‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 22 sur 47 · I. Exposé de ^L de La Tour du Pin, ministre de la Guerre · texte numérisé non relu

I. Exposé de ^L de La Tour du Pin, ministre de la Guerre

Séance du 6 août 1790.

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parfait altacliomcnt ' ». T/Assoinblce ollo-môinc, tonton inena(,ant dcsôvir ([nanti Ils nionlralcnl par trop d'audace, les autorisait à Ini adresser « sans l'ingérence d'aucun intermédiaire », l'expression de leurs griefs et de leurs vœux-. Au printemps de 1790, l'enivrement des fédérations, les effusions, les serments, les vivats fraternels échangés à ces fêtes entre gardes nationales et troupes de ligne achevèrent de dissoudre moralement l'armée de l'ancienne monarchie.

Maintes fois, à la tribune et dans ses pamphlets, le vicomte de Mirabeau avait signalé ce débordement de l'indiscipline. Cependant, il se plaisait à penser et surtout à dire que le régiment de Touraine faisait exception au désordre général. D'antres à sa place eussent été moins alTirmatifs. Il y avait plus d'un an — et cpielle année! — que les obligations législatives du député limousin le tenaient éloigné de ses soldats ; mais son prestige militaire lui semblait assez puissant, assez établi pour agir sur eux et leur imposer même à distance. Pouvaient-ils perdre le souvenir de sa conduite brillante en Amérique, de ses actions d'éclat à York-Town et à Brimstone-Hill ? — Ne le savaient-ils pas le meilleur des chefs, quoique un peu vif par instants, point méticuleux, ni hautain, ni morose, aisément accessible, familier avec les inférieurs, et, pourvu qu'on fût brave et soumis, fort accommodant quant au reste? — Un fait récent, un document positif, l'adresse des grenadiers de Touraine, après la journée du i3 avril, attestait, d'ailleurs, la reconnaissance du régiment envers son colonel. Gomment suspecter des hommes qui protestaient de leur dévouement et de leur affection respectueuse

1 . Voir notamment aux Archives nationales la lettre du Comité militaire à Messieurs les bas-officiers et soldats du régiment de Poitou.

2. Celle autorisation est formellement énoncée dans le décret du G août 1790, rendu loxil exprès pour combattre l'indiscipline.

en termes si pathétiques, si spontanés, si chaleureux ? Le vicomte se donnait ces raisons et les donnait au public pour s'aiïermir'dans une confiance, où entraient quelque illusion et beaucoup de parti pris. Bien qu'il les jugeât excellentes, peut-être n'était-il pas absolument rassuré, mais elles lui servaient du moins à le paraître.

En réalité, le régiment de Touraine n'avait point échappé à la contagion. 11 >(■ trouvait dans sa garnison de Perpignan mêlé à une population chez laquelle les opinions sont extrêmes, les cerveaux fumeux, les passions politiques aiguës et brûlantes comme le soleil du pavs. Sous l'influence de ce milieu exalté, la majeure partie des bas officiers et des soldats s'était pénétrée des prédications jacobines. Elle fréquentait les clubs, assistait aux banquets, prenait sa part des farandoles, buvait avec les chauds démocrates à l'affranchissement des peuples et au triomphe de la Révolution. Le commandant de la subdivision, M. de Cholet; le lieutenant-colonel, chef de corps intérimaire, ^L d'Iversay, se taisaient et laissaient faire par découragement ou nonchalance. Aussi, la propagande exercée sur le régiment ne tarda-t-elle guère à porter ses fruits. On put s'en convaincre lors des scènes violentes qui troublèrent Perpignan le 19 mai 1790. Certains énergumènes, partisans fanatiques de l'expropriation du clergé, soupçonnaient le cercle royaliste de pousser à la résistance, et, pour lui apprendre le respect des lois, s'étaient mis en devoir de l'envahir. L'assaut allait commencer ; le maire désespérait des moyens de douceur ; il réclama le concours de la force armée. Pvequis à deux reprises de marcher contre l'émeute, le régiment de Touraine garda la plus impassible neutralité.

