CHAPITRE V Deux niiocuuRES politiques
La fin d'avril et lo mois de mai 1790 furent marqués par des travaux législatifs d'une haute importance. Le vicomte n'intervint guère dans ces débats que par des interruptions et des boutades. Notons cependant une observation spirituelle qu'il présenta au cours de la séance du C mai. L'x\ssemblée ayant décidé que les juges seraient nommés à l'élection, on discutait le point de savoir si, avant d'entrer en charge, les magistrats élus devraient être investis par le roi, et si le roi aurait la faculté de refuser son assentiment aux choix du suffrage populaire. Barnave, trèsroide et très sentencieux ce jour-là, s'était aigrement prononcé contre le principe de l'investiture. Il l'avait repoussé comme une offense aii peuple, un amoindrissement des juges, une atteinte au dogme tutélaire de la séparation des pouvoirs. « Le roi, avait-il dit, doit rester étranger au pouvoir judiciaire. 11 est à côté du tribunal pour faire exécuter le jugement, de même qu'il est à côté du pouvoir législatif pour faire exécuter la loi. »
Agacé par les aphorismes de Barnave, le vicomte prit la parole après lui, et soutint que le pouvoir judiciaire, loin d'être distinct du pouvoir exécutif, en formait une des attributions et des branches. De son propre aveu, le colonel-député n'était point un grand clerc dans ces matières ; les abstractions constitutionnelles n'avaient jamais été son fort, et les arguments qu'il produisit en faveur de sa thèse
purent manquer de solidité, mais il eut du moins le mérite de caractériser à merveille la situation que voulaient faire au roi les théoriciens de la gauche. « M. Barnave exige que le roi soit à coté des tribunaux. Le roi sera aussi à coté des départements ; il sera aussi à coté de l'armée ; il sera aussi à coté des institutions politiques. Eh ! Messieurs, s'il est à côté, il est dehors. »
Chaque jour en effet, on discutait sur les derniers lambeaux de sa puissance. A Montauban une collision venait d'éclater entre la bourgeoisie calviniste, qui tenait la garde nationale et la population catholique, vers laquelle penchaient les membres de la municipalité.
Un député bordelais, Paul Nérac, porta à la tribune du Manège le récit des troubles, le désir qu'avait la jeunesse bordelaise de se porter au secours des amis de la Constitution, traqués, incarcérés, égorgés à Montauban. L'Assemblée couvrit d'applaudissements le langage de l'orateur, et sans oser donner elle-même un ordre précis, décida que le roi serait « supplié » — autant dire sommé — d'employer à la pacification de Montauban le zèle et le courage de quinze cents gardes nationaux bordelais.
Lne opposition très vive et — il faut l'avouer — assez fondée, fut faite à ce décret par le vicomte de Mirabeau. Il observa, non sans ironie, qu'on ne semblait passe rappeler la loi — pourtant bien connue — d'après laquelle le roi avait en partage le libre et plein exercice du pouvoir exécutif.
« On cherche à persuader au peuple que ceux qui découvrent la première étincelle de la guerre civile sont ceux qui la désirent. Mais tôt ou tard, la vérité l'éclairera et il rendra justice à ses vrais amis. Je dénonce à la nation quiconque traitera légèrement ce fait si grave, je le dénpnce comme coupable de la guerre civile que je prédis. » Les clameurs, les apostrophes reprirent de plus belles. Il continua intrépidement ses explications. Revenu à sa place, il
répétait encore à tue-tcte : << Si j'ai annoncé la guerre civile, ce n'est pas que je la veuille, c'est que je la crains. » V Malgré les haines déchaînées et les imprudences comtnises, l'afl'aire de Monlaiihan eut une heureuse issue. La charité ordonne de croire que le vicomte en fut satisfait, bien qu'il soit dur à un prophète de voir ses prédictions "démenties, et pénible à un orateur de perdre un sujet propice aux discours il sensation. Du reste, Mirabeau le Limousin, comme le nommaient par manière de variante les dévolutions de France et de Brabant, semblait depuis quel- <jues semaines un peu découragé des [passes d'armes parlementaires. On se lasse de tout, même d'être censuré, même d'être hué régulièrement, et il tendait à négliger la tribune pour émettre sous forme de brochures politiques ses avis et ses réflexions : — A ers la fin d'avril, parut chez Gattey, le libraire royaliste, une plaquette où il signalait à la colère et au mépris des Français demeurés fidèles, différents articles de Camille Desmoulins. Les extraits étaient précédés d'un avant-propos, indiquant les motifs qui l'avaient déterminé à faire cette dénonciation et à l'adresser au public plutôt qu'aux personnages et aux corps investis d'une autorité légale :
« On n'entend parler que de dénonciations — écrivait le vicomte. — La commune de Paris dénonce; le comité des recherches dénonce ; on dénonce au sein de l'Assemblée nationale. Moi-même j'ai dénoncé des ineurtres, des incendies, des ravages, qui ont eu lieu dans plusieurs provinces. J'ai déposé sur le bureau mes dénonciations et leurs preuves ' . Je les ai remises au comité des rapports signées de moi. On les a accusées de fausseté, d'exagérations, j'ai demandé qu'on s'inscrivît en faux. On n'a rien voulu
I. Le vicomte rappelle ici sa « dénonciation des excès commis dans le Limousin, le Quercy et la Guyenne » dont il a été parlé précédemment.
l'aire, et je n'ai pas obtenu un instant d'attention de la part de l'Assemblée nationale.
