‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 23 sur 47 · I. La garde nationale de Marseille · texte numérisé non relu

I. La garde nationale de Marseille

LE vicoMTi: bi: miuabeau député 2^7

lus tenir, cil ma qualité de membre de l'Assemblée, de lui représenter, par une adresse, qu'avant beaucoup de conformité dajis la structure avec le défunt Sancho Pança, j'avais le droit de prétendre aussi au gouvernement d'une île et d'en demander une à ma commodité. Tout en bâtissant des cbàteaux en Espagne, Ce qui vaut infiniment mieux que les bâtir en France, car on ne les y brûle pas, nous atteignions Bourg-Saint-Andéol. «

Apres le redoutable passage de Pont-Saint-Esprit, « le Gliarybde du Rliône », la petite troupe reprit la voie de terre et, brûlant les étapes, ne s'arrêta qu'à Montpellier. Elle faillit y mourir de faim comme à Condrieux. La « nation languedocienne », aussi bien endentée que la « nation marseillaise » et revenue fort en appétit d'une expédition civique, occupait militairement les auberges ; des nuées de fidèles attirés par une procession avaient dévalisé les rôtisseries, et — suprême douleur — tout ce qui restait de mangeable dans la ville de Montpellier était retenu pour « Messieurs du département » convoqués en assemblée générale. X cette dernière nouvelle, le vicomte eut une mine si désappointée, que la maîtresse de poste, femme compatissante, lui offrit le meilleur de son propre repas. Il accepta le don et bénit la donatrice, mais ne dîna sérieusement que le lendemain à Xarbonne, circonstance mémorable et qu'il a bien soin de noter. La fin de son voyage s'eiTectua sans nouvelles péripéties. Parti de Narbonne le 7 juin à midi, il arriva le même jour à Perpignan, vers six heures du soir. »

Ici, à notre grand déplaisir, la narration va s'interrompre pour ne reprendre que lorsqu'il aura quitté la capitale du Roussillon. Les faits qui s'y passèrent et dont il garda un vif ressentiment ne lui ont pas, sans doute, paru de nature à trouver place dans une œuvre semi-badine. Nous allons essayer de les exposer le plus lidèlement possible, en les dégageant des rapports, mémoires, discours,

protestations et contre-protestations que nous avons sous les yeux. Car si l'afTaire du régiment de Toiiraine ne lit pas couler des flots de sang, comme le bruit en courut un instant à Paris, elle lit du moins couler des flots d'encre.

Le vicomte s'était annoncé aux Ambassadeurs, la meilleure hôtellerie de Perpignan, ce qui ne prouvait r>as qu'elle fût bonne. A peine descendu de voiture, il écrivit aux lieutenants réfugiés à ^lontlouis de se mettre en route sur-le-champ, de venir à portée de la ville, et de prendre leurs dispositions pour v paraître au premier appel. Dans le cours de son vovage, il avait imaginé un plan, dont l'exécution lui semblait facile et le succès à peu près certain. Il comptait assembler le régiment de Touraine en présence de la municipalité, lui faire prêter de nouveau le serment réglementaire, et haranguer ses hommes, alors qu'ils seraient encore sous l'impression de la parole jurée : « Soldats — pensait-il leur dire — Aous venez de jurer d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi et d'obéir aux règles de la discipline militaire. Je ne veux pas examiner si vous avez tenu le serment prêté par vous l'an dernier. Je vous offre de la part du Roi l'oubli du passé. Sa bonté ne veut voir que votre repentir. Vous allez entendre ses ordres. Si quelques-uns d'entre vous refusent de s'y soumettre, qu'ils sortent des rangs. » Immédiatement lecture serait donnée de la lettre ministérielle, concernant MM. de Montalembert, de Lapevrouse, d'Lrre, l'adjudant Maréchal. Les trois officiers expulsés se montreraient tout à coup devant le front de bataille. Sur un signe du colonel, ils reprendraient place dans leurs compagnies, et la réintégration de l'adjudant Maréchal aurait lieu aussitôt après. Le vicomte acheva d'arrêter les détails de ce projet en s'installant aux Ambassadeurs. Plus il y réfléchissait, et plus il le trouvait bien conçu, pratique, judicieux, inattaquable. 11 s'endormit, bercé par le doux rêve de son éloquence victorieuse et de son régiment pacifié.

Los «loiix jours suivants, 8 et 9 juin, se passèrent en recopiions et visites. Le vicomte fut salué à son hôtellerie par les olliciors de Touraine et par ceux d'un détachement de Vermandois, cpii complétait la garnison de Perpignan. MM. du Cliapitro, MM. du Clergé paroissial, quelques membres de la municipalité, le major, et dilTérents gradés de la milice citovenne, des bourgeois, des artisans du voisinage vinrent éiïalemcnt lui rendre leurs devoirs. Il eut même l'honneur — assez surprenant aujourd'hui — d'être complimenté par les délégués d'une loge maçonnique, A son tour, il alla en grande cérémonie chez le commandant de la province, M. de Cholet ; chez le maire, M. d'Aguylar; chez les principaux ecclésiastiques et un certain nombre de notables civils. Partout il atTectait de se présenter, non en homme de parti, non en député, mais en militaire, en chef de corps, et, dans les conversations, s'abstenait le plus possible de toucher à la politique. ^Lilheureusement, la politique s'attachait à lui. « Les aristocrates » de Perpignan ne contenaient pas l'enthousiasme que leur causait la venue d'un si ferme et si valeureux coreligionnaire. Le 8 au soir, ils se portèrent en masse à une sérénade donnée sous les fenêtres « des Ambassadeurs ». Quoicjue fort sensible aux hommages, et ne tenant pas d'habitude à ce qu'ils fussent discrets, le vicomte eut sans doute préféré dans la circonstance dos sympathies moins alTichées. Il ne put se dispenser pourtant de remercier les musiciens et leur suite. Des rafraîchissements furent servis. On but à la santé du roi ; on acclama l'inébranlable défenseur de la bonne cause, et la fête se termina par une promenade aux flambeaux à travers la ville. Il est tentant, il est savoureux d'alTirmer ses opinions au son des fanfares ; mais il est sage de ne le faire qu'à la condition d'être le plus fort; et tel n'était pas à Perpignan le cas des « aristocrates », Les « patriotes » v avaient sur eux l'avantage du nombre, de l'audace, d'une activité supérieure, d'une pro-

pagande plus énergique et mieux entendue. Témoins dei la manifestation organisée par leurs adversaires, ils y virent une bravade et se promirent d'v répliquer. Dès le; lendemain, le vicomte de Mirabeau put constater les effets de l'imprudence commise. Plusieurs officiers de la garde nationale auxquels il fit remettre sa carte refusèrent de la recevoir.

il comptait sur l'arrivée des trois lieutenants dans nuit du 9 au lo, et il avait en conséquence décidé avec le maire que le régiment de Touraine prendrait les armes le lo, à huit heures du matin pour la prestation de serment. A quatre heures, il fut réveillé par une fâcheuse nouvelle. M. d'Urre n'avait pu être prévenu, ne se trouvant plus à Mont louis, et les deux autres faisaient savoir que, faut( de chevaux, ils ne seraient pas à Perpignan avant la fin de la soirée. Cette communication rendit le vicomte extrêmement soucieux. Depuis l'incident de la sérénade, les clubistes jacobins travaillaient le régiment contre son colonel. Instruit de leurs manœuvres, il sentit le danger d'une journée perdue en ce moment critique ; il songea que l'absence de M. d'Urre, le retard de MM. de Montalembert et de Lapevrouse allaient compromettre, empêcher peut-être le coup de surprise qu'il méditait ; mais que faire, sinon se résigner à l'attente et cacher de son mieux la déception éprouvée. Il dépêcha un messager aux casernes pour contremander la prise d'armes sous prétexte de pluie.

