I. L'abeille aristocrate ou étrennes des honnêtes gens
LE VICOMTE l)i: MIUAI5EAU DEPITE l'-y
lanl Masse euicnl l'idée de recueillir leurs propos d'après boire et d'en divertir le public. Ils firent paraître une suite de petites feuilles, de plarjuetles, comme on dit en librairie, sous le titre : Les déjeuners du vicomte de Mirabeau ou la vérité à bon marché. — Aux déjeuners succédèrent : Les dîners ou la vérité en riant. — Les (piatre repas. — La tasse de café sans sucre. — Les œufs de Pdques. — Les couches de M. Target. Ces divers opuscules, tous du même ton et de la même source, furent réunis plus lard en un volume : Facéties du vicomte de Mirabeau. — A côte rôtie, de l imprimerie Boiuin, 1790.
Les déjeuners se composent de sept livraisons correspondant aux jours de la semaine. Il y a le déjeuner du lundi, le déjeuner du mardi, etc.. La série entière est consacrée à un parallèle lmmoristic|ue entre l'état ancien et l'état présent du peuple français. Cette comparaison, un peu trop prolongée dans son ironie, ne laisse pas dètre piquante par intervalles. De courts extraits sulBront pour indiquer l'allure du style en même temps que le sens de la pensée :
c( ... ^ ous étiez obligés, Parisiens, de faire quatre lieues pour voir ce bon roi. Encore, reveniez-vous souvent sans l'avoir vu, parce qu'il était à la chasse ou bien au Conseil. Aujourd'hui, il est au milieu de vous. Il ne chasse plus, parce qu'il n'a plus de gibier ; il ne va point au Conseil parce qu'il n'a rien à y faire. Il est donc toujours à vos ordres et sous vos yeux.
« ... ^ ous n'aviez d'autre spectacle, quand l'argent vous manquait, que les farces du boulevard qui se donnaient gratis pour le peuple. Aujourd'hui, vous avez la tribune de l'Assemblée nationale, la salle où se fait l'instruction criminelle du Chùtclet et, de temps à autre, une petite représentation de la lanterne.
«... V^ous passiez douze heures de votre journée à travailler à vos métiers, et vous ne connaissiez de délasse-
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ment que le plaisir de courir les jours de fête dans les environs de votre bonne ville. Aujourd'hui vous apprenez l'exercice. C'est a^ai. — Vous faites vin tour au district —
cela tue le temps. Vous montez la garde — cela vous délasse — et le dimanche se passe en revues et en visites de corps, c'est lier, mais c'est beau.
«... Vous étiez pendus ou du moins vous risquiez de l'être pour vol, d'avoir les os brisés pour assassinat, de voir vos cendres jetées au vent pour empoisonnement ou parricide ; mais aujourd'hui, grâce à M. Guillotin, à son esprit inventeur et à l'Assemblée nationale, vous aurez tous la tète coupée sans qu'il y paraisse, et ce supplice ne sera pas réservé aux seuls aristocrates.
