‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 9 sur 47 · Séance du 28 août · texte numérisé non relu

Séance du 28 août

lait à la tribune avec une insistance agressive le tableau des désordres qui bouleversaient le royaume et dont VXssemblée chercbait encore à se dissimuler l'étendue. En annulant le souverain, l'insurrection du i4 juillet avait paralysé du haut en bas les rouages de l'autorité publique ; en révélant la force révolutionnaire, elle avait précipité l'explosion des haines de classes et le déchaînement des appétits. Depuis cette journée, les intendants, les corps judiciaires, les commandants de provinces, les agents des finances, tout l'ancien personnel de la monarchie, inti midé, suspecté, privé de direction et de soutien, ne con servait qu'une existence nominale. Parmi les pouvoirs locaux, un seul restait debout, celui des municipalité surtout des municipalités élues qui, sur nombre de points, se substituaient aux vieilles oligarchies bourgeoises, et ces administrations nouvelles, asservies à la multitude, souvent même issues de l'émeute, étaient incapables de contenir un peuple subitement émancipé, crédule, ombrageux, exaspéré par la disette, soumis aux excitations" quotidiennes de la misère, de l'envie et de l'orgueil. Si la police de Bailly et la garde nationale de Lafayette avaient pu rétablir à Paris un semblant de tranquillité, beaucoup d'autres villes continuaient d'être violemment troublées. Les actes de mutinerie et les désertions se multipliaient dans les corps de troupes. De Brest à Marseille, de Strasbourg à Bavonne, les perceptions du Trésor s'arrêtaient, l'impôt direct rentrait mal, les impôts indirects ne rentraient plus. Les campagnes semblaient revenir au temps de la Jacquerie. Des bandes de pillards les parcouraient, rançonnant les grosses fermes, maltraitant les propriétaires, saccageant et brûlant les châteaux. Un instant, l'on s'était pris à espérer que les promesses de la nuit du 4 août calmeraient cette effervescence. Elle l'avait, au contraire, accrue et généralisée. Les cerveaux populaires refusaient d'admettre les restrictions et les tempéraments apportés

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par les tlôcrots ultrriours aux termes absolus des résolutions priniillves. Il avait été déeidé que jusqu'à la fixation des traitements ecclésiastiques, la dîme subsisterait à titre provisoire, et provisoirement aussi les paysans s'abstenaient de la payer. Une distinction avait été établie entre les droits féodaux, la plupart abolis sans indemnité, quelques-uns déclarés raclietables, et, au lieu d'acquitter ou de racheter les redevances maintenues, les tenanciers jugeaient plus simple d'en exiger décharge à main armée et d'anéantir les chartriers. En vain, la Constituante lançait des proclamations ; en vain, elle pressait les municipalités de veiller à la paix sociale; en vain, pour raffermir l'obéissance des troupes, elle leur enjoignait de prêter serment : « à la nation, au roi et à la loi », la désorganisation, l'indiscipline, les attentats de toute sorte ne cessaient de se propager.

C'est ce que le vicomte déclara sans aucun ménagement de langage dans un discours du 37 août, sous prétexte de demander une publicité plus grande des actes législatifs, mais avec l'intention visible d'accuser le côté gauche, de noter ses contradictions et de mettre en lumière son impuissance vis-à-vis des perturbateurs. Il revint sur le même sujet le 2 septembre, à propos de bruits absurdes, et par conséquent très acceptés, que répandaient certaines feuilles démagogiques.

Les troubles des provinces étant trop notoires pour être démentis, ces journaux essayaient, suivant un procédé bien connu, de les imputer aux victimes. On imprimait couramment que les nobles faisaient incendier leurs châteaux afm de déshonorer les patriotes ; on allait jusqu'à écrire que, dans le Limousin, plusieurs étaient sous la main de la justice comme atteints et convaincus de ce méfait. Le vicomte releva la calomnie en pleine séance de l'Assemblée, et, s'appuyant de témoignages irrécusables, présenta dans son vrai jour l'incident qu'elle s'attachait à

