CHAPITRE VI
La sédition du rk^iment de Ïouraink en mai 1790.
Sommaire: État de 1 armée en 1790. — Les événement» de Perpignan. — « Voyage national » de Mirabeau -Cadet, qui est surnommé Mirabeau Cravate.
Depuis un an, l'armée française traversait une phase périlleuse. Modelée sur la société en voie de disparaître, oUe n'avait pu s'adapter d'emblée aux exigences de l'état nouveau. Les principes, qui devaient la transformer dans la suite, ne la pénétraient encore que comme des dissolvants, et les imprudences de l'Assemblée, la nullité du gouvernement, l'anarchie ambiante donnaient à cette crise, déjà aiguë en soi-même, un caractère particulier de gravité.
La composition des corps de troupes, au moment où s'ouvrit la Révolution, oflrait deux éléments liés ensemble par la hiérarchie, mais si difTérents d'origine, si peu adhérents, si tranchés, qu'une grande secousse politique ne pouvait manquer de les disjoindre : d'un côté, les officiers de tout rang et de tout ordre; de l'autre, les sous-officiers et les soldats. Sauf de rares exceptions, h peu près restreintes aux armes spéciales, les officiers sortaient de la noblesse. Braves, brillants, souvent d'intelligence cultivée, ils avaient gardé quelque chose de la maxime féodale qu'un gentilhomme ne se devait au roi qu'en temps de guerre, et la façon dont ils servaient en temps de paix se ressentait
de cette tradition. La plupart, grâce à une sorte de roulement, demeuraient absents de leur garnison la moitié au moins de l'année. Au régiment, ils prenaient le métier de haut, en mondains et en dilettantes, abandonnant les détailsaux subalternes, peu connus de leurs hommes et les connaissant mal, sans ascendant, sans action sur eux en dehors de l'autorité du grade. L'influence réelle et permanente était ailleurs ; elle appartenait aux sous-ofTiciers, aux « bas olïiciers », comme on disait alors: adjudants, sergents, maréchaux des logis ; toujours présents, toujours en contact avec le soldat, au courant de ses besoins, vivant de sa vie, sachant par quels moyens le conduire et quel langage lui parler. Si cette classe renfermait de vieux serviteurs, habitués au harnois et résigné à l'obscurité de leur sort, il n'était pas rare non plus d'v trouver des jeunes gens issus de modestes, mais bonnes familles plébéiennes, tils d'artisans aisés, de marchands, de petits bourgeois, et que la vocation, la nécessité ou un coup de tête avait amenésà s'engager ; ils étaient relativement instruits, ardents,, impatients, s'estimaient dignes d'une condition plus élevée et avaient le cœur ulcéré par la presque impossibilité d'y parvenir. Représentons-nous l'état d'esprit d'un Lazare Iloche, d'un Lefebvre, sergents aux gardes françaises,, d'un Bernadotte, sergent de royal-marine, d'un Pichegru, sergent d'artillerie, d'un Michel Nev, maréchal des logis de hussards, de tant d'autres sous-ofliciers destinés à se faire un nom sur les champs de bataille de la République et de l'Empire. Xe devaient-ils pas être gagnés d'avance et d'instinct au parti qui promettrait de renverser la muraille, contre laquelle se heurtaient leurs ambitions .^ Avec des aspirations plus humbles, la masse des soldats présentait des garanties de fidélité aussi précaires et incertaines. Recrutée en général dans les couches infimes de la population, parmi les batteurs de pavé, les dévoyés à bout d'expédients, les réfractaires de l'atelier et de la charrue ;
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liés capable d'énergie en campagne el d'inlré[)ldlté au feu, mais prompte à la désertion, à la débauche, à la rapine, de mœurs turbulentes et d'appétits grossiers, elle n'était maintenue que par la rigidité des règlements et l'exemple absolu de l'obéissance. Il n'y avait point à compter qu'elle restât un instrument docile le jour où ce double frein serait brisé.
Dès les premières commotions qui suivirent la réunion des Etats Généraux, lorsque, au milieu de cet ébranlement, l'armée entendit tonner contre l'incivisme de ses chefs, prêcher le mépris de leurs ordres, exalter la conduite des gardes françaises au i4 juillet, sa désagrégation fut manifeste et rapide. Les soldats étourdis de phrases déclamatoires, circonvenus, entraînés, captés à l'aide du cabaret et des fdles, cédèrent bien vite aux suggestions. Le régiment de Flandre passait à l'émeute le 5 octobre en face du palais de Versailles ; des mouvements séditieux se produisaient dans un grand nombre de corps, avec la connivence des bas officiers ou leur assentiment tacite. Ces derniers avaient été plutôt excités que satisfaits par le vote de l'Assemblée déclarant les grades accessibles à tous les citovens. Une loi sur l'avancement était annoncée. Ils craignaient cju'elle ne contint des restrictions. Ils calculaient aussi que son effet serait lent, retardé par l'encombrement des cadres, entravé par le respect des droits acquis, "et ils souhaitaient du fond de l'àmc qu'un bouleversement plus complet, une subversion totale vint faire place nette et table rase devant eux. A la défection, à la révolte, au flot montant des passions ennemies, les officiers ne pouvaient opposer que de vaines résistances. Le sol tremblait et se dérobait sous leurs pas. Tenus en suspicion constante, discutés, accusés, désobéis, ils tournaient désespérément les yeux vers la Cour, vers le ministère, d'où n'arrivait ni direction, ni soutien. Beaucoup, au début, eussent volontiers partagé ce libéralisme de sentiment, cette philanthropie
vague, opllmistcet un peu amollissante, si répandus avant les catastrophes chez les honnêtes gens du règne de Louis XYI. Tous se virent enveloppés dans la défaveur qui s'attachait à leur caste et l'hostilité que rencontrait l'exercice du commandement. La carrière des armes où ils étaient entrés pleins de confiance et de fierté comme en un domaine héréditaire, leur devint une source d'amertumes, d'humiliations, de dégoûts. Les mieux trempés s'usèrent à lutter contre cette situation : d'autres la subirent avec une tristesse muette et passive ; d'autres se retirèrent avec la pensée d'émigrer. Six mois après le commencement des troubles, l'insubordination avait l'ait de tels progrès, qu'elle s'étalait et s'affichait, à Véu:a\ d'une liberté reconnue. Les sergents allaient pérorer dans les réunions populaires ; les casernes se transformaient en clubs ; des comités s'v créaient pour surveiller les supérieurs — du colonel aux sous-lieutenants — , et contrôler leurs actes, dénoncer leurs opinions, vérifier l'emploi des masses imputées sur la solde, forcer les conseils d'administration d'en rendre compte aux intéressés. « Une partie de l'armée négocie avec le Gouvernement, avouait plus tard M. de La Tour du Pin, ministre de la Guerre. Tous les jours, mon cabinet est rempli de soldats se parant du titre de délégués et venant m'intimer les volontés de ceux qu'ils appellent leurs commettants ^ » Par surcroit, les autorités municipales s'immisçaient dans la police intérieure des régiments, et, soit calcul, soit maladresse, poussaient à la rébellion sous prétexte de l'empêcher. Le Comité militaire de l'Assemblée accueillait complaisamment chaque plainte, chaque diatribe émanée des bas officiers ou des soldats. Il leur répondait sur un ton de déférence, protestait « que la plus rigoureuse justice leur serait rendue, » les assurait « de son très