Le même jour dans la soirée, une vingtaine de grenadiers, fort égayés et légèrement gris, arpentait la ville bras dessus bras dessous, avec des bourgeois. Militaires et civils avaient échangé leurs chapeaux, quelques-uns même

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leurs habits en signe de solidarité amicale. Ils dansaient, chantaient des refrains patriotiques, clamaient à tue-tèle : vive la nation! Un tambour du régiment les précédait et battait la farandole. Sur la place de la Loge, trois lieutenants, MM. de Montalembert, de Lapeyrouse et le comte <rUrre rencontrent le joyeux cortège et reprochent aux soldats leur manque de tenue. « Vous vous déshonorez — disent-ils ». — « Nous nous honorons », riposta un grenadier, stylé sans doute aux nobles réponses. Les otTicicrs passent leur chemin, jugeant inutile de prolonger un colloque, dans lequel ils risquaient de ne pas avoir le dernier mot * .

Une heure après, ces mêmes lieutenants, qui étaient de semaine, se rendent au quartier pour assister à l'appel. Un grand rassemblement d'hommes de troupe obstruait l'entrée de la Cour. Ils s'approchent, questionnent. On leur apprend que le tambour de la farandole, un nommé Laplume, vient d'être mis en prison par l'adjudant Alaréchal. L'attitude des soldats, grenadiers et fusiliers, accusait une irritation très vive, celle des grenadiers surtout. Beaucoup d'entre eux récriminaient bruvamment contre la peine infligée à Laplume, et manifestaient sans détour l'intention de le délivrer. M. de Montalembert et ses collègues ne pouvaient tolérer un pareil langage. Ils représentent aux hommes que les batteries sont Interdites en dehors du service ; que le tambour Laplume ayant enfreint cette défense a été justement puni, et que toute tentative pour le faire sortir de prison sera un acte de révolte caractérisée. « Eh bien! je veux qu'il sorte, mol, et il sortira », dit le grenadier Mathieu, en toisant M. de Montalembert. « Il ne sortira pas, répond celui-ci. Allez

1. Détail du combat qui a eu Heu à Perpignan entre le club des aristocrates et le peuple le 19 niai 1790. Imprimerie de la liberté, pièces in-8.

à la chambre de discipline. » Mathieu refusant d'obéir, M. de Lapcvrouse le prend au collet. Un autre grenadier, le nommé Pradine, se précipite et le dégage. Un peu plus loin, M. d'Urre parvient à le ressaisir. « Xe me colletez pas, mon lieutenant, s'écrie Mathieu, ou bien... », et, comme il esquisse un geste de menace, M. d'Lrre tire son épée. Un mouvement se fait alors dans les groupes voisins pour assaillir les officiers. Des sergents s'interposent, refoulent les plus animés, emmènent Mathieu et Pradine, mais les relâchent presque aussitôt.

Le roulement de l'appel interrompt cette scène ; l'attroupement se disperse, chacun va prendre son rang et pendant lin instant le calme semble renaître, mais, l'appel terminé, les cris, le tumulte, les propos séditieux recommencent plus violents. Une nouvelle altercation s'élève entre les grenadiers et M. de Montalembert, qui finit j)ar leur dire: « Votre conduite est une honte. Vous, compagnie d'élite, devriez donner l'exemple de la discipline, et vous donnez celui de l'insubordination. » — Ces remontrances ne font qu'accroître les colères. Des rumeurs de mauvais augure poursuivent les trois lieutenants à leur sortie du quartier.

Toute la nuit, l'agitation règne dans les chambrées, le lendemain matin, entraîné par les grenadiers, excité aussi par les meneurs de la société populaire, le régiment de Touraine est en état d'insurrection. Les soldats tirent de prison le tambour Lapfunie et décident unanimement que justice doit être faite de son oppresseur. A tort ou à raison, l'adjudant Maréchal — un sous-verge de l'ancienne école — était détesté de la troupe. Ils se jettent sur lui, arrachent ses épaulettes, le proclament indigne de conserver un emploi « dont il a trop longtemps abusé )->. Ils nomment ensuite d'acclamation le sergent Rochefort pour occuper la place vacante, et notifient ce choix au lieutenant-colonel, M. d'Iversay, qui a 'l'insigne faiblesse d'y souscrire. Maréchal dégradé, « un autre devoir restait à remplir »,