« ... Toutes vos expressions se sentaient de l'esclavage auquel vous étiez assujettis. On était heureux comme un roi, puissant comme un roi. Aujourd'hui on est heureux et puissant comme la nation. Le roi ne dit plus nous voulons, mais vous voulez, et moi aussi : et c'est à vous qu'il parle, car vous êtes la nation. »
Citons encore ce passage sur le déficit :
« Le déficit de vos finances a été votre trésor. Mirabeau l'a dit, et il l'a conséquemment mis sous la sauvegarde de votre honneur et de votre lovauté. Aussi n'y touchera-t-on pas... même pour le combler. »
Et ce paragraphe sur l'abolition des ordres religieux c[ui venait d'être prononcée :
« Plusieurs de vos parents et parentes avaient pris h parti du cloître. Ils étaient morts au monde. C'étail alTreux. Vous allez recevoir au sein de vos familles toute ces brebis égarées auxcjuelles vous ferez honnêtement leui part, ce qui arrangera à merveille vos affaires. Il est doux de revoir ses parents libres et heureux, cela sera réjouissant. »
Les dîners ou la vérité en riant abondent particulièrement en lardons contre l'Assemblée. Ses présidents suc-
ccssifs y sont ridiculisés l'un après l'autre, et c'est là aussi ([ue se trouve, racontée par lui-même, une des spirituelles insolences du vicomte de Mirabeau. Les Constituants discutaient une motion relative aux peines infamantes. Il se leva pour sortir : « Allez-vous rentrer? lui dit un collègue. — Non, ces messieurs de la gauche parlent d'affaires de famille, je crains de les déranger, je m'en vais ! »
Les quatre repas, Les œufs de Pâques, La tasse de café sans sucre sont d'un moindre intérêt, comme la plupart des suites, dans un genre qu'il est difficile de soutenir. Mais les Couches de M. Target, père et mère de la Constitution, méritent d'arrêter le lecteur, à titre d'agréable badinage. Après le récit de la délivrance de M. Target, vient celui des premiers jours de son auguste fdle. La Constitution est baptisée par l'évêque d'Autun assisté de l'abbé Sieyès, On lui fait d'abord sucer la gabelle ; on la nourrit ensuite des droits féodaux ; prochainement on lui donnera les parlements en guise de réglisse. Elle est menée chez M. Necker qui, la pressant dans ses bras, lui dit comme la dauphine Marie de Bavière au duc de Berry : « Tu me coûtes bien cher, mon enfant, tu me coûtes la vie. Mais je te laisse avec confiance entre les mains de ton père. »
Tous les soins matériels et moraux sont prodigués au frêle objet de tant d'espérances. Toutes les fois que l'enfant crie, on appelle MM. Dupont de Nemours et Gouy d'Arcy, et dès qu'ils commencent à pérorer, la pouponne s'endort... Une lanterne est mise au pied de son berceau « pour graver dans sa mémoire le tribut de reconnaissance qu'elle lui doit à tant de titres ». Sa main est déjà recherchée : « On assure que le général Lafayette est venu la demander en mariage pour le petit garçon du pouvoir exécutif. Mais M^ Target a trouvé que le parti n'était pas assez bon pour elle. »
Décidément s'il était rare de haïr la Révolution autant
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que le faisait notre vicomte, il était impossible, on en conviendra, de la prendre plus gaiement.
Le Palais-Royal où s'ébauchaient ses facéties avait pour lui un attrait particulier. C'était le centre des agitations et des dissipations parisiennes, le quartier général des politiciens, des traiteurs, des maisons de jeu et des filles. Il se sentait là dans son élément. Les salons ne le voyaient guère. Sa grosse voix de rieur y détonnait, et les convenances mondaines s'accommodaient mal de l'énergie pittoresque avec laquelle il avait coutume d'exprimer ses opinions. Il se plaisait pourtant chez la marquise de Chambonas, où le rovalisme était aigu et probablement la conversation assez libre. Aristocrate forcenée, très sensible d'ailleurs à l'esprit, Mme de Chambonas réunissait autour d'elle les plus brillants, les plus audacieux, les plus acérés des écrivains et des causeurs hostiles au parti dominant. En première ligne Rivarol, l'incomparable virtuose, étincelant sur tous les sujets ; puis, Suleau, que devaient tuer les égorgcurs du lo août, publiciste incisif, cœur intrépide, dévoué sans illusion à une cause perdue ; Champcenetz, le clair de lune de Rivarol ; Alexandre de Tilly, élégant comme Lauzun, roué comme Laclos, et dont le ton, excellent dans la bonne compagnie, était exquis danr^ la mauvaise ; Peltier que nous avons déjà nommé, un plébéien antidémocrate qui, pendant vingt-cinq ans en Fiance, à l'étranger, parmi toutes les traverses, lutta pour les Bourbons malheureux, et mourut après i8i5, oublié des Bourbons rétablis. La place du vicomte de Mirabeau se trouvait marquée dans ce groupe de réactionnaires militants, caustiques, agressifs et très éloignés en général de pécher par excès de pruderie.
