‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 16 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nouveaux discours du Vicomte de Mirabeau.

Sommaire : Discours contre l'abolition de l'esclavage. — Le vicomte est toujours au premier rang dans les scènes de tumulte, soit à l'Assemblée, soit dans les réunions privées, soit dans la rue.

Revenons à la salle du Manège, et continuons d'y suivre le député du Haut-Limousin dans le cours accidenté de sa carrière législative. On est en mars 1790. L'enthousiasme dynastique de la séance du 4 février s'est évanoui ; le silence commence à se faire sur le procès du marquis de Favras. L'Assemblée vient de supprimer les vœux monastiques et de dissoudre les congrégations. Elle s'occupe maintenant des questions relatives au régime intérieur et commercial des colonies.

Les événements de 89 avaient eu leur contre-coup immédiat dans la France d'outre-mer. Cet empire colonial fondé sur l'asservissement physique des noirs et l'asservissement économique des blancs, ne pouvait manquer d'être ébranlé par une révolution qui semblait l'aurore de la liberté universelle. Dès les premières déclarations de la Constituante, tous les événements dont il était composé : créoles, métis, nègres affranchis, nègres esclaves, s'agitèrent simultanément. Chacune de ces classes, entre lesquelles s'élevaient tant de barrières, crut toucher à l'heure de son émancipalion. Comme contre-coup, une immense inquiétude se répandit au Havre, à Nantes, à Bordeaux.

Les armateurs et les négociants de ces villes étaient la plupart de chauds patriotes, grands ennemis des privilèges, hormis de ceux qu'ils possédaient, grands partisans des^ droits de l'homme à la condition de ne pas y comprendre les droits du nègre. Ils jugeaient l'esclavage un excellent moyen d'avoir le sucre à des prix modérés, et ne trouvaient rien d'illicite à la pratique de la traite, où tant d'honorables maisons s'étaient loyalement enrichies. Sur ces deux points, ils s'accordaient avec les propriétaires des plantations, mais s'en séparaient violemment sur les autres. Ils n'admettaient à aucun degré qu'on enlevât au pavillon français le monopole des transports entre la France et ses] colonies. Ils ne voulaient pas davantage que, soit comme acheteurs, soit comme vendeurs, les étrangers vinssent surle marché colonial faire concurrence aux nationaux. — Point de salut en dehors du régime prohibitif ; point de dérogation aux ordonnances de Colbert ; consécration intégrale et formelle de la législation existante ; ils se cramponnaient à ce programme, appelant au secours de leur cause et ameutant en sa faveur le cabotage, les ouvriers des ports, les constructeurs de navires, les marchands d'objets de traite, les fabricants, les manufacturiers. Ils assiégeaient l'Assemblée d'adresses et de mémoires ; ilsenvovaieni des députations chargées « de déposer leurs alarmes dans son sein ». — « Les colonies doivent exister pour la France et pour elle seule, » disaient les délégués de »< l'armée patriotique, » titre qui désignait en langue gasconne la garde nationale de Bordeaux. Non moins animés, non moins actifs, les créoles propriétaires menaient une vigoureuse campagne dans le double but d'obtenir la liberté commerciale et de garder leur cheptel humain. Leurs pétitions se croisaient avec les plaintes des mulâtres contre la suprématie exclusive des blancs, avec les réclamations des nègres affranchis contre les airs dominateurs des mulâtres, avec les mémoires où le parti colonial était condamné par les

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économistes en renom, avec les brochures où les philanthropes signalaient journellement l'esclavage à l'exécration des sociétés civilisées.

Les Constituants, partagés entre les penchants humanitaires, la crainte d'indisposer les colons, l'appréhension plus grande encore de s'aliéner les villes maritimes, temporisaient, louvoyaient, tâchaient d'éluder la responsabilité d'une décision. Le moment vint pourtant où ils eurent épuisé les moyens dilatoires. Un rapport d'ensemble rédigé par Barnave fut présenté dans la séance du 8 mars.

Barnave participait aux ardeurs de son époque. Il avait eu des jours d'emportement et des témérités de parole, mais ce n'était pas en soi et d'habitude un esprit hasardeux, ni même très hardi. Rarement, il engageait une discussion, rarement, il prenait une initiative. En général, il n'abordait la tribune qu'après avoir laissé le débat se développer. Sa tactique consistait alors à passer en revue les raisons exposées dans les discours précédents, à les résumer avec art, à les grouper et les peser avec soin, à bien observer durant cet examen les mouvements de l'auditoire, et à conclure tout à coup d'une voix vibrante et chaleureuse, lorsqu'il se croyait sûr d'exprimer le sentiment de la majorité. « Il se traîne à la queue des questions, » disait un homme qui ne l'aimait pas. Cette même circonspection, ce même genre particulier d'habileté caractérisent son rapport sur les colonies. Tout y était conforme aux vœux secrets des Constituants, tout y répondait à leur désir de ne rien trancher et de s'avancer le moins possible.

La proposition de Barnave ressemblait un peu à ces lois libérales où l'on accorde tout dans le premier article, sauf à tout retirer dans le second. Mais elle avait un grand mérite aux yeux de l'Assemblée. Elle la dispensait de statuer sur l'esclavage et le régime prohibitif, jusqu'au jour peut-être éloigné où viendrait l'examen des futures constitutions coloniales.

Le rapport sembla aux Constituants si bien dosé, si bien nuancé, si heureusement mêlé d'ombre et de lumière, qu'ils craignirent d'exposer aux hasards d'une discussion ce chef-d'œuvre du genre évasif. Ils en votèrent les conclusions sur-le-champ, à la muette, sans laisser parler aucun des orateurs inscrits. Le vicomte de Mirabeau, qui avait préparé un discours, dut se résigner à le faire paraître sous forme d'opinion ; moyen suprême, expédient désespéré auquel, nous le savons, il recourait quelquefois en pareille occurrence.

