I. Etat militaire de la France, par Montandre
Bien que la comptabilité piibliquc n'eût pas à celle époque les règles précises auxquelles nous la voyons assujettie, le fait signalé par M. de Bouzols causa un vrai scan- <lale au département de la Guerre. On y jugea fort incorrect la conduite du quartier-maître et plus répréliensible encore le sans-gène du colonel, qui avait emprunté avec lant de désinvolture les fonds de son régiment. Le vicomte étant arrivé à Paris sur ces entrefaites, personne ne doutait dans les bureaux qu'il ne se sentît perdu et ne fût à la veille de quitter le service. « M. de Mirabeau, disait une note remise au ministre, est regardé comme n'existant plus au corps. » Sa démission paraissait tellement certaine, tellement imminente et nécessaire, qu'un candidat très appuyé, le comte de Lévis, obtenait la quasi-promesse d'être cboisi pour lui succéder. Déjà les commis examinaient la question de savoir si le brevet de retenue, payé i5 ooo francs lors de la précédente mutation, devrait subir cette fois la réduction prescrite par l'ordonnance de 1776. Ils pencliaient vers la négative, l'ordonnance leur semblait viser le seul cas de vacance par suite d'avancement, et ils faisaient ressortir d'un ton satisfait que le prix de i5ooo francs imposé au nouveau titulaire garantirait amplement la créance du régiment de Touraine sur son ancien colonel.
Boniface fut sauvé par l'énergique sollicitude de son père et par l'intervention toujours bienveillante, toujours empressée des Caraman. A la nouvelle du rapport de M. de Bouzols et de l'éclat désastreux qui menaçait d'en résulter, le marquis était sorti de la retraite où il se mourait, moins sous le poids des ans que sous celui des chagrins et des déceptions de sa vie. Le sentiment de l'honneur en péril, l'urgence d'une résolution à prendre réveillèrent dans son âme découragée la force de vouloir et d'agir. Grâce aux bons soins et probablement aux avances de M'' Demautort, le notaire des Mirabeau, il réur
nit sur-le-champ la somme nécessaire pour désintéresser le régiment de ïouraine. En même temps, il adressait à M. de Caraman un appel désespéré, le conjurant d'user de toute son influence, d'employer tous les moyens en son
pouvoir
afin d'
epa
rgner au v
icomte la flétrissure d'une
démission imposée. Le zèle de M. de Caraman et l'efficacité de ses démarches répondirent à l'attente de son vieil ami. Supplié de ne pas traiter avec rigueur un officier qui servait en brave, et dont la faute d'ailleurs était matériellement réparée, le ministre se laissa fléchir sans trop de résistance. On convint en haut lieu d'arrêter l'affaire et de maintenir Boniface dans le commandement qu'il exerçait, mais, avant de le renvover à son corps, l'on exigea des garanties contre ses incartades futures. Il dut produire l'état complet de ses dettes, — lesquelles s'élevaient au chiffre respectable de i46 800 livres, — assurer les droits de ses créanciers au moyen de délégations sur le versement dotal qu'il avait à recevoir de sa mère en 1790 ; se rendre enfin de sa personne au Chàtelet, et y requérir humblement, que Messieurs les magistrats voulussent bien le pourvoir d'un conseil « sage et habile ».
Son frère, qui avait encouru jadis et tout aussi justement cette espèce d'interdiction à l'usage des prodigues, ne s'y fût pour son compte jamais prêté. 11 eût accueilli comme un outrage et repoussé à grand renfort d'éloquence et d'arguments, la proposition d'aller recjuérir sa propre mise en tutelle. Boniface, lui, céda sur tout, se soumit à tout, sinon avec repentir, du moins avec la plus complète docilité. En ne lui ménageant pas les défauts, la nature l'avait doué d'une qualité, qui a son prix aux époques de déclamation. 11 pratiquait ses vices naïvement, sans y joindre la révolte, et sans les compliquer de sophismes.
