu'il prononça, d'un ouragan de cris, d'injures, de ricanements ; tenant bon néanmoins et poursuivant en brave ; tantôt essavant de dominer le tumulte, tantôt s'interiompant dans l'espoir d'une éclaircie ; invectivé, conspué, honni à chaque tentative pour reprendre son discours ; recommençant dix fois sans pouvoir se faire entendre, aussi obstiné à s'imposer que l'auditoire à ne pas le souffrir. Ses amis, mécontents, gênés, le trouvant incommode, le soutenant toutefois par point d'honneur et contribuant au tapage par leurs appels au silence ; ses adversaires, exaspérés, l'interpellant de leur place ; quelques-uns s'élançant dans Ihémicvcle pour l'apostropher de plus près; une partie des députés debout ; toute la salle frémissante ; les provocations se croisant ; les démentis se greffant les uns sur les autres ; un souffle de guerre civile dans l'atmosphère ; et, au milieu de cette mêlée, le président impuissant, débordé, admonestant l'orateur, admonestant la droite, admonestant la gauche, lançant ses
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foudres au liasard, enllant sa voix à la briser, agitant sa sonnette à la casser, se levant, se rasseyant, se couvrant, furieux de n'être pas obéi, craignant en plus d'être ridicule, et endurant ce supplice jusqu'à ce que la lassitude générale amenât, avec l'apaisement des cœurs, le triomphe du règlement.
Voilà le spectacle que l'Assemblée nationale offrit dans cette séance de décembre par le fait du vicomte de Mirabeau. Lorsqu'après une heure de bataille, il descendit enfin de la tribune, on mit en délibération la peine à lui appliquer pour sa révolte prolongée. Bouche, député d'Aix, une des victimes habituelles de ses plaisanteries, requit l'exclusion pendant huit jours. Barnave proposa dédaigneusement l'exclusion jusqu'au lendemain, « afin, dit-il, que le délinquant réfléchît sur ses intempérances de langage et autres ». « La plus belle grâce qu'on puisse lui faire, ajouta M. de Menou, est de croire qu'il n'est pas de sang-froid. » Des observations furent présentées par Alexandre de Lameth sur la nécessité de renforcer l'arsenal disciplinaire, et le vicomte qui goûtait peu cet avis, ayant protesté de son banc à sa façon accoutumée, c'est-àdire à pleins poumons, il y eut encore quelques grondements de tempête. M. de Liancourt, auteur, lui aussi, d'une motion de censure, réussit pourtant à la lire et à la faire adopter. Elle portait que le député perturbateur serait nommé au procès-verbal comme coupable d'avoir offensé l'Assemblée et — ce qui est bien du temps — « indisposé les tribunes ».
L'incident clos, on revint à la question du Parlement de Rennes. Le vicomte s'était juré de faire figure dans cette discussion. Il insista pour être entendu, et, sous peine de montrer une partialité indécente, il fallut bien à la lin le subir, sinon l'écouter, a Son discours se ressentit du trouble de son âme », rapporte le Moniteur. Il essaya d'expliquer l'acte de la Chambre des vacations, opina
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pour rajoiirnenient du vote, se répéta, di Le Chapelier lui répondit en termes assez aigres : Rœderer, qui, selon Mme de Staël, avait une propension naturelle ce à voler au secours du plus fort », résuma l'impression générale de l'Assemblée, et, sur ses conclusions, la majorité vota le décret suivant :
« Les magistrats composant la Chambre des vacations du Parlement de Rennes seront mandés pour comparaître à la barre dans la quinzaine de la réception du décret, et le roi sera supplié de former une nouvelle Chambre parmi les autres magistrats du même Parlement. »
Le lendemain, l'intermède héroï-comique, dont notre vicomte avait été le principal acteur, défraya les journaux et les pamphlets populaires. La plupart ne furent guère tendres pour Mirabeau-Tonneau. C'était le surnom indélébile qu'ils lui avaient donné, on le sait, dès son apparition dans la politique, et que ne justifiait pas seulement la majesté de son embonpoint. Au milieu de mille facéties, Camille Desmoulins — pauvre Camille 1 — lui reprocha comme un crime de lèse-nation le démenti adressé « à M. Robespierre, cet excellent citoven, l'ornement de la représentation septentrionale ». Ces lardons et ces morsures de presse laissaient le vicomte indifférent. Le bruit fait autour de ses actions n'était même point pour lui déplaire. Mais il tenait à ce que le dernier mot ne restât pas aux coryphées de la séance, où il avait été si maltraité. Choisissant parmi eux le plus homme de qualité, il envoya un cartel au duc de Liancourt. Un autre gentilhomme du côté gauche avec lequel il avait une affaire d'honneur en suspens, ^L de Latour-Maubourg, l'alter ego de Lafayette, réclama la priorité. On alla sur le terrain. Le vicomte reçut un léger coup d'épée au ventre, ce dont s'amusa, dans son impitoyable gaminerie, le rédacteur des Révolutions de France et de Brabant. — « En vérité, prétendait-il par allusion à une rencontre célèbre entre
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deux comédiens de répoquc, Dugazon et le gros Dcsessarts, en vérité, M. de Latour-Maubourg aurait pu dire à son adversaire, comme Dugazon à Desessarts : les coups au ventre ne compteront pas. »
Quant au duc de Liancourt, soit qu'à titre de philanthrope, il réprouvât le duel, soit que le différend lui semblât terminé par la blessure du vicomte de Mirabeau, il ne parait pas s'être inquiété d'y donner d'autre suite. On en glosa dans le camp de la réaction. Les malveillants trouvèrent que le duc avait été bien prompt à céder son tour, bien facile aussi à contenter, puisqu'il jugeait suffisant de s'être battu en la personne d'un collègue, et, comme il passait — peut-être à tort — pour ne pas faire ses discours, ce quatrain courut les cercles de Paris :
Si l'on achetait du courage Comme on achète de l'esprit, Liancourt aurait l'avantage De se battre comme il écrit.
