CHAPITRE VII
Arrivée ii Tarmée de Condé. — Combats en 1Î93; — Aventure singulière. — Wissembourg» — Combats de Berstheim. — Départ pour l'Angleterre;
Je viens de vous dire que Tarmée prussienne se retira dans des cantonnements pour y passer Thiver $ la campagne de ce côté était terminée. La guerre continua à la fin de 1792 et au commencement de 1793 avec assez d'activité sur les bords du Rhin. Les Français, sous les ordres du général de Custines, envahirent le Palatinat, s'emparèrent de Spire, de Manheim, de Worms et de Mayence ; ils gardèrent leurs conquêtes jusqu'au printemps; mais à cette époque l'armée autrichienne, fortement renforcée, se porta en avant. Je ne prétends pas ici tracer un tableau de tous les faits d'armes de celte mémorable campagne ; je me borne à quelques points principaux. Après plusieurs combats très-vifs, Farmée républicaine fut ramenée sous les murs de Landau, abandonnant les trois évéchés de Mayence, de Worms et de Spire. La forteresse de Mayence, d'abord bloquée et ensuite assiégée, se défendit vaillamment, et fut enfin forcée de se rendre le printemps suivant. La garnison, prisonnière de guerre, promit de ne pas servir pendant une année et un jour contre les alliés ; mais on l'utilisa en l'envoyant en Vendée, où, après
de glorieux combals contre les royalistes, elle fut à peu près toute détruite.
Uarmée des princes n^exlstaît plus de fait ; je passai sous les ordres de M. le prince de Condé, qui m'accorda également une compagnie dans les chasseurs nobles. M. de M
obtint iaiissi le grade de sous-lieutenant, mon valet de chambre, le brave iSicolet, persista à combattre sans solde à mes côtés. Nous venions d'apprendre à Verdun l'horrible journée du 20 juin, où le malheureux Louis XTI eut à subir tant d'outrages. Nous sûmes bientôt aprèscelle si désastreuse du 10 août, la déchéance du roi, sa translation au Temple, la mort si cruelle de madame la pKncesse de Lambalie, et le massacre des prisons le 2 septembre ; nos cœurs frémirent d'indignation, beaucoup d'entre nous versèrent des larmes sur le sort des innocentes viciimes de notre connaissance. J'eus à regretter le digne et vertueux archevêque d'Arles, M. Dulau, mon proche parent, et l'évêque de Saintes, mon allié, M. de la Rochefoucauld, qui furent massacrés aux Carmes, où ils étaient incarcérés. Leiir mort, comme celle d'une quantité de prêtres, fut à la fois chrétienne et sublime Bélas! que de moments d'angoisse j'éprouvai sur
le compte de ma femme et de mes enfants ! La condamnation et la mort du malheureux Louis XYI nous frappèrent de consternation. Elles amenèrent sur-le-champ la déclaration de guerre de l'Angleterre.
Des rassemblements d'émigrés avaient lieu aussi à OfTenbourg, à Ëttenheim. La légion du vicomte de Mirabeau s'était formée dans la première de ces villes ; elle combattit toujoiirs vaillamiheilt et rendit dé g^aiidi Services. L'armée de M. le prince de Condé s'organisait. La légion de Mirabeau
en faisait partie ; elle se composait en outre de deux batail* Ions d'infanterie noble, de plusieurs divisions de cavalerie noble, du régiment de Hobenloe, du régiment de Roban,des cbevaliers de la couronne , d'une brigade d'artillerie et d autres corps (1). Cette armée faisait sans cesse des marches et des contre-marches le long du Rhin et dans le Palatinat. Enfin elle se trouva prête à entrer en campagne, quand les succès des Aufrichîens commencèrent en 1793. Je pris part le 17 mai au combat de Rilsheim ; nous enlevâmes, le 19 juillet, la redoute de Belheîm; à la fin d'août nous eûmes une affaire très- vive à Pfortz. Jusqu'à l'attaque des lignes de Wissembourg, je restai dans les cantonnements, ayant été assez indisposé. Pour me remettre et me rendre des forces afin de me permettre de continuer la campagne, le médecin de l'armée m'ayait recommandé l'exercice du cheval. Je faisais donc à peu près tous les jours, suivi de Nicolet, une course de deux ou trois heures, plus souvent au pas qu'au trot. C'est dans une de ces promenades qu'il m'arriva une assez singulière aventure. Il semblait vraiment que je fusse né pour les choses extraordinaires.
