‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 34 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Difficultés mvtkrielles et morales qui paralysent le chef de la légion.

î>oMMAiRE : Lois contre les émigrés. — Décret spécial contre le vicomte de Mirabeau. — Le Courrier de Strasbourg iv\<^c sévèrement les soldats de la Légion.

L'Assemblée n'avait cessé, depuis le départ des aristocrates, de jeter des regards de haine au delà de la frontière. Dans la séance du 28 février 1 791, Le Chapelier avait présenté un rapport, qu'il déclarait lui-même contraire à la Constitution, et le grand Mirabeau, malgré les clameurs de l'extrême gauche et celles des tribunes, avait combattu l'idée de faire une loi de principes sur l'émigration. L'affaire avait ainsi été réservée.

Malgré cela, l'Assemblée décidait le i"*'' mars que le comité des finances aurait mission deprésenler, le 6 mars, la radiation des fonctionnaires publics ou pensionnaires de la nation, absents du royaume.

Le 9 juillet, elle décrétait que tout Français hors du royaume, qui ne sera pas rentré dans le délai d'un mois, sera soumis à une triple imposition, par addition au rôle de 1791, sauf à prendre des mesures ultérieures, dans le cas d'une invasion sur le territoire français.

Le i*^"" août un nouveau décret réglait lesdétails d'exécution de la mesure précédente.

Mais, le i4 septembre, une amnistie générale, fort tem-

poraiie, détruisit toute la procédure, pour célébrer dans la paix et la concorde l'aclièvcment de la Constitution et son acceptation par le roi.

Cette trêve ne pouvait pas être de longue durée ; dès le 8 novembre, un nouveau décret paraît contre les émigrés, punissant de mort ceux qui ne seraient pas rentrés le I -"■ janvier 1792.

Ensuite, Carnot propose de décider qu'il y a lieu à accusation :

1° Contre les princes français sans exception ;

2° Contre plusieurs personnes, notoirement connues comme cliefs de rassemblement, en particulier contre Mirabeau cadet, Calonne et le cardinal de Rohan.

Le roi met son veto à ce décret, on l'accuse aussitôt de connivence avec les émiorrés.

Le vicomte de Mirabeau rédige alors cette réponse aux députés :

« Messieurs,

« J'ai éprouvé une satisfaction bien vive lorsque parmi les projets de décret, qui vous furent présentés lors de la discussion sur les émigrants, je vis mon nom inscrit parmi ceux désignés plus spécialement, comme étant les défenseurs de l'autel et du trône. Ma joie fut de courte durée. Je vis à la lecture du décret que vous rendîtes, que vous n'aviez décerné que des lionneurs généraux, et que j'étais confondu dans la foule des Français expatriés. La place est assez belle, mais l'ambition est naturelle à l'homme et le premier aperçu de grandeur, qui m'avait été présenté, avait laissé du \ide dans mon cœur.

« Mais la conviction où je suis, qu'il ne faut qu'éclairer votre justice pour obtenir ce qui faitaujourd'hui l'objet de mes plus ardents désirs, m'engage à vous présenter avec confiance les titres sur lesquels je fonde mon espoir.

LE VICOMTi:, GÉNKKAL A l'aRMÉE DE CONDK S/jy

Ennemis de ma Pairie et de mon Roi,

Je fus votre ennemi même avant que de naître,

Et je le fus encor ([uand je me pus connaître.

El rinclination n'a jamais démenti,

Ce sang, qui m'avait fait de contraire parti.

Autant que je lai pu, les elTels l'ont suivi.

« J'ai été reçu dés le berceau chevalier de Malte, et mes parents jurèrent pour moi fjue je vivrais et mourrais noble et chevalier.

« J'ai ratitié cet engagement, et je le remplirai à l'avenir, comme je me Halte de l'avoir rempli jusqu'à ce moment. Dés que j'ai pu connaître la valeur d'un serment, j'ai juré fidélité et obéissance aveugle à mon souverain. Je suis entré à son service, et j'ai toujours protesté hautement que mon bras et toutes mes facultés morales et physiques appartenaient à mon roi. Je n'excepterai jamais que le crime et il était incapable de me le commander.

« On ne séparait pas alors la nation ni la loi de leur représentant et dépositaire. Je m'honore d'avoir servi à la fois ma patrie et mon roi. d'avoir répandu mon sang pour eux, d'avoir guidé dans la route de l'honneur le corps dont on avait daigné me confier le commandement. Longtemps il resta fidèle. Entraîné aujourd'hui par tous les genres de séductions, il suivit le torrent. Je me flattai un moment de le tirer de son égarement, mais des soldats c^ui avaient oublié leur serment méconnurent la voix de leurs chefs. Je leur enlevai leurs insignes, souillées par leur rébellion. Emprisonné par un peuple trompé, je gardai, au milieu de ses menaces et de ses mauvais traitements, l'attitude de l'honneur outragé.