Ce n'était pas de lui qu'on pouvait attendre des euphémismes. Ce n'était pas lui non plus que les négrophiles ou les doctrinaires du libre-échange fussent parvenus à convertir. Résolument, de parti pris, il tenait pour l'esclavage comme pour le pacte colonial, et dans ses observations, il les défendit sans la moindre hvpocrisie au nom de la Raison d'État: Son argumentation se réduisait à ces termes d'une simplicité parfaite : « Vous voulez garder vos colonies ; vous voulez qu'elles continuent de profiter à la richesse de la Métropole. Eh bien ! conservez les institutions dont l'expérience a démontré l'efTicacité. Dans ces pays brûlants des Antilles et de la mer des Indes où les Européens sont écrasés par le climat, le nègre ayant grandi sous le soleil des Tropiques est seul capable de remuer la terre. Point de culture sans l'emploi de ses bras, et point d'emploi de ses bras sans les contraintes de l'esclavage. Paresseux, d'instincts grossiers, d'intelligence bornée, il est fait pour le joug, et n'a de valeur productive qu'à la condition d'y être assujetti. Sa servitude est une nécessité agricole en même temps qu'une loi de nature. »

« On s'apitoye sur le sort des noirs, mais sont-ils vraiment si à plaindre? Qu'ils soient nés aux colonies ou transplantés de la côte d'Afrique, ils ne peuvent avoir le regret d'une liberté qu'ils n'ont jamais connue. Ne la leur donnez pas. Ce serait un présent funeste dont ilss'empres-

soraient d'abuscM'. S'ils clcvonaloiit uiailios de leurs personnes et de leurs aclions, 11 ne lavidrait plus compter sur leur travail, il faudrait moins encore compter sur leur j^'ratitude. » « Ennemis naturels des blancs, libres aujourd'hui, armés demain, ayant une grande supériorité de nombre, conspirant en secret et surprenant leurs victimes.

ils auraient bientôt éc^orné tous les colons. » — «Que

pre

tendent donc ces amis des noirs, ajoutait le vicomte en s'adressant aux Grégoire et aux Pétion. Sont-ils les députés des provinces de France, ou les législateurs de Loango et de Mozambique. Je leur conseille d'être moins pliilosophes pour être meilleurs Français. »

Il semblait que le vicomte eut fait la gageure de stupéfier tout ce qu'il y avait dans l'Assemblée de philosophes et de moralistes. Le maintien de l'esclavage aux colonies ne lui suffisait pas. 11 demandait aussi — et avec la même tranquillité — la continviation ou plutôt le développement de la traite. « Le nègre transplanté, observait-il judicieusement, ne se reproduit pas dans une mesure nécessaire pour balancer les morts. De plus, la traite est une des principales branches de notre commerce. Elle est indispensable, et, loin de l'abolir, nous la devons favoriser par des

La prime à l'armement des négriers était une de ces conceptions géniales dont on a le droit d'être fier. Moins neuf, moins inventif dans la question du monopole, le vicomte la tranchait avec autant de décision. Il répétait, en l'accentuant, le cri de détresse poussé par les manufacturiers et les villes maritimes : Protégez-nous ou nous sornmes perdus : les Anglais, les Hollandais, les Américains fabricjuent et naviguent à plus bas prix que nous. Leur ouvrir nos marchés et nos ports d'outre-mer équivaudrait à décréter notre ruine. Contre la concurrence écrasante de leurs navires et de leurs produits, les droits de pavillon, les tarifs de douane seraient impuissants. Il

n'y a qu'un remède sur, qu'un préservatif eflicace, la prohibilion. Sans doute, les habitants des colonies peuvent trouver quelque rigueur à ce régime, mais s'ils réfléchissent, ils y verront la compensation légitime des sacrifices que la mère, patrie s'est imposés pour la création, et qu'elle supporte encore pour la garde de ses établissements lointains.

A cet argument connu et qui, selon toute apparence, touchait médiocrement les colons, le vicomte en joignait un autre plus propre à les émouvoir. Il les priait de considérer que le privilège du commerce métropolitain s'étendait au trafic des nègres, que si ce privilège venait à disparaître, la traite se ferait sous pavillon anglais, et qu'alors l'institution de l'esclavage perdrait en France ses plus fermes et ses plus fidèles défenseurs. Autrement dit : Gardez-vous d'attaquer les intérêts des villes maritimes. Ce serait périlleux. Unissez-vous à elles au contraire dans une étroite solidarité. Passez-leur le monopole de vos marchés ; elles vous passeront vos esclaves. Donnant, donnant, h'opinion du vicomte se terminait sur ce conseil éminemment pratique.

Elle était faite pour transporter d'aise les tenants du vieux SYstème colonial, mais le père de l'auteur, le marquis de Mirabeau dut en tressaillir dans sa tombe. Les livres du marquis flétrissent énergiquement l'esclavage, qu'il appelle « la plus impie des servitudes », et, quant au régime prohibitif, voici ce qu'il en pensait : « L'esprit de commerce, écrivait-il, dont le- ressort au fond est de vouloir tout pour soi et rien pour les autres, regarde les colonies comme les fermes du Commerce, veut les nourrir, les vêtir, les meubler, les parer à son goût et à sa fantaisie, avoir leurs denrées aux mêmes conditions, leur permettre et leur prohiber selon son intérêt. Ils traiteraient volontiers les colons, comme on dit que les chatshuants traitent les souris, dont ils font provision pour

l'hiver, leur apportant des graines, mais leur cassant les jambes pour les empêcher d'en aller chercher où bon leur semble. »

Le vicomte, qui se prévalait et se parait à l'occasion des maximes paternelles, s'était bien gardé de citer celle-là.

Il fut un peu malade à la fin de mars, et cette indisposition, due sans doute à l'hygiène particulière cpi'il observait si régulièrement, le tint quelques jours éloigné de l'Assemblée. Durant son absence, un incident assez vif s'y produisit, amené par une dénonciation de Camus. Le décret du 4 janvier 1790, revêtu le i4 de la sanction royale, avait interdit de payer tout traitement, toute gratification ou pension aux Français ayant leur domicile habituel en France et se trouvant à l'étranger, sans mission expresse du gouvernement. C'était une première mesure contre les émigrés dont le nombre tendait à s'accroître.