Il ne tarda pas à collaborer aux Actes des Apôtres, l'amusante et violente publication que Peltier avait fondée vers la fin de 89 et dont les auteurs dressaient leurs batteries, sous l'œil bienveillant de Mme de Chambonas. C'était,
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moins une gazette qu'un assemblage bigarré de prose, de \ers, d'études sérieuses, de nouvelles à la main, de potspourris, de dialogues, de chansons, de parodies. En moyenne, les Actes des Apôtres paraissaient tous les deux jours, mais assez irrégulièrement, suivant le loisir ou le caprice des volontaires cpii concouraient à leur rédaction. Ils se rendirent d'abord chez Gattey, libraire au Palais- Royal, mais le peuple ayant mis à sac la boutique de Gattey, celui-ci refusa bientôt de débiter une marchandise aussi dangereuse. Le bureau de vente fut alors transféré rue de Richelieu, hôtel d'Espagne, au domicile même de Suleau.
Les articles de fond, assez rares et peu lus, étaient faits par Montlosier, Bergasse, d'Aubonne, le comte de Lauraguais. D'habitude, Rivaroln'envovait C{ue de simples entrefilets. Il réservait pour le Journal général de France, dirigé par l'abbé Sabattier, les belles pages politiques, si pénétrantes, si nettement gravées, où il semble à certains moments un précurseur de Joseph de Maistre. Mais la menue monnaie qu'il laissait tomber dans la sébille des Apôtres était en or et marquée à son coin. Peltier, Suleau, Champcenetz, le vicomte de Mirabeau, le comte de Tilly se chargeaient ordinairement de la partie essentielle du recueil, celle qui en faisait le succès et le scandale, la partie des attaques à brùle-pourpoint, des invectives, des sarcasmes, des personnalités.
Ne cherchez dans ce qu'écrivaient ces derniers, ni doctrine, ni discussion suivie, ni conception raisonnée. Ils guerroyaient en partisans, au jour le jour, sans plan d'ensemble, occupés seulement de harceler, de mordre, de bafouer l'ennemi; et Tenneml pour eux c'était la Révolution, envisagée de parti pris par ses côtés odieux ou grotesques. Négligeant d'en approfondir le caractère et les origines, ils la jugeaient une sanglante mascarade plus ridicule encore que criminelle ; ils alTectaient de n'y voir
qu'une populace en délire, des avocats emphatiques, des courtisans filous, des parvenus importants et vaniteux. Ce leur était une fête de dauber sur cette tourbe, une jouissance particulière de fouler aux pieds les adorations. Chez eux, d'ailleurs, peu ou point de sentimentalité royaliste. A leur compassion pour Louis X^ I se mêle une nuance de dédain. Aucun signe de la réaction spiritualiste que devait amener plus tard le spectacle des bouleversements. Ils défendent le catholicisme au même titre que les parlements et les franchises provinciales, comme une partie de] l'édiiice ancien, et sans en être autrement touchés. Aucuni indice d'un réveil des idées morales. Le libertinage du' xviii'' siècle tout cru et tout net. Dans les Actes des Apôtres, les indécences, les gravelures et, tranchons le mot, \es\ polissonneries ne sont pas rares. Les citations delà Pucelle reviennent fréquemment. On sent des gens nourris de Zadig, des comédies de Collé, des romans deCrébillon fils, et peut-être de lectures plus vives. Rien n'a moins ressemblé que ces soutiens du trône et de l'autel aux « hommes! monarchiques et religieux » de la Restauration. En fait, sinon en théorie, ce sont des épicuriens, des voltairiens, braves par tempérament, capables de se sacrifier par point i d'honneur, mais nullement en voie de conversion, et qui menacent de mourir dans l'impénitence finale.