« Telle fut ma carrière militaire en France.

ce Chaque pas y fut marqué au coin de la fidélité la plus scrupuleuse à mes devoirs et à mon roi, et du mépris le plus prononcé pour le prétendu Sénat, qui a bouleversé ma patrie, détrôné mon souverain, et qui pour ajouter

l'insulte à l'outrage, lui fait jouer le rôle d'un roi constitutionnel.

« Ma carrière politique offrira des titres plus importants :

ce Député par la noblesse du Haut-Limousin, aux États libres et généraux de France, j'eus le bonheur de distinguer dès notre réunion de ^ ersailles les projets odieux formés par une secte ennemie des cultes et des rois. Ceux qui pensaient comme moi obtinrent dans la Chambre de la noblesse une majorité, que malheureusement la faiblesse leur disputait, plus encore que la scélératesse.

« Je n'ignore pas que la ligue des méchants et des sots a calomnié depuis notre fermeté, et voudrait rejeter les torts de la faiblesse, sur ceux de l'opiniâtreté. Mais je m'honorerai toujours d'avoir été du nombre de ces prétendus opiniâtres, et je rappellerai à mes collègues, que j'eusse obtenu dès lors les honneurs de la censure, si l'usage en eût existé, pour avoir rappelé, au moment où l'on ouvrait l'avis de céder sur quelques points aux volontés du Tiers Ordre, le mot plein de sens et de noblesse de Louis de Bourbon, président de la noblesse aux États de i383. « Je <( connais les mœurs des Vilains : Oignez-les, ils vous poi- « gnent. Poignez-les, ils vous oignent. » J'ajoutai avec douleur ; ^ ous les oignez, Messieurs, ils vous poindront, et ma prophétie ne s'est malheureusement que trop vérifiée.

« A l'époque désastreuse, où l'on vit le clergé et la noblesse descendus dans le précipice creusé sous leurs pas, je versai des larmes de fureur, je proposai de monter à cheval pour n'en plus descendre. Mon avis ne fut pas adopté, et je m'éloignai de cette fatale demeure. J'envoyai ma démission à mes commettants, seuls compétents. Ce ne fut que sur leur ordre positif et sur le reproche mal fondé, j'ose! le dire, qu'ils me firent, que je ne répondais pas à leur' confiance, que j'allai siéger au sein de rAssemblée nationale.

LE VICOMTE, GK.NÉUAL A L ARMKE DE CONDÉ Sl\[)

« Bieiilùl la rcvolulioii arma loul ce qui avait IntércH au dcsordro, et dcsaruia loul ce qui aurail ilù s'y opposer.

« Tirons un rideau sur les scènes d'horreur qui se sont succédé. Je n'ai point prétendu faire ici l'histoire de la Révolution.

« Obligé de lutter conlinucllenient contre les oiTorts des scélérats et des gens sans couleur plus méprisables encore, j'ai élevé la voix plutôt en faveur des hommes que des choses ; car nul ne pouvait opposer une digue au torrent impétueux, qui dévastait ma patrie. On ne pouvait qu'attendre le moment favorable, pour présenter une planche secourable au malheureux naufragé. Je défendis les braves et vertueux magistrats bretons, victimes de leur fidélité à leurs principes et à leur roi. Je dénonçai les brigandages commis dans plusieurs provinces. Je fis plus : je désignai les chefs des brigands, au milieu même de l'Assemblée. Je cherchai à coaliser les gens honnêtes ; j'eus l'honneur de les rassembler chez moi, où fut signée la déclaration d'une partie du clergé et de la noblesse, relative à la religion.

« J'ai été en butte aux menaces continuelles de la canaille soudoyée, qu'on appelait le peuple parisien. J'ai été menacé, poursuivi, injurié, frappé, et jamais on n'a pu se flatter de m'avoir inspiré un moment de terreur.

« Le 4 février 1790, jour où on força le roi de venir déclarer qu'il adoptait la Constitution qui le détrônait et à nous tracer la formule du serment prétendu civique, je brisai mon épée, j'en jetai les morceaux au milieu de la salle, aux pieds de mon maître, et je dis à haute et intelligible voix, que le jour où le roi brisait son sceptre, tout gentilhomme français devait briser son épée.

« Je refusai ensuite de prêter un serment que je détestais, et j'obtins la seule explication qui pouvait convenir à mon honneur, avec lequel je ne conqiosai jamais.

