CHAPITRE m
YlE PRIVÉE ORAGEUSE DU CHEVALIER.
Sommaire : Le régiment du colonel de Mirabeau tient garnisonau Quesnov, puis en Bretagne. — Le régiment se mutine à Laval et est envové en disgrâce à Perpignan. — Le colonel en second est nommé colonel en premier en mars 1788. — Il dépose la croix de Malte pour épouser Mlle de Robien. — Sa fâcheuse conduite lui mérite un conseil judiciaire. — Il est nommé député aux Étals Généraux le 21 mars 1789.
Le régiment de Tourainc, après sa rentrée en France, fut dirigé vers la frontière du Nord, où s'opéraient quelques rassemblements de troupes motivés par la menace d'un conflit entre la Hollande et l'Empereur.
Le chevalier avait été cantonné avec son corps au Quesnov, près d'Avesnes. Une petite place forte de deux mille âmes ne pouvait, on le conçoit, lui offrir que de minces agréments. II s'y déplaisait, alléguait sa santé pour obtenir des permissions d'absence, et, tout en se disant malade, demandait les épaulettes de colonel-commandant, bien lentes à venir, trouvait-il, et plus que méritées après deux ans du grade inférieur. L'état de souffrance vrai ou faux, dont il se plaignait, touchait médiocrement son père, auquel il avait peut-être donné le droit d'être incrédule sur ce point. En revanche, le marquis écoutait volontiers et secondait de son mieux les désirs d'une ambition que, de la part d'un Mirabeau, il jugeait léo-itime et probablement modeste. Il y eut même un
AN-NKES DE JEUNESSE ET DE VIE MILITAIRE 6f)
inslanl où, dans rinlorèt de leurs démarches communes, il enjoignit à Boni face de se rendre près de lui, au Bignon. Mais il changea promptemenl d'avis, réfléchissant qu'il ne fallait pas quitter un pays « réputé en guerre » pour venir dans un autre en pleine paix. Cependant, à la Un de 1785, toute crainte de guerre ayant disparu, les corps d'observation étant dissous, le chevalier put s'éloigner de son régiment pour aller chercher à leur source les protections et les plaisirs. Xous avons sous les yeux une jolie lettre de lui, datée de Paris, le 3i décembre de cette môme année et adressée à Mme du Saillant, alors au Bignon :
« Il faut donc cjue je te tourne à toi aussi, ma chère sœur et amie, un compliment de bonne année. Molière, au lieu de la phrase : « Belle marquise vos beaux yeux me « font mourir d'amour », aurait bien dû, pour la commodité du public, mettre bon jour ! bon an ! en prose de M, Jourdain. Tout ce que je puis te dire, c'est que le jour de saint Sylvestre comme le premier de l'an et celui-ci comme l'autre, je t'aime et t'aimerai toujours, arrange cela ensuite comme tu l'entendras,
« Nous craignons bien, d'après ce que nous a dit M. Porée ce matin, que mon père ne revienne pas aussitôt qu'il l'avait projeté, et je t'assure cependant cjuece retour, outre le plaisir, me ferait grand profit. — J'ai écrit ce matin une belle épitre à tes fdles.
« Adieu, ma chère amie, porte-toi bien. Si je ne t'écris pas plus souvent, c'est que ton mari me donne de tes nouvelles et que tu n'as pas besoin de payer un port de lettres pour savoir que je me porte bien. Adieu, ma chère amie. Aime-moi comme je t'aime et ce ne sera pas peu.
« Ton frère et ami,
« Le chevalier de Mirabeau. »
On n'a pas été sans remarquer clans ce compliment fraternel la phrase relative à l'absence du marquis et au déplaisir qu'en éprouvait Boniface. Xous sommes réduits à des conjectures sur le motif qui lui faisait souhaiter le retour de son père et — pour emplover son expression un peu crue — sur « le profit » qu'il espérait en tirer.