Nous traversions un bois assez considérable vers la fin du jour; nous nous disposions à rentrer dans nos cantonnements, quand des cris douloureux se firent entendre sur notre droite. Nous mîmes sur-le-champ nos chevaux au galop, et nous ne tardâmes pas à découvrir deux hommes à cheval qui fuyaient à toute bride. Comme nous étions mieux montés qu'eux, nous les approchions sensiblement. Enfin
(1) Voyez, pour de plus amples renseignements, l'excellent ouvrage de M. Théodore Muret, intitulé : ffUtoire dt V armée de Con</^/publiée en 1844»
nous vtines que c'était une jeune femme qu^on enlevait, lin de ces deux brigands la tenait serrée devant lui, et pressait fortement sa monture. Soudain quand il s'aperçut que nous allions Tatteindre, il saisit Tinforlunée et la précipita par terrC) où elle toûiba étourdie, mais sans s'être blessée. Toute idée de poursuite de notre part cessa aussitôt; nous devions nos soins à cette victime sans doute d'un guet-apens infâme. Après avoir mis pied à terre, nous courûmes à elle. Rassemblant le peu d'allemand que je savais, je lui demandai ce que nous pouvions faire pour elle dans cette triste cîrconstance. Elle me répondit : — Je n'entends pas, monsieur, je suis Française ; et se mit à pleurer.
-^ Française , mademoiselle ; mais nous soiïimes Français aussi* lui dis-je.
— Vous , Français , des Français ! Ah î^ mon Dieu, soyez bénis !
Après avoir prononcé ces mots, succombant à son émotion, elle perdit connaissance. Effrayé, hors de moi-même, je criai à Nicolet de courir à une petite source que nous avions vue, et d'apporter de l'eau fraîche dans son chapeau. Ensuite, ayant attaché nos chevaux à un buisson, je me tins auprès de cette jeune personne, tâchant en vain de la ranimer. Mon valet de chambre reparut bientôt avec son chapeau plein d'eau. J'en jetai sur le visage de cette malheureuse fille, dans ses mains, que je frottai, et nous la vîmes promptement reprendre connaissance. Après nous avoir envisagés avec attention, considéré surtout mon uniforme, elle s'écria: Ah! oui, vous êtes Français, monsieur; vous appartenez sans doute à Tarmée de M. le prince de Condé. Grâces vous soient mille fois rendues, vous m'avez sauvé la vie et Thonneur ! Voudriez-vous avoir la bonté de me recon-
dnire chez ma mère, qui demeure à deux lieues d'ici? Là, je vous raconterai tous mes malheurs. »
Il était déjà tard ; je calculai pourtant que nous pourrions faire ces deux lieues avant la nuit close ; mais il fallait pour cela presser un peu nos chevaux^ et je demandai à notre nouvelle compagne si elle pourrait soutenir un léger temps de trot. M'ayant répondu affirmativement, Nicolet Tenleva, la plaça derrière moi, et, sans la moindre timidité, pleine de confiance en mon honneur, elle me serra avec force contre elle afin de mieux garder son équilibre. En une heure un quart nous arrivions devant une petite maison propre, c'était celle qu'habitait sa mère. La pauvre femme, très-tourmentée de l'absence si prolongée de sa fille, avait envoyé ses voisins partout à sa recherche ; mais certes rien ne pouvait lui faire supposer qu'elle fUt au moment de la perdre peut-être pour jamais. Je tous laisse juger de sa joie et de son étonnement, quand elle vit qu'un officier la lui ramenait ! Dès que celte charmante fille eut aperçu sa mère, avant d'être descendue de cheval elle s'écria : « Ne craignez rien, ma mère, ce sont mes libérateurs ; ils m'ont sauvée : ils me rendent à vous. » La digne femme pleurait de joie, elle s'élança dans les bras de sa fille dès qu'elle eut mis pied à terre, la couvrit de baisers, tout en nous adressant les plus afifectueux remerctmenis. Enfin, un peu remise de son émotion, voyant la nuit arrivée, et sachant que nous avions trois lieues encore à faire pour gagner nos cantonnements, elle nous supplia eq grâce de nous arrêter chez elle, a Quand vous serez reposés, messieurs, vous entendrez notre triste histoire, et vous pourrez être rendus demain de bonne heure dan$ vos cao*tonnements. «