Trois semaines après, le 8 janvier 1790, les treize magistrats composant la Chambre des vacations de Rennes comparurent à la barre de l'Assemblée. Leur président, M. de la Houssaye, eut un langage plein de dignité. Sans s'attarder aux moyens de forme, aux arguments de détail et de procédure, il posa nettement en face du droit abstrait de souveraineté qu'invocjuait la Révolution, le droit résultant de textes positifs et de stipulations solennelles. Sa défense s'appuya tout entière sur cette thèse : la Bretagne est unie à la France en vertu d'un traité qui garantit le maintien de ses institutions. Tant que ses États régulièrement assemblés n'auront pas renoncé au bénéfice de ce contrat, il demeure obligatoire pour les deux parties ; la constitution bretonne subsiste, et le Parlement ne peut se prêter à aucune mesure, incompatible avec elle, tel que l'est manifestement le décret du 3 novembre 1789. M. de
la Houssaye rappela ensuite les revendications des années précédentes, l'énergie de la province à lutter pour ses franchises sous le ministère Brienne, le vœu de les garder intactes consigné dans les deux tiers de ses cahiers, puis relevant les menaces dirigées contre la magistrature de Rennes : « De vrais magistrats, continua-t-il, ne sont accessibles qu'à une crainte, celle de trahir leur devoir. Lorsqu'il devient impossible de le remplir, se dépouiller du caractère dont ils sont revêtus est un sacrifice nécessaire. Deux fois, nous l'avons offert, deux fois nous avons supplié Sa Majesté de nous permettre de reporter dans la vie privée le serment à jamais inviolable de notre fidélité au monarque et aux lois I »
Ces fières paroles du président de la Houssave étaient en même temps que l'oraison funèbre des parlements, celle de la nationalité bretonne. Les Parlements se savaient condamnés ; la nationalité bretonne tendait à n'être plus C|u'un souvenir, et la Révolution achevait rudement, brutalement, sans le moindre souci des droits acquis ni des vieux pactes, l'œuvre centralisatrice de la monarchie. Dans les séances des 9 et 1 1 janvier 1790, le vicomte de Mirabeau recommença en vain l'apologie des magistrats de Rennes ; vainement aussi d Esprémesnil, Maurv, Cazalès, s'appliquèrent à les disculper. L'Assemblée avait sa résolution prise. Elle applaudit Le Chapelier tonnant contre la folle tentative de faire revivre « une charte surannée, qui ne servait cju'aux nobles et aux hommes riches pour opprimer, offenser et mépriser le peuple ».
Elle acclama Barnave, Mirabeau, Lanjuinais, Clermont- Tonnerre, affirmant que la Bretagne avait ratifié l'abandon de ses privilèges par sa soumission aux décrets rendus depuis le 4 août, célébrant sa fusion irrévocable dans la grande unité française et proclamant que les corps judiciaires étaient faits pour exécuter les décisions de la puissance législative, non pour les contrôler ni les discuter.
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Vn décret frappa de suspension le président de la IIoussave et les conseillers à la suite, après quoi le garde des sceaux institua une autre Chambre des vacations prise dans les rangs de la Compagnie. Mais il avait compté sans l'esprit de corps parlementaire doublé de la ténacité bretonne. Les membres de la nouvelle Chambre, à l'exemple de leurs devanciers, répondirent par un refus de service accompagné de démission. Dans la séance du 3 février, Defermon, très animé, demanda qu'ils fussent également suspendus et déclarés inhabiles à remplir toute fonction publique. L'infatigable vicomte voulut, sinon combattre, du moins protester jusqu'au bout : « Il est étrange — observa- t-il assez justement — de punir, pour cause de retraite volontaire, des gens qu'on se prépare à supprimer. » La majorité ne daigna pas relever l'épigramme. Elle y riposta en accueillant d'emblée la proposition de Defermon ; et un tribunal supérieur formé d'avocats, de praticiens, de juges empruntés aux petites juridictions du ressort, remplaça provisoirement les magistrats « déchus de leurs gages ». Ce fut le dernier épisode de l'histoire des parlements. Lorsque huit mois plus tard, la Constituante prononça leur abolition définitive, ils étaient presque oubliés.
Déjà, aux premiers jours de 1790, l'agonie des anciennes cours de justice avait cessé partout — excepté en Bretagne — d'émouvoir et même d'intéresser l'opinion. L'attention publique était ailleurs. D'autres événements l'occupaient : l'affaire d'Albert de Rions à Toulon, le discours du roi à la salle du Manège, le procès du marquis de Favras. Dans ces circonstances comme dans les précédentes, le vicomte de Mirabeau se plut à braver les idées en faveur et les courants populaires, avec une intrépidité reinarquable quand il avait raison, et non moins étonnante quand il avait tort.