Ancien avocat du clergé, janséniste tourné en jacobin, de probité revèche et d'inipciable humeur, un de ces hommes vertueux qui feraient aimer le vice. Camus rencontrait dans l'Assemblée de nombreuses antipathies. La droite le détestait, agacée par ses aigres propos contre la Cour et son acharnement à éplucher le livre des pensions. Elle se régalait de toutes les pointes, de tous les cjuolibets que pouvaient inspirer les manières maussades, l'air renfrogné, l'extérieur disgracieux de l'incorruptible personnage. « Gare à la loi martiale, voilà le drapeau rouge », disaient les plaisants, quand il montrait à la tribune sa figure outrageusement couperosée. On se doute bien que nôtre vicomte était des moins portés à le ménager. En outre de la haine politique, il avait pour lui l'aversion naturelle des bons vivants pour les esprits chagrins. Aussi, jugea-t-il intolérables les paroles de Camus, reprochant aux princes de Condé d'avoir touché 66 000 livres après leur départ de France. N'ayant pas assisté à la séance où

elles furent prononcées, il les releva le lendemain dans un petit factuni de quelques pages, comme il s'en imprimait alors par milliers. La réponse était fort montée de ton et son début d'une jolie impertinence : « M. Camus a répété plusieurs fois : le prince de Condé, le duc de Bourbon », sans faire précéder leurs noms du mot « Monsieur ». Ce titre est pourtant si banal et d'un usage si ordinaire qu'on ne le refuse à personne, même à Monsieur Camus.

ce Aujourd'hui, ajoutait-il, dans un de ces mouvements pathétiques, où il réussissait moins que dans l'épigramme, aujourd'hui c'est un prince du sang de son roi, c'est le seul de nos princes qui ait gagné une bataille à la tête d une armée française, qui ait pris des canons à l'ennemi, c'est Condé et son fils, victimes l'un et lautre d'une prévention aveugle et injuste, ce sont des princes absents et inalheureux que M. Camus choisit pour lobjet d'une dénonciation sans fondement, d'une accusation fausse. Mon cœur frémit... »

Le vicomte finissait par un appel chaleureux à l'honnêteté du peuple, et par cette fière déclaration dont le défaut était peut-être de ne se rattacher quassez indirectement au sujet :

ce Je supplie le peuple d'écouter un chevalier fiançais, car je ne connais aucun décret qui puisse me faire renoncer à cet indélébile caractère. »

?sous touchons ici à ce qui devenait la grande prétention du vicomte et l'idéal préconisé par la fleur de son parti. Il arrive souvent aux époques agitées que les hommes d'un même bord s'emparent de quelque type emprunté à la littérature ou à l'histoire, l'habillent de leurs couleurs, l'adaptent à leurs opinions et, après se l'être approprié, le glorifient comme l'image de toutes les perfections connues. C'est un portrait indécis et flatteur, complaisant et vague, dans lequel chacun d'eux trouve sa propre ressemblance, et aussi — quoique avec plus d'ef-

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fort — la ressemblance de ses amis. En 1790, le type à la mode dans le camp de la noblesse intransigeante était <c Le clicvalier français », non pas le rude chevalier des vieilles chroniques et des chansons de geste, mais le chevalier des tragédies de Voltaire, poli, civilisé, galant, élégant, le panache au casque, fidèle comme Goucy, intrépide comme ^end6me, généreux comme Nérestan et toujours prêt à dire avec ïancrcde :

Conservez ma devise, elle est chère à mon cœur; Elle a dans mes combats soutenu ma vaillance, Elle a conduit mes pas et fait mon espérance. Les mots en sont sacrés. C'est l'amour et l'honneur.

Au Ihéàtre « Le chevalier français » personnifiait sous cette forme un peu factice et bien surannée aujourd'hui, le désintéressement, la loyauté, la valeur militaire. Transplanté dans la politique, il symbolisa de plus la haine de la Révolution. Ce fut même très promptement la condition essentielle du genre, la qualité distinctive et souveraine, sans laquelle les autres ne comptaient pas. On pouvait être le modèle des preux, le royaliste le plus dévoué, l'amant le plus constant et le plus tendre, si l'on acceptait la suppression des ordres, si l'on ne tenait pour les privilèges, si l'on ne faisait profession d'abominer M. Necker, on n'était pas un « chevalier français ». Par contre, ce beau nom s'accordait aisément à « l'aristocrate » intraitable et entier, lui manquât-il quelques-unes^ des vertus chevaleresques. Tel le vicomte de Mirabeau. Brave, il l'était autant que personne. De l'honneur, il en avait à certains égards ; mais ses sentiments ne péchaient pas en général par l'excès d'une délicatesse raffinée ; sa galanterie se réduisait, je le crains, à des amours sommaires, et ses mœurs, ses habitudes de vie ne rappelaient que de fort loin celles de Bayard. Néanmoins, malgré tant de lacunes, il faisait figure de « chevalier français ».

Quand il en revendiquait avec éclat " le caractère indélébile », nul parmi les purs ne s'avisait d'v contredire. Son orthodoxie couvrait tout.

Ce rôle de croisé, impitovable aux infidèles, pouvait être porté assez aisément à Goblentz ou à Turin dans les premiers mois de l'émigration. Il était moins facile à soutenir en plein Paris, au grand jour de la vie publique, contre des ennemis de plus en plus assurés de leur force» de plus en plus pressants, déterminés, victorieux.

Sans s'arrêter et tout en continuant de s'étendre, le mouvement révolutionnaire avait 'paru se ralentir un peu durant le mois de mars 1790. Il eut au commencement d'avril une marche brusc[ue en avant, prélude et signal de commotions nouvelles. Ln incident assez vulgaire auquel fut mêlé le vicomte de Mirabeau montre les proportions singulières que la fièvre des esprits donnait alors aux plus simples faits. C'était à la séance du 8 avril, présidée par le baron deMenou. L'Assemblée, qui poursuivait les parlements jusque dans leur agonie, avait mandé à sa barre la Chambre des vacations de Bordeaux, pour la blâmer d'un arrêt visant les troubles de la Guvenne. M. de Menou, très solennel et. suivant son habitude, quelque peu vide et boursouflé, adressait aux magistrats la réprimande convenue. Il n'avait pas débité deux phrases de cette mercuriale, que d'Eprémesnil et Maury s'avisèrent d'interrompre. « A bas la calotte. — Ramassc-la à tes pieds, » riposta un quidam installé au premier rang des spectateurs. Aussitôt grand tapage sur les bancs de la droite. Maury s'écrie qu'on l'insulte, et désigne la place d'où l'apostrophe est partie. D'Eprémesnil interpelle le président avec des gestes de convulsionnaire ; le vicomte de Mirabeau s'élance vers les tribunes, comme s'il se préparait à les escalader. Au milieu de cette tempête, M. de Menou était fort anxieux. Il lui paraissait grave de sévir contre un membre du peuple souverain, difficile égale-

ment de ne pas réprimander une o(Tcnse à l'un des membres de l'Assemblée. Il prit enfin le parti d'appeler la garde qui arrêta le délinquant. Conduit au poste malgré sa résistance et les protestations de ses voisins, celui-ci déclara se nommer Perraud, avocat, demeurant rue Boucher, près Saint- (îermain-l'Auxerrois. Pour toute peine, il eut à subir une cimiparution devant le commissaire du district. On le relâcha au bout de quelques heures.