J'acceptai donc Fhospitalité qui m'était offerte de si bon cœur. Après le souper, la digne mère, entièrement remise de son émotion, commença ainsi son récit :
(( Nous n'habitons ce lieu que depuis quelques mois; comme vous, nous sommes, messieurs, des fugitifs, des exilés ; notre résidence habituelle était Verdun. Quand cette ville fut prise par les Prussiens, quand nous vtmes les émigrés français contribuer à notre délivrance, nous crûmes que l'autorité du roi de France allait être rétablie dans nos murs. Des jeunes filles exaltées par la joie s'avancèrent au-devant du monarque prussien, lui offrirent des fleurs, embellirent par leur présence les fêtes qui eurent lieu quelques jours après. Tristes joies, hélas ! Elles devaient avoirun cruel lendemain! Bientôt l'armée prussienne battit en retraite, évacua Verdun, et nous laissa tous livrés li la vengeance du vainqueur. Des arrestations nombreuses s'opérèrent ; elles frappèrent particulièrement sur ces jeunes filles qui avaient été au-devant du roi de Prusse. Presque toutes furent arrêtées, envoyées à Paris pour y être jugées et condamnées. Ma fille devait être comprise parmi les victimes; mais un des proconsuls envoyés parla Convention nationale l'ayant trouvéeà son gré, parvint à la soustraire ou à faire différer son arrestation. Comme il se montra d'abord doux et bienveillant, nous crûmes que la pitié luiavait inspiré ces nobles sentiments ; mais bientôt j'eus la conviction qu'il n'agissait ainsi que dans un but de séduction. Après avoir inutilement fait des propositions infâmes à ma fille, il passa de la douceur aux menaces. Il fut jusqu'à lui déclarer un jour que, si le lendemain elle ne se rendait pas à ses désirs, il l'ejiverrait au tribunal révolutionnaire de Paris rejoindre ses compagnes. Nous n'avions donc plus qu'un jour à nous }
— soie lendemain noire malheur allait irrévocableme&l être con^' sommé. Nous étions dans les larmes, ne sachant quel parti prendre, ne pouvant fuir en raison de la surveillance exercée sur nous. Nous étions dans cette perplexité, quand nous vtmes passer au galop un ofBcier devant notre porte; il tourna trop court, son cheval s'abattit, et il fit une chuie qui parut d'abord très-dangereuse. Etourdi du coup, il ne tarda pas à se remettre, il entra un moment chez nous, respira du vulnéraire, s'en frotta les tempes, et sembla ne plus se ressentir de sa chute. H allait nous quitter après nous avoir remerciées avec beaucoup de grâce, quand il s'aperçut que nous pleurions toutes deux, a Mesdames, dit-il, vous avez a des chagrins, je le vois; pourra is-je avoir le bonheur de <c vous être utile? Je n'ai pas beaucoup de crédit par moi- <( même, mais le général Eellermann dont je suis aide de (c camp pourrait vous servir; parlez-moi donc avec con- (c fiance ; je la mérite. » Rassurées par les paroles de cet officier, je lui confiai que mon mari avait quitté Verdun au moment du départ des troupes étrangères, et s'était dirigé vers la Bretagne. Je lui racontai l'offre infâme et la menace du proconsul. Dans un instant il nous promit de tromper sa vigilance et de nous faire sortir de Verdun. Il remonta à cheval, en nous recommandant d'être prêtes à partir à huit heures du soir. Nous nous empressâmes de raaiasser ce que nous avions de plus précieux. A Fheure fixée parut un homme avec un billet de l'officier; il nous conduisit hors de là ville, où nous trouvâmes une voiture attelée prête à nous mener chez une de mes tantes, qui demeurait à quelques lieues de Verdun. Nous y restâmes cachées pendant quelques jours, et parvînmes, à l'aide d'un guide sûr, à sortir de France. Le