L'aventure d'Albert de Rions peut être rangée parmi les
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incidents caractéristiques de cette période de confusion, de désordre universel, d'aflaissement ou plutôt d'éclipsé du pouvoir, comprise entre l'insurrection du 1 4 juillet et la dictature jacobine. C'est le prototype des scènes d'anarchie alors si fréquentes, le tableau qui en offre tous les traits réunis et concentrés ; fureur aveugle de la multitude, connivence ou sottise des magistrats municipaux, complicité de la Garde nationale, passivité des troupes, victoire insolente des factieux, impunité de leurs méfaits grâce à l'inertie du Gouvernement, et à l'inqualifiable faiblesse de l'Assemblée. Le comte d'Albert de Puons, lieutenant général des armées navales, devenu après de brillants services commandant du port de Toulon, s'y était attiré de sourdes animosités autant par sa réputation d'aristocrate que par son attachement aux traditions sévères de son corps. On l'accusait notamment de propos irrévérencieux envers la milice citoyenne, l'idole et l'arche sainte du moment. Beaucoup d'ouvriers de la marine s'inscrivaient pour en faire partie. Il entreprit d'arrêter ce mouvement qu'il jugeait funeste à la discipline des ateliers, mais la municipalité favorisant l'émeute, les gardes nationaux révolutionnèrent la ville, se saisirent de M. de Rions et des officiers qui l'entouraient, les maltraitèrent, et à travers une multitude en furie, les traînèrent au palais de justice où la prison les délivra d'une mort certaine.
A la nouvelle de cet acte odieux, le Gouvernement ne prit de lui-même aucune décision, tant il était déshabitué de vouloir. Il se contenta de signaler le fait à l'Assemblée par une lettre plaintive du ministre de la Marine. Toujours hésitante et timide en face des excès populaires, l'Assemblée prescrivit la mise en liberté des officiers arrêtés, mais froidement, sans un mot de blâme pour la sédition, en affectant au contraire de rien préjuger et de remettre jusqu'à plus ample informé l'examen des responsabilités encourues. Elle écarta par l'ordre du jour une motion de Malouet, ten-
danl à formuler en articles de loi, les principes d'ordre social outrageusement violés dans l'alTaire de Toulon, et le vicomte de Mirabeau ayant demandé à présenter des observations sur le même sujet, on se hâta de lui fermer la bouche par un vote de clôture. Mais le vicomte ne se résignait pas aisément à priver le public de son éloquence et de ses pensées. Suivant une pratique assez usitée dans les Chambres d'autrefois, il fit imprimer et distribuer ce qu'il n'avait pu dire à la tribune. Ces discours non prononcés, et mis au jour après coup, paraissaient alors sous le titre consacré d'opinions. C'était la consolation des orateurs forcés de se taire, et même la ressource de ceux qui ne parlaient jamais.
L'opinion du vicomte sur les événements de Toulon fut d'ailleurs hardie et nette comme l'eût été sa parole. Après un courageux éloge d'Albert de Rions, il concluait à la dissolution de la Garde nationale ainsi qu'à la suspension de la municipalité. Puis, il partait de là pour rappeler une fois encore les progrès de la désorganisation dans tous les services de la marine et de l'armée ; il jetait un cri d'alarme en inontrant la révolte chez les inférieurs, l'abattement et le dégoût chez les chefs ; il insistait sur la nécessité d'aviser au plus vite, si l'on voulait conserver à la France des régiments et des vaisseaux. Ce sentiment était partagé par d'autres esprits moins suspects de passions réactionnaires. A la séance du i6 janvier, lorsque la question de Toulon revint devant l'Assemblée après examen au comité des rapports, Malouet développa les mêmes considérations avec une autorité, une gravité qui faisaient défaut à l'enfant perdu de la droite. Mais la majorité des Constituants — en cela pareille à beaucoup de majorités — tenait volontiers pour non avenus les faits les plus palpables, s'ils contrariaient ses préventions ou dérangeaient ses théories. Ne pouvant incriminer M. de Rions, n'entendant pas condamner les magistrats municipaux ni désobliger l'émeute, elle trouva
un moyen très simple, sinon très logique, de tourner h difficulté, ce fut de mettre tout le monde hors de cause.) Elle déclara qu'il n'y avait lieu à aucune inculpation, présumant favorablement, dit le décret, des motifs qui ont animi M. d'Albert de Rions, les autres ofllciers de marine impli^ qués dans cette alTaire et les membres de la municipalitéJ
Quant aux gardes nationaux de Toulon et aux ouvriers insurgés, le décret n'en disait mot. Comme il était pai trop difficile de leur supposer de bonnes intentions, l'oi prenait à leur égard le parti do ne pas s'expliquer et del les englober tacitement dans l'absolution générale.
