X. Mémoires du marquis de Ferrières
mais qu'il fréquentait cependant et recherchait beaucoup était le comte de Montlosier. En politique, leurs sentiments ne s'accordaient guère que sur un point : l'orgueil de caste et le mépris souverain de la roture. Féodal et libéral, M. de Montlosier ne pouvait être précisément regardé comme un champion de l'ancien régime. S'il avait regretté la suppression des ordres, s'il revendiquait énergiquement les prérogatives de la noblesse, il ne voulait ni des intrigues de Cour ni du pouvoir absolu. Son rêve un peu confus eût été plutôt une monarchie réglée par des lois, contrôlée par des Chambres, soutenue et limitée par une puissante aristocratie. Gallican teinté de jansénisme, chrétien sincère et insoumis, il défendait l'Église en se méfiant des prêtres, il souhaitait un clergé respecté ; il le désirait propriétaire, mais il lui refusait un rôle quelconconque dans l'État ; il lui déniait passionnément le droit d'agir sur la société civile et de l'influencer. Volontiers, il l'aurait enchaîné au sanctuaire par crainte de ses empiétements. Peu d'esprits eurent des idées plus personnelles, s'y attachèrent davantage, et réussirent moins à les coordonner. Ce n'était pas aisé de s'entendre avec ce rude gentilhomme d'Auvergne, abrupt, entier, d'une indépendance farouche, ne s'ajustant à aucun parti, n'acceptant aucune direction, rebelle à toute discipline, et qui durant sa longue carrière demeura constamment un isolé. Le vicomte, dont les saillies l'amusaient, parvint, sinon à le conquérir, du moins à l'apprivoiser. Généralement, ils s'assevaient à la même table chez Masse, un des restaurateurs en renom du Palais-Royal. « Comme le vicomte était gourmand, raconte Montlosier dans ses mémoires, les dîners étalent fort chers. Il se contentait d'une bouteille de vin de Bordeaux, mais, à la fin du dîner, il lui fallait une bouteille de liqueur des lies qu'il avalait presque tout entière. » Le restaurant Masse passait, non sans quelque motif, pour un foyer de contre-révolution. Des membres du côté droit s'y rencon-
LK VICUMTi: DK MIRABEAU DliPUTE 17^»
liaienl avec clos écrivains royalistes, parmi lesquels Régnier, l'auteur d'une brochure alors célèbre : « Domine Salvum fac re(jem » et Peltier, le principal rédacteur des Actes des apôtres. Quand venait la liqueur des îles, à cet instant psychologique où le vicomte s'animait régulièrement, les habitués des tables voisines s'approchaient pour l'écouter. Bientôt, son entrain les gagnait et les excitait eux-mêmes, La causerie s'engageait, hardie, débridée, pleine d'enjouement et de malices. Chacun y apportait son contingent : qui, un écho delà salle du Manège, qui, un commérage de coulisses, qui, une poignée d'épigrammes à l'adresse des illustrations du jour. Elles étaient pour la plupart traitées fort irrévérencieusement. On s'égayait de Sylvain Bailly et de sa femme « Coco et Cocotte », si fiers de trôner à l'hôtel de ville ; on s'acharnait sur Lafayette, « le héros municipal », « le commandant des bleuets », « le général Morphée », ajoutaient les plus mordants, par allusion à son sommeil dans la nuit du 5 et 6 octobre. D'aucuns prétendaient qu'avec sa longue figure, sa mine blême et ses yeux atones, il ressemblait à un mouton, d'autres lui reprochaient de ne marcher aux émeutes que lorsqu'elles étaient apaisées, u C'est l'arc-en-ciel, disait-on, il ne se montre qu'après l'orage. » Le nom de Target, rapporteur de la Constitution, ne pouvait être prononcé sans soulever un Hot de plaisanteries. Target avait présidé l'Assemblée, et les orateurs se plaignaient de ce qu'il ne les entendît pas réclamer la parole. « Pourtant, observait un député, quand nous l'avons élu président, les oreilles y étaient bien pour quelque chose ! » La conversation tombait-elle sur Talleyrand, de mauvaises langues expliquaient à leur manière l'origine de sa motion en faveur des Israélites de Bordeaux. Elles mettaient en scène les rabbins, essayant sans succès de le convaincre par bonnes raisons, puis les riches délégués de la synagogue intervenant à leur tour, employant pour le fléchir de plus irrésistibles arguments.
et, vainqueurs de ses scrupules, lui arrachant ce cri désespéré : « Dieu des Juifs, tu l'emportes ! » Que de traits encore décoches au passage contre des membres de la Constituante moins discutés et moins en vue : Camus, l'ancien avocat de clergé, « nouveau Bru tus qui n'a pas craint d'immoler son client à l'intérêt public ». « Clermonl- Tonnerre, le vacillant Clermont, toujours tourné vers le soleil levant pour se réchaufTer à ses rayons. » L'archevêcjue de Vienne, Pompignan, se faisant sur le tard l'exécuteur testamentaire des philosophes modernes après s'être exténué à les réfuter. L'évêque deLangres, La Luzerne, « trouvant dans le fauteuil de la présidence un écueil pour sî réputation d'homme d'esprit ». J'en passe et des meilleurs. Lorsque dans ce concert de méchancetés joyeuses, il étail question de Mirabeau, le vicomte ne tarissait pas. A l'ur de ses interlocuteurs qui le taquinait sur son prénom d( Boni face : « J'en connais de plus étonnants, réplicjua-t-il. Croiriez-vous que mon frère s'appelle Honoré ? » Les parents d'un supplicié avant obtenu des emplois, il applaudissait à ce dédommagement posthume. On lui demandail pourquoi : « Mais parce que maintenant je suis sur d( devenir ministre. — Comment ') — Oui, j'ai un frère qui ne peut manquer d'être pendu. »
A rapprocher encore, cet autre mot fraternel cjue lui attribuait et traduisait en vers un almanach poétique de l'année ^
Un aristocrate inhumain
Hier au cabaret voisin
Trouve Mirabeau le vicomte
« Comment va votre frère aîné?
On dit qu'il souffre en vrai damné.
— Bon, répond-il, c'est un à-compte. »
Au bout de quelque temps, lui et ses amis du restau-