hasard nous conduisit ensuite dans ce lieu; il nous fut indi*qué par une dame allemande avec laquelle j'avais fait connaissance. Nous nous y trouvions à merveille, quand la soirée d'hier est venue nous enlever notre illusion. Ma fille va à présent vous conter comment elle m'a été si cruellement enieyée. •
La jeune et jolie fille nous dit alors qu'elle avait remarqué plusieurs fois deux hommes auprès de la maison de sa mère, mais, comme elle était sans défiance, elle supposait qu'ils étaient des voisins ou des voyageurs inoffensifs. Son habitude était de se promener journellement dans une charmante allée du bois touchant à la grandVoule, et peu éloignée de l'habitation de sa mère. Elle ajouta, comme un souvenir qui lui revenait, avoir entendu un jour un de ces deux hommes dire à l'autre : ce Ma foi, il nous sera aisé de la prendre et de la lui amener; l'occasion s'en présentera bientôt. » Ne sachant ce que ces mots voulaient dire, ne croyant pas qu'ils pussent lui être appliqués, elle ne s'en occupa pas. Hier, cependant, quand elle rencontra de nouveau ces deux hommes à cheval, et qu'elle en vil un mettre pied à terre pour Se diriger de son côté, la frayeur s'empara de son esprit : elle voulut fuir; mais le ravisseur courant mieux Tuttrapa, la saisit , et à l'aide de son compagnon il la fixa sur son cheval, s'élança en selle, et ils partirent au galop malgré ses cris. Notre secours lui manquant, elle ne sait pas ce qu'elle serait devenue.
On supposa depuis, sans cependant en avoir la preuve certaine, qu'un seigneur débauché des environs ayant entendu parler de la grande beauté de la jeune Française, l'ayant même vue plusieurs fois, convaincu que la pauvreté
dans laquelle il la supposait lui ferait trouver peu de rési*
siance, l'avait fait enlever dans l'espoir de la séduire. J'appris peu de temps après que le récit de cette aventure avait fait du bruit dans le voisinage, et piqué la curiosité dubarop de Turh Il vit cette jeune personne, s'en éprit passionnément, demanda sa main à sa mère, et l'épousa quelques mois après. Elle vint en France en 1803 , sut le lieu de m^ demeure, et m'arriva un matin sans vouloir se nommer. Malgré les dix années qui s'étaient écoulées depuis sa triste aventure, je la reconnus sur-le-champ. C'était une femme encore d'une grande beauté et pleine de grâces. Elle me revit de son côté avec un grand plaisir, m'amena son mari, avec lequel je me liai, et m'affirma qu'elle était très-heureuse. On pouvait lui appliquer le proverbe : A quelque chose malheur est bon.
J'étais remis de mes fatigues, et pus prendre part encore à cette campagne si active de 1793. Je me trouvai à l'attaque des lignes de Wissembourg, le 13 octobre, je vis les trois Condé entrer en vainqueurs dans ces retranchements si vaillamment emportés. Le l"* décembre j'assistai au premier combat si brillant de Berstheim ; je fus légèrement- blessé au second, qui eut lieu le lendemain, et où l'armée de Condé se couvrit de gloire. Monseigneur le duc de Bourbon y chargea avec intrépidité ; il reçut une assez grave blessure à la main. Sans mon vaillant et dévoué Nicolet, je périssais à ce combat. Après avoir été blessé à l'épaule, je fis un faux pas et tombai. Dans cet instant fatal, un soldat républicain allait me percer de sa baïonnette sans que je pusse me défendre. Nicolet s'aperçut du danger que je courais ; il s'élança, et, tirant un pistolet de sa ceinture, il étendit mort sur la place mon ennemi. Il me releva, mais nous étions
vainqueurs sur ce point. C'est la troisième fois que ce brave homme me sauvait la vie.