Nous avons déjà rappelé à quelles dispositions intellec-i tuelles et morales tenaient ces défaillances de l'Assemblée. Le mêrne parti pris en faveur de la Révolution faisait qu( malgré les désordres, malgré l'insécurité, l'ensemble de b Bourgeoisie, la grande classe moyenne n'essayait pas d( réagir. Ces patriotes de 1789, généreux, sincères et pleins d'illusions, qui rêvaient une démocratie paisible sous une royauté débonnaire, avaient foi dans la nature humaine, dans sa bonté native, dans son inclination au bien. Les épisodes violents, souvent tragiques, dont ils étaient spectateurs depuis six mois, ne les affectaient pas outre mesure. Ils les considéraient d'un œil indulgent, comme les écarts inévitables de la liberté naissante, comme des orages de jeunesse, après lesquels s'ouvrirait une ère ininterrompue de justice, de concorde, de prospérité, de bonheur. La seule pensée qui les troublât, le seul péril dont ils se crussent menacés était la possibilité d'un retour vers l'ordre de choses aboli, et cette appréhension, autant que la croyance à l'innocuité, à la sûreté des instincts populaires, détruisait en eux toute notion de gouvernement. L'autorité, même sous ses formes nouvelles, même aux mains de ceux qu'ils avaient acclamés et choisis, leur paraissait entachée d'ancien régime. Ils la traitaient en suspecte ; ils la jugeaient toujours trop concentrée, trop
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lorte. trop libre de ses mouvements, jamais assez éparse ni assez entravée. Par effroi du despotisme d'en haut, ils Il avaient aveuglément la voie au despotisme d'en bas. Louis XVI continuait d'être aimé, d'un amour, il est vrai, un peu banal, un peu négatif, et qui tendait à s'évaporer en effusions verbeuses ; mais une invincible méfiance s'attachait à ses proches, à ses amis particuliers, au cortège de familiers, de serviteurs, de confidents connus ou présumés que l'on désignait sous ce terme vague, flottant, indéfiniment élastique, la Cour. Chez beaucoup de Français, le nom de la Cour évoquait l'idée d'une puissance mystérieuse et malfaisante, source de tous les embarras, cause de Loutes les calamités. On la rendait responsable de la cherté du pain, de l'arrêt du travail, de la ruine du commerce. S'il y avait des brigandages dans les campagnes, des pillages de boutiques dans les villes ; si les emprunts échouaient, si les mesures législatives rencontraient des obstacles, on s'en prenait encore à la Cour. Et, sans cesse, les imaginations enfiévrées lui découvraient de nouvelles ramifications, lui prêtaient de nouveaux complots, étendaient ses limites, reculaient ses frontières. Il suffisait d'être investi du pouvoir — fût-ce malgré elle et contre elle — pour être réputé son instrument, bientôt son complice, bientôt l'inspirateur de ses desseins ténébreux. Peu importaient les antécédents, le caractère notoire, le prestige et les adorations de la veille. Au commencement de 1790, lorsque les pamphlets, les clubs, les orateurs de districts se déchaînaient contre la Cour, ce n'était plus Breteuil qu'ils visaient, c'était Necker.
Démonétisé, dépassé, plus que suspect aux démocrates, mal vu de cette intimité du Château avec laquelle on l'accusait de pactiser, M. ?s'ecker conçut un coup d'Etat, un coup d'État pacifique et sentimental, comme en pouvait entreprendre l'homme qui déclarait, non sans quelque hauteur, n'avoir rien de commun avec Richelieu, Au mi-
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lieu des obscurités de la situation, deux faits également indéniables l'avaient frappé: la persistance des sympatli pour le roi et leur complète inefficacité politique. Par un( triste ironie du sort, personne n'était plus déprimé, plus annulé, n'exerçait moins d'ascendant et d'influence, que ce prince dont chacun s'évertuait à célébrer les intentions e^ à proclamer les vertus. M. Necker forma le projet démettre' en valeur cette popularité improductive. Ses amis, les Indépendants, en attribuaient la stérilité au doute généralement répandu sur la constance des résolutions et la fixité des idées de Louis XYI. Il lui sembla possible de gagner la partie, si le roi consentait à s'affirmer par une démarche assez spontanée, assez éclatante pour ne plus laisser prise à l'équivoque ni au soupçon. Qu'inopinément, sans faste, sans appareil, le roi se rendît à l'Assemblée ; qu'il ouvrît son cœur devant les représentants du pays ; qu'il leur exprimât son adhésion francbe, nette, irrévocable aux nouveaux principes du droit public, et qu'en même temps, de son accent d'honnête homme, il leur rappelât les conditions essentielles de la liberté dans une monarchie ; alors — pensait M. Necker — tous les malentendus, toutes les incertitudes se dissiperaient ; toutes les âmes seraient touchées, le sentiment servirait de véhicule à la raison; l'ordre renaîtrait ; la loi reprendrait son empire, et la couronne relevée, réhabilitée, cessant d'être un vain svmbole, deviendrait un point de ralliement, un centre de défense, une force retenante, suivant le mot genevois. Tel fut le plan ingénieux et subtilement déduit auquel aboutirent les méditations de l'ancêtre des doctrinaires. Louis XYI l'accepta, comme il acceptait d'habitude les propositions de ses ministres, avec plus de docilité que de conviction, et, le 4 février, il vint lire à l'Assemblée le discours préparé par M. Xecker. C'était une œuvre de mérite, étudiée, pondérée, remplie de ces sages maximes, de ces avis judicieux et sensés qui n'ont aucune chance de succès au début
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d'une révolution. Le roi constatait avec chairrin l'agitation et les discordes répandues sur toute la surface de la France, la détresse du Trésor, la suspension ou l'inactivité de la justice, le relâchement progressif des liens sociaux. Il déplorait que la nation eût à traverser tant d'épreuves pour atteindre « le grand but offert à ses regards ». — « J'espérais, disait-il mélancoliquement, vous y conduire d'une manière plus douce et plus tranquille, lorsque je formai le dessein de vous rassembler. » Au premier moment, en présence de l'accueil que reçut le discours du roi, M. Necker put se flatter d'avoir réussi. Les Constituants, avec un fonds de passions tenaces et d'opinions persistantes, étaient en majorité sensibles, pour se servir d'un terme dont ils abusaient ; faciles à enlever, à entraîner, sans défense contre les impressions soudaines et s'y livrant tout entiers, sauf à s'en dégager bientôt. L'aspect de ce monarque aux allures simples, au maintien modeste, venu parmi eux en voisin et presque en égal ; son langage de citoyen et de père de famille, son air d'abandon, son ton de confiance avaient remué leurs cœurs. A la sortie du manège, il y eut, principalement sur les bancs du centre et de la gauche, un tonnerre de vivats, suivi d'un débordement d'allégresse, qui rappelait la nuit du 4 août. C'étaient des congratulations, des embrassements, des transports. Il semblait que tout fût sauvé. M. de Menou fit décider le vote immédiat et la présentation aux Tuileries d'une adresse de remerciements. Goupil de Préfeln proposa que, sous peine de déchéance, les députés fussent astreints à prêter sans délai le serment civique complété par l'engagement solennel de maintenir la Constitution. On aurait pu se montrer moins pressé. La Constitution à laquelle on travaillait par intervalles était encore loin d'être achevée. Mais l'Assemblée croyait si fermement à la perfection de l'édifice futur, qu'elle ne voulut pas attendre pour en inaugurer la façade. La motion de Goupil fut adoptée d'enthousiasme, et.