A ers sept heures, comme il était encore couché, plusieurs officiers vinrent le voir. Il causait familièrement avec eux, lorsqu'on lui annonça que cinq cents hommes du réiïiment, sans armes, mais assez ae^ités, débouchaient devant l'hôtellerie. Presque aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et une vinartaine de soldats entrèrent, o;esticulant et parlant tous à la fois. « Sortez, leur cria de son lit le vicomte de Mirabeau. Si vos camarades et vous avez à me

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saisir de ([uclquc réclainalion, vous n'avez qu'à me les j envoyer, je les écouterai. » La bande s'étant retirée, il se leva prestement, passa un pantalon, et, dans une tenue succincte, attendit les délégués qui parurent bientôt, au nombre de deux par compagnie. Un grenadier prit la parole : « Mon colonel, dit-il, on prétend que vous avez ordonné à Rochefort de quitter les épaulettes d'adjudant, et que vous voulez remettre Maréchal en place.» — « Soldats, répondit le vicomte, ce n'est pas^ ainsi que vous devez interroger votre chel'. Kendez-vous tranquillement au quartier. Je vous y porterai dans un quart d'heure les ordres du roi et les miens. »

Les délégués descendirent en promettant d'engager leur monde à l'obéissance, mais, s'ils la prêchèrent, ce dut être bien mollement, ou ils furent bien peu écoutés. Au bout d'un instant, l'on sut que la troupe refusait de rentrer au quartier, et demandait à grands cris le colonel.

Cette fois le vicomte n'y tint plus. La colère l'étoulTait et lui fit perdre le sang-froid qu'exigeait la situation. Sans chapeau, sans veste, vêtu d'une simple redingote, n'ayant pris que le temps de ceindre son épée, il s'élança dans la rue. « J'ordonne aux soldats, répéta-t-il à haute voix, de regagner le quartier. » — « Non, répliquèrent les meneurs. Vous vouliez imposer au régiment des gens qui ont cherché à nous faire du mal, mais f... ils n'y rentreront point. » — Le propos était accompagné de gestes menaçants. Quelques hommes ramassaient des pierres. Le vicomte recula de deux ou trois pas, tira son épée, et la leva droite, en appelant les olliciers sortis à sa suite de l'hôtel des Ambasfiadeurs. Les olFiciers s'avancèrent flamberge au vent. Aucun des soldats n'était armé. A l'aspect des épées nues, il y eut parmi eux une légère panique suivie de bousculades, où plusieurs reçurent des contusions. Tous se précipitèrent dans la direction des casernes,.

jurant qu'ils se vengeraient du colonel et vociférant quW reviendraient avec leurs fusils.

A partir de cette scène, le régiment fut en pleine révolte. Les compagnies qui gardaient la citadelle, celles qui occupaient le quartier Saint-Jacques s'armèrent et se réunirent. Les sous-ofTiciers prirent le commandement ; les tambours battirent la charge, et Touraine presque tout entier se porta sur la place de la Loge aux applaudissements des curieux. Pendant que le gros de la troupe s'v mettait en ligne, un piquet s'emparait des canons de la forteresse et des caissons de cartouches que renfermaient les magasins : un autre posait des sentinelles à la poste aux chevaux ; un troisième courait à l'hrMel des Ambassadeurs, et enlevait les drapeaux déposés chez le colonel qui, fort heureusement pour lui, se trouvait alors dans la maison du maire, en conférence avec les autorités de la commune et le général de Cholet.

Le vieux marquis d'Aguvlar, maire de Perpignan, était un de ces personnages estimés, honorés, décoratifs et sans la moindre influence, que les électeurs de 1790 plaçaient volontiers à la tête de leur ville, en les encadrant de municipaux moins frottés d'ancien régime et plus accentués dans le sens de la Révolution. L'excellent homme ne désespérait pas de faire entendre raison au régiment égaré, mais tremblait que, dans l'intervalle, il n'arrivât malheur au vicomte de Mirabeau. Ce dernier, assurait-on, avait tout à craindre des rebelles. Ils l'accusaient — ce qui semble bien un mensonge — de les avoir chargés le matin, dans la rue et d'avoir blessé trois des leurs. Ils lui reprochaient — ce cjui pouvait être plus exact — d'avoir dit la veille à des sous-ofFiciers : « Vous êtes soixante, et vous n'avez pas su résister au régiment. Je casserai, mais je ne plierai pas. J'ai fait fuir sept cents hommes à Paris.»

Très noblement, M. d'Aguvlar offrit au vicomte de lui donner asile tant que durerait la sédition. Le vicomte

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lirsitall. Il finit cependant par accepter l'hospitalité du maire, et, sur les supplications des assistants, promit de ne pas se montrer jusqu'à nouvel ordre.

"L'entretien terminé, MM. de Cholet et d'Aguylar ga|L,mèrent la place de la Loge, où le régiment continuait d'être rangé en bataille. Longuement, patiemment, sans se lasser ni s'arrêter aux interruptions malséantes, ils haranguèrent l'une après l'autre toutes les compagnies. Devant le front de chacune d'elles, le général s'évertuait à invoquer la discipline, l'honneur militaire, la fidélité au roi, la religion du serment. Les soldats ne semblaient pas trop récalcitrants, tant qu'il leur parlait face à face, mais le narguaient sitôt qu'il était passé. Des bourgeois démagogues, des coryphées de la société populaire circulaient derrière les rangs, soufflant le feu, stimulant les résistances de la troupe, l'excitant au mépris de ses chefs. On la décida pourtant à retourner au quartier. Sur le trajet de la place à la caserne Saint-Jacques, elle croisa la garde nationale qui venait de se rassembler et le détachement de Vermandois que la municipalité avait également requis. Les compagnies de la garde nationale, où dominait l'élément jacobin, criaient : « Vive Touraine ! » Les compagnies royalistes : « Vive Vermandois ! ». — Très correct, sinon très désireux de se prononcer, Vermandois criait : « Vive la garde nationale ! » — ^l. de Cliolet avait obtenu aussi des soldats insurgés qu'ils se dessaisiraient des drapeaux, et les remettraient au maire avec la caisse du régiment. Les drapeaux furent portés à l'hôtel d'Aguylar. Mais le maire dut, paraît-il, déclaier qu'il les regardait comme un dépôt à lui confié, qu'il en prenait charge formellement, et qu'il en répondait sur sa tète.

Le danger de violences immédiates était écarté ; mais la question capitale, la question ardue restait toujours pendante, celle de la soumission du régiment aux ordres

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du ministre de la Guerre. Les movens d'action manquaient pour vaincre la rébellion par la force. Le commandant militaire, M. de Cholet, navait ni assez de fermeté, ni assez de prestige pour la maîtriser par l'ascendant moral. Il iallait se plier à l'humiliante nécessité de composer avec elle. Dans un nouveau conseil tenu chez >L d'Aguylar, on adopta une manière de procéder analogue au plan primitif du vicomte de Mirabeau, mais singulièrement plus douce. L'idée du vicomte avait été de chasser comme indignes les soldats qui refuseraient d'obéir. On convint de laisser à chaque homme l'option entre l'obéissance et une sortie honorable du corps. M. de C,holef. toujours accompagné du maire, se rendit au quartier, donna lecture à la troupe des injonctions royales, demanda' quels étaient ceux qui les acceptaient, quels étaient ceux qui préféraient un congé de libération avec décompte et cartouche blanche'. Ces propositions si bénignes se heurtèrent à un parti pris obstiné. Le même cri s'éleva de toutes les compagnies : « pas de soumission, pas de licenciement. »

Une seconde tentative non moins infructueuse fut faite au cours de la soirée. Le lieutenant-colonel de Touraine, M. d'Iversav — qui semble d'ailleurs avoir joué un piètre rôle dans toute cette affaire — vint trouver le vicomte de Mirabeau, et lui représenta en termes émus l'impossibilité de ramener le régiment sans quelques concessions à ses rancunes. C'était pour le vicomte une douleur de transiger, ne fût-ce que sur un point de détail ; mais il sentait que les autorités de la ville le jugeaient inq^ortun et compromettant ; il devinait sous leurs formes bienveillantes, sous leur aménité protectrice le dessein arrêté d'agir sans lui,

I . Sorte de pancarte attestant que le soldat congédié avait honorablement servi. C'était l'équivalent de ce qu'on appelle aujourd'liui « le certificat de bonne conduite ».

il'éluder son concours, de le tenir à l'écart et dans l'ombre ; il prévoyait qu'elles pousseraient volontiers la prudence jusqu'à le traiter — sauf les égards — en colonel suspendu de ses fonctions. Une chance s'oITrait d'échapper à cet abaissement intolérable. Si faible qu'elle fût, il ne crut pas devoir la négliger: u ^ oici mon dernier mol, répondit-il à M. d'iversay. L'adjudant Maréchal, qui semble être la principale pierre d'achoppement, m'a fait dire qu'il ne voulait pas reparaître. On n'entendra plus parler de lui. Beaufort, que les soldats ont nommé à sa place, prêtera le serment civique, comme sergent-major de la compagnie à laquelle il appartenait, et je vous donne ma parole qu'aussitôt après, je le recevrai en sa nouvelle qualité. Quant à la réintégration des olTiciers expulsés, elle est absolument indispensable. Je ne céderai pas là-dessus. » M. d'iversay ayant porté cette déclaration aux casernes, fit connaître qu'elle y avait été accueillie par des huées, et qu'il ne restait presque aucun espoir d'arrangement.