Le diapason de leur polémique passe toute idée. X'otre presse actuelle si peu retenue n'v atteint que par exception, Il n'est point de noirceurs qu'ils n'attribuent aux adversaires, point de mépris qu'ils leur épargnent, point dej quolibets dont ils leur fassent grâce. Ils trouvent pour les: vilipender une incroyable variété d'insultes, des formes; sans nombre de diatribes et de moqueries. Le respect, ils! l'ignorent ; les bienséances, ils en font litière ; le mur de la vie privée, ils l'escaladent lestement. Espérer d'eux quelque justice, quelque souci delà mesure et de la vérité, ce serait ne pas les connaître. Ils poussent à l'excès la crédulité
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jiuiligno, la mauvaise foi courante que se permet l'esprit de parti. Leur droit, c'est leur passion, et tout ce qui sert à leur passion, ils l'admettent d'emblée, ils en profitent sans scrupule. Dans un genre dilTérent et dans un camp opposé, avec moins de souvenirs classiques et de préoccupation littéraire, ils ont la légèreté cruelle de Camille Desmoulins.
Quiconque a participé au mouvement de 89, quiconque s'y est associé même au début, même dans la limite de la modération et de la prudence, est pour eux un misérable ou un niais. Ils se contentent d'être ironiques à l'égard des impartiaux^ des constitutionnels de la première heure, tels ([ue Mounier, Malouet, ^ irieu, et les rangent indulgemment parmi les dupes. Mais ils sont impitoyables pour M. rsecker, le genevois infatué, le ministre néfaste qu'ils accusent d'avoir perdu le royaume par sa suffisance, ses faiblesses, son incapacité. Leur aversion s'étend à sa tille, moins hésitante que lui dans l'adoption des principes nouveaux, et alors d'un enthousiasme libéral que corroborait, assure-t-on, un sentiment plus intime. Tout en Mme de Staël leur est matière à railleries : les opinions, les œuvres, la figure et jusqu'aux affections. Comme étrennes, ils lui présentent du miel de Narbonne, et, quand ils se fâchent, ils lui adressent des madrigaux dans le goût de celui-ci :
J'en veux à qui t'admire, et je plains qui te cède; Pour avoir des amants, on n'en est pas moins laide.
Les traits envenimés, les épithètes outrageantes pleuvent sur Talleyrand, sur Sieyès, sur Barnave, Duport, Condorcet. La personne et les actions de Lafayette sont tournées en perpétuelle dérision. Mirabeau ne cesse d'être déchiré, criblé, traîné dans la boue. 11 n'y a d'aussi maltraité que le duc d'Orléans, « Philippe le Mauvais » , comme on l'appelle, et les Apôtres en disent tant sur ce prince qu'ils trouvent moyen de le calomnier. Leurs articles ne
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ménagent pas non plus les courtisans devenus démocrates : les Lametli, « qui ont étudié la tvrannie dans ses bienfaits », et Liancourl. « d'une médiocrité invincible », et les Noailles, et Biron, et Montesquiou, et le duc d'Aiguillon qu'on prétendait avoir vu sous un déguisement de poissarde au milieu des bandes du 6 octobre :
En homme, c'est un lâche; en femme, un assassin!
Malheur à celles des victimes sur lesquelles courent de vilains bruits. Ils les poursuivent d'allusions transparentes. Le marquis de Yillette, entre autres, le protégé de Voltaire, le mari de c belle et bonne », leur inspire des espiègleries trop fortes pour être reproduites ici. Malheur également aux députés « patriotes » qui ont des noms fâcheux ou à double sens, qui s'appellent Lasnon, Bandv, LapouUe, Labeste ou pis encore. Ces noms ne se rencontrent jamais sous la plume d'un apôtre sans amener des jeux de mots burlesques et des commentaires désastreux. Conspuée dans ses membres, la majorité de l'Assemblée est en même temps décriée dans ses votes. Avec une ardeur, une animosité, une insolence continues, les collaborateurs de Peltier s'attaquent à tout ce qu'elle proclame, à tout ce qu'elle décide, à tout ce cju'elle veut établir. Quelquefois, lorsqu'ils sont lancés et que le plaisir de batailler les grise, ils atteignent la droite par contre-coup. Témoins ces vers jetés à la face des Constituants, et qu'après eux, l'on aurait pu appliquer à plus d'une Chambre française :
Dans l'illustre Assemblée, il est svir que tout cloche. La raison chacun l'aperçoit :
Le pôté droit est toujours aauche Et le gauche n'est jamais droit.