« Je jurai d'obéir aux lois du pays que j'habitais jusqu'à

IDO

ce qu'il me fût permis de le fuir, et non de maintenir ile tout mon pouvoir une Constitution, inventée pour le crime, fondée et cimentée par le sang, et qui ne pouvait se maintenir que par les mêmes movens auxquels elle devait son existence.

« Je protestai tour à tour contre tous les décrets émanant de la prétendue Assemblée nationale. Dans son sein même, je la combattis avec toutes les armes qui étaient en mon pouvoir. Arriva ensuite l'époque de la Fédération : seul je parcourus l'espace, qui séparait les Tuileries du Champ-de- Mars, sans arborer l'infâme signe de rébellion, qu'on appelait la Cocarde nationale.

(f J'eus dans la suite le bonlieur de sauver quelques ci-toyens, mes compatriotes, du fer, que la Terreur, l'ignorance et le crime avaient rivés autour d'eux. »

Voilà une profession de foi, qui ne sera certes pas qualifiée d'opportuniste ; elle est bien inspirée par le sentiment j du royalisme le plus intransigeant et résume en façon d'apotliéose la vie tout entière de notre liéros.

Probablement d'ailleurs ce long factum ne vit pas le jour à Paris; il demeura dans le cénacle des bords du Rhin, etj fut seulement apprécié et commenté par les exilés qui u aristocratisaient si bien ».

Le 2 2 novembre, parut un nouveau rapport du comité^ diplomatique sur les affaires extérieures ; l'opinion mo-j dérée y dominait encore ; le comité invitait le gouvernc^J ment à faire les démarches nécessaires pour que les arche- j véques électeurs cessassent de favoriser les enrôlements desJ

L'Assemblée alla plus loin et demanda aux électeurs' ecclésiastiques la réunion des forces nécessaires pour appuyer ces actes.

Le 2 5 novembre, le cardinal de Rohan et le vicomte dci Mirabeau eurent de nouveau les honneurs de la séance.

M. Rhûl monta à la tribune et s'exprima en ces termes :

LE VICOMTE, GEiNLRAL A L ARMEE DE CO.NDE O J I

c( Le cardinal de Rolian qui se trouve à Etlenlicini, dépendance de l'évêché de Strasbourg, a rassemblé autour <le lui 700 brigands commandés par Mirabeau cadet; deux iournisscurs lui ont vendu l\oo sabres. Il est honteux ([u'un malheureux, un cardinal de Rohan, un homme couvert d'opprobres, d'indécence, de ridicule, arme impunément contre la patrie ? 11 faut qu'il soit mis en accusa ion. » (Applaudissements répétés.)

Dans la séance du i*"'' janvier 1792, l'Assemblée nationale décrète enfm qu'il y a lieu à accusation contre : Louis-Stanislas Xavier — Charles Philippe — et Louis Joseph, princes français — M. de Galonné, ci-devant contrôleur général — M. La Queuille aîné et Boniface Riquetti — ces deux derniers, ci-devant députés à l'Assemblée nationale constituante.

Comme prévenus d'attentat et conspiration contre la sûreté générale de l'État et la Constitution.

On pouvait déjà entrevoir dans ces premières manifestations d'hostilité violente, l'aurore d'un nouveau despotisme, transformant les idées généreuses du début, et poussant le nouveau gouvernement vers le régime prochain de la Terreur. Mallet du Pan écrivait en prophète, dans son journal le Mercure, cette phrase que peuvent méditer les modérés de tous les temps.

« Il est de l'essence même de la démocratie d'aller toucher le pôle, tant qu'aucun obstacle ne l'arrête. »

Le grand Mirabeau s'était montré opposé à toutes les mesures de rigueur contre les émigrés ; peut-être grâce à son influence et à son talent aurait-il pu retarder encore l'ère des violences. Mais il était mort depuis le 2 mars

Cette fm rapide et imprévue marque fort peu dans les lettres du vicomte ; il n'avait jamais posé pour l'amour fraternel, à peine laisse-t-il percer — sinon un

espoir de lucre, au moins un regret pour son fils. La succession du comte ne me tente pas, écrit-il à sa femme, mais pour Victor, oh mon ^ ictor 1 « Je t'envoie la copie du testament, tu y verras une destination d'oeuvres piesqui te fera rire. »

La vieille marquise ne se montra pas si promptement résignée ; elle était irritée contre son fils qui l'avait déshéritée, irritée également contre Mme du Saillant qu'elle accusait de l'avoir empêchée d'assister son fils à ses derniers moments. Bref, elle attaqua le testament sous prétexte qu'au moment de sa rédaction, Gabriel n'était pas relevé de son interdiction : puis se reprenant d'une tendresse inattendue pour Boniface elle lui écrivit le Lillct suivant :

« Je t'ai toujours regardé, mon cher enfant, comme n.a consolation, j'en ai besoin, la nature ne perd jamais ses droits. Il est cruel d'être séparé de toute sa famille, en butte à toutes les horreurs, ne respirer que des regrets et n'exister que par la douleur. Couvre-toi de gloire et reviens fermer mes yeux, mon cher fils que je serre dans mes bras. Je mérite ta tendresse, tu le sais, et t'assure de toute mon affection pour ton cher A ictor. C'est l'espoir de la famille.