Rien de plus propre à rendre les gens inconciliables qu€ des essais avortés de conciliation. Le lendemain, ii juin, l'ellervescence du régiment redevint tout à fait alarmante. Cinq grenadiers, adhérant après coup à l'offre de M. de Cliolet, avaient exprimé le désir de recevoir un congé de licenciement. On préparait déjà, sur l'ordre du colonel, les cartouches blanches qui leur étaient destinées, lorsque le bruit s'en répandit au quartier Saint-Jacques. Envahir le bureau des écritures, lacérer les congés, se saisir des grenadiers, les mettre en prison ainsi qu'un sergent-major et un fourrier, coupables d'avoir transmis leurs demandes, fut de la part des révoltés l'affaire d'un instant. « Ce sont des coquins et des lâches disaient-ils. Hier, Touraine a repoussé le licenciement. Ils manquent à l'honneur en se séparant de nous. Leur trahison doit être punie. » Les plus animés parlaient même de faire un mauvais parti au capitaine des grenadiers, M. d'Espenon, qui passait pour

avoir suscité cette défection, et la menace eût été suivie d'effet, si M. d'Espenon ne (Vit parvenu à se dérober aux recherches. ^lais les colères s'amoncelaient surtout contre le vicomte de Mirabeau, « cet aristocrate forcené, ce chef intraitable, ce tvran, ce bourreau de ses soldats ». Non content de vouloir leur imposer des officiers détestés, non content de les attaquer à main armée, no venait-il pas de leur infliger un dernier outrage en accordant aux faux frères des congés élogieux. Il fallait le mettre en demeure d'expliquer sa conduite et, s'il l'osait, de la justifier devant le régiment érigé en tribunal ». Un adjudant et un sergent allèrent le prévenir qu'il était mandé à la caserne. De sa vie, Mirabeau-cadet n'avait connu qu'une crainte, celle de paraître avoir peur. Si étrange et malséante que fût l'invitation, il se disposa immédiatement à s'y rendre. M. de Cholet le lui défendit. Des renseignements communiqués au général faisaient appréhender un guet-apens, peut-être même des projets sinistres. On affirmait que les compagnies détachées de la citadelle avaient reçu du quartier Saint-Jacques cet avis suggestif : « Les compagnies de la citadelle sont priées d'assister au spectacle que l'on s'apprête à leur donner au quartier. »

La nuit du 1 1 au 12 fut tranquille. Néanmoins l'anxiété du maire et du général allait croissant. S'ils avaient eu au début quelques illusions sur la possibilité d'une solution amiable, ils envisageaient maintenant avec effroi cette crise de plus en plus aiguë, cette sédition persistante, contre laquelle échouaient toutes les bonnes volontés, que les concessions ne désarmaient pas, et qui prenait en se prolongeant un caractère de haine envenimée. Les membres du corps municipal, les gros bourgeois amis de l'ordre partageaient leurs inquiétudes et y ajoutaient. D'après eux, l'on touchait à une catastrophe, le sang coulerait, les pires malheurs seraient inévitables, si le colonel de Touraine demeurait à portée de son régiment. Hommes d'honneur.

lovaiix : luiinains, bien intentionnés, MM. de Cholet et d'Agnvlar n'étaient point de tempérament à lutter contre tous, et h tout riscpier pour le principe de la discipline et l'autorité de la loi. Ils avaient fait de consciencieux efforts pour ramener les rebelles à de meilleurs sentiments ; ils veillaient avec zèle, avec sollicitude à la sûreté du vicomte, mais au très sincère intérêt cpie leur inspirait sa personne se mêlait un vif désir d'en être débarrassés. Plusieurs fois déjà, ils lui avaient discrètement insinué qu'il ferait bien de quitter la ville. Le 12, dans la matinée, ils l'en pressèrent ouvertement, insistant sur l'inutilité désormais certaine de sa présence, invoquant la gravité de la situation, le sollicitant de partir, au nom de la paix publicjue, promettant au surplus de lui remettre un écrit qui attestait leurs instances et dégagerait sa responsabilité. Le vicomte dilléra de se prononcer. Les capitaines de son régiment lui avaient demandé la permission de tenter une dernière démarche auprès des soldats. Sans s'y être opposé, il exigeait, avant toute reprise de pourparlers, l'élargissement des grenadiers incarcérés, la restitution des cartouches enlevées de l'arsenal ; la troupe en était informée, et il attendait sa réponse. Trois caporaux la lui apportèrent comme il se mettait à dîner. Elle était ainsi conçue :

« Les bas ofliciers, caporaux, grenadiers, chasseurs et soldats du régiment de ïouraine, ont l'honneur de répondre à M. le vicomte de Mirabeau cjue le désordre n'a jamais régné dans le régiment. Les prisonniers qu'ils tiennent ne sortiront pas de leurs mains. Ils ne se sépareront pas des cartouches dont ils sont munis. Les citoyens n'ont aucune crainte à cet égard. Il n'appartient qu'à M. le vicomte de Mirabeau de dire cju'il n'avait blessé personne. Le témoignage public démontrera le contraire. Trois hommes ont été blessés. Ils le lui prouveront quand ils le jugeront à propos. »

« C'est bon », dit le vicomte, et d'un geste impérieux il

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montra la porte aux caporaux. Son impuissance était définitivement prouvée ; elle le condamnait, s'il restait dans la ville, à l'alternative d'une inaction ridicule ou de témérité sans profit. Les messagers sortis, il fit savoir au général et au maire qu'il se déterminait à suivre leur conseil. La municipalité, plus satisfaite encore qu'elle ne voulait le paraître, s'empressa de le remercier par une lettre où elle le couvrait de fleurs : « Monsieur, lui écrivait-elle, la démarche que vous venez de faire en joignant votre régiment lorsque vous avez appris son indiscipline, est une nouvelle preuve de votre zèle pour le service du roi. Vos soldats égarés par une fatalité dont nous ignorons la cause n'ont cédé ni à vos soins, ni à ceux de M. le commandant de la province, qui s'est uni à la municipalité pour les faire rentrer dans le devoir. Leur opiniâtre résistance met notre ville dans la situation la plus alarmante. Vous en sentez assez les conséquences, Monsieur le vicomte, pour penser avec nous que, dans les circonstances actuelles, le parti le plus sage est d'aller vous-même exposer à l'Assemblée nationale et placer sous les veux de sa Majesté les faits dont vous avez été témoin. >yous ne doutons pas que l'Assemblée et le roi ne rendent la môme justice que nous à la conduite que vous avez tenue. »

Après la rédaction d'un mémoire justificatif adressé au président de l'Assemblée nationale, le vicomte emplova le reste de la journée à régler l'itinéraire de son retour à Paris. L'ennuvcuse perspective d'avoir à remonter le cours du Rhône le détourna probablement de reprendre le chemin direct. Il choisit la ligne plus longue, mais plus facile de Toulouse, Montauban, Cahors, Brives, Châteauroux, A'ierzon, Orléans. Ces dispositions arrêtées, il commanda des chevaux pour le lendemain, se pourvut d'une voiture, et le i3 juin, à cinq heures du matin, il montait en berline accompagné de deux amis. Le départ s'effectua sans encombre, au ^rand contentement de l'Administration

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municipale. Elle ignorait encore le coup de UMe par lequel Mirabeau cadet avait terminé son expédition de Perpignan.