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séance tenante, eut lieu le défilé du serment. Bureaux de' PuzY jura le premier, en sa qualité de président ; puis, à quelques exceptions près, chacun des députés titulaires, puis chacun des députés suppléants, puis, l'élan se communiquant de proche en proche, vint le tour des commis du secrétariat, celui des huissiers, celui des employés de la' salle, celui des spectateurs et spectatrices des galeries,
La droite avait écouté froidement le discours du roi. Elle] s'associa néanmoins, à la presque unanimité, au serment de l'Assemblée. Parmi ses membres, six seulement s'abstinrent : l'avocat Bergasse, MM. de Saint-Simon, deBou-j ville, de Chailloué, d'Argenteuil, et — ce qui n'étonnera personne — le vicomte de Mirabeau. Les déclarations de Louis XVI l'avaient mis dans un état d'indescriptible fureur. Il quitta brusc|uement la salle, et tirant son épée, au milieu d'un couloir, la brisa sur son genou. « Lorsque le roi brise son sceptre, dit-il, ses serviteurs doivent briser leur épée. » A deux pas de là, il aperçut Maury qui, n'étant jamais à court de raisons ni de cvnisme, lui répondit par ce vers d'une tragédie :
« Le parjure est vertu quand le serment fut crime. » Et, sur-le-champ, lui exposa la théorie du serment politique en casuiste consommé. Une promesse imposée n'a pas de valeur, démontra l'abbé. C'est précisément le cas de celle que nous venons de faire. Elle a été arrachée, extorquée par violence, puisqu'il était impossible de s'y refuser sans être exclu. Par conséquent, elle ne saurait nous lier en quoi cjue ce soit, et nous avons le droit, bien mieux, nous aurons le devoir d'y manquer à la première occasion favorable. Dans ces conditions, le serment devient une opération machinale et de pure étiquette devant laquelle il serait puéril de reculer. Pourquoi donner aux adversaires la satisfaction de nous chasser de nos sièges. N'est-il pas préférable et cent fois plus digne de rester sur la brèche et d'v continuer le combat ? Si Paris vaut bien
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une messe, le mandat de député vaut bien une formule. Le beau calcul, en vérité, et le singulier point d'honneur de céder la place, alors qu'il n'en coûte pour la garder que cette innocente simagrée.
Fût-ce l'effet des arguments de Maury? toujours est-il que le vicomte, un peu calmé, essaya le lendemain de concilier son intransigeance avec la conservation de son poste. Il remit au président une lettre justificative où il s'expliquait ainsi : « Le serment qu'on nous demande comprend deux parties : nous devons jurer d'abord fidélité à la nation, à la loi et au roi, nous devons nous obliger, en ovitre, à maintenir la Constitution. Je signerais la première partie de mon sang. Mais, quant à la seconde partie, tout ce que je puis jurer, c'est la soumission aux lois du pays. Il m'est impossible de m'engager davantage envers une constitution, où sont insérés des articles que je désapprouve et que la France est libre de rejeter un jour, si elle les juge nuisibles à son bonheur,
« Je connais trop la force d'un serment pour me permettre de l'interpréter, ou croire l'annuler par des restrictions mentales.