« Vassan de Mirabeau. »

Dans l'àme de la vieille dame noble, tout s'estompe et s'oublie devant ce sentiment de « postéromanie », qui jadis tourmenta si fort le cœur malheureux du marquis.

Avant de mourir, Mirabeau avait adressé une demande aux autorités compétentes pour obtenir la translation des cendres de la marquise de Mirabeau, née de Castellane, son aïeule, et du marquis de Mirabeau, son père, dans la chapelle d'une maison particulière d'Argenteuil, acquise par lui, et faisant partie des biens dits nationaux.

Le vicomte avant appris cette démarche, s'en était montré fort mécontent et pour entraver l'accomplissement du

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vœu de son frère, s'clalt hâté de rédiger cette véhémente protestation selon le goût de l'époque et dans le style vaniteux et déclamatoire qui lui était habituel.

« Il est un héritage que ni les lois, ni leurs interprètes ne peuvent me ravir, ce sont les services et les vertus de mes ancêtres, leur fidélité au roi et à l'honneur. Ce sont les honorables travaux qui ont valu à mon père le titre d'ami des hommes. Je savais apprécier cet héritage lors même que je ne le regardais que comme premier patrimoine de mon fils et que j'étais loin de le considérer sous le point de vue d'une compensation ; à combien plus de titres aujourd'hui dois-je revendiquer tout ce qui peut au sein même de sa famille, offrir à cet enfant chéri des motifs d'encouragement et de grands exemples à imiter.

« De tout ce que mes ancêtres ont laissé à ma vénération, les cendres de mon père sont sans doute le dépôt le plus précieux. Ce fut à moi que cet homme, à qui la postérité, seul juge impartial des réputations, décernera le nom de grand, daigna donner le soin de recueillir les cendres de sa mère pour les réunir avec les siennes dans un même tombeau désigné par son testament.

« Ce furent ces cendres recherchées pendant un mois par mes soins, qu'une populace effrénée osa profaner au moment de leurs translations, sous le prétexte ridicule que le cercueil qui les contenait recelait un trésor,

« Si j'avais été témoin de cette profanation je ne gémirais pas aujourd'hui des maux qui se sont amoncelés sur ma malheureuse patrie. On ne serait parvenu à ce dépôt sacré qu'après m'avoir immolé. J'aurais péri victime de ma piété filiale. Ce fut moi, moi seul de ma famille accompagné du digne exécuteur testamentaire de mon père, qui rendis dans la suite les derniers hommages aux restes précieux de mon père et de la plus chère des mères. Je crois avoir acquis quelques droits à les protéger contre un nouvel attentat.

« Un des articles du testament de M. le comte de Mirabeau indique qu'il veut être enseveli près d'eux. Je n'ai aucun droit de m'y opposer ; mais ce que je crois pouvoir empêcher, ce que je défendrai avec l'énergie que donne le sentiment de la raison et de la justice, c'est une nouvelle translation des cendres de mon père et démon aïeule. Et, si la main dévastatrice qui pèse sur la France n'épargne pas ce temple sacré, depuis si longtemps l'asile du sentiment et de la douleur, si le monastère d'Argenteuil est détruit, la paroisse du lieu a seule le droit de renfermer le dépôt, que mon obéissance aux volontés d'un père a confié à ces voûtes saintes que je croyais, ainsi que lui, devoir survivre aux événements, dont il eut le malheur de prévoir avant sa fin la déplorable série.

« Ce n'est pas une chapelle domestique faisant partie des dépouilles prises sur les ministres des autels qui doit servir d'asile aux cendres que je réclame, je doute qu'aucun des amis ou parents de mon père osât v aller répandre des larmes sur sa tombe.