Les drapeaux du régiment de Touraine étaient, on le sait, déposés depuis le lo juin à lliôtel du maire. On se rap[)elle aussi la parole donnée aux soldats par M. d'Aguylar que ces enseignes restaient sous sa garde, et qu'il en assumait la responsabilité. Néanmoins, et sans doute à litre de courtoisie envers son bote, il les avait placées dans raj)partement réservé au vicomte de Mirabeau. Pendant trois jours, le colonel outragé, repoussé, vaincu, put les voir rangées près de son cbcvet, comme l'alTirmation d'un droit de sa cbarge intact et persistant, malgré la fortune ennemie. Au moment de partir, il eut le cœur serré en songeant quelles seraient désormais loin de ses yeux, en se demandant surtout si la maison du maire continuerait de les abriter, et si elles n'iraient pas bientôt orner le triomphe des rebelles. Déjà il leur jetait un regard d'adieu, lorsqu'une idée se présenta brusquement à son esprit, une de ces idées soudaines, impétueuses, irraisonnées, auxquelles il obéissait de prime saut, le plus souvent avec entrain, et d'habitude sans aucune attention aux conséquences. S'étant assuré que personne ne l'observait, il dénoua les petites écbarpes de soie qui cravataient les drapeaux, les retira des hampes, et les emporta cachées sous ses vêtements.

x\ cette époque, chez les militaires de tout grade, une sorte de superstition s'attachait aux cravates des drapeaux. Elles en étaient réputées la partie essentielle, intangible et sacrée. Elles symbolisaient pour les officiers aussi bien que pour les hommes de troupe l'histoire, les traditions, les souvenirs, la continuité même et l'existence des corps où ils servaient. On eût dit le régiment identifié avec elles, et son àme renfermée dans leurs plis. Ce furent ces sentiments et ce qu'il savait de leur puissance qui suggérèrent au vicomte sa résolution. Il ne mettait pas en doute la droiture et le

dévouement monarchique des officiers de Touraine. De plus, il estimait que sur les neuf cents grenadiers, fusiliers et chasseurs, trois cents avaient suivi le mouvement par contrainte, et n'aspiraient qu'à revenir au devoir. Sa conduite lui semblait dès lors toute tracée. Un vrai royaliste, « un chevalier français » tel qu'il se piquait de l'être, ne pouvait laisser de braves gentilshommes exposés aux insultes, et des soldats honnêtes sous le joug de soldats factieux. Il fallait séparer les bons éléments des mauvais, les attirer, les grouper dans une ville éloignée, et, pour y réussir, la première chose à faire, c'était d'enlever de Perpignan les cravates des drapeaux. Tout ce que Touraine comptait encore de lovaux serviteurs n'hésiterait pas à se rallier autour de ces glorieux emblèmes. « J'imaginais de les porter au roi — a expliqué plus tard le vicomte — j'aurais supplié Sa Majesté de les envoyer dans une place du Nord : à Lille, à Metz, à Strasbourg, et d'y appeler, outre les officiers, les hommes demeurés ou rentrés dans le sentier de l'honneur. » Quant aux engagements pris parle maire, il a toujours nié en avoir été instruit, ce qu'on aura peut-êtie quelque peine à croire. «^ D'ailleurs, a-t-il répété plusieurs fois, M. d'Aguylar n'avait pas le droit de répondre des drapeaux. Quoique déposés dans sa maison, ils n'étaient pas chez lui, mais chez moi. La garde m'en appartenait d'une manière absolue. Un colonel ne la perd ([uc s'il est frappé d'un jugement. Ces raisons ont bien l'air d'arguments trouvés après coup ; et la probabilité, c'est qu'en s'emparant des cravates, le vicomte tout entier à son désir, à son inspiration subite, ne se préoccupa ni de ce que le maire avait pu promettre, ni de, ce qui pouvait en résulter. L'aime nature l'avait fait imprudent au suprême degré, non seulement pour lui, mais pour les autres.

Il ne se méprenait pas sur le prestige des reliques guerrières qu'il emportait. Avec plus de réflexion, il eût discerné que son action oiTenscrait précisément et révolterait

LE VICOMTE DE MlUABEAL DEPUTE

ce fétichisme ; (|ue crembloc, avant toulo explication possible, elle soulèverait le ré^Mmerit ; qu'elle surexciterait les obstinés, retournerait ceux (pii inclinaient au repentir et les unirait tous dans une exaspération commune. Au cours de la matinée du i3 juin, la population et la troupe apprirent la grande nouvelle souhaitée par les gens pacifiques : le vicomte de Mirabeau avait quitté Perpignan. \ ers dix heures, la compagnie des grenadiers de Touraine vint chercher les drapeaux à l'hôtel d'Aguylar par ordre du lieutenant-colonel. Ce furent dans ses rangs une stupeur et bientôt un frémissement de colère, lorsqu'elle constata que les cravates avaient été enlevées. En un instant, les soldats restés au quartier eurent connaissance delà fataledécouverte. Affolés, hors d'eux-mêmes, désespérés, farouches, ils se précipitèrent à l'état-major, chez le maire, chez les principales autorités, en faisant entendre des cris de vengeance et des paroles de sang. Un seul homme pouvait être l'auteur de l'attentat commis. S'ils l'avaient tenu, ils l'auraient tué surplace. Ils juraient de l'avoir mort ou vif, dussent-ils le poursuivre jusqu'au bout du royaume, et ce n'était pas seulement à ce nom exécré que s'appliquaient leurs imprécations. Ils manifestaient une animosité ardente contre les personnes convaincues ou suspectées, soit de complaisance envers le colonel, soit de sympathie à son égard, les olTiciers, les nobles, les bourgeois teintés d'aristocratie, les administrateurs de la commune, le maire en particulier, « M. d'Aguylar a trahi notre confiance, disaient-ils. Il a laissé toucher aux enseignes, sur lesquelles il avait fait serment de veiller. Sa vie doit répondre de la punition du coupable et de la restitution du dépôt. » Des forcenés se saisirent de lui et le traînèrent comme otage à la citadelle qu'occupait une partie du régiment. La municipalité tremblante essayait de les apaiser, à force de condescendance et de promesses. Sommée par eux d'agir sans retard, pressée également par les meneurs de la garde nationale, de la

société populaire et par un club patriotique, elle lançait des émissaires pour arrêter le vicomte de Mirabeau ; elle le dénonçait à l'Assemblée dans une adresse dont les termes sévères accusaient moins encore l'indignation que la peur. Les officiers de Touraine etVarés, circonvenus, gagnés par l'émotion générale, acceptaient — le lieutenant-colonel en tête — de signer une protestation blâmant la conduite de leur chef. Malgré la docilité avec laquelle on se soumettait à ses injonctions, la troupe conservait son attitude agressive et courroucée. Qu'il survînt un malentendu : qu'il se produisît le moindre incident, la moindre alerte, et ces neuf cents hommes armés, organisés, tenant la ville sous le canon de la citadelle, pouvaient se porter à d'effroyables excès. Sauf quelques jacobins effrénés, tous les habitants étaient frappés de terreur, les amis de la Révolution autant que les plus rétrogrades.

Pendant que ces tristes scènes se passaient à Perpignan, le vicomte de Mirabeau roulait sur la route de Toulouse. Si l'on en croit la narration dont il reprend le fd à ce moment, sa belle humeur, voilée par les impressions des derniers jours, avait complètement reparu. Très causeur, très en verve, il racontait gaiement à ses compagnons de berline ce qu'il appelait « son larcin », et, comme ceux-ci se montraient moins rassurés que lui, quant aux suites de l'aventure, il riait tellement de leurs inquiétudes, qu'euxmêmes finirent par s'en amuser. Tout leur devint prétexte à plaisanteries. Croisait-on un homme à cheval, c'était l'avant-garde d'un escadron envoyé pour livrer bataille au vicomte ; apercevait-on un monticule, l'on discutait la meilleure manière de l'utiliser comme position de combat. Traversait-on Carcassonne sous une pluie torrentielle, Mirabeau-Cadet se comparait à Moïse, exprimait l'espoir que les eaux s'ouvriraient devant ses pas, et se refermeraient sur la tête des Égyptiens ébahis. Après un trajet coupé seulement de quelques haltes, et dont leurs joyeux

Li: VICOMTE Di: MIRAIiEAU DÉPUTÉ 2G3

propos tempérèrent l'ennui sans le conjurer tout à fait, les voyageurs atteignirent vers une heure du matin Gastelnaudary, où ils trouvèrent gîte et souper à l'hôtel Notre- Dame.