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tliclaraienl-ils, non sans emphase: celui de châtier les olhciers aristocrates, convaincus d'avoir approuvé un acte inique, coupables surtout d'avoir manqué au régiment de Touraine en insultant les grenadiers. Un détachement de cette compagnie va demander à M. d'Iversay l'expulsion (le M. d'Urre, la mise aux arrêts de MM. de Lapeyrouse cl de Montalembert. Le timide M. d'Iversay croit les apaiser par la promesse d'une encjuête. « L'enquête est taite, répliquent les grenadiers, et puisqu'on nous refuse satisfaction, nous nous chargeons de venger notre honneur. » Aussitôt, ils se lancent à la recherche des trois lieutenants, hurlant qu'ils les veulent à tout prix et jurant (ju'ils auront leurs têtes. Contre la rage folle de ces hommes aucune assistance à espérer, ni des chefs militaires totalement impuissants, ni du régiment soulevé, ni de la population en partie complice, en partie terrifiée. MM. de Lapeyrouse, d'Urre et de Montalembert, avertis du sort ([ui les attend, entilent une rue du faubourg, gagnent lestement la campagne, et se retirent à quinze lieues de Perpignan, dans la petite place de Mont-Louis.

Si tolérant que fût le ministre de la Guerre, M. de La Tour du Pin, ces actes séditieux lui parurent dépasser la limite des fantaisies acceptables. 11 manda au vicomte de se rendre à son régiment, d'y réintégrer les officiers proscrits et d'y rétablir le sieur Maréchal dans les fonctions indûment attribuées au sergent Rochefort. La lettre du ministre respirait d'ailleurs l'exquise politesse que les gouvernements de l'époque observaient en toute circonstance à ré<^ard de la rébellion. Elle couvrait de louans^es le réariment de Touraine « aussi distingué par sa conduite que par sa valeur » ; elle ne mettait pas en doute qu'il n'eût déjà rougi de s'être oublié un instant, et qu'il ne fût prêt à donner la preuve du plus complet et du plus durable repentir. « C'est à obtenir cette marque d'un retour sincère, ajoutait la dépêche ofllcielle, que Sa Majesté vous ordonne,

Monsieur, d'employer tous vos soins. « De mesures répressives, de punitions- à infliger, il n'était pas question. M. de La Tour du Pin ne parlait que de prudence, de persuasion, de mansuétude, et recommandait même de n'agir qu'après s'être entendu avec les membres de la municipalité.

Le vicomte partit le 2 juin, muni de l'ordre du roi et d'un passeport de l'Assemblée. Il nous a laissé sous le titre de Voyage national de Mirabeau cadet la relation des incidents qui marquèrent sa route de Paris à Perpignan et son retour de Perpignan à Paris. C'est sans contredit sa meilleure œuvre, amusante et vive de la première page à la dernière, et d'une verve plus discrète, d'un sel plus fin, d'une touche moins appuvée que ses précédents écrits. ]Nous n'oserions jurer que ce récit humoristique offre en tout point l'exactitude d'un procès-verbal. Il se peut que le vicomte ait cédé à la tentation d'embellir certains épisodes, il se peut qu'il en ait amplifié quelques-uns, mais l'ensemble est trop vivant, trop vraisemblable pour n'être pas vrai dans ses détails essentiels, et les lecteurs nous sauront gré si, en suivant Mirabeau cadet sur le chemin du Roussillon, nous lui cédons fréquemment la parole.

Il y a un siècle, les communications n'étaient ni promptes ni faciles entre Paris et Perpignan. Le vicomte s'embarqua, lui, second, dans un cabriolet de poste dont on vantait l'incomparable élasticité. Il n'avait pas atteint la barrière qu'il pestait déjà de toute son âme contre les réputations usurpées. Ce cabriolet en renom était l'un des plus durs, des plus disloqués, des plus mal suspendus qui eussent jamais roulé sur le pavé de France. Par surcroît, la caisse du véhicule, destinée à contenir un seul vova^feur, renfermait

deux personnes, et le puissant député du Haut-Limousin remplissait trop bien sa place pour la partager commodément. La perspective d'être étouffé, cahoté, endolori, moulu jusqu'au pied des Pvrénées continuait de lui inspirer des réflexions assez chagrines, lorsqu'il aperçut les premiers