« L'Assemblée, prétendue nationale, à la suite de l'apothéose de M. le comte de Mirabeau, lui a marqué une place qui peut et doit beaucoup mieux convenir à sa gloire. Que ses cendres en jouissent, j'y consens. Mais je déclare formellement que je m'oppose à ce que celles de Mme de Castellane et du marquis de Mirabeau soient tirées du tombeau où leur volonté les a placées, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que cette nouvelle profanation n'ait pas lieu. Si contre toute idée de justice et de décence, on presse, malgré ma protestation, l'exécution de cet article du testament de M. le comte de Mirabeau, je déclare que je me réserve tous moyens pour revenir contre cette décision attentatoire aux droits les plus sacrés. Peut-être viendra-t-il ce jour que je désire, que j'appelle, que tout bon Français devrait acheter du plus pur de son sang, où le roi reprendra son autorité légitime.

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OÙ les lois recouMoronl leurs forces, les Krançals leur bonheur, cliaque citoyen ses droits et chaque individu de ma trop célèbre famille sa place dans l'opinion publi([uc. >>

L'Assemblée, en conduisant la dépouille mortelle de son puissant orateur dans le Icmple de la gloire, donna pour une fois, et assurément sans bonne intention à son égard, une satisfaction à l'ancien représentant du Limousin.

Les cercueils de ses ancêtres furent ainsi préservés d'un nouveau et funèbre voyage. Quant aux cendres de Mirabeau, personne n'ignore qu'elles furent jetées au vent durant les heures sanglantes de la Terreur. A l'honneur éphémère du nouveau Panthéon, combien eût été préférable, par conséquent, le calme respectueux du tombeau familial.

Dans la correspondance du vicomte une seule lettre, celle du 5 février 1791, datée de Bàle, est presque entièrement consacrée à son illustre frère :

a Tu sais, ma chère amie, que \L Riquetti est roi de France, c'est-à-^dire président de la caverne des brigands. Il y avait longtemps qu'il voulait ce poste éminent.

« Je souhaite que son règne ne soit pas marqué par de nouveaux crimes, mais je n'ose l'espérer.

« Il y a peu de temps, il donna chez Ruggieri un souper de 2000 patriotes.

« Au lendemain, une querelle s'engage entre chasseurs et contrebandiers, la garde nationale s'en mêle. A3 combattants sont tués, ainsi que le commandant d'un des bataillons de la garde. On est presque certain que cette querelle était de commande pour donner à M. de Riquetti la place de M. de Lafayette. Le peuple criait : « Plus de « chasseurs » ! et l'on sait que ce sont les soutiens du général parisien .

« J'avoue que je ne serais pas fâché de voir réussir ce projet, et voici comme je raisonne :

« ^lontecuculli, un des militaires qui ont écrit le plus utilement sur la guerre, nous a dit qu'il fallait attribuer le gain des batailles à trois causes : la première, l'habileté et le courage du général, la deuxième, le courage des soldats, la troisième, le hasard. J'imagine que si M. Riquetti est général patriote, la première des conditions sera nulle, la seconde problématique... et... le hasard pour tout le monde.

« L'autre jour, l'abbé Maurv suivait de près M. de Riquetti l'aîné. « Ce bougre d'abbé me suivra donc tou- « jours partout, dit ^lirabeau. — Oui, répond l'abbé, jusce qu'au tombereau ! »

« On raconte encore à Paris que celui-ci, se trouvant au milieu du jardin des Tuileries, se vit entouré des dames de la Halle, lui disant dans leur langage énergique.

« Mon pauvre abbé, lu as bien parlé, mais le clergé n'en « est pas moins f. . . » L'abbé se retourne et riposte : « Heu- « reusement que personne ne sait mieux que vous, « Mesdames, qu'on n'en meurt pas. Et les poissardes d'embrasser l'abbé en criant : « Bravo î »

Au début de 1792, la situation militaire des émigrés était loin d'être brillante. ?sous sommes, écrivait Condé à son fils, sans tentes, sans canons, sans argent.

Les princes entretenaient des pourparlers avec les juifs d'Amsterdam pour négocier un emprunt. Le vicomte de Mirabeau, de son côté, s'employait avec zèle pour trouver du crédit. 11 fit appel à une princesse russe, amie de sa femme ; à un M. de Moris « qui, selon lui, est si dévoué à la cause qu'il subira toutes les pertes nécessaires », il sollicita un prêt de Bechmann, banquier à Francfort, mais aucune tentative ne pouvait aboutir.

a M. de Galonné, écrit-il à la vicomtesse, ne sait où donner de la tète, ni moi non plus. Il trouve que c'est à en fuir, moi je dis que c'est à en rester. En attendant, il faut vivre, et s'il faut finir, ce n'est pas de faim que je v.^ux mourir.