Le repas achevé, ils commandèrent des chevaux pour quatre heures, et s'étendirent tout habillés sur de méchants lits d'auberge. A trois heures et demie le vicomte fut réveillé en sursaut. Un mot venait de frapper son oreille : « La maison est investie. » Il crut à la continuation dos facéties de la veille, et fit entendre — non sans quelque impatience — que le jeu se prolongeait trop à son gré. Ce n'était point un jeu malheureusement, mais la vérité pure. Presque aussitôt, il put se convaincre qu'il avait été rejoint par les gens chargés de lui courir sus. La chambre se remplissait d'écharpes tricolores, et la porte entre-bâillée laissait voir des baïonnettes. Gravement, le vicomte exhiba le passeport que lui avait délivré l'Assemblée nationale et l'attestation élogieusc dont l'avait gratifié la municipalité de Perpignan. Plus gravement encore, les personnages à écharpes répliquèrent qu'il s'agissait de faits postérieurs, et lui montrèrent une réquisition de la même municipalité mandant de l'arrêter au passage. A la réquisition était jointe, comme pièce explicative, une lettre du maire emprisonné. Dès qu'il sut en quel péril son exploit mettait M. d'Aguylar, le vicomte n'hésita pas; il se dessaisit des précieuses cravates. « Autrement, on ne les aurait eues qu'avec ma vie », assurait-il, et rien ne permet de supposer que c'ait été là de sa part forfanterie et phrase à effet. 11 y a des gascons capables de faire tout ce qu'ils disent.

La restitution des cravates autorisait-elle à relâcher le ravisseur ? Les officiers municipaux de Castelnaudary, magistrats débonnaires et peu curieux des difficultés, inclinaient vers l'affirmative. La foule attroupée devant la maison et la milice locale qui en gardait les issues, étaient d'un avis diamétralement opposé. La milice locale, « la

aGA LE VICOMTE DE MIRABEAU

légion de Lauraguais » — suivant le nom pompeux dont on la décorait dans le pays — exigeait que le vicomte fût incarcéré ou reconduit, menottes aux mains, sur le théâtre de son crime. La foule, plus simpliste, demandait qu'on le fusillât, et les émissaires arrivés de Perpignan, parmi lesquels deux ou trois soldats de Touraine, ne cachaient point leurs préférences pour cette solution. Jusqu'à midi passé, durant huit mortelles heures, ce fut un va-et-vient continuel, une négociation mouvementée entre la rue et l'hôtel ^Notre-Dame, où les municipaux se tenaient en permanence. Les municipaux esquissaient des ordres dont la u légion » n'avait cure ; ils se rahattaient sur les conseils que la « légion » ne suivait pas, et, dans des intervalles de ce dialogue, une houle terrible au dehors, des clameurs, des tumultes, des poussées, des trépignements, la menace incessante d'une exécution sommaire. Alors que les autorités perdaient la tète, Mirabeau-Cadet assistait au déchaînement de la populace, avec la tranquillité d'un spectateur désintéressé. Il gardait même sa liberté d'esprit au point de l'exprimer sous forme de réminiscence historique, lui qu'on n'aurait jamais cru si érudit. Avisant, au plus fort de l'orage, un de ses compagnons, il l'apostropha par le mot que le bon comte de Soissons adressait au sire de Joinville à la bataille de la Massoure i c Ceci est chaud. Sénéchal. Mais laissons huer cette chiennaille. Par la coiffe Dieu, encore en parlerons-nous, vous et moi, de cette journée, es chambre des Dames I »

De guerre lasse, les débats provoqués par la capture du vicomte aboutirent à un compromis. Les uns se départirent de leur férocité; les autres de leur mansuétude. On décida delà maintenir en état d'arrestation, jusqu'à ce que l'Assemblée nationale eût statué sur son sort. Les patriotes de Castelnaudary comprirent d'ailleurs le traitement distingué auquel avait droit « l'un des douze cents rois de la France ». Au lieu d'une geôle vulgaire, la maison de ville lui fut

assignée comme prison. Il eut riionncur d'y être conduit sous l'escorlc de la « légion » tout entière, et le plaisir de s'y voir logé dans une salle haute d'étage, spacieuse, bien éclairée, d'où le regard embrassait les horizons d'un des plus beaux sites languedociens. Mais les joies humaines sont courtes. Vers le soir, des citoyens pleins de zèle exigèrent que le colonel aristocrate fût transféré de cette pièce en une autre dont les fenêtres avaient le mérite d'être grillées. Les magistrats municipaux et les chefs de la milice lui en firent leurs excuses. « Ils n'étaient pas les maîtres », alléguèrent-ils avec modestie. Le vicomte aurait pu leur répondre que, depuis le matin, il s'en doutait un peu.

Sa détention dura une semaine, détention d'un genre particulier, plus ennuyeuse à coup sûr cjue rigoureuse, et pendant laquelle on parut faire en sorte de le livrer à la curiosité publique plutôt que de le séquestrer. Jamais inculpé ne fut moins au secret. La première nuit, il eut grand'peine à dormir, tant les yeux de ses surveillants liinporlunèrent. Le piquet de service était composé de paysans. Emerveillés de tenir sous leur garde un colonel galonné d'or et bardé de croix ^ ces gens ne pouvaient se rassasier de sa vue. Ils se pressaient bruyamment à l'entrée de la chambre, derrière quatre sentinelles relevées d'heure en heure avec tapage et solennité. Le lendemain, la compagnie de paysans fut remplacée par une compagnie de citadins qui se piquèrent d'être plus réservés. Mais le prisonnier aurait eu tort de compter sur la solitude. Son logement actuel était un bureau de l'hôtel de ville, accessible d'ordinaire à tout venant, et la bonhomie méridionale ne jugeait pas que la présence en ce lieu du vicomte de Mirabeau dût rien changer aux habitudes prises. Les membres et les employés de la municipalité pénétraient con-

I. La croix de Saint-Louis, la croix de Malte et la décoration de l'ordre de Gincinnatus.

stamment dans le bureau, s'y entretenaient de leurs affaires, y renseignaient les administrés. Ce fut bien autre chose les jours suivants. Peuple et bourgeois affluèrent à la maison commune, contempler le « libcrticide » redoutable, -dont la capture illustrait Gastelnaudary. Par ordre des autorités, sa porte restait ouverte à certains moments. La foule défilait sur le seuil, lentement, en procession ininterrompue, écarquillant les yeux connue devant un spectacle forain. Lorsqu'un badaud s'attardait trop à regarder, ■et gênait les autres, le valet de ville criait : « passez,

pas

passez. » — Un peu choqué d'abord, notre vicomte avait fini par se prêter complaisamment à cette exhibition de sa personne ; il causait de bonne humeur avec ses gardiens, souriait au public, caressait les enfants auxquels leurs mères venaient le montrer, si bien que le trouvant enjoué, familier, aimable, les assistants arrivaient à ne plus lui croire autant d'instincts pervers et de sinistres desseins. Sa captivité était d'ailleurs assez douce. On lui permettait ■de recevoir des visites, on lui donnait à lire des journaux, tous, il est vrai, de couleur jacobine ; on poussait même les prévenances jusqu'à ne lui cacher aucune des nouvelles susceptibles de l'intéresser ; tantôt c'était le bruit que quatre cents soldats de ïouraine accouraient, déterminés à l'occire ; tantôt c'était l'avis que deux bas officiers de ce régiment avaient été dépêchés pour demander sa tête à la municipalité. Plus tard, il apprenait les ovations prodiguées au détachement de légionnaires qui avait rapporté à Perpignan les cravates des drapeaux, l'élargissement de M. d'Aguylar, les effusions fraternelles, le civisme délirant de la population et de la troupe. Un autre matin, il était prié de ne pas s'étonner si l'on doublait les postes, divers indices faisant soupçonner un complot tramé en sa faveur par les bénédictins de Sorèze, l'abbesse de Prouille et la noblesse de Lauraguais. Ces communications émouvantes, et dont la dernière lui parut franchement comique, contri-

LK VICOMTR OF MIRABEAU DKPUTl': 267

Ijiiaicnl à rompre la monotonie de ses journées. Mal<^ré tout, il ne laissait pas de les trouver longues, et, à mesure que le temps marchait, il supportait sa prison avec moins de philosophie, s'inc[uiétant de n'avoir encore ni réponse de l'Assenihlée nationale, ni correspondances de Paris.