... « Quelque peu de succès qu'aient eu mes^ premières dénonciations, je crois de mon devoir de dénoncer un écrivain audacieux, qui ose apposer son nom au libelle le ])lus infâme, qui cherche à éteindre dans le cœur des français (si cela était possible) l'amour sacré qu'ils ont toujours eu pour leurs rois.
... « Mais à qui dénoncer le criminel usage que le sieur Desmoulins fait de sa plume? — L'Assemblée nationale interrompt dilïicilement son ordre du jour, et la question préalable prononcerait sans doute qu'il n'v a pas lieu de délibérer.
« Le Chàtelet est menacé d'une destruction prochaine, et son greffe est sous les torches des incendiaires parce qu'il poursuit les attentats des 5 et 6 octobre. Il ne recevrait assurément pas ma dénonciation. Ce serait même abuser de sa position que de la lui présenter.
« Les autres tribunaux sont sans autorité. Le pouvoir exécutif est sans movens.
« Je dénonce donc l'auteur des Révolations de France et de Brabant h tout Français, sur qui l'honneur n'a pas encore perdu l'empire qu'il exerçait autrefois sur cette nation généreuse, et, quelle que soit son opinion sur les principes et les événements actuels, il frémira sans doute. »
Suivait la reproduction de divers passages que le vicomte assurait avoir pris au hasard, et qui, en effet, n'excédaient pas le ton ordinaire du journal ; sans être d'une violence « à faire frémir », ils trahissaient — on ne saurait le nier — des intentions et des visées parfaitement subversives. Entre tous les écrivains lancés dans la Révolution, Camille Desmoulins était à cette date le plus hardi, le plus ouvertement hostile aux derniers vestiges du passé. Il se proclamait républicain, alors que Marat se déclarait
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encore royaliste. De Louis XVI pcrsonnclleineut, il parlait en termes plutôt irrespectueux qu'agressifs. Mais l'institution monarchique avail en lui un adversaire formel ci un contempteur résolu. 11 appliquait à la battre en brèche <on talent de discréditer, de déprimer, d'avilir par une sorte de familiarité insolente et de gouaillerie effrontée les croyances, les traditions, les principes qu'il poursuivait de ses aversions. — Sa polémique roulait perpétuellement sur ce thème à peine voilé qu'un souverain était nuisible ou inutile — nuisible s'il pouvait quelque chose, inutile s'il ne pouvait rien ; et l'effréné démolisseur caractérisait la situation par ce mot d'une vérité poignante : « Qu'est-ce crue le roi, disait-il, c'est l'ombre de la nation. » — Une autre fois, blâmant l'Assemblée d'avoir voté l'irresponsabilité royale, il s'étonnait que « le congrès de France » eût renoncé au droit « de gourmander » Louis XYI, et de « lui donner par-ci par-là quelques férules méritées ». — Dans un numéro postérieur, où les ministres étaient accusés de projets liberticides, il avertissait le monarque de ne pas trop se lier à cette protection dont le couvrait la loi. « Vos ministres, vos généraux, vos courtisans vous diront que votre personne est inviolable et sacrée. Ah ! ce n'est pas à vous, roi honnête homme, qu'un pareil sophisme en imposera. Un roi qui attaque une constitution abdique par le fait. Attaquer la Constitution et cesser d'être roi est un seul et même acte. » La même idée de renversement se reproduisait de page en page encadrée de bouffonneries, de rapprochements imprévus, de folles inventions, de pointes libertines, qu'émaillaient des citations d'auteurs latins, des tirades de vertu romaine, des invocations aux mânes de Fabricius et de Publicola. Si, par un juste retour, l'on usait envers Camille Desmoulins de ses procédés irrévérencieux, on pourrait le définir : un gavroche qui a fait de bonnes humanités et qui possède S3n Tite-Live.
Il riposta aux imputations du vicomte allcgrcment, de Ijelle humeur, sans appuyer sur la note républicaine et en protestant de sa tolérance pour les sentiments monarchicpies, mais de façon à bien montrer qu'il les partageait fort peu. « Je déclare à Mirabeau le Limousin, répondait-il, cnie, comme je n'ai en horreur que l'aristocratie et le despotisme, je n'empêche qu'on crie: A ive le roi! Bien entendu en quatrième lieu et après qu'on aura crié : i° A ive la nation I 2° A ive la loi! 3" A ive l'Assemblée nationale! A tout seigneur, tout honneur.