Dans le nord les puissances étrangères eurent d*abord des succès assez insignifiants, mais bientôt les troupes françaises s'avancèrent en Belgique et gagnèrent la victoire si célébrée de Jemmapes. La lutte fut longue , glorieuse pour les vainqueurs, qui attaquèrent en nombre supérieur, il est vrai, les retranchements des Autrichiens ; ces derniers se défendirent vaillamment, et firent une honorable retraite. Ce succès amena assez promptement Toccupation d'une grande partie des Pays-Bas* Maestricht se trouva tout-àcoup investi et assiégé par un corps nombreux aux ordres du général Miranda. La garnison composée d'Allemands et de Hollandais était commandée par le prince Frédéric de Hesse Cassel, mais il n'y avait ni élan, ni grand désir de défense parmi cette troupe formée d'éléments divers. Le bonheur voulut que des émigrés assez nombreux et déterminés à défendre la forteresse s'y fussent renfermés.^ Ou voyait à leur tête deux lieutenants-généraux le comte du Bosel de Beaumanoir et le comte de Blangy; ils purent offrir leurs services et ceux de leurs braves compatriotes au prince de Hesse qui les accepta. Aussitôt ils s'organisèrent, et résolurent de sauver la ville ou de périr glorieusement, car, ils n'avaient aucune capitulation à attendre de l'ennemi. On vit alors douzecents Français diriger la défense sous les ordres des comtes de Rosel, de Blangy et du marquis d'Auticbamp; ils parvinrent à rendre delà confiance à la garnison, et, dans une sortie exécutée le 1& février 1793, ils éloignèrent les assiégés qui reculèrent épouvantés
devant le courage et l'audace de cette poignée de Français,
Enfin, tous les efforts des républicains, un bombardement continuel, ne purent ébranler la constance des émigrés, ni celle qulls oui enfin communiquée à la garnison. Maestricht se défendit jusqu'au 3 mars, jusqu'à l'arrivée du prince de Saxe-Cobourg qui fit lever le siège de celte forteresse sauvée par la bravoure et le sang-froid des émigrés français. Ce haut fait d'armes produisit une grande sensation en Europe. La bataille de Nerwinde perdue par les républicains le 18 mars remit la Belgique sous la domînalion de l'empereur, et la guerre se porta dans la Flandre française.
Mais si les succès des troupes républicaines avaient été un moment d'une courte durée, si lesÂuirichieiis ayant reçu de nombreux renforts les forcèrent de rétrograder après plusieurs défaites, si la France se trouva envahie, si Condé, Valenciennes^ Le Quesnoy, vivement attaqués capitulèrent, si Landrecies ainsi que Lille se virent assiégés, si on crut un instant que la coalition allait triompher en entendant les étrangers exaltés, pousser des cris de joie.... les aigles au* irichiennes arborées sur les murs de trois de nos forteresses conquises, le défaut de discipline de ces soldats enhardis de leurs succès, leur désir si prononcé de démembrer la France ne tardèrent pas à enfanter de nouvelles armées qui se précipitèrent, conduites par des chefs intrépides, sur ces étrangers expatriés qui croyaient arriver jusqu'à Paris par droit de conquête; elles les chassèrent bientôt de Tautre côté du Rhin, et firent perdre à jamais la Belgique à TAutriche. Vous voyez, mon cher ami, combien nous étions loin de la fameuse ei illusoire déclaration de Pilnitz....
Au milien des succès des Autrichiens, TAngleierre s'était
empressée de rassembler un corps d armée considérable commandé par le duc dTork, frère du roi; le but de Texpédition éiaii de s'emparer de Dunkerque. Celte expédition se fit ayec lenteur, elle arrivait au moment où les triomphes des Autrichiens commençaient à se ralentir. Enfin elle débarqua, marcha sur Dunkerque qu'elle investit et espérait enlever de vive force, mais, attaquée résolument, par le général Houchard, général de Tarmée républicaine à Hondschoote, le duc dTorck fut défait malgré la vigoureuse résistance d'un petit nombre d'émigrés, et obligé d'exécuter une pénible retraite vers les Pays-Bas.