Dès le début, cependant, il avait pu écrire plusieurs lettres, l'une notamment au ministre de la Guerre, M. de Latour du Pin, dont nous avons l'oriofinal et dont voici le texte :

« i4 juin 1790.

« Monsieur le comte,

« J'ai l'honneur de vous adresser le récit de ce qui m'est arrivé à Perpignan pendant le séjour que j'y ai fait.

« Le prétendu délit dont on m'accuse et pour lequel je suis détenu ici, pour lequel un peuple égaré demande ma tête et pour lequel quatre cents soldats furieux viennent, dit-on, la chercher, est l'enlèvement des cravattes (sic) des drapeaux du régiment de Touraine.

« Mon intention était de les sauver des mains d'une soldatesque rebelle, de les porter au roi et de lui rendre ces signes honorables, ne pouvant ramener le régiment que je commandais à l'obéissance.

« Je n'avais cru, ni dû croire compromettre personne. Les drapeaux étaient dans la chambre, où le maire voulait bien me donner asile, et nul que moi ne devait en être responsable. Dès que j'ai su que le respectable maire de Perpignan était compromis, j'ai remis au porteur de sa lettre les cravates que, dans toute autre occasion, j'aurais dejjenda jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

« Si l'on me fait un crime des malheurs qui sont arrivés, car je ne puis croire qu'on m'en fasse un de l'action même, qu'on me juge, mais qu'on me tire des mains d'un peuple égaré et d'une soldatesque elTrénée. Je n'ai cepen-

dant qu'à me louer jusqu'ici des honnêtetés de MM. les olliciers municipaux de Casteinaudary, mais ils peuvent n'être pas assez forts. Je ne redoute pas la mort, mais lignominie de périr par des mains rebelles. « Je suis avec respect, etc..

Pendant ce temps, on s'occupait de lui à Paris, et plus sans doute qu'il ne l'eût souliaité. L'Assemblée avait connu le 17 juin au soir les événements de Perpignan par la dépêche éplorée du corps municipal, et l'arrestation du vicomte par une lettre particulière adressée à M. Terrais, député du Roussillon. En communiquant cette lettre, M. ïerrats proposait de décréter sur-le-champ les mesures nécessaires : i" pour que le maire de Perpignan fût mis en liberté ; 1" pour que le vicomte de Mirabeau continuât d être détenu « sous bonne garde » et jusqu'à nouvel ordre.

Les membres delà droite, pris de court, éprouvaient un embarras visible à défendre leur turbulent et compromettant collègue. Ils le savaient fort sujet à caution, capable de bien des extravagances, et d'autre part, ils ne pouvaient, faute de renseignements personnels, contrôler la véracité de ses accusateurs. Cazalès essaya pourtant de le soutenir, sinon de le justifier. « Les récits qui viennent de nous être faits, dit-il, sont probablement exagérés. S'ils étaient exacts, une seule chose pourrait — non pas excuser — mais expliquer la conduite du vicomte de Mirabeau : c'est qu'à la différence des drapeaux, donnés au régiment par le roi, les cravates viennent des colonels. Peut-être M. le vicomte de Mirabeau a-t-il pensé qu'à titre de chef, il en avait plus spécialement la garde. Peut-être a-t-il commis quelque erreur, quelque imprudence ; mais, certainement, il n'a pas failli à l'honneur. Sommez-le de comparaître ; appelez-le à vous exposer ses actes. Il ne se déro-

bera pas, soyoz-cn sûrs. Je demande qu'il soit relaxé, quand il aura donné sa parole de se présenter devant l'Assemblée. Je m'olTre pour être puni à sa place, s'il manquait à cet engagement. » La majorité n'était point en disposition de se laisser émouvoir par un élan chevaleresque. Elle se borna, d'après l'avis de Rœderer, à décréter la mise en liberté du marquis d'Aguylar, et ajourna le vote sur la seconde motion de M. Terrats.

La séance à peine terminée, les nouvelles de Perpignan et de Castelnaudary pénétraient dans les officines révolutionnaires, et s'y transformait aussitôt en récits effrayants. Le 18, dès l'aurore, une nuée d'aboyeurs criait par les rues : « Le détail des horreurs commises à Perpignan par le vicomte de Mirabeau. » On y racontait que le colonel de Touraine avait ordonné à son corps de quitter la cocarde tricolore pour arborer la cocarde noire ; c^ue les soldats patriotes s'y étaient refusés ; qu'il avait ameuté contre eux la lie du régiment, et que la garde nationale étant intervenue, il avait fait tirer sur elle. « Mais la garde nationale, continuait le narrateur, a chargé vigoureusement cette troupe d'assassins. Un feu roulant et soutenu, une intrépidité calme, un ordre rare distinguaient cette milice citoyenne. Après cinq quarts d'heure de combat, le vicomte •et ses satellites ont été mis en déroute. Sorti de Perpiûrnan, il vient d'être arrêté à Castelnaudarv. On va le ramener à Paris, et il y sera jugé selon la rigueur des lois. » D'autres libelles à un sou, débités dans la matinée, reproduisaient cette histoire fabuleuse avec variantes et enjolivements. Les plus circonspects^ affirmaient que le vicomte allait arriver « chargé de trois cent cinquante livres de chaînes ». Les plus inventifs parlaient de douze cents hommes tués à Perpignan et de la ville en feu. Des ver-

I. Nouvelle conspiration du vicomte de Mirabeau, qui à la tête de son régiment a fait feu sur la garde nationale de Perpignan. Paris, de l'imprimerie de Guillaume Junior.

slons analogues se lisaient dans les journaux les mieux achalandés. La feuille de Loustalot, celle de Camille Desmoulins étaient particulièrement violentes.

Le même jour parvinrent aux Constituants l'annonce olFicielle de l'arrestation du vicomte et la relation que le colonel-député leur avait, on s'en souvient, adressée de Perpignan, la veille de son départ. Ce document, antérieur au fait incriminé, n'offrait dans les circonstances actuelles qu'un intérêt relatif. Néanmoins, il parut atténuer les préventions de l'Assemblée. Maury en profita pour flétrir les publications calomnieuses dirigées contre un collègue, dont il se déclarait bravement le coreligionnaire et l'ami. « Ce sont, ajouta-t-il, des provocations à l'assassinat du vicomte de Mirabeau. Elles le désignent aux fureurs populaires. Je vous prie, Messieurs, de le mettre par décret sous la sauvegarde de la représentation nationale. » Cette formule un peu solennelle souleva des objections. On fit observer que, tous les citoyens étant sous la sauvegarde de la loi, il suffisait dans le cas présent de réclamer l'application du droit commun, et l'on décida simplement que le roi serait invité à donner des ordres pour la sûreté de u M. de Mirabeau le jeune ». La question de mise en liberté continua d'être réservée.

Au début de la séance suivante, elle fut reprise par Mirabeau avec une ampleur, une élévation, une force d'arguments inattendues. Les deux frères s'aimaient peu, comme chacun sait. La politique les divisait profondément, et, depuis qu'ils siégeaient à la Constituante, le cadet ne s'était refusé ni les méchants propos, ni les épigrammes cruelles sur le compte de son illustre aîné. Mais il y avait une facilité native à l'oubli des injures dans cette âme tumultueuse de Mirabeau, souvent égarée par la passion, souvent obscurcie par les vices, grande et généreuse malgré tout. Il demanda la parole sur le procès- \erbal, et très habilement attaqua le vote de la veille,

LE MCOMTK DE MIRABEAU DEPUTE 2'yl

comme la négallon inconscienle des piérogalives do l'Assemblée. < Sans aucun doute il y a eu méprise, aflirma- 1-il d'un Ion hautain. Les termes du décret ne sont pas el ne sauraient être l'expression de votre pensée. Vous n'avez pu confier au pouvoir exécutif la sûreté de l'un d'entre nous. En présence de la situation où se trouve M. de Mirabeau le jeune, vous ne pouviez vouloir, vous n'avez voulu qu'une chose : proclamer à nouveau l'inviolabilité des mandataires de la nation. J'ai dit M. de Mirabeau le jeune, parce que je ne plaide point pour mon frère. Je ne réclame pour lui que ce que je réclamerais pour tout autre député. Un membre de l'Assemblée ne peut être traduit devant aucune juridiction que vous ne l'ayez déclaré jugeable. C'est un principe sacré î Rappelez-le aux municipalités, et enjoignez à M. de Mirabeau le jeune de venir immédiatement vous rendre compte de ce qu'il a fait. »