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arbres de la forêt de Fonlaliicbloau. Ce fut une diversion à son ennui. Fontainebleau était l'unique domaine de « la couronne où l'on eut respecté « les plaisirs du roi ». Bois et gibiers avaient été préservés, grâce au bon vouloir, au /Me, à la vigilance des habitants du pays, restés fermes et loyaux dans leurs sentiments monarchiques. Quel exemple ([ue la lidélité de ces braves gens et que de rapprochements elle suggérait. Le vicomte songea par contraste à la population de Versailles, comblée entre toutes des bienfaits de la Cour, ayant tant reçu, tant profité d'elle, et si hostile néanmoins, si tristement ingrate aux jours de malheur. Il forma le vœu que Fontainebleau, un peu négligé dans les derniers règnes, devînt le Heu de prédilection, la maison de plaisance favorite et la plus habituelle du souverain.

Passé la ville, il fit rencontre d'un capitaine et d'un lieutenant de Touraine, qui se rendaient également au coips. Échange de compliments et de cordialités, satisfaction réciproque de se trouver en aimable compagnie. On résolut de ne pas se quitter et de cheminer côte à côte. Les voitures suivaient la direction de Sens. Elles croisèrent au moment d'y arriver, le cardinal-archevêque, M. de Loménie de Brienne, ce prêtre incrédule et libertin, ce faux homme de gou\ ernement, porté aux affaires par une coterie, et victime en quelques mois de sa présomptueuse médiocrité. L'Eminence se promenait à pied, rêvant sans doute, comme tous les ministres tombés, aux grandes choses qu'elle eût faites si la fortune ne lavait trahi. Elle aurait pu méditer avec plus de raison sur la vanité des disputes et des prévisions humaines. Deux ans auparavant, Brienne se débattait contre l'opposition violente du Parlement et des Etats provinciaux. L'heure de sa chute allait sonner, et la cause de ses ennemis semblait celle de la France entière, tant l'opinion se passionnait pour eux. Maintenant, les vainqueurs et le vaincu, subissant un égal destin, ne comptaient plus que parmi les ombres. Rien ne subsistait,

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ni du rôle qu'ils avaient joué, ni des idées qu'ils représentaient, ni de leurs visées, ni de leurs espoirs, ni de leurs querelles. Les Etats provinciaux étaient détruits, les Parlements abolis en principe, et Brienne, malgré l'étalage d'un civisme inattendu, se voyait relégué dans son diocèse, condamné, déchu, écarté, oublié sans retour. A peine sa robe cardinalice éveillait-elle chez les passants la vague et banale attention avec laquelle le monde regarde flotter les épaves de la politique.

Le projet du vicomte était dp souper à Joigny. Comme il V entrait, le bruit du canon frappa ses oreilles. Il demanda pourquoi cette artillerie. On lui répondit qu'elle saluait trois mille gardes nationaux venant d'Auxerre, où avait eu lieu la veille une fédération de toutes les milices du département. 11 apprit aussi qu'en l'honneur de ces vaillants citoyens, les bourgeois de Joigny donnaient le soir un banquet en plein air, un bal et diverses réjouissances. « L'aspect d'une nation devenue tout à coup libre, guerrière, contente et heureuse de l'avenir, alors même qu'elle souffre du présent, a des charmes indéniables, » observa Mirabeau-cadet. Il se mit à table, et pendant le souper, ne perdit pas un coup de canon, pas un pétard, pas un cri de joie. Seulement ce qui troublait un peu son plaisir, c'est qu'il voulait se remettre en route avant la nuit, et que les postillons, curieux d'assister à la fête, prétendaient manquer de chevaux. Par bonheur, un orage survint. Les banqueteurs s'enfuirent, les canons firent long feu, la salle de danse s'effondra sous la pluie, et les postillons trouvèrent des chevaux instantanément.

