Paris, 1790, de l'imprimerie des ex-cabotins
^ous citons au hasard. Il faudrait trente pages pour dresser le catalogue des charges tantôt comiques, tantôt brutales et grossières dont le vicomte était l'objet^. Tout ce qui s'imprimait et se crayonnait sur lui, tout ce que les cafés et les clubs affirmaient de ses noirs complots, tout ce qu'on rapportait de ses orgies, de ses fureurs, de sa jovialité provocante se combinait et prenait corps dans l'imagination des foules. Il leur produisait l'effet d'une espèce de pandour féroce et facétieux. Cette horreur mêlée de gaieté qu'il inspirait aux Parisiens faisait ses délices. Il jouissait d'être moqué, d'être détesté, d'être diffamé, d'être honni. L'essentiel à ses yeux était d'occuper la renommée. Loin de fuir les regards indiscrets ou malveillants, il aimait à se montrer. Volontiers, il s'affichait et se prélassait devant les badauds. Son existence n'avait rien de caché, rien de mystérieux, pas même les vices. Le temps que lui laissait l'Assemblée, il le donnait au plaisir, à la table, à la causerie, quelquefois à la composition d'écrits éphémères auxquels s'amusait sa plume, et qui n'étaient que des conversations résumées ou continuées. On nous permettra de suspendre un instant le récit de ses exploits parlementaires pour le saisir à cette date, dans le train joyeux de ses habitudes et dans son milieu d'amis.
Depuis Versailles, il s'était lié avec plusieurs membres du côté droit, avec ceux principalement qu'il jugeait bons compagnons et point rigoristes. La conformité des opinions l'attirait chez MM. Laqueuille, de Foucault, de Bouville, les purs, les inébranlables du parti ; elle l'amenait aussi chez d'Eprémesnil, attachant et spirituel, malgré son effervescence continue et ses hallucinations de visionnaire. Il ne paraît pas avoir vécu dans l'intimité de Cazalès ; mais entre lui et Maury, la svmpathie ou plutôt la famiiliarité
I. A oir aux estampes de la Bibliothèque nationale la collection des caricatures sur le vicomte de Mirabeau.
LE VICOMTE DE MIRABEAU DÉPUTÉ l'jS
;i\ait été prompte à s'établir. Très distants l'un de l'autre par le mérite et la culture intellectuelle, ils se rappro- ( liaient par quelques qualités semblables et par trop de défauts communs : tous deux courageux, ardents au combat, vifs à la riposte; tous deux tranchants, exubérants, intempérants de langage et, en matière de mœurs, d'une égale facilité. Le vicomte ne s'effarouchait pas des contes salés de Maury et de ses réparties poissardes. Maury qu'on a défini justement : « Un talent supérieur dans une nature grossière », était en fonds d'indulgence pour le laisser aller rabelaisien du vicomte de Mirabeau. Ils se voyaient assidûment, dînaient, soupaient, se promenaient souvent ensemble. Une fois, après un débat orageux où ils avaient été, le premier censuré, le second rappelé à l'ordre, ces repris de nation, comme ils s'intitulaient plaisamment, entraient en se donnant le bras dans le jardin des Tuileries. Un rassemblement considérable les y suivit, l'insulte et la menace à la bouche. Ils eussent couru péril de mort sans leur ferme contenance qui finit par imposer aux Jacobins. L'histoire ne dit pas si, dans ce moment critique, l'abbé tira de sa poche les fameux pistolets qu'il appelait a ses burettes » ; elle ne dit pas non plus si ce fut ce jour-là c^ue Mirabeau cadet, sur le point d'être assailli par la foule, se retourna vers elle, la salua gracieusement, et se mit à chanter cet air de l'Opéra d'Iphigénie :
Que j'aime à voir les hommages flatteurs Que l'on s'empresse à me rendre.
Inspiration heureuse qui changea les colères en rires et en applaudissements^. Avec, le vicomte, on n'a que le choix des anecdotes, mais il est quelquefois difficile de les placer décemment.
Ln autre député, moins fait, ce semble, pour lui plaire,