D'autres se fussent estimés heureux d'en être cjuittes à ce prix ; mais l'avocat Perraud avait le sentiment de sa dignité civicpie, et il savait d'ailleurs par métier le parti qu'un homme avisé peut tirer d'une mauvaise cause. Le lendemain, « les trois cents trompettes patrioticjues des colporteurs » annonçaient à tout Paris : « La plainte rendue au Châtelet contre MM. labbé Maury^ d'Eprémesnil et le vicomte de Mirabeau par M. Perraud, avocat, arrêté par la (jarde dans la tribune de V Assemblée nationale à la réquisition de MM. Vabbé Maury, d'Eprémesnil et le vicomte de Mirabeau par une fausse accusation de M. Vabbé Maury, et après avoir essuyé les outrages les plus sanglants. » Il faut remonter au discours de V Intimé dans les Plaideurs pour trouver l'équivalent de ce factum, où s'étalent toutes les hyperboles et tout le pathos des requêtes que grassayait l'ancienne basoche. Le plaignant ne niait pas au fond les paroles qui lui étaient imputées. Il se défendait seulement d'avoir menacé l'abbé Maury. Mais il assurait frémir encore des sévices exercés sur sa propre personne :

« On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs. Dans une tribune publicjue, disait-il, et dans l'enceinte de la plus illustre Assemblée nationale, un citoyen n'a pas été en sûreté le jeudi 8 avril 1 790. Il a été au contraire en butte aux injures, aux outrages et à tous les excès, où les passions peuvent porter les hommes. Pendant un cruel moment, trop long sans doute, un homme libre a vu c|ue sa fai~ blesse, son innocence et le nombre des citoyens qui l'en-

touraient allaient ne point garantir sa vie. // a entendu demander ses entrailles ! On alTirme que le vicomte de Mirabeau s'est saisi d'une échelle, l'a dressée contre la tribune et qu'il allait tenter de livrer sa victime.

« Le requérant voudrait que sa mémoire put lui épargner le souvenir et le tableau de cette étrange, malheureuse, inconcevable et affreuse situation dont il a été le plus pénible acteur. Ln homme armé, en le saisissant au collet, le sieur de Plainville, l'a enlevé du milieu d'un orage, que l'imagination la plus active ne pourra pas se peindre fidèlement. »

Le reste sur le inème ton d'emphase continue et d'exagération grotesque. ^L Perraud ne faisait grâce d'aucun détail sur son arrestation, sur son interrogatoire, sur son emprisonnement dans la geôle du corps de garde. Il dénonçait « les auteurs, fauteurs et complices de cet horrible événement » avec la majesté d'un justicier qui remplit son devoir social. « Ce n'est pas une affaire personnelle, proclamait-il, c'est à la nation française que l'on doit une réparation. » Du reste, il se montrait patient et magnanime. Il n'exigeait pas que les coupables fussent immédiatement décrétés de prise de corps. Sa demande se bornait a l'ouverture d'une information, tant il était certain qu'une fois éclairée sur leur crime, l'Assemblée s'empresserait de les déférer aux tribunaux.

Naturellement, le Chàtelet considéra la plainte comme non avenue, mais le sieur Perraud avait bien calculé qu'il y aurait des gens intéressés à la prendre au sérieux. Les fortes tètes des districts, les motionnaires du Palais-Royal s'en émurent ; les feuilles jacobines en exaltèrent l'auteur. Inconnu la veille, il passa d'emblée à l'état de citoyen courageux et persécuté. Surtout, ce fut un concert d'imprécations contre les trois aristocrates qui avaient voulu l'immoler à leur fureur libcrticide. L'histoire de l'échelle saisie par le vicomte de Mirabeau pour atteindre sa victime

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était poil Malsoinhlaljlc et probablement apocrypbe. Elle n'en eut pas moins un retentissement prodigieux. Le journal de Condorcet la reproduisit avec amplifications et commentaires. Celui de Prud'liomme estima que Mirabeau cadet avait mérité d'être appelé Mirabcau-l'Assassin. « Heureusement, ajoutait le rédacteur de l'article, d'autres députés ont enlevé à Mirabeau-l'Assassin l'échelle dont il s'était emparé. On ne peut penser sans épouvante à ce qui serait arrivé si ce « chevalier français » fût parvenu à la dresser contre la tribune. » Vrai ou faux, ce nouvel exploit du vicomte était aussi une bonne fortune pour les caricaturistes, que ses prouesses de buveur et son renom de gastronome commençaient à ne plus inspirer sulhsamment. Us le représentèrent exécutant au moyen de la fausse échelle des ascensions hardies et variées. L'une d'elles tournait au tragique, un barreau cassait. Le vicomte dégringolait sur ses amis de la droite groupés au pied de l'échelle, et les écrasait tous de son poids.

Malgré tant d'efforts et de tapage pour en faire un événement politique, l'aventure de l'avocat Perraud devait être promptement oubliée. Elle n'était qu'un lever de rideau, la petite pièce avant la grande.

L'Assemblée mettait à l'ordre du jour la discussion brûlante sur l'expropriation intégrale et définitive des biens du clergé. Le ii et le 12 avril, les séances devinrent particulièrement houleuses.