La grande probabilité toutefois, c'est qu'il s'agissait de la terrible, de l'éternelle question d'argent, le point noir toujours visible à l'horizon du chevalier, le trouble-fcte incessant et l'ombre au tableau de sa vie. Pendant les deux années suivantes 1786 et 1787, il eut h traverser, non pas des tristesses — son tempérament n'en comportait guère — mais du moins bien des jours difficiles et pesants. Toutes les mains secourables, auxquelles il s'adressait jadis en ses nécessités, lui étaient maintenant à peu près fermées : le marquis touchait à ce moment fatal, où les emprunteurs surmenés ne peuvent plus reculer l'aveu public de leur désastre et sont pour ainsi dire contraints d'en afficher le bilan. Il se résignait a louer son hôtel de la rue de Seine ; il allait mettre en vente sa terre du Bignon. Par une ironie du sort, ou plutôt par suite d'une contradiction permanente entre les visées et les actes, cet homme qui s'était cru appelé à rendre sa maison opulente et prospère, en avait dilapidé la fortune ; ce chef de nom et d'armes si préoccupé de sa descendance, si constamment soucieux de l'avenir des Mirabeau, arrivait dans sa vieillesse au même résultat que les épicuriens égoïstes, dont il avait dit sévèrement : « on place son bien à fonds perdu, on bâtit, on se meuble, on vit enfin unicjuement pour soi, on suit cette méthode monstrueuse d'éteindre son patrimoine en même temps que le dernier flambeau de ses funérailles, y)
La marquise, après s'être donné la satisfaction d'une rentrée triomphale dans ses terres du Limousin, assistait à la saisie régulière de leurs fermages, et végétait dans la pire des misères, celle qui ne garde pas de décence, et ne
sait pas se respecter. Les du Saillant avaient des ressources médiocres et beaucoup de lilles à pourvoir. Le bailli, subissant le contre-coup des malheurs de son frère, s'épuisait à lui venir en aide sur le revenu de sa coinmanderie. 11 ne restait donc plus à Boniface aucune possibilité de mettre à contribution les membres de la famille, et ce qu'il tenait « des bienfaits du roi ». Sa solde et une pension de 2 000 livres obtenue à son second retour d'Amérique eussent été insuiïisantes, même avec des goûts de dépense moins prononcés que les siens. Aux soucis de l'existence précaire et besoigneuse à laquelle il était condamné, se joignaient des mécomptes et des ennuis de carrière. 11 continuait de soupirer après un avancement de grade, et la cour se bornait à lui accorder la croix de Saint-Louis. La ville d'Avesnes où il était venu prendre garnison le récréait aussi peu que le Quesnoy, et les obligations du service l'y retenaient d'une manière assidue, son chef, le vicomte de Poudeux, se comportant comme les prélats mondains qui ne s'astreignaient pas à résidence. On trouve dans une autre lettre, du chevalier à sa sœur Caroline, le reflet de ces nuages que son enjouement perçait, mais ne pouvait dissiper. Mme du Saillant l'avait prié, sans doute à la requête des parents, de surveiller un jeune sous-lieutenant de Touraine, fastueux et petit-maître, M. de Blondeau. 11 répondait à cette recommandation, le 20 mai 1787, suruntonde rigorisine trop éloigné de sa morale ordinaire pour n'être pas un signe de mélancolie :
« J'ai reçu ta lettre concernant le petit de Blondeau et il est arrivé presque aussitôt qu'elle. 11 a apporté ici des bijoux, des airs d'héritier, a amené un domestique et le même goût de dépense, à ce que je crois. N'importe, il .sera veillé et traité, s'il le mérite, avec la même sévérité qu'un officier qui n'a que la cape et l'épée. »
Par une association d'idées assez naturelle, le luxe de
M. de Blondeau rappelait au chevalier son propre dénuement, et il ajoutait sans transition aucune:
« Tu sais et ma situation et mon peu de ressources. J'allonge la courroie, et, en vérité, dans peu de temps, je ne serai pas bon à en user pour me pendre. Avesnes me paraît infiniment plus triste que jamais ; mais je pirouette et fais pirouetter les autres ; je tâche de rendre heureux les êtres que le sort a mis sous mes ordres, et je m'étourdis sur l'avenir. A propos de cela, fais naître une idée à mon père, M. de Salis (lieutenant général inspecteur) vient d'être nommé, à ce qu'on dit, généralissime des troupes de ?Saples. 11 me connaît, m'aime, prise ma manière de servir. Si d'ailleurs on m'oITrait là une perspective militaire agréable, je la saisirais et j'éviterais même le rôle d'aventurier, servant la maison de Bourbon. Enfin, comme disent les Provençaux : « Tant pous quen veyré. » Ce qui ne variera ni ne changera, c'est mon amitié pour toi qui ne finira qu'avec moi. Embrasse ton mari, tes enfants, et aime ton frère. »