LE VICOMTE, GÉNÉRAL A l' VHMÉE DE CONDÉ 35"

u Nous avons vu ce malin toute rinfernalc race des banquiers de Francfort, les Gœtiia-lirenlano, ^lazzoler, etc. Ils devraient tous arborer le costume juif, tu ne te fais pas idée de leurs astuces. J'en ai fait rire M. de Galonné, qui n'en avait guère envie. Tous ces gens l'appellent Excellence. Ennuyé de leurs compliments sans elTet, je prends la parole. Messieurs, je n'aime pas l'exagération des sentiments et des expressions. Si M. de Galonné est excellent, il est bon; acceptez donc ses billets. »

Ge raisonnement parut convaincre les banquiers, puisqu'ils accordèrent Goooo francs. Ge qui assurait au moins un léger répit.

Les finances personnelles du vicomte étaient aussi misérables que celles de ses chefs, et, cependant, le prince de Condé s'étant aperçu qu'il avait la délicatesse de ne pas porter ses dépenses particulières sur le compte de son régiment, s'en montra très touché et lui attribua un prêt beaucoup plus considérable que celui qu'il réclamait.

Mais cette solde restait bien souvent impayée, le vicomte se plaint perpétuellement de ne pouvoir même régler le prêt de ses soldats. « lime faut, disait-il, plus de présence d'esprit et de moyens pour soutenir ce fantôme d'armée que pour un commandement de looooo hommes.

Ni l'empereur, ni les princes d'Allemagne ne voulaient se compromettre en autorisant sur leur territoire l'organisation des corps à cocarde blanche. Les princes secondaires, de leur côté, inventaient tous les subterfuges diplomatiques pour leur refuser l'hospitalité.

On se fait difficilement une idée de ce qu'il coûta de soins, de peines, de négociations à Gondé pour faire tolérer sur les bords du Rhin les défenseurs de la Royauté.

Le Courrier de Strasbourg, organe franchement jacobin, se plaît à raconter le désordre et les rapines qu'entraînait le passage des troupes, il est assurément suspect d'animosité contre les émigrés, mais, quelle que soit sa partialité.

on comprend aisément les raisons qui faisaient redouter aux souverains la présence dans leurs états de soldats mal soldés et aussi peu disciplinés. Ces comptes rendus forment aussi une amusante antithèse avec la correspondance du vicomte qui voyait les choses sous un jour fort différent.

Extrait du Courrier du 27 janvier.

« Trois mille émigrés sont à Rappell, Reuchen, Oberkirch, Oppenau et dans l'abbave de tous les saints, tous pays appartenant au cardinal de Kohan. Les soldats de Mirabeau logent dans les écuries des paysans. Leur chef est à Renchen, il va tous les jours à Oberkirch faire sa cour à Condé, sa bedaine allant et venant comme une outre de vin qui fermente.

« Quant à sa troupe, c'est un ramassis de bandits pris sur les grands chemins ou dans les prisons d'Allemagne, moyennant 21 livres par tête. Ils sont mal équipés, mal armés, ils manquent de tout et sont conduits par des officiers incapables. »

Le Courrier continue un autre jour :

« Quelques housards de Darmstadt s'avancèrent dans la nuit jusqu'à Renchen, et rencontrèrent une patrouille du corps de Mirabeau. Les Mirabeau, persuadés que c'était l'avant-garde de la garnison de Strasbourg, firent feu. L'alarme se répand. On bat la générale et la garnison sort en ordre de bataille. Mais, comme les housards étaient partis, l'armée de Mirabeau se retira aussi et chacun regras^na sa litière. »

« Cette légion fulminante doit par ses exploits rétablir dans leurs droits les nobles paladins, puis faire reculer le genrehumain jusqu'aux ténèbres du xii^ siècle. Elle pourra du moins servir de sujet à un très joli poème héroï-comique. Son chef prend les choses gaiement : il boit, il barbouille quelque couplet de chanson, et tout est dit. ^)

Puis encore le 6 mars, on nous communique de Reichen :

LE VICOMTK, GKNt;R\L A l'aRMÉE DE COMJK SÔQ

« Dieu merci, voilà la légion Mirabeau passée. Pendant jjien longtemps, nos paysans en parleront comme d'une peste ; elle a laissé 7 000 francs de dettes. Mirabeau s'en inoque, il a mis du foin dans ses bottes aux dépens des princes, et quoi qu'il arrive, il aura toujours de quoi célé- J)rer le dieu des vendanges.