« Telle est ma profession de foi. Le serment que j'offre de prêter, le voici :
ce Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et « d'être soumis à la Constitution décrétée par l'Assemblée « nationale et acceptée par le roi. »
Comme il était aisé de le prévoir, l'Assemblée n'admit pas la variante. Néanmoins, le 9 février, Mirabeau cadet entra bravement en séance, accompagné des autres dissidents, sauf Bergasse qui avait résigné son mandat. La majorité cria qu'ils ne pouvaient délibérer avant d'avoir prêté le serment réglementaire. « Je me suis abstenu par respect pour la souveraineté de la nation, répliqua M. de Bouville, un des noirs les plus exaltés et qu'on ne s'attendait pas à trouver si démocrate, je me suis abstenu parce
que, promet Ire de maintenir la Constitution, c'est dénier au peuple le droit de la changer. » — Le président Bureaux de Puzv, désireux d'une solution amiable, fil remarquer obligeamment que le droit de révision avait été proclamé, qu'il demeurait intact, et que la Constitution elle-même devait en déterminer l'exercice dans ses dispositions finales. — Sur cette assurance, les députés récalcitrants s'exécutèrent. Ils commençaient à être embarrassés de leur héroïsme, et n'étaient pas fâchés qu'un prétexte honnête leur permît de s'en départir ; mais la crainte des rieurs les préoccupait, et, jusque dans la capitulation, ils cherchèrent à se ménager une attitude. Lorsque la formule du serment leur eut été lue, tous les cinq à la file répétèrent les paroles sacramentelles en les faisant précéder du même considérant
« D'après VexpUcation donnée par M. le Président et adoptée par V Assemblée nationale, je le jure. »
S'il faut s'en rapporter au vicomte de Mirabeau, il aurait articulé de sa voix la plus haute et la plus retentissante le membre de phrase qui motivait son acquiescement. Lui et ses quatre suivants attachaient une extrême importance à cette énonciation. Ils comptaient sur elle pour échapper au ridicule de s'être ravisés. Aussi, quel ne fut pas leur désappointement quand ils prirent connaissance du procès-verbal. La mention de leur serment y figurait toute sèche. Ils réclamèrent une rectification. L'Assemblée s'v opposa. « En ce cas, mon serment est nul », riposta le vicomte de sa place. Tout le monde avait une telle habitude de ses boutades, que celle-ci passa inaperçue, et il ne jugea pas à propos d'insister. En revanche, il eut soin de raconter la scène dans une épître à ses commettants, où il s'attribuait le mérite d'une résistance triomphante. « On ne me fait pas jurer malgré moi », leur écrivait-il superbement. A vrai dire, le vicomte était bien et dûment assermenté, mais c'est une justice à lui rendre que par la suite il n'y parut guère.
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Deux semaines après la séance rovale du /j février, un drame judiciaire, la condamnation de Favras, lui offrit l'occasion de rentrer dans son rôle d'aristocrate impénitent. On se rappelle cette cause célèbre dont les dessous n'ont jamais été bien pénétrés.
Le procès du marquis de Favras l'ut bonleux, honteux pour le Gouvernement, pour les juges, pour le public, honorable seulement pour l'accusé, qui montra jusqu'au bout une fermeté pleine de noblesse. Sans cacher ses affections monarchiques, il nia énergiquement le complot, du moins tel que le présentaient les délateurs. Mais l'opinion de Paris lui était passionnément hostile. Le jour du prononcé de l'arrêt, une foule énorme, d'où partaient les cris de : « A bas Favras 1 l'aristocrate à la lanterne ! le traître ou les juges ! » se répandit autour du Chàtelet. Intimidé, le procureur du roi requit la peine de mort. ÎSon moins effrayés, les juges condamnèrent le marquis à être pendu. « Monsieur, lui dit naïvement l'un d'eux, le rapporteur Quatremère, votre vie est un grand sacrifice que vous devez à la tranquillité publique. » L'exécution eut lieu à la nuit, en place de Grève. C'était la première fois qu'un gentilhomme subissait ce genre de supplice, appliqué jusque-là aux seuls roturiers. La multitude savourait la nouveauté du spectacle. Lorsque Favras fut hissé à la potence, des voix hurlèrent : « iVUons, saute marquis. »
?si la Cour, ni les ministres, ni les chefs du côté droit n'avaient essayé de le sauver. Il était coupable d'être vaincu, coupable de s'être laissé prendre. Malheur à ceux qui échouent ! Après sa fm tragique, quelques pamphlets inspirés par des amis hasardèrent son apologie. Mais la protestation la plus nette, la plus éclatante contre l'arrêt du Chàtelet vint du vicomte de Mirabeau. Trop compromis et trop compromettant pour avoir pu servir l'accusé, il voulut du moins, à la face de la plèbe parisienne, honorer et venger la mémoire du mort. Favras laissait
un fils issu de son mariage avec la princesse Caroline d'Aniialt-Bcrnbourg que, par une fortune inespérée, il avait épousée en Allemagne, vers 1764.
Le vicomte alla trouver Mme de Favras au lendemain de l'exécution, lui offrit de proposer son fds pour un emploi vacant au régiment de Touraine, et envoya l'annonce de sa démarche aux journaux. C'était une bravade, inutile sans doute et dangereuse, mais excusable peut-être dans une circonstance où tant de personnages s'étaient montrés si prudents.