La pensée d'entrer au service de Xaples resta chez Boniface à l'état de simple velléité. Son père venait d'imaginer un autre expédient pour le remettre à flot, c'était de lui trouver une femme. Pendant longtemps, sa famille avait admis comme un axiome évident et hors de discussion, « qu'il n'était pas mariable », et en effet, son embonpoint démesuré, ses excès de jeunesse, la persistance et la notoriété de ses trop joveuses habitudes donnaient à cette opinion une grande apparence de vérité. Le marquis l'avait complètement partagée tant qu'il avait pu croire à une réconciliation entre l'aîné de ses fils et sa bru, Emilie de Marignane. Mais depuis que celle-ci avait repoussé toutes les tentatives de rapprochement, depuis surtout qu'elle avait obtenu d'un arrêt de justice la sanction de cette résistance, les vues de M. de Mirabeau sur la personne et
l'avenir du chevalier s'étaient modiliées. Possédé, comme lui-même l'avouait en riant, d'une mcur Sihlc posléroinanie,. il méditait, en désespoir de cause, l'établissement de son second fils. Les bonnes raisons ne manquent jamais à l'appui de ce cpi'on désire. 11 en découvrait d'excellentes pour légitimer à ses propres yeux et juger réalisable un projet, que naguère il eût qualifié d'extrïivagant. Les campagnes d'Amérique lui semblaient avoir effacé les anciennes fautes (le Boniface. Il se persuadait que l'écervelé, dont il avait tant de fois déploré les folies, s'était dans les dernières années relativement assagi ; que l'approche de l'âge mûr le calmerait encore, et qu'on en ferait un époux sinon exemplaire^ du moins sortable et à peu près régulier. Fallait-il d'ailleurs trop y regarder et s'arrêter à des vétilles, quand une nécessité impérieuse ordonnait d'agir? Indépendamment de l'intérêt capital qu'il y avait à continuer le nom des Riquetti, le mariage du chevalier avec quelque fille suffisamment dotée n'oflrirait-il pas des avantages immédiats et tangibles? N'était-ce pas l'unique voie de salut qui lui fût ouverte, le vrai moyen de le soustraire au tourment et peut-être aux suggestions dangereuses de la gène, contre laquelle il se débattait? On ne pouvait objecter son engagement dans l'ordre de Malle. Simple novice, il n'y était lié par aucun vœu irrévocable, et conservait toute liberté d'en sortir. Restait une question à résoudre, la seule qui parût grave au marquis et troublât son parti pris d'optimisme. Il sentait la difficulté de ménager une riche alliance à son fils, sans lui assurer des apports convenables, et, s'il gardait peut-être quelque illusion sur l'avenir, quelque secret espoir de rétablir sa fortune, il était du moins forcé de reconnaître que, présentement, il n'avait rien à donner. Pour lever cet obstacle, sa nature altière se plia au plus dur des sacrifices. Il consentit à désarmer devant Mme de Mirabeau. Jusqu'alors il s'était appliqué à lui rendre blessure pour blessure, et avait usé contre elle avec une rigueur
absolue des prérogatives maritales qu'il pouvait exercer encore, malgré l'arrêt de séparation. Il l'avait empêchée notamment de réduire la charge de son passif, en lui refusant l'autorisation d'aliéner une partie de ses domaines. Tout à coup, on le vit cesser les hostilités, montrer des tendances conciliantes, bientôt formuler des propositions de paix et négocier avec sa femme, afin d'obtenir qu'elle fit. €n cas de mariage, une donation au chevalier. Entamés et suivis par l'intermédiaire d'hommes d'affaires très habiles, M. Ilardouin, avocat au Parlement, M"* Demautort et Deyeux, notaires, les pourparlers, après bien des vicissitudes et des lenteurs, prirent une tournure favorable. Au mois de novembre 1787, ils étaient sur le point d'aboutir, ot Boniface, qui se prêtait docilement aux desseins paternels, avait été mandé à Paris, en prévision d'une entente définitive et prochaine.