Des corps d'émigrés avaient été formés eu Flandre, pour opérer, comme on le croyait, avec les Autrichiens. Le beau régiment de Loyal-Émigrant (connu depuis sous le nom de légion de la Châtre), eut à supporter des combats très-vifs et des fatigues inouïes à la suite de la défaite du duc d'York, car il était rarement soutenu, par ceux qu'on appelait alors des alliés .. Les troupes^ républicaines débordèrent comme un torrent en Belgique après la retraite forcée des Autrichiens qui perdirent toutes leurs conquêtes en France. Monin se trouva bientôt menacé d'être enlevé ; sa garnison ne s'élevait pas à plus de deux mille Hanovrîens, commandés par le général Hammensten ; neureusement que Loyal-Émigrant venait de se renforcer par l'admission dans son sein de plusieurs centaines d'émigrés qui avaient appartenu à d'autres corps. Le second bataillon cantonné à Nienpori arriva à Menin peu avant son investissement. Ce régiment se composait alors de quinze cents hommes, ce qui portait à environ 3000, le nombre des défenseurs d'une place regardée comme hors d'état de résister longtemps. Bientôt
on a la conviction que la lutte peut se prolonger davantage, Tennemi s*est emparé des faubourgs, le général Hanovrien déclare qu'on ne peut plus résister, et il parle d'obtenir une capitulation la plus avantageuse possible, mais les commissaires de la convention ont déclaré d'avance que les émigrés renfermés dans la forteresse ne pouvant y être compris , ils devaient , d'après les lois existantes , être passés par les armes ou guillotinés. M. le marquis de Yîllaines, mon ami, colonel en second de Loyal-Émigrant, se rend avec MM. de Saint-Paul, de Lachaussée et des Lyôns chez le général Hanovrien, et lui propose de se faire jour à travers la garnison. Le gouverneur ému par le langage énergique de ces braves officiers, consent à les seconder, et une sortie de nuit est résolue. Aussitôt le marquis de Vilïaines fait assembler son bataillon, et lui adresse ces paroles: « Source frirons-nous, mes braves compagnons d'armes, le supplice a ignoble qui nous menace? Vous voyez que la garnison est « au moment de capituler, la place ne peut plus se défendre, « la guillotine, que vous pouvez découvrir de nos remparts, « est dressée contre nous d'avance, ou peut-être nous ac^ ce cordera-t-on la faveur d'être fusillés. Les proconsuls a envoyés par la Convention ont promis nos têtes et les at- « tendent. Eh bien! ne prenons conseil que de notre courage ce et de notre désespoir, fondons d'un commun accord sur « l'ennemi, ouvrons-nous un chemin glorieux à travers ses « bataillons, ou succombons tous, s'il le faut, d'une manière « honorable et digne de notre courage. » Soudain le régiment entier adopta cette énergique proposition à laquelle adhéra le gouverneur de la ville. Enfin, le 30 avril 179/i, vers minuit, heure convenue, quand les conventionnels se réjouis-
saient d'avance du supplice destiné à tant de braves et fidèles Français, Loyal-Émigrant, précédé des deux intrépides frères MM. de la Molhe, sort en silence, en bon ordre, et tombe à l'arme blanche sur ses ennemis. Les républicains, surpris par ce coup hardi, ne purent d'abord résister à cette soudaii^e et vaillanle attaque. La moitié du bataillon était hors de leur portée quand ils purent agir. Mais bientôt revenus de leur surprise, ils poursuivirent avec vigueur cette partie de la garnison qui leur échappait. Un combat terrible de nuit s'engagea, les émigrés firent de grandes pertes, mais ils couvrirent les faubourgs et les environs de la ville des corps de leurs ennemis. Le noble marquis de Villaines tantôt à la tête de la colonne, tantôt à l'arrière - garde donnait l'exemple du sang-froid joint à l'habileté. Secondé par les Ilanovriens, qui tinrent leur promesse, il conduisît Loyal- Émigrant, dont il sauva les trois quarts, jusqu'à Nieuport. Il fut longtemps parlé de cette action héroïque . Ce brave et loyal ofiicier devait périr peu de temps après dans la ville m^me où il avait si glorieusement conduit son bataillon. Nieuport ne tarda pas à être vivement pressé par les républicains. Le mauvais temps, des malentendus, on dit même la trahison, empêchèrent l'embarquement des émigrés quand la ville allait se rendre le 19 juillet. Des batteries balayant le canal, ne permettaient déjà plus la fuite par eau; une sortie devenait impossible depuis que la garnison s'était trouvée heureuse de capituler après douze jours de siège. Quelques émigrés purent s'échapper; mais le reste mourut glorieusement en combattant, ou fut pris et fusillé sur-lechamp. Le pauvre et brave marquis de Villaines dangereusement blessé) se trouva au nombre de ces derniers. Tous
ses arois apprirent sa mort avec douleur. Il était au moment de la' révolution lieutenant des gardes du corps dans la compagnie de Luxembourg, il fit preuve d'une grande éner* gie dans les déplorables journées des 5 et 6 octobre 1789. Sj on eût suivi son avis, si les k compagnies des gardes^ comme il le proposa, eussent chargé la populace arrivée de Paris, elles l'aurai^intpromptement dispersée et Louis XYI ne se serait pas vu forcé de faire son entrée humiliante dans sa capitale.