Bravoure inconsciente, esprit argent comptant, plus d'entrain que de portée, plus de saillies que de vues, une
verve un peu cynique, une bonne humeur Inaltérable jusque dans la colère et dans le combat, voilà les Actes des [poires. Ils rellèlent à sa dernière heure un monde qui se piquait de ne rien prendre tristement : ils en furent la suprême impertinence à l'égard de la fortune ennemie. On a retenu leurs couplets sur l'invention de la guillotine. Cette chanson ne les résume-l-elle pas tout entiers ? Ne semble-t-elle pas le testament, n'est-elle pas aussi l'horoscope de la société rieuse et légère que les événements condamnaient à périr?
La composition des Facéties et le métier de journaliste avaient mis le vicomte en goût d'écrire. Dans ce môme liiver, il publia la Lanterne magique nationale, histoire de h» Révolution en quarante-cinq changements. Le mot nationale est ici, comme bien l'on pense, une concession ironique à la mode du jour. Depuis que le droit populaire avait prévalu contre le droit divin, Paris et la province ne juraient que par la nation. Le roi, quand il était encore mentionné, ne venait plus qu'à la suite et sans ddre. « 11 a été un temps, observait l'auteur du Nouveau taoleau de Paris, où tout était à l'éclipsé, puis à la grecque, ensuite à la Montauciel, après au ballon, aux cheveux de la reine, au caca Dauphin, etc.. Maintenant tout est à la nation. Les cafés de Paris sont pour la plupart des cafés nationaux, les auberges sont à la nation, les restaurants à la nation, les enseignes à la nation. Les filles de la rue Maubuée raccrochent à la nation, et on les paye de même, c'est-à-dire fort mal. »
Quoique la lanterne magique du vicomte de Mirabeau soit à la nation, comme les boutiques et les cafés, il ne faut pas beaucoup de temps pour s'apercevoir qu'elle est montrée par un furieux aristocrate. Écoutez, d'abord, l'annonce du spectacle offert au public :
« La voici, Messieurs, Mesdames, la lanterne magique nationale, la pièce vraiment curieuse. Vous allez voir ce
que VOUS n'avez jamais vu, ce (|ue laurore de la liberté seule pouvait jHoduire, le despotisme et l'aristocratie, traités par la nation comme le diable l'a été autrefois par le bienheureux saint ^licliel. Vous verrez les guerriers citoyens, les citoyens guerriers, les héros de la Bastille, les troupes légères des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, les chasseurs des barrières, les capucins travestis en sapeurs, les dames de la nation et les nonnes défroquées et toute l'armée patriotique, et l'illustre coupetète, et le bon duc d'Orléans, et le Châtelet et la lanterne, et toutes les merveilles de la Révolution. Enfin, vous allez voir ce que vous allez voir, La vue n'en coûte rien. On rend l'argent aux mécontents, et nous payons à bureaux ouverts, comme la caisse d'escompte payera au mois de juillet. »
Après l'annonce vient un prologue explicatif. C'est la généalogie de Xotre-Dame l'Assemblée nationale, et de sa chère fille, la Constitution :
« Necker engendra les emprunts viagers. Les emprunts viagers engendrèrent le déficit. Le déficit engendra Calonne. Calonne engendra les notables. Les notables engendrèrent l'archevêque de Sens. L'archevêque de Sens engendra la Cour plénière. La Cour plénière engendra le mécontentement. Le mécontentement engendra Necker. Necker engendra la double représentation et la nouvelle convocation, qui engendrèrent les curés et les avocats, qui engendrèrent l'Assemblée nationale, qui engendra la prétendue Constitution. La prétendue Constitution engendra l'anéantissement des revenus et la bancjueroute, le papiermonnaie et la ruine du royaume, la destruction de la noblesse, du clergé et des parlements, et la prison du roi. »
La pièce commence. Au premier acte, nous sommes dans le cabinet, où Necker, assisté de sa femme, de Mme de Staël, de la maréchale de Beauvau, de Condorcet et de La Harpe, arrête ses plans et distribue les rôles en vue de
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la Révolu lion. Chacun promet d'y concourir selon ses moyens. Mme Nccker soulèvera les protestants ; La Harpe enrégimentera les faiseurs de rimes, u Condorcct les philosophes, les gens d'affaires et de négoce, les femmes u pour qui la philosophie est si commode cl qui donneront leurs maris » ; les nègres « dont il demandera la liberté i[uand ses amis auront vendu leurs habitations. » — « Je suis comme Mme Geoffrin, dit la maréchale avec un grand apprêt de modestie ; je n'ai à vous offrir que mes bêles et Monsieur le maréchal. » — Elle jure cependant de travailler à l'œuvre commune par la somptuosité de ses dîners, sous la seule condition u qu'elle aura l'air de diriger la machine » et que M. de Beauvau obtiendra une place dans le Conseil, « une place bien insignifiante, bien à sa portée ».