Alors qu'il s'y joignait à son père et à ses conseils pour hâter la solution de cet arrangement domestique, il fut désagréablement surpris par une lettre de service lui prescrivant de retourner à son corps dans le plus bref délai. Le régiment de Touraine, envoyé de Flandre en Bretagne, s'était mutiné au passage à Laval. Un certain nombre de soldats avaient voulu introduire dans la ville des objets de consommation, sans acquitter les droits d'entrée. Il en était résulté une collision avec les agents du lise et quelque désordre de rue. Le vieux lieutenant-colonel qui commandait par intérim, M. d'Iversay, soit faiblesse de caractère, soit qu'il n'eût pas jugé les faits bien graves, en avait assez mollement opéré la répression. Il sétait borné à distribuer un peu au hasard des punitions légères, et le régiment avait continué sa marche sur Rennes ; mais les autorités de Laval faisaient grand bruit de l'incident; elles parlaient de troubles à main armée, de maisons envahies, d'habitants maltraités, et non contents d'incriminer les hommes de troupe, elles accusaient les officiers d'avoir toléré ces
ANNKES DF: JEUNKSSn ET DE VIE MILITAIRE 76
actes de violence el de réliellion. Leurs plaintes, corroborées peut-être par d'autres témoignages, éveillèrent la sévérité du comte de Brienne aucjuel le portefeuille de la (luerre venait d'être confié en remplacement de M. de Ségur. Le chevalier de Mirabeau partit avec l'ordre de |)rocéder à une enquête rigoureuse et de mettre tout d'abord le lieutenant-colonel aux arrêts. Il exécuta de point en point les instructions ministérielles, mais ce devoir rempli et l'enquête faite, son premier soin fut de prendre hardiment la défense de ses subordonnés. Il s'attacha dans un rapport détaillé à réfuter les allégations émises, et M. de Brienne ne semblant pas persuadé, il insista par un nouveau mémoire svu' ce qu'elles avaient selon lui d'excessif et de calomnieux. « On en a imposé aux ministres, écrivait-il ; on nous a ilétris dans leur esprit, non par accusation d'une contrebande partielle — on sait qu'il est impossible de répondre à l'absolu de chaque tête d'homme en pareil cas, mais en nous accusant faussement, traîtreusement, indignement, d'avoir connivéà ce désordre, d'avoir fermé les yeux, de l'avoir même appuyé. » — Puis, rappelant les services, invoquant les traditions et le passé du régiment, le chevalier demandait cjue Toùraine, « un des vieux corps de l'infanterie française », ïouraine u sans peur et sans reproche » iùt admis à poursuivre en justice ceux qui essayaient de ternir son honneur. Toutes les pages de cette protestation sont empreintes d'un vif sentiment de solidarité militaire, et si nous nous abstenons de la reproduire en entier, c'est cjue le style n'en vaut pas l'intention. Boniface est mal à l'aise dans le genre noble. Quand il veut s'élever au sérieux et au pathétique, il tourne aisément à l'emphaticjue et au boursouflé. Ses démentis indignés, aussi bien que ses adjurations véhémentes, paraissent du reste être demeurés sans effet sur l'esprit du comte de Brienne. Le blâme infligé aux officiers de Toùraine fut maintenu, et le régiment, éloigné sans
doute par mesure disciplinaire, quitta presque aussitôt la Bretagne pour aller à l'autre extrémité du royaume, garder la place de Perpignan.
On peut croire, sans faire tort au chevalier et sans mettre en doute la sincérité de ses instances, qu'il ne tarda pas trop à se consoler de leur insuccès. Assurément il avait à cœur la réputation de ses compagnons d'armes; mais ses propres intérêts lui étaient non moins précieux, et il n'eut, en ce qui les touchait, qu'à se louer de la bienveillance du ministre. La caisse de la guerre lui remboursa libéralement les frais de son Aoyage précipité à Rennes, et sous la rubrique assez vague de « dépenses extraordinaires », le gratifia d'une indemnité pour les quatre mois qu'il passa ensuite à son corps. Une faveur plus haute vint l'y trouver dans le courant de mars 1788, sa nomination si ardemment sollicitée, si impatiemment attendue, au grade de colonel en premier. Il eut même l'heureuse fortune de rester à ce titre dans le régiment où il servait depuis huit années. Le roi le désigna pour commander « Touraine » à la place du vicomte de Poudeux, promu maréchal de camp.