A Auxerre, où le vicomte s'arrêta le lendemain matin, la parure des rues attestait encore les magnificences de la fédération, qui, au dire des aubergistes, avait attiré dix mille hommes en armes et cinquante mille spectateurs. « Ce n'étaient que festons, ce n'étaient qu'astragales, » autels, estrades, rubans tricolores, fleurs fanées, adieux touchants.

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carrioles en partance, ijiniinbardcs attelées, sans parler du lameux coche si célèbre au port Saint-Paul, lecpiel levait l'ancre pour ramener à Paris des délégations de patriotes. Ces restes et cette suite « d'un beau jour » donnèrent au vicomte une haute idée de l'enthousiasme bourguignon. Mais il allait le voir de plus près à Vermanton, grosse bourgade au-dessous d'Auxerre. Laissons-le raconter comment il s'y lia d'amitié avec une troupe de fédérés sur le point de regagner leurs communes et en train de boire le vin de la séparation :

« Ces Messieurs (les Fédérés), apercevant des uniformes dans les voitures, les arrêtèrent sur-le-champ et offrirent des biscuits et du vin « à leurs camarades » (c'est la dénomination dont ils voulurent bien nous honorer). Quoique enfoncé dans la voiture, j'aurais eu de la peine à me rendre imperceptible, et l'on profita d'une petite lucarne que j'avais à ma droite pour me proposer de prendre part à la libation. Je m'y prêtai de bonne grâce. « Vive la nation, vive la garde nationale de Vermanton ! » Tels furent les cris, au bruit desquels nous vidâmes nos verres. Le commandant de la troupe qui vint pour trinquer avec moi me reconnut et cria : « C'est M, de Mirabeau. » Aussitôt les échos répétèrent : « Vive le comte de Mirabeau ! » En pareil cas, on ne connaît que lui dans la famille. Je crus devoir avertir que je n'étais pas le comte, mais le vicomte, leur observant qu'il était bon de connaître les gens avec qui l'on buvait. Quelques personnes dirent : « C'est l'aristocrate ; » Cela apaisa un peu les cris de joie. Le commandant s'approcha de moi et me dit qu'il avait été député extraordinaire * ; et qu'il savait bien que nous n'étions pas de la même opinion, et me présentant un second verre, il ajouta : « Changez d'opinion, si

I. Sans doute membre de quelque députation chargée de remettre à l'Assemblée une pétition ou une adresse.

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VOUS m'en crovcz. » Cette interpellation me mit dans le cas de prendre la parole, et je dis : <( Messieurs, puisque « vous connaissez le vicomte de Mirabeau, vous connaissez « aussi sa stabilité dans ses principes et dans ses opinions ; « la conviction seule qu'ils sont mauvais peut l'en faire « changer, et je doute que vous ayez la prétention de le « lui prouver. » Les personnes les plus à portée de moi dirent : « Il a raison », les autres le répétèrent ; on cria r « Vive le vicomte de Mirabeau ! » Les drapeaux me saluèrent ; on fit une décharge de mousqueterie, et l'on me combla, en partant, de bénédictions ; de mauvais plaisants dirent que j'avais aristocratisé la ville. »

Des fédérations, le vicomte tomba dans les processions de la Fête-Dieu, que les démocrates ingénus de 1790 ne s'avisaient pas d'interdire. Corps administratif, ofliciers municipaux s'v rendaient au contraire avec apparat, flattés d'v montrer leurs insignes, fiers d'y tenir un rang d'honneur, et naïvement heureux de voir unie aux pompes de la religion l'irrésistible majesté de la garde nationale en armes. Les moindres villages entre Arnav-le-Duc et Tournus étaient sillonnés de miliciens, qui s'assemblaient pour escorter le saint Sacrement. A Tournus, la conversation du maître de poste roula principalement sur les horreurs commises l'année précédente par une bande d'incendiaires ayant à sa tète un avocat de campagne nommé Badier. On avait pendu la plupart de ces gens et coupé le poing à leur chef, avant qu'il les suivît au gibet. « Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité 1 » pensa le vicomte en apprenant les exploits de Badier et sa mésaventure finale. « Mais je réfléchis, ajouta-t-il, que si ce monsieur, au lieu de conduire lui-même des brigands, s'était contenté de leur écrire, de les exciter, de les protéger au besoin et de les appeler « la nation » , il vivrait et serait peut-être couvert de gloire. Tout n'est qu'heur et malheur en ce monde. Et me voilà apitoyé sur le sort de M. Badier. »