travestir. Il prouva que les gentilshommes, dont l'arresta-j tion était annoncée, avaient été saisis par la foule et conduits en prison, sans droit, sans motif, au moment où, menacés dans leurs biens, ils venaient implorer le secours] des magistrats de Limoges, « ces détenus, ajouta-t-iU réclament jugement ou liberté». Très probablement, la majorité eut préféré des explications moins péremptoires. Elle trouvait si pénible de renoncer à ses illusions, il lui répugnait tant de s'avouer ses imprudences, qu'elle-même^ avait un secret penchant à rejeter sur ses adversaires la' responsabilité des excès commis. La proclamation du 1 1 août ne renfermait-elle pas cette phrase malheureuse : « Les ennemis de la nation ayant perdu l'espoir d'empêcher par la violence du. despotisme la régénération publicjue et l'établissement de la liberté, paraissent avoir conçu le projet criminel de ramener au même but par la voie du désordre et de l'anarchie. » Bien des députés j en crédit n'éprouvaient aucun scrupule à lancer des insinuations analogues, et pratiquaient une tactique pei différente de celle des journaux. Mais dans l'affaire des gentilshommes limousins, après la démonstration victo-l rieuse de leur représentant, il fallut de toute nécessité sel rendre à l'évidence. Le président fut prié d'informer lesl magistrats de Limoges « cjue les prisonniers étaient misj sous la sauve-garde de la loi. »

L'Assemblée usait volontiers de ces formules solennelles et trop souvent platoniques. Elle se flattait de ramener l'ordre, avec des arrêtés, des exposés de principes, des exhortations sentimentales aux municipalités, et elle négligeait l'unique chance d'y réussir, qui eût été de rendre au gouvernement ses attributions naturelles. L'instinct de la domination, l'esprit de système, la défiance, l'empêchaient de tenter cette voie de salut. Par amour des abstractions politiques, elle entendait réduire la royauté à n'être plus que le pouvoir exécutif j comme

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elle le lit dans la constitution de 91 : par crainte d'un retour vers l'ancien régime, elle la privait même de movens sufïisants pour remplir le rôle modeste, auquel il lui plaisait de la condaumer. Monarchique d'intention, elle préparait sans le savoir ravèncment de la République. Très attachée encore à Louis XVI, elle ne laissait échapper aucune occasion de l'amoindrir. Le 18 septembre, ce malheureux prince avant hasardé quelques observations timides sur certains des articles votés le 4 août et soumis à sa sanction, des rumeurs prolongées accueillirent la lecture du message royal. Un des membres les plus ardents du tiers état de Bretagne, l'avocat Le Chapelier protesta d'un ton impérieux. Il déclara que la majorité tout entière avait donné au mot sanction le sens de pronmlgation et non pas de consentement ; qu'ainsi les objections du roi devaient être non avenues, et qu'il proposait aux députés de rester en permanence jusqu'à ce que les articles fussent purement et simplement promulgués. Au milieu de l'émotion causée par cette mise en demeure, tandis que la gauche applaudissait, que la droite s'indignait, et que les « impartiaux » comme l'excellent M. Lally, poussaient d'inutiles soupirs, le vicomte manifestement agacé se leva pour répondre :

Il débuta par des épigrammes rétrospectives sur les arrêtés du 4 août « fruit d'un patriotisme inattendu et peut-être incalculable ». Passant ensuite à la motion de Le Chapelier : « Je suis bien éloigné, continua-t-il, avec une animation croissante, de partager l'avis du préopinant, qui ne veut pas qu'on discute les observations offertes par le roi.

«... Eh quoi ! chacun de nous a le droit de discuter ici aussi longuement qu'il lui convient un seul article proposé, et le roi, le législateur provisoire, le délégué de la nation, le pouvoir exécutif (tout comme il vous plaira de le nommer) car jamais on n'a établi une si grande quan-

tlté de svnon\mes inutiles pour un seul objet', le roi, dis-je, n^aura pas le pouvoir de raisonner sur vos arrêtés, de vous avertir que vous avez pu vovis tromper. J'avoue que je ne puis me persuader que l'Assemblée nationale adopte cette motion, absolument contraire au respect dû au roi par elle et par ses commettants. Je déclare que je m'oppose formellement au nom des miens et en mon nom propre à ce qu'on adopte la motion. »

Tâchons de discuter paisiblement sinon fraternellement, dit Mirabeau en lui succédant h la tribune, et le grand orateur, sans se soucier de joindre l'exemple au précepte, combattit de sa voix la plus vibrante et la plus accentuée l'opinion que son frère venait d'exprimer.