L'avancement qui lui avait été donné entraînait, il est vrai, une obligation onéreuse, c'était la nécessité de payer ce que le langage administratif du temps appelait le Brevet de retenue. On sait qu'il existait encore à la veille de la Révolution, certaines traces de la vénalité des offices militaires établie sous les derniers Valois. L'usage s'était perpétué d'acheter les fonctions de colonel-commandant, non que l'autorité royale ne fût maîtresse absolue des choix — mais en ce sens que le nouveau titulaire d'un régimenl devait payer à son prédécesseur une soinme déterminée. \ En 1770, une ordonnance avait fixé à 20 000 livres le taux de la finance ou prix d'achat des régiments pour la plupart des corps d'infanterie. Abolie en principe, l'année suivante, sous le ministère du comte de Saint-Germain,
rcttc pratique tendait à disparaître. Néanmoins, comme il avait été décidé que la suppression de \a finance ne s'opérerait que graduellement, par réductions successives de mutation en mutation, M. de Poudeux avait droit au rcMiiboursement de son brevet jusqu'à concurrence de i.looo livres. Trouver ces i5ooo francs indispensables n "était pas facile à des gens aussi notoirement ruinés (|iie les Mirabeau. Il fallut au marquis faire des prodiges d'industrie et se saigner aux quatre veines pour réussir h se les procurer. Une pièce insérée dans les comptes de sa succession établit que les cinq derniers mille francs lui furent avancés par l'abbé Mignot, le neveu de Voltaire, et qu'il remit à l'abbé, en garantie de ce prêt, une délégation sur les loyers afférents à son immeuble de la rue de Seine. Amené à se restreindre de plus en plus, il avait complètement cessé d'habiter cet hôtel, il s'était retiré dans une modeste maison d'Argen- Icuil, après avoir traité de la vente du Bignon avec Adrien Duport, le futur député à la Constituante, alors membre du Parlement de Paris.
Quant au chevalier, il était à une de ces heures propices où tout sourit et vient à souhait. Pendant cjue la Cour lui accordait un régiment, sa mère consentait enfin à la promesse de donation, négociée avec tant de diplomatie, et, i:ràce aux démarches paternelles, il avait en perspective nue union inespérée. Dans sa fureur de postérité, le marquis eût été capable de surmonter la haine des mésalliances et le mépris des parvenus qu'il professait habituellement. Faute de mieux, et sauf à gémir sur le courant du siècle, il eût peut-être accepté comme bru l'héritière de quelque traitant, à peine guéri de roture. Cette capitulation de conscience lui fut épargnée. Il obtint pour son lils la main de Mlle Marie-Louise-Adelaïde de Robien — issue d'une ancienne maison de la noblesse bretonne. Les Robien — c'était sans doute leur point faible aux yeux du marquis
7o LE VICOMTE DE MIRABEAU
— tenaient par certains côtés à la magistrature. Ils avaient donné depuis 1706 quatre présidents au Parlement de Rennes. Mais la plupart d'entre eux avaient été d'épée. Un des membres de la famille s'était fait tuer à la bataille de Nerwinde. Lu autre s'était distingué au combat de Saint-Cast en 1758. Orpheline de père, la fiancée de Boniface réunissait aux avantages de la naissance et — comme on le verra par la suite — à de sérieuses qualités d'esprit, une fortune présente et à venir qui en faisait un parti vraiment enviable. Elle possédait de son chef — outre un hôtel à Rennes estimé 120000 francs — des propriétés rurales et des valeurs 'mobilières représentant environ trente mille livres de rente, et les successions qu'elle était appelée à recueillir, celle de sa mère, celle d'un oncle, devaient, assurait-on, porter un jour à 5o 000 livres le chiffre de son revenu. Il v avait de quoi éblouir le chevalier, fort sensible à ce genre d'attraits, et probablement moins épris des yeux de Mlle de Robien que de ceux de la cassette.