Le second combat de Berstheim est le dernier auquel j'assistai. Je venais d'apprendre que l'Angleterre préparait une expédition importante destinée à enlever Saint-Domingue à la République française. Madame de Yormeuil possédait une grande fortune dans cette île si fertile; je Tavais habitée, et l'idée soudaine que je pourrais contribuer à la conserver au roi de France s'empara de mon esprit ; j'étais, je vous l'avoue franchement, dégoûté de l'intervention étrangère. Néanmoins je ne voulus pas prendre de parti sans consulter monseigneur le prince de Condé, sans m'ouvrir franchement à lui. Dès que je lui eus^fait part de mon désir et surtout de mes espérances, il me dit : *' Vous avez là, mon cher vicomte, une bonne idée; il faut la suivre sur-le-champ. Quel bonheur si Saint-Domingue se déclarait pour le roi ! quelles ressources nous pourrions en tirer! Vous connaissez parfaitement le pays, et un homme comme vous peut nous être très-utile« Mais croyez-vous que le gouvernement anglais soit disposé à seconder votre projet? »
Je dois déclarer que la politique de ce gouvernement ne m'était pas connue comme elle le fut depuis. Je croyais fermement alors que le cabinet britannique, indigné de la mort
de Louis XVI, en conquérant Tile de Suinl-Doniingue, ne feraii nulle difficullé de la rendre au roi de France, et qu*en aitendant le moment opportun, Tadministration royale pourrait y être conservée. En conséquence, Je répondis à monseigneur le prince de Condé d'une manière affirmative.
— Eh bien ! ajouta- 1 il , partez le plus lot possible ; passez demain chez moi , je vous donnerai votre congé, un bon certificat de conduite (ditseil en riant), et votre passeport.
Mes préparatifs de départ furent bientôt faits. Personne, dans Tarmée, ne me blâma, car j'avais fait mes preuves, et chacun concevait Timportance de l'espèce de mission dont j'étais chargé. Je ne quittai pas, sans éprouver de vifs regrets, monseigneur le prince de Condé, le vicomte de Yiomesnil , le baron de la Rochefoucauld, le comte du Goulet , le marquis de Bouthilliers, le comte de Villaret-Joyeuse, commandant l'artillerie, le comte de Gourtemanche, le baron Jacques, M. de M..... mon ancien aide de camp, le vicomte de Virieu, le marquis et comte de Béthisy, le comte de Jobal, le marquis d'Ecquevilly, le comte de Gelb (i), le comte de Klinglin, le comte de la Féronnays, le vidame de Vassé, les officiers de mon ancien régiment, et tant d'autres dont les noms ne me reviennent pas dans ce moment. Je pris congé de mes|braves compagnons d'armes, le cœur bien oppressé, et leur souhaitai des succès utiles pour la monarchie, qu'hélas! je ne pouvais plus espérer. Enfin, je partis pour l'Angleterre, accompagné de Nicolet, qui m'aurait suivi jusqu'au bout du monde.
(1) Tué fort peu de temps après.