Après des grondements de tonnerre, le discours aboutit à une réserve implicite en faveur des prérogatives de la couronne et à une promesse qui permettait au roi de céder sous l'humiliation. Sa foudre adroitement dirigée avait épargné Louis XA I ; elle n'était en réalité tombée que sur Boniface, et celui-ci n'était pas homme à se tenir pour foudrové.

Dès la séance du lendemain, les deux frères devaient se retrouver aux prises. Un projet de résolution, tendant à la démission en masse de l'Assemblée, avait été présenté dans l'intervalle par le philosophe Yolney, député de l'Anjou,

I. Certains députes trouvant sans doute que le terme de roi était une appellation d'ancien régime, évitaient de s'en servir et s'évertuaient à le remplacer par toute sorte de périphrases : le législateur provisoire, le délégué de la Nation, etc. Cette mode nouvelle impatientait le vicomte de Mirabeau, comme le laisse voir son discours du i6 septembre. Ln autre jour il disait au même sujet : « l'Assemblée dont les moments sont précieux me saura gré de lui offrir un moyen sûr de les économiser. Elle conviendra sans doute avec moi qu'il existe une ancienne locution usitée parmi nous, beaucoup plus courte que toutes celles qu'on s'efforce journellement de nous faire adopter. Il y a cent pour cent à gagner, en conservant cette ancienne et respectable expression : le roi ! »

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futur sénateur et comte de TEmpiie, mais alors Idéologue morose, d'un dogmatisme sec, d'un formalisme cassant.

Sans être de sa nature un observateur profond ni un politique, le vicomte ne manquait pas d'une certaine pénétration. Il discernait vite les points faibles de ses adversaires, apercevait nettement leurs fautes, saisissait en bomme d'esprit ce que leurs phrases sonores contenaient souvent de déclamatoire et de faux. A leur égard, il possédait cette sagacité d'un genre spécial, qu'on peut appeler la clairvoyance de l'antipathie. Mais c'était à coup sur le moins habile, le moins circonspect des tacticiens parlementaires. Pour peu qu'il vît jour à placer un trait piquant ou quelque boutade agressive, l'idée ne lui venait jamais d'en calculer l'opportunité. Il se lançait, il lâchait la bride à sa verve, au risque de faire échouer les propositions dont il souhaitait le succès. Dès le commencement du débat soulevé par celle de \ olney, son humeur primesautière et batailleuse l'entraîna comme de coutume. Très décidé à repousser l'ajournement et à voter avec ses amis la séparation de l'Assemblée, le vicomte ne réfléchit pas que, sous peine de tout compromettre, les défenseurs atïichés de l'ancien régime devaient dans cette circonstance garder un mutisme absolu. L'occasion c{ui s'offrait de persifler à cœur joie les tenants de la Révolution lui parut trop belle pour être négligée. Il s'empara vivement de la tribune, et son langage dépassa les limites habituelles de l'impertinence oratoire. On en jugera par les extraits suivants :

« Il doit paraître bien étonnant, Messieurs, qu'une motion qui a été saisie hier avec un enthousiasme rare, sans qu'il se soit élevé une seule réclamation, ne trouve aujourd'hui que des contradicteurs, quand il s'agit d'établir sa priorité.

ce L'approbation unanime qu'elle a obtenue quant au

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fond, a prouvé, ce me semble, deux choses : la première (lue nous voulons tous le bien, quoique par des routes différentes : la seconde que nous croyons impossible de l'opérer par la diversité de nos opinions et de nos moyens. Si cette conviction est entière en nous, nous ne devons pas balancer à donner la priorité à la motion de M. de \ olney sur toute autre, car le seul argument qu'on ait cherché à faire valoir en faveur des autres discussions, a été que nous devions nous occuper d'abord du bonheur et du repos de tous, et j'avoue que je ne connais rien qui puisse y contribuer davantage qu'une nouvelle convocation dont le résultat sera sans doute, comme l'a dit M. de Yolney, qu'il n'v aura que fort peu de membres des classes privilégiées dans l'Assemblée nationale, mais dont nous tirerons un avantage bien réel : la probabilité de voir remplacer les orateurs par des propriétaires et les philosophes par des citoyens...

« Les institutions humaines ne se perfectionnent que par le temps et l'expérience. Une troisième convocation sera certainement encore plus parfaite. Cette Assemblée sera sans doute un jour digne d'être comparée aux plus, augustes assemblées politiques du monde, et nous jouirons sans envie, car nous aurons par devers nous la gloire d'avoir fravéla route, lorsqu'elle était cruellement épineuse.