Le contrat fut passé devant M*^ Aleaume, notaire à Paris, le 6 juillet 1788. Pour bien constater que les espérances des Mirabeau reposaient dorénavant sur Boniface, le marquis l'instituait, dans cet acte même, son légataire universel. Il faisait plus. Gravement, pompeusement, et comme s'il n'avait eu aucune chance de mourir insolvable, il lui assignait sur les valeurs de sa succession une somme de 3oo 000 livres grevée de substitution au profit des enfants à naître du mariage. De son côté, la marquise avait signé en faveur de ce fils privilégié une donation d'égale importance dont elle s'engageait à verser la moitié en 1 790, le surplus devant être touché à son décès. Les apports du chevalier se trouvaient ainsi figurer au contrat pour un total de 600000 livres. Mais est-il besoin d'ajouter, ce que tout le monde a déjà pressenti, c'est qu'une différence notable, un écart manifeste, existait entre ce chiffre et la réalité? Avec la meilleure volonté du monde, il était impos-
>iblc, connaissant la situation du marquis, de voir dans >on legs autre chose qu'une munificence platonique. La donation de la marquise oilVait un caractère plus sérieux. Néanmoins, elle ne laissait pas que de comporter bien des iticertitudes et d'être exposée à bien des risques. Il était permis de se demander ce que produirait la liquidation, à laquelle Mme de Mirabeau semblait résolue, comment se vendraient des terres depuis si longtemps négligées, ce qui resterait d'actif net et disponible après payement intégral des créanciers. On pouvait craindre tout au moins que la bonne dame, une fois ses affaires réglées, ne s'endettât sur • le nouveaux frais et de manière à rendre en partie ses libérations illusoires. Cette série d'objections ne manqua pas sans doute de se présenter à l'esprit des parents et conseils de la future épouse, mais ils passèrent sur les points épineux des conventions dotales, comme elle avait passé elle-même sur la réputation du fiancé. Leurs exigences se réduisirent à la précaution très justifiée d'imposer le régime de la séparation de biens, et le mariage fut célébré le 8 juillet dans l'église Saint-Sulpice. Boniface avait préalablement déposé la croix de Malte, et, en se retirant de rOrdre, quitté le titre de chevalier pour celui de vicomte que nous lui donnerons désormais.
Il ne paraît pas que la marquise ait assisté à la cérémonie nuptiale. Probablement, elle tenait peu à se rencontrer avec son mari, et il est présumable d'autre part (|ue M. de Mirabeau et Boniface lui-même se souciaient médiocrement de la produire. Elle avait toujours eu parmi ses nombreux défauts, celui de négliger le soin de sa personne et d'être désordonnée dans son intérieur. Ce manque de tenue, cet oubli choquant des bienséances que le marquis lui reprochait déjà au temps de leur jeunesse» s'était singulièrement aggravé au contact du monde obscur et vulgaire qu'elle fréquentait depuis vingt-cinq ans. Jetée dans un milieu d'usuriers, de banquiers infimes, de pra-
ticiens marrons, d'intrigants et d'intrigantes subalternes, -elle \ avait perdu jusqu'au souvenir des délicatesses de son rang, et tout en elle portait l'empreinte de sa déchéance sociale. Allures, langage, vêtements, habitudes intimes, concouraient à faire d'Anne-Geneviève de \assan, première baronne du Limousin, le type de la vieille plaideuse répugnante et dégradée. Ses façons étaient si étranges, et elle habitait à Paris un logement d'une telle malpropreté, qu'après la noce, le vicomte s'abstint de lui conduire sa femme, dont il redoutait les impressions à l'aspect du taudis maternel.
La marquise trouva, non sans raison, le procédé fort impertinent de la part d'un fds qu'elle venait de doler. Elle traita Boniface de c< gueux », et jura de ne jamais revoir ce monstre d'ingratitude. Dans la suite, ayant d'autres animosités à satisfaire, elle cessa de lui tenir rigueur. En 1791, elle était même apaisée au point de le bénir — par correspondance, il est vrai, — comme l'enfant chéri de ses entrailles et la consolation de ses derniers jours. L'histoire des cités italiennes au moyen âge et de leurs continuelles révolutions est moins difficile à suivre, moins enchevêtrée, moins féconde en changements à vue, que celle des brouilles et des réconciliations de cette famille.
