CHAPITRE I
Rivalités et joutes oratoires entre les deux Mirabeau,
Sommaire : Le député du Haut-Limousin va siéger à la droite la plus extrême. — Il débute à la tribune le 8 août 1789 et prend ensuite la parole presque à chaque séance. — Il est nommé secrétaire de l'Assemblée constituante. — Son rôle pendant les journées des 5 et 6 octobre.
Le cahier de la noblesse du Haut-Limousin permet d'apprécier les termes du mandat que le vicomte tenait de ses commettants et d'en induire la profession de foi qui lui avait valu leur confiance. Ce document très développé, très explicite sur beaucoup de points, est curieux à plus d'un titre. Dans certains passages, il offre la trace visible d'om^rrrats faits aux théories du marquis de Mirabeau. Dans son ensemble, il présente l'expression fidèle des sentiments coinmuns à toute une classe d'alors, celle des gentilshommes de province, sourdement hostiles aux gentilsiiommes de cour, ennemis du bon plaisir de Versailles et de l'omnipotence ministérielle, animés surtout contre les abus dont ils ne profitaient pas ; d'ailleurs souhaitant des réformes, voulant une meilleure gestion des finances, la simplification de la justice, le remaniement de l'impôt, et prêts à faire au bien public le sacrifice de leurs privilèges pécuniaires, mais revendiquant avec hauteur le maintien de leurs privilèges honorifiques, entendant rester, par rapport au tiers état, un corps distinct, une caste légalement supérieure et moins disposés à ouvrir leurs rangs qu'à les fermer.
En tète de ses vœux, la noblesse du Haut-Limousin plaçait la réunion périodique des États Généraux, et demandait que la puissance législative leur fût attribuée de concert avec le roi. Elle admettait de bonne grâce la contribution proportionnelle de toutes les terres et de tous les citoyens à l'impôt direct. Fort libérale en fait de commerce et de taxes indirectes, il semblait qu'elle s'inspirât à cet égard des souvenirs laissés par Turgot dans la généralité de Limoges. La suppression des douanes intérieures, l'abolition des aides et de la gabelle figuraient au nombre de ses desiderata. Elle condamnait les modes de perception en vigueur, rééditant les plus vives critiques de Y Ami des hommes et de son école, contre l'institution des fermiers généraux que les auteurs du cahier appellent — le mot doit être du vicomte — « cespublicains privilégiés ». Sans crainte de déplaire aux courtisans, elle blâmait avec énergie les commandements en double et en triple, les cumuls scandaleux, « l'énorme quantité d'emplois inutiles » ; elle réclamait une revision sévère des pensions, elle indiquait comme remède au déficit la vente partielle des domaines de la couronne. Dans l'ordre administratif, ses doléances n'étaient pas moins hardies. Elle attaquait de front la centralisation monarchique, conseillait l'établissement d'assemblées provinciales sur toute la surface du rovaume, et proposait même de leur transférer d'une manière absolue les fonctions et l'autorité des intendants.
Jusqu'ici rien de contraire au courant de l'époque, rien ([u'on ne lise dans les écrits des publicistes contemporains. Parmi les idées que nous venons de reproduire, quelquesunes peuvent être discutables ; la plupart étaient justes, la plupart unanimement acceptées des gens éclairés de toute condition, et, si ce programme eût suffi à la France, la Révolution n'aurait pas eu lieu. Mais il y avait d'autres aspirations, d'autres exigences, d'autres visées au fond du mouvement de 89. Son caractère essentiel, le ressort d'où
il tirait sa force et sa portée, ce n'était ni le souci des libertés individuelles ou collectives, ni la haine de l'arbitraire, ni même le désir d'améliorer la répartition des charges ; c'était la volonté d'effacer de la loi les distinctions fondées sur la naissance ; et cet abaissement des barrières sociales, ce régime de l'égalité civile, les gentilshommes du Haut-Limousin le repoussaient entièrement. L'anticjue hiérarchie des rangs leur paraissait l'arche sainte cjuil fallait respecter et garantir à tout prix. En approuvant la réunion des Etats Généraux, ils insistaient pour qu'on les appelât suivant le vieil usage, à délibérer par ordre ; en consentant à supporter l'impôt direct, ils émettaient l'avis que la taxe de la noblesse fût Inscrite aux rôles sous le nom de « taille noble » « afin de conserver la ligne de démarcation, si nécessaire dans une monarchie ». — Bien plus, cette ligne de démarcation, telle qu'elle existait, ne leur semblait pas assez marquée. Ils recommandaient toute une série de mesures destinées à l'accuser davantage : l'extension des justices seigneuriales, l'obligation de prouver la noblesse acquise et transmissible pour obtenir les grades militaires, l'interdiction du port d'armes aux roturiers, la restriction des anoblissements accordés aux membres des cours souveraines et aux titulaires de différents offices. Autant ils avaient été généreux et faciles à propos des immunités fiscales de leur ordre, autant ils mettaient de raideur à soutenir sa prééminence. Par une singularité qui se rencontre dans la nature humaine, surtout dans la nature française, l'amour-propre était chez eux plus récalcitrant que l'intérêt.
L'adhésion du vicomte à cette partie du cahier devait évidemment le classer aux États Généraux parmi les adversaires des prétentions démocratiques. Mais beaucoup de députés étaient liés par des engagements analogues, et les circonstances de son élection n'avaient rien eu d'assez particulier pour faire présager l'attitude violemment intransi-
géante qu'il prit dès son arrivée à Versailles. Les États s'ouvrirent, on le sait, le 4 mai 1789. Le surlendemain, se posa la redoutable question que le roi et M. Necker «l'avaient pas ose résoudre : les trois ordres procéderaientils ensemble ou séparément à la vérification des pouvoirs ? Le vicomte avait été un des plus ardents soutiens des droits delà noblesse; il fut, les jours suivants, l'un des plus acharnés à la défendre, et la vigueur de ses discours le fit remarquer de telle sorte que, le i3 mai, ses collègues le chargèrent d'aller, avec le duc de Luxembourg, le comte d'Escars, le comte de Lévis et quelques autres, signifier la résolution •de leur ordre à la Chambre du clergé. Il continua même de résister, lorsque, cinq semaines après, la constitution du tiers état en assemblée nationale, le serment du jeu de paume, l'avortement de la séance rovale du 28 juin, la réunion aux communes de la minorité de la noblesse et de la majorité du clergé déterminèrent la Cour effravée à peser sur ceux des privilégiés qui refusaient encore de se rendre. Le 4 juillet, une très vive discussion s'engagea entre les députés demeurés dans la Chambre de la noblesse. Le plus grand nombre était d'avis de déférer au vœu du roi. Soixante-quinze membres protestaient, animés pard'Eprémesnil, l'Ajax de la robe, a dévot janséniste plutôt que pieux chrétien ^ », et réactionnaire aussi fougueux que jadis bouillant parlementaire. A un moment, le vicomte jugea opportun de renchérir. Il jura de ne pas quitter la ^alle affectée aux séances de son ordre, et supplia tous les gentilshommes présents d'en faire comme lui le serment solennel. Pendant qu'il développait sa proposition, avec moins de succès que de véhémence, survint M. de Luxembourg, porteur d'une lettre du comte d'Artois. Le prince annonçait la nécessité de céder, sous peine de mettre la vie du roi en péril. « A ces mots, rapporte le Moniteur,