Ces témérités, ces outrances d'attitude qui signalaient le vicomte à la fureur des faubourgs, soulevaient contre lui la majorité de la Constituante, et parfois importunaient ses collègues de la minorité, n'étaient pas sans lui valoii au loin des admirations et des sympathies. Elles l'avaient mis en haute faveur auprès de la classe la plus maltraitée jusqu'alors par la Révolution, celle des nobles de province, frustrés des redevances féodales, atteints dans leurs autres revenus, partout épiés, partout suspectés, exposés sur beaucoup de points à des vexations quotidiennes, aux perquisitions, aux visites domiciliaires, souvent au pillage et à 1 incendie de leurs châteaux. A des gens ainsi molestés, ainsi humiliés, les plus violentes sorties du vicomte de Mirabeau ne semblaient que légitimes et méritoires. Ils lisaient avidement ses discours, s'extasiaient au récit de ses alirarades. et le bouillant député du Limousin, idéalisé par la distance, leur apparaissait comme un redresseur de torts, un paladin sans tache, un chevalier sans reproche, toujours prêt à livrer bataille pour secourir les opprimés. Entre tous les membres de la droite, c'était le correspondant auquel ils s'adressaient de préférence. Ils lui communiquaient leurs plaintes, lui confiaient leurs appréhensions avec la certitude qu'un lutteur de cette trempe ne craindrait pas de les porter à la tribune, n'aurait garde d'en rien retrancher, d'en rien atténuer, mais les amplifierait et les accentuerait plutôt. Dès l'été de 89, on avait
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VU le vicomte se faire l'inlerprète véliéinenl des doléances qui lui étaient parvenues. En janvier el février 1790, pendant le procès Favras, il déposa sur le bureau de l'Assemblée deux mémoires ayant pour titre : Dénonciation des excès commis dans le Bas-Limousin, le Quercy et la Bretagne, avec un appendice concernant des actes de jacquerie perpétrés dans l'Auvergne et l'Angoumois. Ces manuscrits relataient un certain nombre de faits entassés un peu au hasard et d'une gravité très inégale : homicides, habitations détruites ou saccagées, extorsions de quittances, refus de payer toutes les rentes foncières, attroupements armés, démonstrations menaçantes, bris des poteaux seigneuriaux et des bancs, réservés dans les églises aux anciens possesseurs de fiefs. Le vicomte insistait particulièrement sur les troubles de Bretagne dont il s'était fait, nous le savons, une spécialité. Après l'énumération des désordres survenus aux environs de Rennes, il prenait à partie les officiers municipaux de cette ville, coupables, selon lui, de basse jalousie, de partialité révoltante et d'inertie calculée. (<■ Cinquante gentilshommes — assurait-il — se sont réfugiés à Rennes. La commune a refusé de les écouter, prétendant que, par leur résistance au vœu de la nation, les nobles du pays se sont mis hors la loi et ne peuvent attendre protection de la puissance politique. » — - Il allait plus loin, et nettement accusait les députés bretons d'être les perturbateurs de leur province, d'y avoir semé la guerre sociale, « la guerre de ceux qui n'ont rien, contre ceux qui ont quelque chose ». La dernière adresse des députés bretons à leurs commettants a été lue dans les paroisses. Elle désigne la noblesse et le clergé comme les ennemis du peuple, et c'est à la suite de cette publication que les châteaux ont été pillés, les archives brûlées, les nobles menacés.
Au milieu de ses philippiques, le vicomte n'osait pourtant garantir l'entière exactitude des documents sur les-
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quels 11 s'appuyait — documents acceptés de toutes mains et sans contrôle — , mais il n'était pas homme à s'embarrasser de si peu. « Alors même, disait-il, qu'il y aurait dans les récits qu'on m'a faits c{uelc|ues exagérations, elles seraient pardonnables. On écrit mal Vhistoire à la lueur de sa maison en feu. » — Et il continuait intrépidement à citer des relations verbales, des fragments de lettres, des rapports de maréchaussée. Son second mémoire se terminait par une apostrophe à grand effet, et bien suffisante pour prouver qu'en temps de Révolution, il peut advenir aux gens d'esprit de perdre le sentiment du ridicule :
« 0 mes concitoyens, ô vous, mes collègues qui représentez la nation regardée jusqu'ici comme la plus policée et la plus douce de l'Europe : lisez, frémissez et prononce:. »
Le comité des rapports, saisi de la dénonciation, dut en prendre lecture, mais ne frémit pas et se prononça encore moins. Par l'organe de l'abbé Grégoire, il déclara n'avoir aucune connaissance des faits cjue signalait le vicomte de Mirabeau. Cependant, comme au fond il les savait vrais, sinon dans les détails, du moins dans l'ensemble, il proposa les remèdes ordinaires, vingt fois essayés et vingt fois impuissants : Prière au roi de donner des ordres pour le maintien de la paix intérieure — exhorta- . tions paternelles du président de l'Assemblée aux municipalités des communes où des troubles s'étaient produits. Avec sa verve des meilleurs jours, Maury démontra l'inanité de ces mesures ; il demanda ironiquement ce qu'on espérait du pouvoir exécutif, dépouillé de toute action, ne disposant pas des gardes nationales, ne pouvant faire marcher les troupes qu'à la requête des administrations élues; il railla la prodigieuse naïveté de ceux cjui pensaient arrêter les dévastations et les meurtres au moyen de phrases pathétiques. « Est-ce par des invitations, s'écria-til, cjue le Corps législatif doit traiter avec des scélérats? » — A son avis il n'y avait qu'un parti à prendre — un
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parti simple et sûr : — Ordonner aux troupes soldées de courir sus aux brigands, sans attendre les récpiisitions des autorités municipales. Mouvements d'indignation sur la plupart des bancs, ajoute le grave Moniteur. L'unique résultat des paroles de Maury fut une ovation à Lanjuinais qui opina en sens contraire. Ame inébranlable et vaillante, nature de granit, ayant d'ailleurs les défauts de ses qualités, prévenu, têtu, d'iiorizon étroit, Lanjuinais ne nia pas que des excès eussent été commis en Bretagne, mais, à l'entendre, la conduite du Parlement et de la noblesse était la cause de tout le mal. La rébellion du Parlement avait exaspéré les patriotes. Quant aux nobles, s'ils encouraient la baine des paysans, ils ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes. Pourquoi tant de rigueur dans la perception de leurs droitsseigneuriaux? Pourquoi continuaientils d'exiger celui de banalité, supprimé par décret de l'Assemblée nationale? — Et puis, savait-on le fond des choses ? Était-il certain que cette insurrection des campagnes ne fût pas le fruit de sourdes menées, l'œuvre secrète des ennemis de la Révolution? En tout cas, la municipalité de Rennes avait rempli son devoir là où il le fallait, elle avait envoyé des commissaires conciliateurs, et fait répandre une adresse touchante, pour être lue au prône par les curés.
