I. V. les Mémoires de Moiitlosier
agO LE VICOMTE DE MIRABEAU
crimprlmés n'y gênerait personne. Au jour dit, trois crocheteurs se mirent en marche vers la rue de Seine, chargés de la précieuse cargaison. Comme ils sortaient de la cour du Commerce et passaient rue del'Ancienne-Comédie, devant le poste du district des Cordeliers, un feuillet tomba d'une liasse mal attachée, sans que le porteur v lit attention. Ln garde national ramassa le papier, le lut, et ne le trouva pas de son goût. Flairant une émission de libelles anti civiques, il suivit les crocheteurs, les vit traverser le carrefour Buci, tourner à gauche, descendre la rue de Seine et finalement entrer dans la cour de l'hôtel Mirabeau. Ce fut pour lui un trait de lumière. Des écrits suspects, expédiés par ballots chez Riquetti cadet, le droitier forcené, l'aristocrate assoiffé du sang des patriotes. Plus de doute. Il y avait là une conspiration. ?Sotre homme courut prévenir les autorités du district des Cordeliers, auquel il appartenait, et celles du district de Saint-Germain-des-Prés, qui avaient dans leur circonscription la rue de Seine. Les administrateurs des Cordeliers, gens d'initiative, déclarèrent qu'une perquisition s'imposait, les administrateurs de Saint-Germain-des-Prés obéirent, et tous, ceints d"écharpes, flanqués de fusiliers, se rendirent à l'hôtel Mirabeau, Danton en tète. La présence de Danton était une garantie de décision et de célérité. Aussitôt l'hôtel investi, la visite domiciliaire commença. Il ne paraît pas qu'elle se soit étendue aux pièces habitées par le vicomte ; mais on fouilla les chambres voisines, on y mit la main sur les œuvres de l'abbé de Lubersac et, s'il faut en croire « La Chronique de Paris » , on v saisit également des paquets de brochures rovalistes.
Au cours de l'opération, arriva le maître du logis revenant d'une excursion à la campagne. Il fut très étonné d'apercevoir un factionnaire à sa porte, un second sur l'escalier et, dans l'appartement des officiers de district, qui furetaient, inventoriaient, verbalisaient. Son premier soin
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fut nalurellemcnt de leur demander pourquoi ils étaient là, qui les avait autorisés à pénétrer chez lui, s'ils exécutaient et pouvaient exhiber un mandat de justice. L'un d'eux — peut-être Danton — lui répondit le plus civilement du monde, que de mandat ils n'en avaient point, mais « que le succès justifiait les entreprises hardies » ; en d'autres termes que la force prime le droit. Le vicomte n'avait pas besoin de l'entendre dire pour en être persuadé. Encore voulait-il savoir le motif et le but de la perquisition, quels étaient ces livres, ces papiers dont s'emparaient les commissaires, comment ils se trouvaient dans une chambre inoccupée, où il ne les avait jamais vus. Les assistants lui nommèrent l'auteur des ouvrages saisis, lui apprirent le transport des ballots, l'histoire de la feuille ramassée et ce qui en était résulté. En même temps son secrétaire avoua la permission imprudente qu'il avait accordée proprio motii à l'abbé de Lubersac. « Messieurs, reprit alors le vicomte, je n'ai aucune part aux productions littéraires de M. de Lubersac, et leur sort ne me touche que très indirectement ; mais je ne puis cacher ma stupeur de voir le district des Cordeliers, de voir un démocrate, tel c|ue M. Danton, respecter si peu la liberté de la presse, après l'avoir tant glorifiée. Laissez-moi ajouter combien il me semble extraordinaire que l'on ait osé envahir le domicile d'un député. Je vous sais gré d'ailleurs de vos formes courtoises, et je tiens à n'être pas avec vous en reste de politesse. Aussi je vous avertis que j'informerai l'Assemblée nationale de l'acte arbitraire qui vient d'être commis. » Sans s'émouvoir de la menace, les représentants des deux districts poursuivirent la rédaction du procès-verbal ; puis, ce travail achevé, ils réquisitionnèrent une voiture, y firent empiler leur butin et allèrent le déposer à l'Abbaye. Les œuvres errantes de ^L de Lubersac avaient enfin un asile.