Si les liens du sang v étaient souvent méconnus, il s'en fallait de beaucoup, on le sait, que le lien conjugal y eût conservé plus de force. Témoin l'exemple du marquis, témoins le ménage de ^Ime de Cabris et le ménage de Mirabeau. Celui du vicomte commença par être aussi mauvais que les gens sensés avaient pu le craindre. Le bon accord n'y dura pas, assure-t-on, au delà d'une quinzaine de jours. Il y a des viveurs pour lesquels le mariage €st une fin. Boniface laissa voir trop clairement qu'il le regardait comme une étape. N'acceptant de son nouvel état que les droits et les profits, il trouva tout simple de continuer l'existence de garçon tant à Paris qu'au régiment, et de la pratiquer encore, telle qu'il l'avait toujours
AiNiNÉES m: JEUNESSE ET DE VIE MlLiTAlHE 8l
comprise, c'est-à-dire au sens le plus étendu. N'eussent été les clauses protectrices du contrat, il eût dévoré à belles dents les revenus de sa femme, et se fût sans scrupule attaqué au capital. Mais le régime de la séparation de biens mettait cette proie hors de ces atteintes, et il acquit bientôt la certitude qu'elle ne lui serait pas volontairement livrée. Un rare et charmant esprit parlant des faux devoirs que la Société d'alors substituait souvent aux devoirs véritables cita, en particulier, la générosité folle avec laquelle de grandes dames ruinaient leurs enfants pour fournir aux extravagances d'époux indifférents ou libertins. La vicomtesse de Mirabeau n'avait aucune propension à ces rafTmements de magnanimité romanesque. En personne de tète et d'intelligence positive, elle signifia dès le principe qu'elle n'entendait pas être dépouillée, et de promptes espérances de maternité l'affermirent dans la résolution de ne payer, ni les étourderies anciennes, ni les fantaisies présentes de son mari. Boniface avait mieux auguré de la lune de miel. Il fut d'autant plus désappointé, d'autant plus mécontent que ses finances particulières continuaient d'être lamentables, malgré les fastueuses énonciations dont nous avons entretenu le lecteur. Ne devant toucher cju'en 1790 la première moitié de la donation consentie par sa mère, il demeurait criblé de dettes, la bourse vide, et « pour allonger la courroie », comme il disait, forcé de recourir à toutes sortes d'expédients équivoques et hasardeux. Ses demandes incessantes, et les refus persistants que sa femme y opposait, accrurent les orages déjà soulevés entre eux par ses écarts de conduite. De discussion en discussion, de querelle en querelle, ils arrivèrent au bout de six mois à être obligés de se séparer. Quelques semaines plus tard, une assez triste affaire montra jusqu'où les besoins d'argent avaient entraîné le vicomte, et détermina la crise aiguë qu'il s'était flatté de conjurer en épousant Mlle de Robien.
L'ordonnance du 17 mai 1788, première ébauche de l'organisation militaire qui fonctionne aujourd'hui, avait réparti les troupes françaises à l'exception des corps spéciaux ou privilégiés en divisions et brigades permanentes. Commandée par un lieutenant général et composée de plusieurs brigades, ayant à leur tète des maréchaux de camp, chaque division portait le nom de la région où elle était cantonnée. Il y avait celle de Hainaut, celle de Champagne, celle de ?sormandie, celle des provinces du Centre, etc.. Le régiment de ïouraine, par suite de son envoi à Perpignan, se trouvait incorporé dans la division de Languedoc et Roussillon, dont le chef était l'un des principaux gentilshommes de la Cour, le duc d'Ayen, fils aîné du maréchal de ?s oailles ' .
Au commencement de février 1789, le général marquis du Bouzols, chargé d'inspecter les régiments d'infanterie sous les ordres de M. d'Ayen, fit parvenir au ministre de la Guerre une note ainsi conçue :
« ^L de Bouzols a l'honneur de rendre compte au ministre, que le Conseil d'administration du régiment de Touraine vient de l'informer que M. le vicomte de Mirabeau doit à la masse de ce régiment 10 55 1 fr. 66.
(( Comme le Conseil d'administration et le quartiermaître trésorier ont gardé le silence sur cette dette, lors de l'inspection du régiment, M. de Bouzols est d'avis d'infliger une punition aux membres de ce conseil, ou au moins au quartier-maître, pour leur persuader que 1 comptes qu'ils rendent à l'inspecteur ne sont pas une chose de forme, mais qu'ils doivent être exacts sur tous les points.
« M. de Bouzols n'a pas voulu donner d'ordre sur cet objet sans avoir l'avis du ministre.
« Marquis de Bouzols. »