‹ Le vicomte de Vormeuil [pseud.]: ou, Confidences d'un lieutenant général àChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Arrivée en Angleterre. — Nouvelles de madame de Vormeuil. — Dangers qu'elle a courus. — Elle se sauve en Suisse. — M. de Talleyrand. — M. Pitt. — Départ pour la Jamaïque.

Je voQs ai dit que la guerre se poursuivait aussi avec activité en Flaâdré, mais je suis loin de vouloir entreprendre dé vous tracer le tableau des campagnes de 1792, 93 et 9&. Vous les lirez on vous les avez déjà lues dans les histoires dil temps. Je pourrais aussi parler de Théroïque lutte soutenue dans la Vendée et la Bretagne par les royalistes. Tous ces détails, si intéressants^ me mèneraient trop loin. Songez que le but principal de mon récit est de vous raconter tout ce qui m'est personnel, on du moins tout ce que j*ai pu juger par moi-même, soit en politique soit sur le théâtre de la guerre. Quand je vous entretiendrai de faits passés hors de mes yeux, c'est qu'ils m'auront été communiqués par des témoins oculaires.

Je ne m'arrêtai pas longtemps en Allemagne après avoir pris congé de monseigneur le Prince de Gondé. J'étais pressé d'arriver en Angleterre pour exécuter mon projet.

Pouréviier des retards, je passai par la Hollande, où plusieurs corps d'émigrés s'organisaient, et arrivai au commencement de 179^ en Angleterre. Privé depuis dix-huit mois de nouvelles de votre mère et des vôtres, mon inquiétude était à son comble , car, après la mort de Tinfortuné Louis XVI, la Terreur existait d*un bout de la France à Tau- Ire. Nous savions les persécutions exercées contre les royalistes, surtout contre les familles des émigrés. Beaucoup de victimes déjà étaient tombées sous les coups des révolutionnaires. Je tremblais doncavec raison pour les jours de votre mère, etméme, mon fils, pour les vôtres et ceux de votre frère, malgré votre grande jeunesse. Je vivais dans cette perplexité, quand un malin, M. J. Hankey, honorable négociant de Londres, mon correspondant, vintme dire qu'un Français, le baron Du arrivaitdeSuisse,qu'îly avait vu madame deVor-

meuil en bonne santé et m'apportait une longue lettre d'elle ; qu'enfin il serait rendu à mon logement vers les deux heures, et me priait de l'attendre. Je ne puis vous exprimer le bonheur que cette bonne nouvelle me causa. J'attendis le baron; mais au lieu de le voir arriver, je reçus de sa part un gros paquet, accompagné d'un billet de lui. Retenu, me disait-il, par une affaire importante, il n'aurait Thonneur de me voir que le lendemain à la même heure ; il m'envoyait, en attendant, la précieuse lettre de ma femme^ se réservant d'autres

détails qui pourraient m'intéresser. Le baron Du , en

quittant la Suisse, avait paru dans les cantonnements du prince de Condé; il savait que je devais m'y trouver^ et , ayant appris mon départ pour l'Angleterre, où il comptait aussi se rendre, il avait emporté la lettre de madame de Vôrmeuil avec lui.

Que de détails douloureux celte letlre in*apprit! Je vais vous en faire connatlre les principaux, et vous verrez les dangers qui ont menacé votre pauvre mère. Je vous ai dit que je lavais laissée dans une de mes terres située à dix-huit lieues de Paris ; elle devait y rester ignorée jusqu'à notre entrée victorieuse en France, sous la garde de mon intendant, appelé alors par moi mon fidèle et dévoué Firmîn. Jusqu*au commencement de 1793^ cet homme se montra respectueux et attentif; mais un valet de chambre de votre mère, nommé Saint-Jean, Savoîsien, d'une bravoure extrême et d'un vrai dévouement, commença à s'apercevoir qu'il prenait des airs de mattre et tenait journellement des propos très-révolutionnaires. Il exprima ses craintes à madame de Yormeuil, qui n'y fit pas d'abord une grande attention, tant elle comptait sur l'attachement de cet ancien serviteur de la famille. « Mon cher Saint- Jean, disait-elle, Firmin joue le rôle de révolutionnaire pour écarter les soupçons, pour mieux me protéger; ainsi, soyez tranquille. )» Cependantelle ne tarda pas à s'apercevoir que cet homme lui parlait souvent avec hauteur quand elle n'était pas de son avis. Bientôt il ne se gêna plus, et devint le chef du club de la petite ville voisine ; il obtint des pouvoirs étendus des proconsuls qui parcouraient les déparlements ; enfin, cet homme se démasqua, et fit trembler tout le monde. C'est alors que voire n)ère, épouvantée, éclairée sur le compte de Firmin, pria son fidèle Saint-Jean de veiller sur elle, de ne pas s'éloigner chichàleau. Vous concevrez difficilement l'audace et Tinsoience de cet homme : il devint impérieux, arrogant à mesure que la Terreur augmenta. Un jour, il aborda votre mère en 1 a tutoyant et en portant vers elle des regards qui l'efiTrayèren t.