Le lendemain, le vicomte porta l'alTaire à la tribune sur
un ton qui dénotait assez peu d'espoir dans refficacité de sa plainte. L'indifférence de l'Assemblée excéda néaniHoins ce cpi'il avait pu augurer. Il ne fut pas interrompu, il ne fut pas appuyé, il ne fut pas contredit. Ses paroles tombèrent dans le vide. x\ucun membre ne se leva ni pour blâmer, ni pour excuser le fait signalé. On passa d'emblée à un autre sujet, et le compte rendu n'indique même pas qu'on se soit donné la peine de voter l'ordre du jour. Une perquisition et une saisie opérées chez un député, sans mandat de justice et par de simples commissaires de districts, constituaient pourtant des abus de pouvoir indéniables. Mais l'Assemblée, submergée par l'anarchie ambiante, s'était habituée à soulTrir les usurpations, les caprices, les pratiques illégales de quiconque détenait ou s'arrogeait une parcelle d'autorité. Elle ne se souciait point d'engager un conflit avec ces redoutables Cordeliers, dont l'influence ravonnait sur toute une partie de la ville, et, très évidemment, elle n'avait surtout nulle envie d'encourir leurs colères pour venger les injures du vicomte de Mirabeau.
A quelques semaines de là, dans ce même mois de juillet, il eut devant lui, non plus des officiers de district audacieux et despotes, mais une de ces foules irritées dont en diverses occasions il avait déjà failli être victime. Le 28, il dînait avec Montlosier chez le restaurateur Masse aux galeries du Palais-Royal. Vers la fin du repas, le cerveau légèrement embrumé par la bonne chère et le rhum de la Jamaïque, il alla prendre le frais à une fenêtre ouvrant sur le jardin. Des promeneurs le reconnurent. « C'est Mirabeau-Tonnerre, Mirabeau-cravate», dirent-ils à haute voix. Un attroupement se forma, d'abord de vingt personnes, puis de cent, puis de mille. Le vicomte regardait tranquillement cette masse de badauds, qui s'amoncelait le cou tendu et le nez en l'air. Elle ne tarda pas à lui donner ce que « La Chronique de Paris » appela le lendemain
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[)iir un (Mipliéinismc charmant des « preuves non équivoques de l'opinion publique ». On débuta par des bordées de siiïlets, des cris répétés de « à bas Tonneau », on se mit ensuite h cribler de graviers la façade du restaurant Masse, et comme Riquetti-Cadet restait à la fenêtre, malgré ces avertissements, l'on passa des graviers aux cailloux, et des cailloux aux grosses pierres. L'une d'elles cassa un carreau de vitre en cfileurant le front du vicomte. Il la prit et la posa sur la balustrade, après l'avoir montrée aux manifestants. C'était un signe de ses intentions pacifiques. Le tumulte n'en continua pas moins de s'aggraver. Les burlcments redoublaient ; le jardin était noir de monde ; des groupes d'énergumènes se préparaient à l'assaut du restaurant ; Monllosier craignait pour son ami ; Masse tremblait pour ses fourneaux, et cependant le vicomte, impassible, olympien, les bras croisés, apparaissait toujours à la fenêtre. Heureusement, le maire Bailly avait pu être prévenu. Il courut à l'établissement en péril, exhorta l'opiniâtre député, et à grand renfort de raisonnements, d'instances et de prières, lui persuada enfin de se dérober aux yeux « de ses obscurs blasphémateurs ». Cela fait, il descendit au jardin et harangua l'émeutequi, satisfaite d'avoir intimidé le plus terrible des aristocrates, se laissa disperser assez aisément. Peu à peu les clameurs s'atténuèrent, le rassemblement fondit, le jardin se déblaya et les grondements a (Faiblis de l'oraL^e allèrent s'éteindre dans les rues voisines ^
I. Dans l'article très sommaire qu'elle consacre au vicomte de Mirabeau, la Biographie générale (Firmin Diclot) raconte l'aventure d'une façon plus dramatique. A l'en croire, des furieux auraient envahi le restaurant Masse avec l'intention de jeter le vicomte par la fenêtre. Pressé de toutes parts, il se serait retranché dans une embrasure, et, l'épée à la main, aurait fait front aux assaillants jusqu'à ce qu'une patrouille de gardes nationaux fût venu le dégager. Aucun des documents que nous avons pu consulter ne présentant cette version, et la Biographie générale s'abstenant d'en indiquer la source, nous n'avons pas hésité à nous en tenir au récit de .\Iontlosier, témoin oculaire.
Ce fut la dernière rencontre du vicomte de Mirabeau avec le bon peuple de Paris. Au commencement d'août, on apprit qu'il était passé à l'étranger.
Après avoir lutté contre la Révolution par la parole et par la plume, il allait chercher hors de France les moyens de la réduire par la force. Une nouvelle phase de sa vie commence, la moins connue, mais non la moins curieuse ni la moins mouvementée.