« Toutes ces considérations, Messieurs, me portent à appuver la motion de M. de Yolney quant au fond, et de demander qu'elle obtienne la priorité sur toute autre, vu son importance.

« Je désire seulement quon admette deux amendements, auxquels l'auteur de la motion m'a paru lui-même acquiescer : Le premier : que nul membre de V Assemblée actuellement existante ne puisse être réélu pour cette fois. Je ne chercherai point à développer les avantages de ce premier amendement. Ils sont, je crois, renfermés dans ces deux mots : ce ne seront pas les mêmes. Il est un second

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amcndemciil que je crois au moins aussi nécessaire, c'est c\u aucun des membres de F Assemblée, rjuebjue voisin qu'il soit du lieu des élections, ne pourra s j présenter ou du moins y discuter ni voter, étant sensé siéger toujours à i Assemblée nationale. II me semble d'ailleurs cjue c'est T'csprit de la motion de M, de Volney, et notre décision sur cet objet nous fera d'autant plus d'bonneur que nous nous serons rendu justice. »

Ces amendements, que le vicomte lançait en guise de brûlots et sans les prendre trop au sérieux, étaient avec le temps destinés à faire fortune. L'beure devait venir où les constituants débordés par les factions, usés et divisés par les intrigues, s'excluraient eux-mêmes de la Cliambrc législative appelée à leur succéder. Mais, au mois de septembre 1789, encore pleins d'élan et de fol, malgré quelques défaillances passagères, ils étaient loin d'admettre une pareille abdication. Le projet démocratique de Volney n'avait souri à la majorité que comme un moyen d'éliminer des contradicteurs incommodes. Elle entendait bien pour sa part, au cas d'une dissolution, se ménager la possibilité d'être réélue, et comptait fermement que le suffrage populaire l'investirait d'un nouveau mandat. Se moquer des gens en face, avec éclat et redoublement, n'a jamais été du reste la plus sûre manière de les convaincre. Dès ses premiers mots, l'enfant terrible de la droite avait excité des murmures ; ses derniers traits soulevèrent des clameurs. « Je me demande si nous sommes venus ici faire un cours d'épigrammes et si la tribune est un tréteau, » s'écria l'honnête M. Lavie, député de la Guyenne. L'effet immédiat de cet esclandre fut d'accroître le désenchantement et la froideur, que la motion, tant applaudie naguère, rencontrait déjà sur un grand nombre de bancs. Mirabeau l'estimait, cjuant à lui, totalement inacceptable. Il espérait alors devenir ministre, se rendre maître de l'Assemblée, y former ce que nous appellerions aujourd'hui un parti de

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gouvcrnemenl. Vav intértH personnel et par calcul politique, son désir était d'en prolonger l'existence jusqu'à la complète réorganisation de l'État. Voyant la masse flottante des modérés de plus en plus ébranlée, il jugea le moment arrivé de frapper un coup décisif.

Les saillies irrévérencieuses de son imprudent et facétieux cadet lui servirent d'entrée en matière : « J'ai toujours regardé, disait-il, comme la preuve d'un très bon esprit qu'on fît son métier gaiement. Aussi je n'ai garde de reprocher au préopinant sa joveuseté dans des circonstances qui n'appellent que trop de tristes réflexions et de sombres pensées. Je n'ai pas le droit de le louer. Il n'est ni dans mon cœur ni dans mon intention de le critiquer ; mais il est de mon devoir de réfuter ses opinions, lorsqu'elles me paraissent dangereuses. »

Cet exorde n'était pas une simple riposte jetée à la légère et en passant, 11 se rattachait à un plan qui fut suivi, d'un bout à l'autre du discours, avec une habileté rare. Témoin de la tempête déchainée par les audaces de son frère, Mirabeau avait imaginé de le mettre en cause pour mieux discréditer et combattre la proposition de Volnev. Il ne parla qu'incidemment de ce dernier, le couvrant de fleurs, l'accablant d'éloges, affectant de considérer son idée de démission collective comme Terreur fortuite et presque inconsciente d'un cœur généreux. En revanche, il eut soin d'appuyer sur l'intervention du vicomte et sur le caractère qu'elle avait donné au débat. 11 fit ressortir que les amendements présentés et les commentaires signilicatifs auxquels s'était livré leur auteur, changeaient entièrement l'esprit de la motion primitive ; que l'entraînement de la veille pouvait se comprendre et se justifier ; mais que voter la séparation de l'Assemblée, après les sarcasmes, les provocations, les défis qui venaient de se produire, ce ne serait plus du patriotisme, ce serait de la faiblesse et de la désertion. Puis il invoqua le Serment du Jeu de Paume, adjura

