‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 12 sur 47 · CHAPITRE III Anecdotes, caricatures et pamphlets · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Anecdotes, caricatures et pamphlets

Cet hiver de 1789- 1790 fut la période glorieuse et en quelque sorte l'apogée du vicomte de Mirabeau. S'il n'était à l'Assemblée qu'un personnage épisodique, sans influence sur les délibérations, il possédait au dehors une de ces notoriétés bruyantes qui ne sont pas toujours de parfait aloi, mais qui ravissent les amours-propres comme le sien, plus avides que délicats, et plus impatients que difficiles. Je viens de dire quelle opinion flatteuse on avait de lui dans les gentilhommières, au fond des provinces reculées. — A Paris, nous le savons de reste, l'impression était toute différente. On le jugeait un des pires suppôts de la Cour; on le maudissait, on l'exécrait, on le vouait à la lanterne, et cependant, on ne se lassait pas de colporter ses lazzis, de rappeler ses boutades, de raconter ses frasques, de lui en prêter au besoin. Son ventre de Silène, sa réputation légèrement exagérée de mangeur énorme et de formidable buveur achevaient de le signaler à la curiosité publique. Mirabeau-Tonneau : le nom avait été trouvé du premier coup, et, autour de ce nom grandissait une légende sans cesse enrichie de détails nouveaux, d'aventures vraies ou supposées. Quelle aubaine pour la malignité des faiseurs de pamphlets î Quelle mine abondante et quel attrayant sujet pour la fantaisie des caricaturistes 1 Les librairies foisonnaient de libelles dirigés contre Mirabeau-Tonneau,

LE VICOMTE DE MIRAREAl DEPUTE I7I

alias « RiqucUi cadet, généralissime du ban et de l'arrièreban de la noblesse française, frelon ordinaire du pouvoir législatif, conservateur lionoraire de la féodalité' ». On criait au coin des rues l'adresse envoyée au vicomte par « les biberons, ivro2;nes, sacs à vin de toutes les églises du royaume - » pour le remercier de les représenter fidèlement. On annonçait l'apparition à Londres de Sa vie privée, factuni de haut goût, dans lequel il était représenté comme la fleur des escrocs et le moins désintéressé de tous les des Grieux. Sur les boulevards, sur les quais, chez les marchands d'estampes, s'étalaient des dessins, des enluminures offrant l'image du colonel-député sous les accoutrements et les formes les plus grotesques. Ici, un portrait en pied : la tète empanachée, une barrique figurant le corps, deux barils les cuisses, deux bouteilles renversées les jambes, deux cruches les bras; sur les cruches des paquets de courges simulant les épaulettes. A côté, une scène flamande : le grand colonel se rendant à son régiment. Il sort d'un cabaret, le verre en main, et s'avance titubant au milieu d'une double rangée de futailles. Plus loin : la pur- (jation de Mirabeau-Tonneau. Des hommes vigoureux se jettent sur lui et le forcent à prendre la Constitution en guise d'émétique. Les fileurs de chanvre : le vicomte et l'abbé Maury filent la corde qui doit les pendre. Au-dessus de leurs têtes d'Eprémesnil déjà pendu. — Monument élevé à Riquet-Tonneau, allégorie dans la manière de Coustou : une tonne couchée sur un socle entre deux pyramides de bouteilles. A droite et à gauche deux amours, l'un en sommelier, l'autre en rôtisseur, s'appuient éplorés sur ce tombeau orné à sa base de jambons, de pâtés et d'andouilles. L'abbé Maury essuie ses larmes dans un coin.

1. Les miracles de L'abbé Maury et la résurrection du vicomte de Mirabeau. Paris, 1790.

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