Ces arguments allèrent au cœur de l'Assemblée. Les commissaires conciliateurs, l'adresse touchante rentraient dans ses procédés idylliques de gouvernement, et il ne lui déplaisait jamais qu'on attribuât à la réaction les méfaits de l'anarchie. Une énorme majorité adopta les conclusions du comité des rapports.
Par un hasard qui épargna probablement bien des colères au côté gauche, et plus d'un rappel à l'ordre au vicomte de Mirabeau, il ne s'était pas trouvé en séance au moment du débat sur la dénonciation. Dès qu'il eut le compte rendu sous les yeux, il s'empressa de publier une réponse à Grégoire et à Lanjuinais. Ses adversaires avaient
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triomphé de ce qu'à l'appui de ses dires, il apportait seulement des copies de lettres, sans mention d'aucune signature. « Je continuerai, répliquait-il, à taire les noms des personnes qui ont bien voulu me renseigner. Beaucoup m'en ont prié ; les autres peuvent également compter sur ma discrétion. Je sais trop à quoi je les exposerais. Je braverai toujours pour mon compte les listes de proscription, mais je ne les grossirai pas du nom d'autrui... Au surplus, je me suis rendu garant des faits que j'ai énoncés : j'en ai signé et certifié les détails. Si le comité avait des doutes, il pouvait me demander les pièces originales et prescrire une enquête dans le cas où je les aurais refusées. Mais il était plus aisé, je le sens, de regarder ma dénonciation comme non avenue. » Suivait une réflexion moqueuse sur les insinuations de Lanjuinais : a II est bien singulier que des propriétaires se déterminent à faire dévaster leurs domaines pour attaquer la nouvelle constitution, et M. Lanjuinais est tenu en conscience de nommer les auteurs d'un délit aussi caractérisé que celui-là. » — L'homélie des municipaux de Rennes était appréciée sur le même ton de persiflage; homélie étonnante « qui, d'un bout à l'autre, rappelait aux paysans leurs griefs, afin de les mieux calmer ». — Tous ces traits étaient vifs et justes, mais que pouvaient-ils à l'encontre des passions régnantes et de la prévention générale ? — Gomme une paille légère, les épigrammes du vicomte furent emportées par le courant. Son ingérence dans les affaires bretonnes lui avait déjà valu un duel — le duel avec Latour-Maubourg. Elle lui en attira un autre, amené, selon toute apparence, par les derniers incidents qu'il venait de soulever. Cette fois son adversaire fut un négociant, Leguen de Kérangal, élu par le bailliage de Landivisiau à l'Assemblée nationale. La rencontre eut lieu au pistolet, importation anglaise qui tendait à se substituer au noble jeu de l'épée. Désigné par le sort pour faire feu le premier, Kérangal tira en l'air. Le
\icomtc s'emporta, au point d'oublier qu'on ne parle pas ^ous les armes : « Monsieur, cria-t-il, ce n'est pas ainsi que^ jp me bals. Je ne veux pas de grâce, ni vous devoir la vie. Rechargez votre pistolet et visez-moi, sinon je marcb(^ sur vous et je vous tue. « Il fallut que Kérangal s'exécutât. Sa seconde balle atteignit légèrement le vicomte, qui daigna enfin se tenir pour satisfait.
L'anecdote parut curieuse au bailli de Yirieu, ministre de Parme à Paris. Il en régala sa cour, et c'est par une de ses dépêches qu'elle nous est connue. Elle ajoute un chapitre picjuant à la chronique du duel sous l'Assemblée constituante. Chez nous, aux époques agitées, les querelles de parti engendrent promptement les querelles de personnes, et depuis les journées d'octobre, il devenait fréquent de voir les discussions politiques se terminer en champ clos. Avant le vicomte de Mirabeau, d'autres députés s'étaient battus : le prince de Poix et M. de Lambertye, Charles de Lameth et M. de la Bourdonnaye. Bientôt M. de Bouille allait tuer M. deLatour d'Auvergne, Montrond tuer Champagne, Barnave blesser Cazalès. A tout instant, la divergence violente des opinions amenait sur le terrain des combattants plus obscurs : gentilshommes, bourgeois, officiers, écrivains, journalistes, et jusqu'à des comédiens. La mode s'en mêlait et aussi le dilettantisme du monde élégant. Une rencontre venait-elle à être annoncée ? Il était du meilleur air d'y courir, d'y assister en bonne place et de près, d'avoir un avis sur l'habileté des coups et la correction des attitudes. Aux grands jours, les carrosses sillonnaient le bois de Boulogne, pleins de belles dames en quête d'émotions. La vieille Sophie Arnould, qui ne faisait plus l'amour, mais qui faisait encore des mots, s'était aventurée un matin parmi les spectatrices. « D'honneur, disait-elle au retour, c'est horrible. Je n'y retournerais pas, quand même je serais sûre qu'ils y resteraient tous les de.ux ! »