Croyez-vous, s'écrie Mme de Staël, que je ne me démènerai pas dans tout ceci, que je resterai à ne rien faire ? Ce n'est pas là mon compte :
Je publierai des livres ; on ne les lira pas. Je montrerai ma physionomie ; on ne la regardera pas ; mais je ferai des avances et je réussirai, je... — Ici, le Montreur s'émancipe. Nous sommes obligés de l'interrompre et de passer aux tableaux suivants :
Ils retracent la plupart des scènes importantes de l'époque. Nous voyons successivement: l'ouverture des États Généraux, la déclaration du 23 juin, la prise de la Bastille, la nuit du 5 octobre, l'affaire des parlements, la séance royale du 4 février 1790, le procès de Favras, le club des jacobins, l'intérieur d'un district, l'état-major de Lafayette. Tous ces changements ne sont pas également réussis. Il y en a de faibles, il y en a qui traînent, il y en a par contre de lestement enlevés. Signalons, en particulier, le cortège des États Généraux se rendant le 4 mai 89 à l'église Saint-Louis de Versailles. Chaque groupe, chaque personnage qui défde est salué d'un pronostic malicieux:
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Messieurs les députés du tiers : «Voyez-les, en petits manteaux, en cravates. Ils ont l'air d'abbés déguisés. C'est pour détruire jusqu'au costume qu'ils ont depuis si bien traité le clergé. j> — Le grand comte de ^lirabcau : « Admirez sa frisure la mieux soignée de toutes, l'air ■content de lui-même qui le caractérise. 11 sourit à ses approbateurs, il leur rendra en motions les bienfaits dont ils veulent bien le combler. » — Messieurs les députés de la noblesse : « Voyez ces vestes de drap d'or, ces chapeaux surmontés de plumes. Tous ces paons se pavanent. Laissezics faire, on leur rognera les plumes. » — Le duc d'Orléans : « Regardez le prince par excellence, le père du peuple. Il s'est mis à son rang de bailliage. Vovez avec quelle facilité il a descendu le premier échelon de la grandeur. Laissez-le marcher. Il sera bientôt à la hauteur des faubourgs. » — Le marquis de Lafayette : « Regardez sa contenance modeste, son sourire gracieux. Aurait-on cru alors que -dans six mois il serait le général du peuple. C'est cependant lui qui le conduit maintenant... comme un cocher mène son maître. » — Messieurs du clergé : « Voyez ces curés à portion congrue. On les appelle aujourd'hui les dignes pasteurs ; on les appellera bientôt les calotins. Réservez toute votre admiration pour les prélats, leur rochet de dentelles, leur robe de pourpre. Vovez le jeune prélat d'Autun qui ne marche pas droit. Voilà comme il se conduira aux Etats Généraux. » — La Cour : « A ovez à la suite de nos futurs législateurs, la famille royale à pied, c'est l'emblème de la position où on les laissera. Nous •avions alors un roi et une reine. Voyez l'air de bonté qui caractérise le monarque, la noblesse et les grâces dont la nature a paré notre souveraine; l'abandon populaire de Monsieur, frère de notre roi, l'aimable légèreté de M. le comte d'Artois; voyez les Condé, les Conti, les Angoulême, les Berrv, et regardez-les bien, car bientôt vous ne les verrez plus... Et tout cela va en pèlerinage pour
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demander au Saint-Esprit qu'il descende sur les iutuislégislateurs. Ce sont du temps et des pas perdus. Le Saint-Esprit ne s'en mêlera pas, mais bien le diable avec ses cornes. »