Le soir de ce second jour, deux cents députés du côté droit se réunirent dans une salle des Capucins, vaste couvent, dont les bâtiments, les cours, le jardin, les dépendances occupaient l'emplacement actuel du quadrilatère compris entre les rues de Castiglione, de Rivoli, Cambon et Saint-Honoré ' . Ils v furent reçus d'assez mauvaise

I. Le couvent des Capucins, presque contigu à celui dos Feuillants, avait comme lui sa façade sur la rue Saint-Honoré.

grâce par quelques religieux qui l'habitaient encore et que touchait médiocrement l'honneur d'abriter un conciliabule politique. Tout l'état-major du parti était là, depuis les modérés jusqu'aux extrêmes. Le cardinal archevêque de Rouen, l'archevêque de Toulouse, et l'évêque de Nancy, le comte de Virieu, Montlosier, Cazalès, Maury, le marquis deFoucauld, d'Eprémesnil, le vicomte de Mirabeau. Divers orateurs exprimèrent leurs idées; des observations furent échangées sur l'attitude à prendre dans la discussion du lendemain, et, les esprits s'échaufTant, l'on décida de frapper un grand coup. 11 fut résolu que, si la droite n'avait pas satisfaction, elle se retirerait immédiatement, traverserait en corps les Tuileries, et irait déposer entre les mains du roi sa protestation indignée.

La délibération se termina un peu avant dix heures. Elle risquait fort d'être troublée si elle eut duré plus longtemps. Les meneurs des clubs, les hommes d'action des districts n'avaient pas attendu pour opposer aux habiletés parlementaires les brutalités faubouriennes. Par leurs soins, le bruit commençait à se répandre que les Noirs fomentaient une guerre de religion. Déjà l'effervescence gagnait de proche en proche. Il y avait des attroupements aux carrefours, des groupes devant les cafés, des conversations mouvementées sous les arcades du Palais-Roval. D'un autre côté, les politiciens du quartier des Feuillants s'étaient émus à la nouvelle que la fine fleur de la noblesse et du clergé tenait conseil dans leur voisinage. L'idée que les aristocrates s'assemblaient à l'exemple des patriotes exaspérait ces fiers citoyens. Ils témoignèrent leur mécon-

Entre les constructions et les murs des deux monastères, dans la direction où a été percée la rue de Gastiglione, existait un long et tortueux passage s'ouvrant au fond de la cour des Feuillants et aboutissant à une grille qui, derrière la salle du Manège, donnait sur la terrasse du jardin des Tuileries (V. Lenùtre, Paris rés'olutionnaire, iSgô).

lentement avec le superbe mépris du droit d'autrui qui est demeuré la tradition des partis extrêmes. Sans hésitation ni retard, les plus qualifiés coururent à l'hôtel de ville crier au scandale et presser le maire de sévir. Celui-ci dut probablement leur objecter que le fait dont ils se plaignaient était un acte licite, autorisé par les déclarations de la Constituante et par ses décrets. Néanmoins, à la suite de l'entrevue, la municipalité dépêcha aux Capucins l'un des adjoints, M. Duport du Tertre, flanqué d'un commissaire de police et d'un piquet de gardes nationaux. Lorsque M. du Tertre pénétra dans le couvent, il n'y trouva que les moines. La réunion des députés avait pris fin. I3e sorte qu'on a toujours ignoré s'il était venu avec ordre de la protéger ou avec mission de la dissoudre.

Le 1 3 avril au matin, il fut visible qu'une journée se préparait. Ainsi que la minorité, la gauche avait eu sa veillée des armes. Les nouvellistes parlaient d'une séance de nuit tenue par elle aux Jacobins ^ Ils assuraient aussi que le district des Cordeliers, où Danton préludait à ses futures audaces, avait adopté les plus violentes résolutions. Des quartiers ouvriers, la foule roulait à flots pressés vers celui des Tuileries, houleuse, grondante, avec sa physionomie des mauvais jours. Au milieu d'elle, les vendeurs de journaux distribuaient un article de Millin de Grandmaison, extrait de la Chronique de Paris et portant ce

I. Tout le monde sait que le couvent des Jacobins occupait l'emplacement actuel du marché Saint-Honoré et qu'après la translation à Paris de fAsserablée nationale, les membres de la gauche avancée, Lameth, Chapelier, Barnave, etc., choisirent le réfectoire de ce monastère pour y tenir leurs réunions. Ce fut l'origine du terrible club. Dans le principe, il ne se composait que de députés; plus tard, il admit sur simple présentation quiconque voulut en faire partie, de sorte que les fondateurs ne tardèrent pas à s'y trouver débordés et noyés. La plupart s'en retirèrent vers la fin de 1790, laissant le champ libre aux démagogues et aux sectaires qui en firent un si redoutable instrument de domination.

titre en grosses lettres: Assemblée des aristocrates aux Capucins, nouveau complot découvert. L'honnête Bailly appré-j hendait une explosion d'après ses renseignements de! police. M. de Lafayette si optimiste, si confiant d'ordinaire] était lui-même préoccupé. Il avait massé aux alentours di Manège plusieurs bataillons de sa chère garde citoyenne, milieu incomparable, qui l'acclamait sans cesse et lui] obéissait quelquefois.

A 9 heures, les Constituants entrèrent en séance.

Ce fut un inexprimable tumulte durant lequel la majo-j rite ne cessa de justifier par son intolérance les emporte ments du côté droit.

A ces dénis de justice, à ces scandaleux abus de la force répondaient les protestations furieuses, les récriminations amères des députés opprimés dans la personne de leurs orateurs. Montlosier demanda ironiquement qu'il fui rendu un décret pour interdire à Maury de parler, puisqu'il y avait parti pris de ne pas l'entendre. D'autres se décla-i raient honteux d'appartenir à un corps, où il n'y avait plus ni liberté, ni dignité. Le vicomte de Mirabeau surtout était effravant de colère. Lors de la déclaration des droits^ il avait, si l'on s'en souvient, combattu en termes plaisants et railleurs l'idée de protéger également les difPérenla cultes. Mais cette fois, dans la séance fiévreuse du i3 avrilj son humeur ne le portait plus aux jeux d'esprit ni aui épigrammes. L'œil en feu, le visage empourpré, trépi gnant, écumant, debout à sa place, c'était par une continue, par des apostrophes et des interjections furibondes qu'il manifestait ses sentiments. Il provoquait di regard les députés « patriotes » : il les toisait avec inso-! lence ; volontiers il les eut tous appelés en champ clos, un moment, les éclats de sa voix dominèrent le bruit, elj retentirent jusqu'aux extrémités de la salle :