C'était par cette bonhomie dans l'inconduite, par cette facilité à reconnaître ses égarements — sous la condition
tacite d'v retomber
qu
'il désarmait d'ordinaire la sévé-
r'dv palcrncllc. Mais ses derniers torts avaient été trop graves pour être aisément pardonnes, et le marquis en ressentait une tristesse pleine d'amertume. Nous avons tenu en main la lettre dans laquelle M. de Mirabeau remercie le comte de Caraman, et lui annonce l'exécution des mesures concertées entre eux pour donner satisfaction au ministre. « Personne ne sait mieux que vous, mon cher ami, dit-il en terminant, ce que c'est qu'une vie vouée À des devoirs pénibles. Mais, heureusement, vous ne saurez jamais à quel point il en est de rebutants et de douloureux. J'ai tant de fois pensé et répété que je ne voudrais pas être le maître de me faire mon propre sort, que je dois subir celui que m'impose la Providence. C'est avec tendresse, et de tout mon cœur qui se dévore, que je vous ombrasse. — Le marquis de Mirabeau. »
Il est impossible de lire sans émotion la pièce originale où se trouA'cnt ces phrases désolées. La physionomie du texte, son aspect et ses détails matériels font ressortir et rendent sensible aux yeux l'accablement qu'il exprime. Les liijnes sont inéi^ales et confuses, les mots écrasés, tremblés, à peine distincts. Tout l'ensemble de la lettre porte le signe de la décrépitude physique, en même temps que ■de la souffrance morale. Sous l'impression de la pitié qu'elle inspire, on se prend à oublier les travers d'esprit, les duretés, les prétentions orgueilleuses et despotiques de M. de Mirabeau. On pardonne au marquis d'avoir, comme il l'a écrit cj[uelc{ue part, bien souvent « déplacé sa conscience », et l'on ne se souvient que de cette poignante oxclamation qu'il a jetée dans un de ses livres : « J'avais un cœur, moi aussi. »
Séparé de sa femme, pourvu d'un conseil judiciaire, en fâcheux renom auprès du ministre, et, selon toute apparence, quelque peu discrédité à son corps, le vicomte semblait dans une de ces situations qui commandent l'effacement et la modestie. Mais s'il avouait volontiers ses torts.
il avait l'heureuse faculté de n'en garder aucun souvenir pénible ou gênant, et les disgrâces qu'il venait de s'attirer n'eurent pour elTet ni d'assombrir son humeur ni de lui rien enlever de son assurance. Ce fut sans le moindre embarras qu'au mois de mars 1789, il se rendit à l'assemblée de la noblesse du Haut-Limousin, réunie en vertu de l'ordonnance sur la convocation des Etats Généraux. L'article 20 de ce règlement accordait aux femmes possédant fief le droit de se faire représenter par procureurs aux élections et aux opérations préliminaires. Bonifacc comparut comme fondé de pouvoir de la marquise de Mirabeau, titulaire de la baronnerie de Pierre-Buffîère dans la sénéchaussée de Limoges. Son bagage de connaissances était léger. En matière de législation, d'impôt, de réformes judiciaires et administratives, il avait médiocrement réfléchi et moins encore étudié. Mais il avait, ce qui devant toute espèce de public est souvent plus utile que le savoir et l'expérience, un esprit alerte servi par un formidable aplomb. Sa vivacité de répartie, sa hardiesse d'affirmation, sa facilité à saisir et à s'assimiler les idées d'autrui le mirent promptement en évidence. On le nomma membre, et presque aussitôt secrétaire de la commission chargée par l'Assemblée de rédiger le cahier des vœux. Il prit une part active à ce travail, et le zèle qu'il y apporta, l'ardeur surtout qu'il montrait pour les intérêts de son ordre, achevèrent de lui gagner les sympathies. Le 2 1 mars, lorsqu'eut lieu l'élection des deux députés que la noblesse du Haut-Limousin devait envoyer aux États Généraux, son nom sortit de l'urne avec celui du comte de Roys. La Révolution allait l'improviser homme politique et lui donner d'emblée une notoriété, à laquelle probablement il ne fût jamais parvenu sous la monarchie.