Le lendemain, 7 mars, le malveillant Courrier donne la traduction de celte lettre allemande provenant d'un village du pays de Hohenlobe :

« Aujourd'hui, mille hommes des volontaires de Mirabeau sont entrés dans Schillingsfurt, malgré le tumulte alTreux qui régnait parmi les paysans. Deux compagnies lie ses volontaires portaient le nom singulier d' « enfants perdus » ils ont toutes sortes de peines et de désagréments à supporter : mauvais temps, chemins affreux, manque de nourriture, mauvais traitements de la part des habitants; un grand nombre ont refusé de les recevoir. La désertion a été considérable dans cette marche. Tous ceux qui ont pu s'échapper n'ont pas manqué de le faire. A l'appel que. l'on lit dans un village, vingt-deux hommes se trouvèrent absents. Mirabeau a fait une partie de la route en chaise de poste. Sa bedaine a un peu diminué. Après le départ de la légion des terres du cardinal, ^n a vu trente cadavres de gens tués à coups de sabre ou de feu : un paysan en labourant en a découvert quatre ou cinq, et dans la forêt d'Ettenheim on a trouvé les corps de plusieurs fdles, qui avaient été les victimes de la brutalité et de la cruauté de ces monstres. »

Et enfin le i5 mars le journal s'occupe de nouveau des soldats du vicomte :

« On mande de la Franconie que le corps de Mirabeau est fort de quinze cent soixante-cinq hommes. Le prince de Ilohenlohe avait d'abord refusé de donner asile aux Fran- <^ais, assurant que les paysans s'opposeraient à ce séjour. Bagatelle ! lui répondit-on. Que peuvent faire une cen-

taine de pavsans. S'ils résistent, faites-en pendre la moitié aux arbres, et faites couper la tête aux autres. Les paysans eurent vent de ce bon conseil, et voilà ce qui les a mis en fureur .

« D'ailleurs la légion se conduit chez eux comme elle l'avait fait dans le pavs du cardinal ; coupant les haies des jardins, ravageant les champs ensemencés, hachant les arbres, insultant les femmes.

« Les voilà : les défenseurs de la religion apostolique et romaine I

« Ils ne parlent que de tuer, massacrer, incendier, dès qu'ils seront entrés en France. Les brigands de tous les siècles ne sont rien en comparaison de ceux-là.

« Les soldats se renouvellent sans cesse ; il en arrive chaque jour de nouveaux ; dès qu'ils sont vêtus et qu'ils ont un peu restauré leur estomac, ils partent et ne laissent dans le pavs que des enfants et des dettes. »

Le vicomte avait cependant affirmé, avec un aplomb superbe, que personne n'avait eu à se plaindre du passage de sa troupe.

Il écrivait à sa femme :

« Notre première colonne commandée par moi a traversé Rastadt, elle y a été trouvée superbe, même par les envieux.

« J'ai une belle troupe, de quoi jeter de la poudre aux veux des vilains. »

Payait-il d'audace, ou bien plutôt se faisait-il de singulières illusions ?

Un projet de coup de main sur Strasbourg fut réellement élaboré au cœur de l'hiver, on mit en branle les corps de Condé, de Bussy, de Mirabeau et les troupes du cardinal de Rohan.

Mais le comte d'Artois, peu soucieux, dit l'histoire, de partager les fatigues et les privations de cette marche dans la neige, contribua par son abstention à faire échouer le

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plan d'attaque. Les habitants catholiques, en effet, qui se niellaient des Allemands, auraient consenti à ouvrir leursportes, si la présence du frère de Louis XYI leur avait garanti le caractère français de l'entreprise.

Voici comment le vicomte rapporte cotte déconvenue : « Les différents corps d'émigrés réunis à Worms auprès de Condé, en partirent sur les instances de l'électeur de Mayence à la fm de décembre 1791. Us se rendirent d'abord dans la principauté du cardinal de Rohan. La route fut très pénible, par suite de la rigueur de la saison, et des mauvaises dispositions des habitants du Palatinat.

« Le prince de Condé et sa famille furent reçus à Ettenheim par le cardinal ; ils y trouvèrent, le premier bataillon de ma légion forte de douze cents hommes, et le régiment de Berwick. Dans le second bataillon, il y avait les chevaliers de la Couronne du comte de Bussy.

« Le prince et sa suite passèrent là huit jours et se rendirent àOberkirchà deux petites lieues d'Offenbourg, à trois lieues du Rhin sur la gauche de la grande route de Fribourg, qui traverse Renchen, à l'entrée d'une gorge longue et étroite, qui, coupant les Montagnes noires, va donner dans le Wurtemberg. Le duc de Wurtemberg s'était placé à l'extrémité de cette gorge, sur la frontière de ses États, avec quinze cents hommes et du canon. Il n'inquiétait pas les émigrés ; mais les observait avec des dispositions peu bienveillantes.

