‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 19 sur 47 · I. Journal national par Audouin, n · texte numérisé non relu

I. Journal national par Audouin, n

•cléments courus, cntrcccupés d'invocations à la lanterne, qui en précisaient Tintention et le sens. Les vocilc'rations croissaient, quand la silhouette de quelque député se dessinait à une fenêtre du cercle. On clouait sur la façade une pancarte où était écrit : « Aristocrates mourants. » Maintes fois, il s'en fallut de peu que la porte ne fût enfoncée et le cercle pris d'assaut. Tous ces divertissements se poursuivaient sans la moindre gêne, sous l'œil des gardes nationaux envovés pour les réprimer. Arme au pied, baïonnette au fourreau, les soldats-citoyens contemplaient la fête en spectateurs placides et presque bienveillants. « Amusez-vous, mes enfants, disait leur chef à un groupe d'émeutiers, mais ne faites de mal à personne. » Plus les cmeutiers s'amusaient, moins ils semblaient disposés à tenir compte de cette dernière recommandation. Aussi une inquiétude assez justifiée régnait-elle au Salon Français. En s'y rendant, Montlosier et beaucoup d'autres avaient été bombardés de navets, de choux, voire de plâtras et de pierres. Après eux, M. d'Agoult avait failli être lapidé; ils se demandaient tous, non sans anxiété, comment s'accomplirait l'opération délicate de la sortie. Au milieu de ces figures soucieuses, Mirabeau-Tonneau rayonnait. Le vicomte était dans ses jours d'excitation. Ce qu'il a" avait en lui de bravoure folle et d'instincts batailleurs s'exaltait à la pensée d'une collision possible. Il se vovait déjà l'épée en main, chargeant et faisant trouée à la tête de l'escadron des \oirs. L'arrivée du maire de Paris et d'un aide de camp de Lafayette l'empêcha de tenterune prouesse, où il eût couru grand risque d'être insuffisamment secondé. A ce moment, rien ne présageait encore la fin des scènes déplorables qui se continuaient depuis plusieurs heures. Alarmé de leur persistance, Sylvain Bailly employa pour rétablir l'ordre, un moyen que sa raison improuvait sans nul doute, mais que sa magistrature paternelle fut trop souvent réduite à pratiquer, c'était de sacrifier le droit des

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opprimés au caprice des oppresseurs. 11 entra au Salon Français et supplia les députés présents de renoncer à leurs réunions. Ceux-ci ne résistèrent qu'autant que l'exigeaient les convenances. Ils se sentaient isolés, impuissants, dénués de toute protection matérielle et de tout appui moral. Baillv n'eut pas trop de peine à obtenir du plus grand nombre d'entre eux l'équivalent d'une promesse. L'aide de camp répandit aussitôt la nouvelle de la glorieuse victoire que la nation venait de remporter. On applaudit, on acclama le maire, et la multitude apaisée se dispersa peu à peu. Le vicomte avait refusé de prendre aucun engagement. Il revint bravement le lendemain soir. Mais il était seul, la rue était sombre. Les passants ne le remarquèrent pas, et ses rêves belliqueux aboutirent à une promenade inaperçue ' .

Le 4 mai, parut le manifeste de la droite relatif à l'expropriation du clergé. Les termes de ce document,

I. V. Montlosier, Mémoires. Bègue de Louis XVI, I, 6. Lettre de M. de . . . à un de ses amis à Londres sur l'affaire du Salon Français :

Balllj ayant obtenu des députés la promesse de ne plus se réunir au Salon Français, essaya de sauvegarder tant bien que mal les principes en plaçant le cercle lui-même sous la protection de la loi. 11 publia les jours suivants une proclamation portant que l'existence de ce cercle était parfaitement régulière, et que toute attaque dirigée contre lui ou contre ses membres constituait un acte criminel. Mais les administrations du district, les bourgeois, négociants, marchands du quartier protestèrent au nom de la sécurité publique. Ils soutinrent « que l'intérêt des trente mille citoyens paisibles ne devait pas être sacrifié aux amusements de sociétés de quelques individus », et sur leur plainte, le tribunal de police ordonna la fermeture du Salon Français. « Attendu, dit le jugement, que l'assemblée tenue rue Royale est une occasion de trouble et de désordres; qu'elle donne lieu à des attroupements et que l'autorité ne pourrait les faire cesser que par des moyens violents dont la protection d'une association de plaisir ne peut motiver l'emploi » (V. Moniteur au aS mai). C'est ainsi que l'on comprenait la liberté en 1790, et que beaucoup de gens la comprennent encore aujourd'hui.