Mirabeau avait parlé en homme qui connaissait les Constituants. Il avait « caressé de leur cœur l'orgueilleuse faiblesse», en invoquant les droits souverains de l'Assemblée et son indépendance du pouvoir exécutif. Personne ne se leva pour le contredire, et le texte de sa motion fut substitué d'emblée au décret précédemment rendu. Cette décision irrita fort la presse jacobine, toujours acharnée à demander le châtiment du vicomte, bien qu'elle n'osât j)ersister dans ses premiers mensonges sur l'aU'aire de Perpignan. D'après ÏAmi du peuple, le fait d'avoir enlevé les cravates des drapeaux attestait à lui seule une profonde scélératesse. « Le sieur de Mirabeau — écrivait Marat — est coupable de démence ou de trahison. Dans le premier cas, il doit être enchaîné à l'hôpital des fous comme maniaque. Dans le second cas, il doit porter sa tête sur l'échafaud. »

Les ordres de l'Assemblée parvinrent à Castelnaudary le 2 2 juin, en même temps que des lettres de Mirabeau

et de Cazalès à l'adresse dn vicomte. La municipalité lui déclara qu'il était libre, et le pria de croire à son vif regret de l'avoir emprisonné. « ?sous étions, lui assurat-elle, pleins de respects pour votre inviolabilité, mais nous avons eu la main forcée par les circonstances. » Les oiïîciers de la milice et les principaux babitants vinrent féliciter « l'inviolable ». La compagnie de garde tint à le saluer. On lui remit des placets, on lui demanda des apostilles, ce qui prouve — soit dit en passant — que le peuple français a compris de bonne heure les obligations essentielles d'un député. Si flatté qu'il put être de ces compliments et de cette sympathie, 1' « inviolable » ne s'attarda pas à en savourer la douceur. Les « légionnaires du Lauraguais » envoyés à Perpignan avec les cravates des drapeaux devaient rentrer le 22 juin au soir à Castelnaudarv, après avoir été longuement fêtés, encensés, abreuvés par le régiment de Touraine, et notre vicomte appréhendait un peu qu'ils ne voulussent témoigner à ses dépens leur reconnaissance des honnêtetés reçues. Il partit dans le courant de la journée. A l'entendre, il serait monté en voiture « au milieu des bénédictions » d'une foule attendrie, tant le revirement des esprits était complet. Probablement, il exagère, et les adieux de la population ne furent point aussi touchants ; mais ce qui est sur du moins, c'est qu'il put sortir en paix de cette cité, où il avait traversé au début des moments scabreux et presque tragiques.

Se doutant bien des horreurs débitées sur lui par les journaux jacobins, et très convaincu d'être recommandé aux frères et amis de province par les clubistes de Paris, il se promettait de voyager rapidement, de garder le plus possible l'incognito et surtout de ne pas s'arrêter dans les grandes villes. Il ne fit que relayer à Toulouse et à Montauban. Aux environs de Caussade, il rencontra deux dames de son monde qui allaient prendre les eaux de Ba-

règcs. Elles riiiforincTcnt qu'on s'allcndait sur la roule à le voir passer chargé de chaînes, et que d'avance on s'en délectait. « Parfait, répondit le vicomte. A chaque halle j'annoncerai pour le lendemain l'apparition de Mirabeau- Cadet enchaîné, et la perspective d'un si noble spectacle détournera de moi l'attention. Au fond, cependant, il ne croyait guère à l'elTicacité des stratagèmes. Sa structure massive, sa large face, ses jambes de basset popularisées par l'imagerie, étaient hélas ! trop caractéristiques pour que son identité fût diiïicile à établir. Évidemment, disait-il, en me bâtissant de cette sorte, la Providence ne m'avait pas destiné à jouer un rôle dans les révolutions. » A Souillac, où il soupa le 28 juin, toute dissimulation eût été impossible. On l'y avait vu souvent les années précédentes et même il y comptait des amis. Un vieux camarade de régiment, d'anciens gardes du roi, un commissaire de la marine vinrent assister à son repas que, malgré l'attrait de leur présence, il jugea inutile de prolonger. Des rassemblements s'étaient formés et des rumeurs commençaient à s'élever devant l'auberge. Il regagna cependant sa berline sans que la malveillance des curieux se traduisit par des actes violents. Le lendemain, au petit jour, il entrait à Brives. « J'ai su depuis — a-t-il raconté — que cette bonne ville briguait l'honneur de me pendre, et qu'on y faisait des motions quotidiennes pour l'accomplissement de ce vœu patrioticjue. Heureusement, à l'heure où j'y passai, le civisme sommeillait encore, et j'étais hors de portée quand il se réveilla. » Le vicomte avait eu soin d'ailleurs, en pénétrant dans le Limousin, de prendre des précautions particulières. 11 se renco^nait au fond de sa voiture, et en tenait les jalousies fermées, se méfiant du contact avec ses chers commettants. Ce n'était pas cju'il eût des données précises sur leurs dispositions à son égard ; mais un secret instinct lui faisait pressentir qu'elles ne devaient pas être excellentes.

La traversée du Berry s'opéra sans incident, sauf au bour": d'\r2:cnton, où le vovageur tut reconnu et récolta quelques huées, qui, peut-être, auraient été suivies de plus graves offenses, s'il n'eût opportunément déguerpi. Près de Yierzon, dans une mauvaise hôtellerie de village, il entendit sa propre histoire, narrée par le maître du lieu d'après les libelles parisiens, ^'aturellcment, il se garda de le contredire, tomba d'accord avec lui sur les forfaits de Mirabeau le jeune, et l'assura que le passage de ce grand criminel ne pouvait tarder. L'hôtelier le remercia du renseignement, bien loin de soupçonner que son obligeant interlocuteur était le grand criminel en personne.

Après avoir cheminé toute la nuit, le vicomte atteignit Orléans le 26 juin au lever de l'aurore. « Le patriotisme connu de la capitale de l'Orléanais me faisait — a-t-il écrit — un devoir de me soustraire aux empressements de ses habitants. » Les rues étaient désertes ; la chaise de poste brûlait le pavé. Il eut bientôt doublé ce cap dangereux. X mesure que la fin de son voyage approchait, il le poursuivait avec plus de confiance. Sa pensée se reportait complaisamment au long parcours qu'il laissait derrière lui. En dépit de fâcheux pronostics, il avait pu faire ce trajet sans mésaventure, ayant eu la chance insigne d'esquiver à la fois les malintentionnés et les protecteurs. Tout lui donnait l'espoir que jusqu'au bout, les choses iraient de même. Par malheur, il advint qu'à Étampes on s'avisa de vouloir le protéger.

Comme il v arrivait sur le coup de midi, un sergent de la garde nationale fit arrêter la voiture, s'avança vers l'une des portières et très civilement demanda s'il avait l'honneur de parler à Monsieur le vicomte de Mirabeau. — (( A lui-même, rejxirtlt le vicomte. » — « Nous sommes, dit le sergent, chargés de veiller à votre sûreté », et il appela du geste une quinzaine de gardes qui entourèrent la berline. — « Je suis touché d'une attention si délicate

LE VICOMTE Di: MIRABEAU DÉPUTÉ 2-75

— reprit Mirabeau-Cadet — mais le meilleur moyen de garantir ma sûreté est de me laisser continuer ma route sans s'occuper de moi. Une expérience de deux cents lieues m'a démontré l'excellence de cette méthode. » — « Impossible, nous avons des ordres : Ordre de l'Assemblée, ordre du roi, ordre du ministre de l'Intérieur, ordre delà municipalité, ordre de notre commandant. » — « Puisqu'il en est ainsi, que votre volonté soit faite. Mais vous verrez tout à l'heure que j'avais raison. »

La voiture se remit en marche, au pas des gardes nationaux qui l'escortaient avec autant de lenteur et de cérémonie que s'il se fût agi d'un carrosse du sacre. C'était jour de grand marché. Une aflluence énorme d'ouvriers, de forains, de campagnards encombrait dans toute sa longueur la principale rue d'Étampcs. A peine le cortège venait-il de s'y engager, qu'il se trouva enveloppé, serré, immobilisé par des groupes de plus en plus compacts et nombreux. Mirabeau-Cadet avait été trop annoncé pour que ce peuple hésitât sur le nom du personnage qu'escortait la force armée. On se le montrait du doigt ; on lui jetait des regards féroces. Entre temps, on lui cornait aux oreilles : « A la lanterne ! à bas l'aristocrate ! à bas le noir! » Impatienté, il se pencha hors de la portière, et cria aux manifestants:

« Servez-moi du neuf. Voilà huit mois que je suis importuné du même refrain. C'est fastidieux! » — Le mot fit rire ceux qui étaient à portée de l'entendre, mais, quoique formidable, la voix du vicomte se perdit au milieu de la foule dont les rangs s'étendaient au loin. D'instant en instant, l'excitation populaire augmentait; le sang montait aux cerveaux, des bousculades furieuses se produisaient autour de la berline. Encore quelques minutes et elle allait être assaillie, lorsque parut tout étouffé, la taille ceinte de son écharpe, un délégué du corps municipal. Le premier soin de l'honnête administrateur fut de

répéter au vicomte que la municipalité se faisait un devoir de veiller sur ses jours. — A quoi Mirabeau-Cadet ne put s'empêcher de répondre ironiquement qu'il éprouvait les effets de cette sollicitude. « L'important, répliqua fort à propos le délégué, n'est pas de chercher la cause du mal, mais de le réparer. Je vais m'y employer de mon mieux. » — Aussitôt, il sauta dans la voiture, et commanda au postillon de partir à fond de train. Le postillon obéit, lança vivement ses chevaux, fendit la foule au hasard des écrasements possibles, et, par un bonheur inouï, sortit de la ville sans que personne fût atteint. Les dernières maisons une fois dépassées, le libérateur du vicomte se retira en lui donnant un conseil, c'était de traverser au galop Arpajon, Bourg-la-Reine et autres lieux, s'il ne voulait y être accueilli comme il l'avait été à Etampes.

Le vicomte suivit cette recommandation et s'en trouva bien. Il ne s'arrêta c|u'à la Croix de Berny pour y faire un repas succinct, n'ayant rien mangé depuis la veille. Là, il apprit qu'en vertu d'un décret rendu par les Constituants et sanctionné par le roi, il n'avait plus ni vicomte, ni particule ; que même il ne se nommait plus Mirabeau le jeune, mais simplement Boniface Riquetti. Cette métamorphose n'était point de nature à le charmer. Toutefois, la faim l'emporta sur l'indignation, et il se borna pour le moment à constater « qu'un roturier avait aussi bon appétit qu'un gentilhomme ». Au cours de la soirée, il débarquait tranquillement à Paris, rue de Seine, dans l'hôtel de famille devenu depuis la mort de son père la propriété de sa sœur, Mme du Saillant.

Le lendemain, il se rendit à la salle du Manège. Trois accusateurs venaient précisément de témoigner contre lui devant l'Assemblée : un soldat du régiment de Touraine parlant au nom de ses camarades ; M. Vergés représentant des officiers municipaux de Perpignan ; un M. Siau, médecin, soi-disant député de la milice locale. Les uns et

LE VICOMTE DE MinABEAU DÉPUTÉ 2/7

les autres s'étaient évertués à démontrer la culpabilité du vicomte de Mirabeau. Ils avaient incriminé ses actes, ses paroles, ses intentions : le soldat avec une phraséologie prétentieuse qui sentait la leçon apprise, M. Verges avec un mélange de malveillance et de sensiblerie, M. Siau avec l'emphase, les hvperboles étourdissantes d'un méridional renforcé. D'après eux, il n'y avait eu qu'un perturbateur à Perpignan, le colonel du régiment de ïouraine. Il était seul responsable des troubles, tous uniquement causés par son humeur despotique, ses emportements, sa brutalité, son incivisme et cette violation de dépôt, cette soustraction frauduleuse, qui avait couronné la série de ses méfaits. En revanche, MM. Vergés et Siau prodiguaient l'encens au régiment insurgé : « Corps recommandable, disait M. Verges qui, même dans sa fureur, n'a pas manqué aux égards que méritent les vertus civiles et militaires du chef de la municipalité. » — « Brave régiment, ajoutait M. Siau, rempli du feu sacré de l'amour de la patrie qui, élevant et exaltant les âmes, ne leur permet plus la régularité de mouvements que l'on ne peut attendre que d'une constitution achevée. » Une partie de l'Assemblée avait applaudi ce pathos.

Lorsqu'on annonça que M. Riquetti — ci-devant vicomte de Mirabeau — demandait à être introduit, le président exhorta les députés au calme et au silence. La question se posa ensuite de savoir si « M. Riquetti le jeune » serait simplement admis à la barre, ou si l'accès de la tribune lui serait accordé. Cazalès et Mirabeau soutinrent qu'un membre de l'Assemblée gardait tous ses droits, tant qu'il n'était pas convaincu de crime ou de délit. Sur leurs observations, l'on décida que le ci-devant vicomte présenterait sa défense à la tribune.

Il y monta d'un pas ferme, et, à part deux ou trois phrases dans le goût de l'époque, s'exprima nettement, posément, avec beaucoup plus de sang-froid et de mesure

qu'on n'en pouvait attendre de lui. Tout d'abord, il protesta contre l'imputation d'avoir apporté dans l'accomplissement de ses devoirs militaires les opinions personnelles qu'il professait comme député. Puis, il rappela l'origine de sa mission à Perpignan, les ordres, en vertu desquels il s'y était rendu, les explications qu'il avait déjà données par écrit sur l'inanité de ses efforts pour ramener son régiment h l'obéissance. Il nia énergiquement — avec attestations à l'appui — avoir chargé les rebelles à coups d'épéc et blessé plusieurs d'entre eux dans la bagarre du lo juin: il opposa au langage actuel de la municipalité les termes flatteurs de la lettre qu'il avait reçue d'elle au moment de son départ. Abordant, enfin, le principal chef d'accusation, il fit connaître le motif qui l'avait déterminé à enlever les cravates des drapeaux, se déclara certain d'avoir agi dans la plénitude de son droit, et au surplus affirma sur l'honneur l'ignorance où il était des engagements pris par le maire. Sa péroraison fut courte et digne : « Je serais fâché, dit-il, que l'inviolabilité invoquée en ma faveur empêchât de me mettre en jugement. Je demande un Conseil de guerre pour prononcer entre le régiment et moi. J'y porterai le calme de l'innocence, le courage qui la suit, et qui, je l'espère, ne m'abandonnera jamais. »

« Quelques applaudissements, mêlés de quelques murmures », note iiravement le Moniteur. Les oras:es redoutés parle président se réduisirent à ces manifestations discrètes. Aucun membre ne proposa un vote immédiat; aucun n'entreprit de discuter, séance tenante, la justification de M. Riquetti le jeune. A l'unanimité, l'iVssemblée en renvoya l'examen au comité des rapports.

Comme il était probable que le comité ne se presserait pas de déposer ses conclusions, une guerre de plume s'engagea sous prétexte de l'éclairer. Les officiers de Touraine rétractèrent la protestation qu'ils avaient signée contre leur colonel dans une heure de défaillance ; les

délégués de la troupe répondirent au discours du vicomte par des démentis en style insolent; M. Vergés, dans un faclum assez piteux, essaya d'expliquer les palinodies de ses collègues et les siennes; M. Siau produisit une philippique enragée des gardes nationaux perpignanais. Les ripostes du vicomte suivirent de près, les unes dures, les autres railleuses. Il répliqua aux soldats en flétrissant leur félonie, à M. Vergés, en soulignant de nouveau ses contradictions, à M. Siau en déversant le ridicule sur les ardeurs et les véhémences de ce médicastre agité. Mais le public accorda peu d'attention aux dernières polémiques soulevées par les désordres de Perpignan. On touchait à l'anniversaire du t4 Juillet. Paris, tout entier aux fêtes de la Fédération, ivre d'enthousiasme, d'allégresse, d'espérances illimitées, cessait de prendre intérêt àTaffaire du régiment de ïouraine. Les détails de cet épisode, qui l'avait passionné un instant, s'elTaçaient de sa mémoire, et allaient bientôt être oubliés. 11 n'en resta dans l'esprit populaire ([u'un surcroît d'hostilité contre le vicomte, « Mirabeau- Cravate », ainsi que l'appelaient maintenant les journaux.

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