« ■Nous ne sortirons pas d'ici qu'on ne nous en arrache — criait-il — si l'on ne déclare que la religion catholique

ost la seule religion nationale. Sans cela, nous mourrons tous sur ces bancs. »

Son frère laissait ccliapper des signes fréquents d'impalicncc depuis l'ouverture du débat. 11 le jugeait fàcbeux et iinpolitique ; il avait liàte de le voir Unir, et très probablement, il était venu avec le dessein de n'y prendre aucune part. Mais ces maîtres de l'éloquence enflammée sont à la merci du démon c|ui est en eux, qui les possède, les agite et les rend si " redoutables par instants. Qu'un hasard fasse jaillir l'étincelle, qu'une impression forte ébranle leurs nerfs, que subitement une image frappante, un beau mouvement oratoire se dessine dans leur imagination, alors il n'y a pas de résolution qui tienne, pas de prudence qui les arrête. Le trait vibrant s'échappe de leur poitrine, les expressions arrivent brûlantes à leurs lèvres, ils débordent, ils se répandent, ils s'enivrent des émotions et du frémissement de l'auditoire, sauf à réfléchir ensuite et à regretter souvent ce qu'ils ont dit. A ce moment, les ardeurs du tribun l'emportèrent sur sa raison. Il ne résista pas au désir d'un effet dramatique, à la tentation soudaine de faire tressaillir et palpiter l'Assemblée ; il ne considéra que l'applaudissement certain, le succès instantané, la stupeur des envieux, sa popularité raffermie ; il obéit aux seules impulsions de son tempérament, et il lança cette tirade qu'on a beaucoup admirée, mais qui ne résolvait rien, ne prouvait rien, et n'est, en réalité, qu'un exemple mémorable et brillant de rhétorique fulminante :

« J'observerai à celui des préopinants qui a parlé avant moi qu'en effet sous un règne signalé par la révocation de l'Edit de Nantes et que je ne qualifierai pas, on a consacré toute sorte d'intolérance. Mais puisque on se permet des citations historiques dans cette matière, je vous supplierai de ne pas oublier que d'ici, de cette tribune, d'où je vous parle, on aperçoit la fenêtre d'où la main d'un monarque

français, armé contre ses sujets par d'exécrables factieux qui mêlaient les intérêts temporels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut le signal de la Saint- Barthélemv. Je n'en dis pas davantage. Il n'y a pas lieu à délibérer. »

Personne ne remarqua au premier moment la singulière faculté de vision, permettant, de la salle du Manège conliguë à la terrasse des Feuillants, d'apercevoir le quai du Louvre et la fenêtre légendaire, par laquelle Charles IX aurait tiré sur les Huguenots. L'évocation était saisissante, l'accent impérieux, le geste magnifique. Une immense acclamation s'élevant à la fois du côté gauche et des galeries couvrit les murmures des noirs. Il n'était pas aisé de s'attaquer à un orateur de cette trempe et de cette envergure, exalté par l'orgueil de sa puissance retrouvée, applaudi, soutenu, stimulé avec frénésie par les deux tiers de la Constituante et la presque unanimité des spectateurs. Lorsque l'enthousiasme parut se calmer, un député osa pourtant quelques paroles de riposte. Ce fut le vicomte, qui avait assez recouvré la possession de soi-même pour donner carrière à ses sentiments fraternels. Il imagina un amendement de fantaisie, et, sous prétexte de l'expliquer, répondit aux souvenirs de la Saint-Barthélémy par une allusion aux journées d'octobre, où la droite s'obstinait à voir la main de Mirabeau. « L'abus des mots est bien terrible, dit-il. Si le fanatisme a abusé du mot religion pour conseiller la Saint-Barthélemy, des scélérats ont abusé du mot liberté pour violer l'asile de nos rois 1 »

Pendant ce temps, à l'extérieur, une énorme affluence mal contenue par des fdes de gardes nationaux attendait la sortie des députés. Il y avait trente mille hommes dans le jardin des Tuileries. Les rues adjacentes regorgeaient de clubistes, de faubouriens, de simples curieux, et les nouvelles de la séance colportées de groupe en groupe étaient partout l'objet de commentaires véhéments. On

accusait le prcsldont Bonnav de faiblesse et de complaisance envers la « faction noire » ; on portait aux nues Mirabeau, Larochefoucauld, Lafayette, même Boucbotlc et le baron de Menou : l'on vouait à l'exécration des citoyens : Cazalès, Maury, d'Eprémesnil et le gros vicomte, les uns pour ce (pTils avaient osé dire, les autres pour avoir tenté de parler. Lorsque les députés commencèrent à sortir, l'animation redoubla. De formidables vivats saluèrent les célébrités de la gauche. Lafayette en particulier reçut une de ces ovations, si délicieuses à son cœur et sur lesquelles il ne se blasait jamais. En revanche, à chaque apparition d'un membre de la droite, les siillels retentissaient, gradués comme toujours selon l'importance du personnage et son impopularité, mais plus aigus, plus nourris, plus prolongés que de coutum(\ D'Eprémesnil et Foucauld eurent à subir de cruelles avanies. Maury, c|ui joignait à l'habitude des démonstrations hostiles le courage de les aiTronter gaiement, ne put s'en tirer cette fois par un trait de verve gauloise ou de bonne humeur. Des forcenés dont le nombre et la furie croissaient de minute en minute s'étaient attachés à ses pas. Serré de près, harcelé de cris sinistres, sentant déjà sur son épaule la griffe de la populace, il allait être saisi et peut-être massacré, c[uand il parvint à se réfugier dans une maison de la rue Sainte-Anne. Le lendemain, en racontant et en atténuant cette scène, Camille Desmoulins se montrait inconsolable de n'y point avoir participé. « Pendant que j'applaudissais Lafayette — écrivait-il — , je perdais le plaisir de siffler J.-F. Maury, car je soutiens en principe que l'inviolabilité des députés ne s'étend pas jusqu'aux sifflets. Le peuple qui s'était déplacé ce jour-là était bien aise de l'avertir qu'il ne l'obligeât pas à quitter ses travaux et à perdre sa journée. » D'autres gazetiers de moindre renom divertirent également leurs lecteurs par le récit burlesque des tribulations de Maurv. L'un d'eux rapporta qu'au Palais-Royal, un abbé avait été