A noter également : ïcvéque (rAuliin dans la Chambre dtr clergé : On discute sur la réunion des ordres. Plusieurs prélats objectent l'engagement solennel de maintenir lesprivilèges de leurs commettants. L'évêque d'Autun soutient cjue ce serment est nul. « Il le prend pour le vœu de cbasteté. « — Les tableaux du procès Favras sont curieux, comme témoignage de l'extrême liberté avec laquelle les ultra-royalistes s'exprimaient alors sur le comte de Provence. Dans la narration de ce drame, il est accusésaris détour d'avoir été l'instigateur des projets de Favras, puis de l'avoir lâcbement sacrifié. La Lanterne magique nationale le montre terrifié par l'arrestation de son agent, le leurrant de promesses pour obtenir qu'il se taise, atten-
idant avec impatience c^u'il ne soit plus, et ne respirant ■ que lorsque le fatal secret est enseveli dans la tombe creusée par des juges iniques. Naturellement, la démarcbe de Monsieur à l'hôtel de ville ne pouvait être oubliée. Le récit est court, mais il est sanglant : « Voyez le gros frère monter dans son carrosse à huit chevaux, mettre dans sa poche un très plat discours de la composition de l'académicien Suard. Il arrive au Gapitole municipal. Voyez le minotaure Saint-Merri ^ céder la présidence de la commune à l'ex-président de la noblesse-. — Voyez comme le gros frère harangue la nation. Voyez comme la nation harangue le gros frère ! Je suis innocent du crime dont on m'accuse, s'écrie-t-il, et chacun répète : il est innocent, il est innocent. Vive le gros frère! Il est
1. Moreau de Saint-Merri, président de l'Assemblée des électeurs de Paris.
2. Monsieur avait été président de la noblesse à l'Assembléo des notables.
vrai, contiiiuc-t-il, ([ue le coupable a été attaché à ma royale et citoyenne personne, que je l'ai aimé, qu'il m'avait inspiré assez de confiance pour que j'aie livré entre ses mains cinq à six millions dont il m'a dit avoir besoin. Mais, comme il est nécessaire que je le renie, je déclare, je jure sur l'autel de la Patrie que je ne connais pas le coupable. — Et la commune de crier : brave homme, brave homme, vive le gros frère ! »
Ces citations et celles qui précèdent donnent un aperçu de ce qu'était, plume en main, le vicomte de ^lirabeau. On ne saurait dire qu'il ait eu du talent. Le talent littéraire implic[ue une science du style, un art de la composition, un enchaînement de pensées qui lui mancjuent. 11 manque de souffle. Les opuscules qu'il a laissés trahissent promptement la fatigue et gagnent à n'être connus que par des extraits. Xe lui demandez pas non plus de la délicatesse et du goût. Il appuie trop, il insiste trop, il prolonge la plaisanterie jusqu'à friser la grossièreté.
Au fond il n'a que du trait et du mouvement, mais il possède ces dons à un degré remarquable. Il écrit à la diable en ignorant et en paresseux ; il ne fait que des impromptus et des ébauches, mais on trouve dans ces pages l'ugitives des étincelles, des bonheurs d'expression qu'envieraient de plus habiles auteurs et de plus fms lettrés. Tel qu'il est, il tient son rang, — un rang sinon élevé, du moins réel et digne de souvenir, parmi les pamphlétaires de la Révolution.