ses coUt'gucs de ne pas faillir à cet engagement sacré, soutint que, si la diversité des origines avait amené au début quelques conflits inévitables, les dissidences étaient déjà moins aiguës et que « l'on touchait à la paix ».

Rappelant enfin les mesures additionnelles réclamées par le précédent orateur, montrant qu'elles équivalaient h proclamer l'indignité politique des mandataires actuels de la nation, il releva l'insulte dans une péroraison restée célèbre et justement admirée de tous les historiens qui ont retracé les délibérations de la Constituante :

«... i\ous nous serons rendu justice, a-t-on prétendu, je ne sais s'il est bien de faire ainsi ses propres honneurs, mais je ne conçois pas qu'on puisse se permettre de faire à ce point ceux des autres. Ainsi pour prix d'un dévouement illimité, de tant de sacrifices, de tant de périls bravés, soutenus, provoqués avec une intrépidité qui vous a valu. Messieurs, quelque gloire, d'une continuité de travaux mêlés sans doute des défauts des premiers essais, mais auxquels la nation devra sa liberté, et le royaume sa régénération, nous serons privés de la prérogative la plus précieuse, du droit de cité. Exclus du Corps législatif, nous serions encore exilés dans notre propre patrie. Nous qui réclamerions, s'il était possible, un droit plus particulier de chérir, de défendre, de servir la constitution que nous aurons fondée, nous n'aurions pas même l'honneur de pouvoir désigner des sujets plus dignes cjue nous de la confiance publique. Nous perdrions enfin le droit qu'un citoyen ne peut jamais perdre, sans cjue la liberté de la nation soit violée, celui de participer à la représentation, d'être électeur et éligible. »

Une Assemblée ne résiste pas à de si magnifiques flatteries. Aucun membre n'essaya de répliquer, et sans opposition, sans tumulte, les lois demandées par Volney furent écartées de l'ordre du jour. L'éloquence de Mirabeau était assurément pour beaucoup dans cette évolution rapide,

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mais le vicomte dut s'avouer in petto que ses spirituelles insolences y avaient largement contribué.

Les incidents orageux, les personnalités, les vives escarmouches allaient mieux à son tempérament que des dissertations étudiées siu- les impôts ou le droit public. Aussi demeura-t-il à peu près silencieux dans les séances de la fin de septembre, qui furent consacrées en majeure partie à débattre le projet de contribution patrioticpie, le remplacement des dîmes et les premiers articles de la Constitution. Lui-même confessait gaiement son peu de goût pour ces discussions savantes, se déclarant incapable d'être (> un jour financier, un autre jurisconsulte, un autre théologien, et toujours législateur ^ ». Ce qu'il n'avait pas besoin d'avouer, tant il le prouvait surabondamment, c'était son inaptitude à se conduire en député grave et correct. L'Assemblée, dont le bureau se renouvelait toutes les quinzaines, venait par une condescendance assez inattendue de le nommer un de ses secrétaires. De prime abord, le choix parut bizarre. Après expérience faite, il fut trouvé désastreux. A cette aurore du Parlement français, en ce temps de labeur et de naïveté civiques, les fonctions de secrétaire ne se réduisaient pas comme aujourd'hui « à compter les votes et à marcher derrière le président » . Elles impliquaient une charge effective, l'obligation de rédiger les procès-verbaux, et lorsque le vicomte eut à s'acquitter de ce travail, il y apporta la plus étonnante fantaisie. Tantôt il amplifiait outre mesure l'analyse des délibérations ; tantôt il la resserrait en quelques lignes : souvent il y glissait des ironies sur les opinions émises, ou des pointes contre les orateurs dont la personne lui déplaisait. Les amours-propres s'insurgeaient, les réclamations pleuvaient ; il n'en avait cure. Un jour, comme on critiquait le laconisme exagéré de son procès-verbal, « Messieurs, dit-il,

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