2IO LE YICOMXn DE MIU.VBEAU

pris pour le Déinosthènes des .^oirs et houspillé de la belle manière. « Ce malheureux — ajoutait le narrateur — n'a eu de ressource que celle de monter chez une fille, où il trouva son salut. »

C'aurait été miracle que, dans cette chasse aux aristocrates, la meute révolutionnaire négligeât le vicomte de Alirabeau. Lui aussi courut un vrai péril, et, comme tout ce qui lui arrivait, sa mésaventure très accidentée fut mêlée de détails comiques. Le vicomte était sorti du Manège avec Cazalès. Ils cheminaient ensemble, donnant chacun le bras à une dame, et suivaient l'allée des écuries du roi * sur lesquelles s'ouvraient d'un côté le jardin des Tuileries, de l'autre le passage du dauphin conduisant à la rue Saint- Ilonoré. Soudain, ils virent un flot de peuple déboucher des Tuileries, se répandre dans l'allée et se précipiter autour deux. La situation ne laissait pas d'être critique. Ils étaient enveloppés, sans possibilité d'avancer ni de faire retraite, et l'attitude des manifestants dénotait la malveillance la plus accusée. Par bonheur, à quelque distance en avant, marchait un peloton de gardes nationaux qui avaient été de service à l'Assemblée, et qui, la séance finie, se dirigeaient vers leur district. Le commandant fit rétrograder ses hommes, les déploya vivement, et réussit à dégager assez la voie pour permettre de mener en lieu sûr les belles dames, que la compagnie des galants députés exposait aux moins agréables rencontres. Ceux-ci ayant

I. On sait que la salle du Manège s élevait sur l'emplacement actuel de la rue de Rivoli, dans une partie de l'espace compris entre les rues d'Alger et de Castiglione. Elle était appuyée du côté Nord au couvent des Feuillants et du côté Sud à la terrasse de ce nom. Son entrée principale à l'Est, dans la direction du pavillon Marsan était précédée d'une allée qu'on appelait la Carrière. Cette allée reliait le Manège aux écuries du roi situées à la hauteur de la place des P)ramides. Elle communiquait au Sud avec le jardin des Tuileries et au Nord avec le passage du Dauphin, qui aboutissait à la rue Saint-Honoré en face de Saint-Roch.

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exprimé l'intenlion de continuer leur route, les soldatscitoyens, avec beaucoup d'empressement et de bonne grâce, oiTrirent de les escorter :

u Nous vous remercions de votre lionnètelé, Messieurs, répondit le vicomte, mais mon ami et moi sommes d'un métier où l'on est liabitué à braver le danger S et nous n'avons pas besoin de protection. »

Le détachement se replia. Ils essayèrent de circuler seuls à travers la cohue tumultueuse, qui n'était plus contenue, refluait sur eux et les enserrait de nouveau. A peine V eurenl-ils pénétré, qu'une poussée terrible se produisit, et qu'ils durent s'arrêter sous l'étreinte de cette multitude, arrivée au degré de surexcitation inconsciente, où les masses humaines sont capables des pires excès. Les gestes étaient effrayants, les visages farouches, a Infâmes gueux, tu périras », hurlait un clubiste, le poing contre la large face du vicomte de Mirabeau. D'un mouvement rapide, le Aicomte tira son épée. Les assaillants s'écartèrent un peu, mais le remous cessa bien vite, et la bagarre allait tourner au drame, si l'oflicier, appuyé de sa troupe, ne fût ime seconde fois accouru. Grâce à ces braves gens dont ils ne pensaient plus à décliner l'assistance, Cazalès et le vicomte purent traverser le passage du dauphin et atteindre la rue Saint-Honoré. Elle était noire de monde, pleine de bandes agitées qui la sillonnaient en tout sens. On les pressa fort de ne pas s'y attarder, et proche Saint-Roch, au coin de la rue de la Sourdière, on les fit entrer prestement dans l'hôtel d'un M. Bourdeille, banquier. Ils en sortirent par la porte de derrière donnant sur la cour des Jacobins, gagnèrent le jardin du couvent, franchirent un mur de clôture, et s'esquivèrent ensuite par les ruelles tortueuses de la butte des Moulins. Quelques-uns de

I. Cazalès avait été officier de cavalerie avant la Révolution.

leurs défenseurs avaient tenu à les convoyer jusque-là. Lorsqu'il fallut escalader le mur des Jacobins — ce qui n'était pas sans difficulté pour Mirabeau cadet, — un garde bel esprit, se remémorant les caricatures inspirées par l'affaire Perraud, dit avec le ton goguenard du bourgeois parisien : « Allons, Monsieur le vicomte, c'est le moment de monter à l'échelle. »

Passé le cjuartier Saint-Roch, les deux collègues se trouvaient hors du rayon de l'émeute. Après un instant de repos chez l'énergicfue et secourable officier auquel ils devaient probablement la vie, l'un et l'autre regagnèrent leur domicile en toute tranquillité, satisfaits in petto du dénouement de l'aventure, très reconnaissants du service reçu et ne s'en cachant pas, un peu confus toutefois et légèrement humiliés d'être les obligés de cette garde nationale, qu'ils ne prisaient guère et dont ils aimaient tant à se moquer.

Le lendemain i^ avril, les Constituants votèrent sans grands débats et dans un calme relatif le projet du Comité des dîmes. Le clergé propriétaire avait cessé d'exister. Trop décontenancés, trop abattus pour songer cette fois à une protestation dramatique, les membres de la droite ne voulurent pas du moins être soupçonnés d'acc|uiescement au fait accompli. Ils convinrent d'arrêter le soir même les bases d'un manifeste expliquant leur attitude et mettant en lumière rinic|uité du décret. Le rendez-vous était, comme l'avant-veille, au couvent des Capucins. Lorsqu'ils s'v présentèrent, le père gardien, religieux circonspect et — peut-être même frotté d'opportunisme — refusa d'ouvrir le chœur des moines où ils avaient siégé le 12 avril. Force leur eût été de se retirer sans l'intervention providentielle d'un capitaine du bataillon des Feuillants. Cet homme singulier prenait la liberté au sérieux. Il amena le père gardien à livrer les clés du chœur, lit entrer les députés, et, pour comble de courtoisie, posa des senti-