« Deux fois Condé eut l'espoir d'entrer à Strasbourg, où il entretenait de perpétuelles intelligences. Mais Coblentz le força à l'inaction. »

Le général en chef comptait absolument sur la vaillance et le zèle de son lieutenant. « Je suis charmé, lui écrit -il, d'avoir une occasion d'assurer de toute mon estime un chevalier français, qui s'est montré si digne de l'être. »

Rien ne pouvait flatter davantage le vicomte que ce titre

de chevalier qu'il aimait tant s'octroyer lui-même en toutes circonstances.

Cependant le prince conservait avec juste raison quel- •cpic méfiance à l'égard des autres qualités de Boniface.

« Je vous exhorte, ajoute-t-il, à la patience, à la sagesse dans vos propos. Je sais qu'il est des moments où tout cela coûte à une âme franche et sensible ; mais tous les genres de courage sont faits pour vous. Soignez votre troupe, n'exposez pas inutilement votre petit, mais précieux trésor. »

A ces recommandations, dignes d'un véritable chef, Condé joignait deux précieuses marques de confiance.

Cet aperçu sur la politique générale :

« Il faut nous donner l'air et même le jeu de la modération. Beaucoup de nos adversaires se rallieraient à nous, nous gagnerions du temps, ce temps qui est beaucoup dans les grandes affaires ; et nous ferions ensuite proscrire à jamais cette détestable idée des deux Chambres, que sans cela, l'égoïsme, l'amour-propre et l'anglomanie renouvelleront toujours.

« Puis un chiffre, pour correspondre dorénavant avec plus de mystère. Par une singulière galanterie, le cardinal de Rohan s'y appelait Annibal, et le vicomte de Mirabeau le Prélat. »

Boniface mit dans sa réponse toute la fougue habituelle de son caractère :

« Lorracli, 17 mars 1791.

<<. Monseigneur, « Les détails sur mes déplacements sont de bien peu d'importance à côté des grands intérêts qui doivent affecter l'âme de Votre Altesse. Elle paraît craindre que tous les colosses de l'Europe n'approuvent l'illégal établissement des deux Chambres, c'est-à-dire ne concourent à

LE VICOMTE, GÉNÉUAI. A l'aUMÉE DE CONDÉ 363

ranéantisseinciil de la inonarcliic, des Trois Ordres de l'État et de la magistrature.

« Cela peut être, Monseigneur, mais dans ce cas, je connais encore quelques chevaliers français, prêts à s'ensevelir sous ces illustres ruines.

« Je trouve dans mon âme le courage de l'échafaud, vis-à-vis d'un roi trompe, comme j'ai trouve celui de la lanterne, vis-à-vis du Ilot tumultueux d'un peuple abusé <?t devenu barbare.

« Telle est ma profession de foi. Monseigneur, telle est celle de beaucoup de gens qui ne jurent que par Votre Altesse et qui ne seront certainement pas trompés. « Votre Altesse me recommande de la sagesse dans mes propos. Elle a la bonté de convenir qu'il est des circonstances où cette sagesse devient difficile. Ah! Monseigneur, j'ai eu lieu de me convaincre par un long séjour parmi les brigands qui gouvernent la France, que notre faiblesse avait plus fait encore que leur scélératesse ; il m'est bien pardonnable de chercher à électriser qui m'entoure. »

Le vicomte éprouva également une satisfaction très vive en recevant une proposition, faisant appel à ses qualités d'organisateur et de chef de partisans.

Il nous explique, dans une lettre à sa femme, les motifs de son refus :

« M. de la Bastide vient m'apprendre qu'on s'est permis de débarquer à Aigues-Mortes, à seize lieues du camp de Jalès une troupe de 3 ooo Espagnols et il me propose d'aller les commander. »

« Je lui ai répondu : « Vous m'honorez. Monsieur, « infiniment plus que je mérite, mais il est une observation « préliminaire que vous auriez pu faire. 11 me serait impos- « sible, lors même que la confiance des princes répondrait « à la vôtre, de me rendre aux lieux où je pourrais vous « être utile, assez à temps pour servir avec vous. Ma forme

ce et ma figure me rendent la traversée du royaume impos- « sible, il me faudrait donc gagner l'Italie, m'embarquer, c( et joindre les Espagnols. Je ne serais pas en mesure et je « ne m'en consolerais pas. De plus, nous sommes dans le ce pays des brigues, des cabales. Ceux qui veulent me dénice grer diraient que j'ai cberclié à capter votre confiance, ce aux dépens de M. d'x\utichamp. Allez droit au prince de c< Condé, demandez-lui des ordres. Il vous enverra, soit à ce M. d'Auticbamp, soit à M. de Montesson ; vous irez à a celui qu'il vous indiquera. »

« J'ai été flatté de la démarcbe, je voudrais pourtant qu'elle fût ignorée. »

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