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Les voyageurs couchèrent à Lyon le troisième jour. Un prétendu voleur de mouchoirs venait d'y être lanterné sans procès. L'exécution avait même eu ceci de particulier que les femmes s'en étaient mêlées. Quoique partisan résolu de la propriété, le vicomte trouva les Lyonnais un peu trop ardents à la défendre, trop empressés surtout d'imiter dans ses justices sommaires « la ci-devant bonne ville de Paris ». Ce qui lui donna meilleure opinion de leur cité, c'est qu'il put s'y procurer incontinent une berline pour remplacer Tineffable cabriolet où il avait connu toutes les formes de supplice. Il s'enquit également d'un valet alin d'arriver à Perpignan avec le décorum qu'exigeait sa double qualité de colonel et de législateur. Plusieurs candidats se présentèrent. « Les uns, dit-il, étaient d'une grande élégance, et, vu l'égalité prononcée, je ne me crus pas en état de soutenir la comparaison. D'autres savaient tout. Même raison d'exclusion. Humble au milieu de tant de gens superbes, Jacques avait le maintien de la modestie embarrassée, le sourire de la bêtise et le front de la bonhomie. Je l'interrogeai. Sa faconde était exactement à l'unisson de sa physionomie. Je me dis sur-lechamp: celui-ci ne sera, assurément, ni espion, ni raisonneur, ni homme d'esprit. C'est celui qu'il me faut... Interrogé où étaient ses hardes, il me montra un chausson. Rien ne ressemblait mieux à ma garde-robe, composée de six chemises et autant de cols, les mouchoirs oubliés. Jacques fut élu, et les appelés se retirèrent fort étonnés et riant de mon choix judicieux. Restait à baptiser Velu au goût de son nouveau maître. Le capitaine et le lieutenant de Touraine proposaient de l'appeler Jeannot, comme ce type de niaiserie suprême qui faisait alors fureur au théâtre des Variétés. Après mûre délibération, et en souvenir des romans anglais — une autre mode du temps — il parut plus littéraire de lui inlliger le nom de Patridge. »

Reposé par une nuit de sommeil à l'hôtel du Palais- Royal, assuré d'un valet, pourvu d'une berline, le vicomte transporta sa personne, ses compagnons, sa voiture et Patrid£>e sur un de ces o;rands bateaux dont on se servait alors pour naviguer entre Lyon et Tarascon. Le patron, peu ferré sur les mots historiques, demeura tout ébahi quand, au moment de saisir la barre, il entendit le plus gros des passagers lui dire d'un ton de consul romain : « Attention 1 tu portes Mirabeau cadet et sa fortune ! »

La descente du Rhône fut très accidentée. Le ciel était orageux, le fleuve agité, la nuit sans lune. Par intervalles, tombaient des torrents de pluie, si bien que le malheureux Patridge, élevé à la dignité de rameur supplémentaire, eut, pour son début, le corps trempé jusqu'aux os. Il fallut relâcher plusieurs fois, se contenter de tristes gîtes, même se passer de souper; notamment àCondrieux, où les vivres avaient été accaparés par « la nation marseillaise^», en tournée de fédération. «Mais c'est un ogre cette nation marseillaise », s'écria le vicomte trompé dans ses plus chers espoirs. Quelques bouteilles de Côte-Rôtie et de Château-Grille, découvertes fort à propos, ramenèrent le sourire sur ses lèvres. Grâce a ce précieux viatique, il supporta la tempête avec une philosophie qu'il assurait, d ailleurs, être chez lui toute naturelle, « les débats de la Constituante l'ayant habitué à marcher contre le vent ».

Aux environs de Bouro^-Saint-Andéol, on lui montra deux belles îles, ci-devant propriétés, l'une du chapitre de Viviers, l'autre d'un couvent de Visitandines, et devenues depuis le décret du i4 avril propriétés du peuple français. Leurs prés fleuris, leur riante verdure lui inspirèrent un rêve ambitieux dont il nous fait part :

« Me trouvant au milieu de tant de biens nationaux, je

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