LE VICOMTE DK MIRAIJEAU DÉPUTÉ 2l'6

iiclles aux portes, afin que l'Assemblée pût délibérer en paix. La précaution partait d'un esprit judicieux et d'un excellent naturel. Elle se trouva malbeureusement insuffisante. Au moment où l'attention était le plus tendue, alors que les canonistes de la droite indiquaient les principes à rappeler dans le manifeste, une clameur s'éleva du deliors, suivie d'un fracas de vitres brisées. C'était le bon peuple qui s'annonçait. Plusieurs centaines de héros dépenaillés et de braillards professionnels avaient envahi le jardin du couvent, et lançaient des pierres contre les fenêtres, en vociférant à plein gosier. Ce bruit causa un certain émoi dans l'assistance, composée en majeure partie d'évèques et de vieux prêtres. Presque tous se levèrent instinctivement : quelques-uns quittèrent leurs places ; mais ils s'en étaient à peine écartés, qu'une voix de commandement retentit. Le sourcil froncé, l'air impérieux, Mirabeau-Tonneau parcourait les rangs comme s'il avait eu à maintenir en bataille des troupes ébranlées. « Alignement, Messieurs, criait-il, alignement ! » Et le plus comique, raconte Montlosier, « c'est que chacun se hâta d'obéir, les prélats aussi bien que les autres ^ »

Ce ne fut d'ailleurs qu'une alerte. Contents de s'être affirmés, les tapageurs s'éloignèrent sans entreprendre le siège du couvent. Leur unique but — assurait-on dans les gazettes du parti — avait été de donner aux noirs un avertissement charitable. Ils avaient jugé utile de les prévenir que la population parisienne ne souffrirait plus de conciliabules à huis clos. Naturellement, les feuilles jacobines approuvaient, et dénonçaient avec insistance une clandestinité qui était d'après elles l'indice non douteux de trames et de desseins perfides. En réponse à ces accusations, les chefs de la droite firent savoir qu'une grande

I. V. Montlosier, Mémoires, t. I; Chronique de Paris^ n» 107; Journal de la Cour et de la Ville, i5 avril 1790.

2l4 l'E VICOMTE DE MIRABEAU

réunion publique, o'i il serait parlé sur les décrets du i4 avril, aurait lieu le dimanche i8 dans l'église des Capucins.

Les réunion^ publiques ont rarement été le triomphe de ceux qui, sous des formes et des couleurs diverses, représentent l'élément conservateur. Il y faut une vigueur de poumons, une solidité de poignet, et aussi un degré de mauvaise éducation et de mauvaise foi, un aplomb grossier, une intolérance brutale dont ils sont communément dépourvus. Les membres du côté droit purent sen convaincre à l'assemblée du i8 avril. Elle était convoquée pour sept heures du soir. Depuis quatre heures, on s'étouffait dans l'église, où les « patriotes », venus en nombre imposant, s'étaient emparés des meilleures places, et charmaient les ennuis de l'attente par une progression continue de quolibets, de rires, de trépignements, de lazzis. Entln la séance commença. Le cardinal-archevêque de Rouen, auquel les autres députés avaient conféré la présidence, prit possession de la chaire en guise de fauteuil, et se mit à débiter le prologue d'usage. Il n'avait pas prononcé trois paroles, qu'un flageolet se fit entendre, jouant l'air Allez-vous-en, gens de la noce, et que cette musique inattendue devint le signal du plus effroyable sabbat. Les huées succédaient aux injures, les injures aux ricanements. On sifflait de l'abside, on sifflait de la nef, on sifflait des travées, on sifflait de la tribune. D'illustres inconnus, dont les pamphlets de l'époque nous ont pieusement transmis les noms, dirigeaient le concert avec autant d'entrain que de méthode et d'énergie. Du pied de la chaire, ils enjoignaient au cardinal de descendre « parce qu'ils n'admettaient pas un président choisi en petit comité ». M. de ^ irieu ayant prié quelques personnes de se reculer pour laisser un peu d'espace aux députés. « L'assemblée est publique, répartit un assistant, tout le monde ici a les mêmes droits, et nous resterons où nous sommes. »

LE VKX)MTE DE MlUABEAU DEPUTE 2 10

— Cazalès deniaiula qu'on fit silence et (ju'on écoutât les orateurs. On le traita de « mangeur de peuple » et, comme il insistait, des logiciens en carmagnole se char- :;èrent de lui démontrer qu'il avait tort, u La majorité, dirent-ils, ne veut pas que vous parKez, vous et les vôtres. Sa volonté fait loi. Taisez-vous. » A son tour, le vicomte (le Mirabeau entreprit de haranguer cet auditoire tcmpestueux. Il possédait — contrairement à la plupart de ses collègues — certaines qualités d'un grand secours en pareil cas : le verbe haut, l'habitude de frapper fort, la riposte hardie et crue, aucun scrupule de bienséance, nul souci de la mesure et du goût. Mais il avait à lutter contre une cabale trop puissante et trop déterminée. Sa tentative ne réussit pas mieux que celle de Cazalès. Le vacarme augmenta, un vacarme soutenu, terrible, implacable, dans lequel on distinguait par instants les cris de : Vive la nation. Vive le décret. Bientôt « le trouble croissant de scène en scène », suivant le précepte de Boileau, vinrent des poussées, puis des bourrades, puis une mêlée générale et une bagarre caractérisée. Chassés de la nef, les aristocrates se réfugièrent dans le chœur des moines. La phalange serrée des patriotes les y suivit, et ne cessa de les molester, de les presser, de les bousculer devant elle que lorsqu'elle les eut mis dans la rue. Leur retraite ne s'effectua pas sans quelque précipitation, si nous en croyons le témoignage d'un contemporain malicieux : «. Tel fut le désarroi, prétend cet historien, — peut-être trop inventif, — que ceux c|ui étaient venus en voiture partirent à pied, et que ceux qui étaient venus à pied partirent dans les voitures de leurs amis. » D'autres relations ajoutent c[u'après l'expulsion des Noirs, le père gardien — pour le coup, franc opportuniste — remercia les vainqueurs, et purifia l'église en récitant la formule du serment constitutionnel ^.

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