son slvle pondéré, sa gravité prudente, attestait que l'influence et les conseils des sages avaient prévalu dans sa rédaction. 11 produisit d'ailleurs un effet médiocre à Paris, où la question des biens ecclésiastiques semblait déjà de l'histoire ancienne. Le conflit du vicomte de Mirabeau avec le peuple, la chasse donnée à l'abbé Maury, les assemblées des aristocrates aux Capucins et autres lieux continuèrent cependant durant plusieurs semaines de défrayer les polémiques. Une nuée de pamphlets inspirés par ces épisodes s'abattit sur les boutiques des libraires et les échopes des bouquinistes en plein vent. Citons pour mémoire : Indécence inouïe du vicomte de Mirabeau et de Uabbé Maary envers la nation. — V assemblée des Marattes^ aux Capucins. — Messe de minuit célébrée par Vabbé Maary assisté du vicomte de Mirabeau et de d^Eprémesnil dans l'église des Capucins Saint-Honoré. — Le De profundis de V aristocratie. — Le passeport des Capucins. — Nouvelle assemblée des aristocrates tenue rue Royale. — Toutes productions assez plates et dans lesquelles il est malaisé de découvrir un trait piquant ou un mot d'esprit. Les journaux démocratiques rivalisaient aussi d'acharnement contre les députés qui, le i3 avril « avaient été punis de leur incivisme », Maury surtout et le vicomte de Mirabeau. Camille Desmoulins s'attaquait de préférence à Maury, « J.-F. Maurv», comme il ne manquait jamais de l'appeler -. — Les rédacteurs des Révolutions de Paris, Prud'homme et Loustalot, s'en prenaient plus spécialement au vicomte. Déjà, l'on s'en souvient, ils avaient trouvé plaisant de lui imputer une tentative d'homicide

1 . On donnait quelquefois aux membres dé la droite le sobriquet de Mat dites parce qu'ils se disaient « les amis du peuple », ce qui rappelait le titre du journal de Marat.

2. Les prénoms de Maury étaient Jean-Sifrain. Mais il paraissait drôle à Camille de changer l'initiale du second négligemment et comme par mégarde.

sur la personne auguste de l'avocat Perraud. Maintenant, ils l'accusaient d'avoir voulu égorger le peuple aux abords des Tuileries. — « L'agression est venue de lui, écrivait Loustalot, et quelle agression ! un assassinat ! Le droit de léc;itime défense autorisait incontestablement ceux dont la vie était menacée par le vicomte de Mirabeau à le tuer sur place. Puisque le peuple a eu la magnanimité de ne pas le faire, la loi lui doit une vengeance. Le corps du délit est constant, l'intention est claire. 11 est de l'intérêt même des aristocrates de seconder ceux qui réclament vengeance pour le peuple contre le vicomte de Mirabeau.»

Si accoutumé qu'il fut à entendre demander sa tête, le vicomte jvigea cependant indispensable d'établir la vérité des faits, 11 s'était empressé d'en publier le récit pour devancer les versions inexactes ou mensongères. Cette espèce de procès-verbal n'ayant pas arrêté l'éclosion des fables les plus étranges, il compléta son exposé par un nouveau factum intitulé : Réflexions sur Vévénement du 13 avril, où il se montrait fort acerbe non seulement envers les libellistes, mais à l'égard de son frère, de Lafavette, de toutes les fractions de la majorité. Le vicomte mettait durement en cause les hommes de l'opinion dominante, ces hommes dont il se glorifiait de réprouver les maximes, de détester les actes, d'abhorrer les sentiments. Il défiait les Jacobins de l'intimider ; il les avertissait que leur basse tyrannie n'ébranlerait ni sa foi religieuse ni sa fidélité royaliste ; que sa gaieté résisterait à toutes les révolutions du monde, et qu'au milieu des plus rudes épreuves, il continuerait d'agir « en vrai chevalier français ». Décidément, il affectionnait ce titre. D'aucuns trouveront même qu'il en abusait un peu.

Les apologies personnelles et sa propre admiration ne lui suffirent pas. Quelque temps après, il lit imprimer et répandre deux adresses du régiment de Touraine au sujet de a l'événement du i3 avril ». L'une et l'autre d'un beau

langage, appliqué, correct et presque académique, étaient signées au nom du régiment par un sergent-fourrier, un sergent, deux caporaux et neuf soldats. Dans la première, les grenadiers remerciaient en termes chaleureux le détachement de la milice parisienne, qui avait porté secours à leur colonel ; dans la seconde, ils assuraient leur colonel d'une svmpathie sans bornes et d'un dévouement à toute épreuve. « Nous aurions voulu — affirmaient-ils — courir les dangers auxquels se sont exposés ces généreux citovens. Comme eux, nous aous aurions fait un bouclier de nos corps, et, tant qu'il nous eût resté un souffle de vie, la vôtre aurait été en sûreté. »

Suivait la réponse du vicomte « aux braves grenadiers». Elle se terminait ainsi :

« Je vous envoie l'hommage de la reconnaissance due à la marque d'intérêt que vous venez de me donner, mais bien plus encore à votre conduite ferme, noble et toujours la même, au milieu des orages et des suggestions de toute sorte dont l'armée a été environnée.

« Et ie sisfne : Votre chef, camarade et ami.

Une politesse en appelle une autre. Lorsque des gens parlent de vous faire « un bouclier de leur corps », serait peu séant de leur marchander les éloges. Par malheur, un avenir prochain devait apprendre au vicomte ce qu'il fallait penser des adresses en général, et ce que valait celle du régiment de Touraine en particulier.

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