‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 8 sur 47 · I. Séance du ii août · texte numérisé non relu

I. Séance du ii août

procureurs n'étaient plus endurants comme à l'époque où son aïeul Jean Antoine menaçait de faire jeter dans la rivière un pauvre robin de Aillage, pour le seul crime de s'être établi près du château de Mirabeau. Au bout de quelques minutes, les protestations et les cris de la gauche couvrirent la voix du vicomte. Il lut obligé de s'interrompre brusquement, et regagna sa place au milieu des huées. Cette mésaventure ne l'empêcha pas de remonter sur la brèche, lorsqu'une semaine après, les députés s occupèrent de la déclaration des droits, qui devait être le prélude et la pierre d'attente de la constitution annoncée. Nous savons aujourd'hui combien il est imprudent de donner une sanction légale à des généralités philosophiques, claires de loin, ténébreuses de près, presque toujours fausses parce qu'elles sont forcément incomplètes, tellement vagues d'habitude que les causes les plus opposées peuvent y trouver des armes et y puiser des arguments.

Les intelligences ambitieuses et confiantes de la fin du xviii" siècle n'en jugeaient pas ainsi. Il leur semblait possible de réduire la science politique à quelques formules abstraites, doù se déduiraient sans peine les règles nécessaires au bon ordre et au gouvernement de la Société. L'Angleterre de 1688, l'Amérique de 1774 avaient spécifié, sous le titre de déclaration des droits, les libertés, positives, les garanties particulières dont elles voulaient s'assurer la jouissance. En empruntant le mot, la France de 1789 visait un but différent. Elle prétendait énoncer des maximes applicables à tous les peuples ; elle se flattait de libeller le Code universel du genre humain, et cette idée avait pénétré l'esprit public au point de s'imposer à ceux-là mêmes qui l'estimaient vaine et dangereuse. Mirabeau et Malouet, bien qu'ils v fussent contraires, n'osaient pas la heurter de front. Ils se bornaient à demander que l'on rédigeât d'abord la Constitution pour éviter de voir

1(> livre en désaccord avec la préface. Seul, le vicomte eut lileincineut le courage de son opinion. Au commencement <lii débat ^ pendant que s'agitait la question de priorité (Il Ire les divers projets dont l'Assemblée était saisie, il proposa tout net de renoncer aux déilnitlons solennelles, <t d'y substituer ce préambule qui avait l'indéniable mérite de la simplicité : c< Pour le bien d'un chacun et de tous, mnis avons décrété les articles suivants. » « Gela vaudrait mieux, remarquait-il, que de se livrer à des controverses iiuHapliysiqucs, dans lesquelles on risque de n'être compris ^|iic d'un petit nombre de personnes et de n'être admiré <|uc de celles qui n'ont rien compris. »

L'Assemblée ayant passé outre, il exprima des réflexions critiques sur certaines parties de la déclaration, notamment sur le paragraphe relatif à la liberté religieuse-. Que nul citoyen ne put être inquiété en raison de sa croyance, il l'admetlait volontiers, mais proclamer le libre exercice de tous les culles, leur reconnaître un droit égal à la protection de l'État, c'était, selon lui, préparer une anarchie morale, dont il disait plaisamment : « Chacun choisira une religion analogue à ses passions. La religion turque sera celle des jeunes gens, la religion juive celle des usuriers, la religion de Brahma, peut être celle des femmes. » Venait ensuite une péroraison spiritualiste et chrétienne qui détonnait un peu, il faut l'avouer, dans la bouche d'un épicurien aussi pratiquant. Lui-même s'en aperçut et crut devoir s'excuser de son insuffisance comme défenseur de l'Eglise. « Je ne me savais pas réservé à être un jour l'apôtre de ma foi », observa-t-il avec modestie. Les sourires de l'assistance durent le convaincre qu'elle s'associait à son étonnement.

Il irritait, mais ne faisait plus sourire, quand il dérou-

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