« Il y a plus ; puisque la dénonciation que notre Limousin vient de publier contre moi m'oblige de donner ma profession de foi en politique, je n'empêche que l'on conserve au roi ses vingt millions de rente, tant qu'il sera fidèle à la nation — et certes ces Messieurs doivent me trouver bien généreux d'accorder à un citoyen vingt millions, moi qu'ils ne cessent de peindre comme un auteur famélique et qui n'a dîné de sa vie. »
Dans le courant de mai, le libraire Gattev mit en vente un autre opuscule ayant pour titre : « hommage rendu par le vicomte de Mirabeau, membre de V Assemblée nationale à la mémoire de son ami, le comte de Rully , colonel du régiment du Maine, assassiné par le peuple de Bastia, le 19 avril 1790. » — M. de Rully était arrivé à Bastia, le 18 avril, avec ordre de présider au départ, de son régiment qui, d'après les instructions ministérielles, devait quitter cette garnison et ne pas v être remplacé. La mesure avait été décidée contre le vœu des habitants, et le colonel en passait pour l'instigateur. Sa présence dans la ville amena un soulèvement immédiat. Attaqué en pleine rue, et contraint de se réfuiîier à la caserne des grenadiers, il s'y vit bientôt assiégé par une foule en armes, sans recevoir la moindre assistance du général commandant la place ni de la municipalité. Le 19 au matin, les assaillants ouvrirent le feu, les fenêtres du bâtiment lurent brisées, les portes trouées,
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(|n;ilre lioinincs hlosscs à ririlérleur. M. de llully, soit ([u'il n'osât prendre sur lui de repousser la force par la force, soit qu'il craignît une catastrophe s'il engageait ses soldats, eut alors l'idée de sortir et de s'avancer vers le peuple, dans le vague espoir de lui faire entendre raison. Au premier pas hors de la caserne, il s'affaissa, la poitrine traversée d'une balle. Des misérables s'acharnèrent sur son cadavre, en criant : « E niorto il colonnello ! »
A l'Assemblée, sa fin tragique n'obtint môme pas l'honneur d'une mention. Le beau monde des salons le plaignit avec certaines réserves : « Il y a eu de sa faute, — disaient les gens, dont l'hvgiène consiste à ne point s'appesantir sur les malheurs publics et à s'apitoyer légèrement sur les malheurs privés. Pourquoi, le i8 avril, s'est-il exposé aiix regards du peuple, le sachant excité contre lui ? Ses témérités ressemblaient à des provocations. Comment ne l'a-t-il pas compris ? » — Ln peu plus, ces judicieuses et honnêtes personnes auraient fini dans leur sagesse par lui donner tous les torts.
Lié depuis longtemps avec M. de Rully, le vicomte de Mirabeau ne put entendre sans impatience des propos, où l'égoïsme se cachait sous une commisération sèche et dénigrante. Sa brochure les releva très vivement. Il montra son ami victime du devoir militaire qui lui prescrivait d'exécuter les ordres reçus, victime d'un mouvement d'humanité qui l'avait empêché d'invoquer le droit de légitime défense et de faire tirer sur la population de Baslia. Oserait-on blâmer, ajoutait-il, les députés que l'on voit remplir leur mandat et soutenir leur cause, malgré les proscriptions dont ils sont journellement menacés ? — Eh bien la conduite de M. de Rully a été dictée par un sentiment identique.
« Il est porteur d'un ordre du roi. On lui mande qu'il est proscrit... Il sait que le métier qu'il a embrassé est celui des périls, et qu'il ne suiïit pas de savoir braver les
dangers d'une bataille pour être un olTicier rccommandable. Il périt au lit d'honneur. Il mérite nos regrets et nos éloges.
« Heureux Rullv, tu as consommé un sacrifice dont chaque instant peut nous imposer la loi. Tu ne seras pas témoin des maux de la patrie, du désordre et de l'anarchie auxquels elle est en proie. Tu ne gémiras pas de l'atlrcuse impuissance d'y remédier. Tes amis sont les seuls malheureux ! »
Ces lignes mélancoliques, si peu dans le caractère de celui qui les écrivait, attestent combien les membres du côté droit, même les moins moroses, même les moins timides étaient venus à désespérer. Le vicomte de Mirabeau n'exagérait rien quand il déplorait l'impuissance de son parti, rien non plus quand il parlait des dangers que couraient les députés aristocrates. Il fût tombé à Paris sous les coups de la populace, qu'il n'en eut point été surpris. Mais ce qu'il ne pouvait prévoir, c'est que le péril l'attendait à deux cents lieues de l'Assemblée ; c'est qu'il touchait au moment où comme militaire, comme chef de corps, pour des actes accomplis dans un service commandé, il serait lui aussi l'objet de fureurs aveugles et n'éviterait qu'à grand'peine le sort de M. de Rullv.