— Te voilà seule, ciioyenne, lui dit-il; ton vicomie est loin, il n'y faut plus penser.

— Qu'avez-vous donc,Firmin? je vous'trouve aujourd'hui plus impertinent qu'à l'ordinaire. Auriez-vous tout à fait perdu le souvenir de nos bontés pour vous?

— Tes bontés! tes bontés! c'étaienr celles de mattre visà-vis d'un esclave! Mais nous sommes tous libres, aujourd'hui , et égaux !

— Ce langage grossier de votre part m'afflige; je ne vous aurais jamais cru ingrat à ce point. Rentrez en vous-même, et songez à l'ancienne affeclion que vous aviez pour nous.

— Eh bien ! je l'avouerai , citoyenne, que j'ai toujours de l'affection pour toi , et je ne demande pas mieux que de te le prouver.

— Prouvez-le-moi, en devenant plus respectueux. Quoi ! voudriez-vous aussi me persécuter?

— Non, non, mais un peu t'attendrir en ma faveur.

Alors il voulut lui prendre les mains; mais, le regardant avec indignation, elle lui dit : « Sortez d'ici! »

Le ton avec lequel elle prononça ces paroles lui imposa, et il s'éloigna. « Vous voyez, mon cher ami, m'écrivait votre mère, combien j'étais tourmentée ! Mille craintes m'agitèrent, et j'en fis pad; à mon fidèle Saint- Jean, qui me promit de redoubler de surveillance. Quelques jours se passèrent assez tranquillement. Je sus pourtant que Firmin avait passé vingt-quatre heures avec \m des proconsuls ;

qifil était revenu se disant partout le matire du château, et qu'on le verrait bientôt. Le lendemain de son retour, il entra dans ma chambre d'un air décidé, et m'aborda ainsi :

« — Citoyenne, je t*ai fait peur, fautre jour, mais je viens « te consoler aujourd'hui.

« — Gomment le pouvez-vous?

« Écoute ; mon parti est pris : je Réponse si tu le veux. u Ton vicomte est parti ; il ne reviendra plus» Le divorce « est permis : divorce donc , épouse moi, et je te protégerai.

• Depuis longtemps je t*aime; et, si tu me considères avec

• attention, tu conviendras que je vaux bien ton pauvre ci- « devant. J'aurai soin de tes enfants; nous les ferons servir « la République , et, si nous en avons ensemble, eh bien ! tu (c les aimeras aussi. Allons, belle dame, chère citoyenne, « jette un œil favorable sur ton futur et tendre époux ! Al* a Ions, viens, ma petite ! >

(c En disant ces mots, il s'approcha de moi pour m'embrasser.

« Indignée, confondue de tant d'insolence, je m'échappai ; je voulus passer dans ma chambre et fermer la porte sur moi : plus prompt, il me barra le chemin. Il m'attirait à lui malgré mes cris, quand tout à coup le brave Saint- Jean, qui les avait entendus, se précipita dans mon salon armé d'un gros bâton noueux, et en asséna un coup sur la léie de Firmin, qui le renversa à ses pieds. « Sauvons-nous ! me dit cet « intrépide serviteur ; sauvons-nous, madame la vicomtesse, a avant que le monstre, s'il n'est pas tué du coup, reprenne « ses sens. Allez dans votre cbambrci prenez avec vous vos

a objets Içs plus préoieux; je me charge du reso, et yoms ' « attends ici, » Au bout de cinq mijiutes, nous quittioos le château. Il nie conduisit chez le maître de poste, homme d*une excellente réputation, qui me fournit de§ chevaux ei une chaise, dans laquelle je me rendis à Paris. J'y arrivai saus avoir éprouvé d'obstacles, grâce à un passe-^port en règle que j'avais eu la précaution de prendre. Mais, redou* tant l^ vengeance de Firmin, sa poursuite active, au H^n de descendre chez moi, je fu^ m'établir chez ma belie*sœur. Nous ne tardâmes pas à apprendre, par voie indirecte, que mon in^me intendant, revenu ^u bout de deux heures du coup qui Tavait frappé, s'était mis en route pour Paris avec son frère, dans l'intention de me dénoncer au tribunal révo* lutionnaire. La Providence lui réservait un prompt châii** ment. Arrivé à deux lieues de Pari», il venait de se pçn^ cher pour examiner le pied d'un cheval qui boitait; il s'approcha trop ; l'animal lui lança unç ri^ad^ à I4 tète, qui retendit raide mort.

<c Son frère, après avoir procédé h son enterrement, s'était mis en route pour Paris : il voulait remplir les intentions de Firmin, me perdre ; mais, par son séjour forcé dans le lieu de Tinhumalion, nous avions gagné deux jours. Saint- Jean ne s'endormit pas, et me déclara que, si je ne sortais sur-le-champ de France, j'étais perdue. Ce brave homme avait raison; car partout on arrêtait les femmes et les parents des émigrés. Mon beau-frère et ses deux fils étaient incarcérés au Luxembourg; un autre beau-frère venait d'être guillotiné : il n'y avait pas un instant à perdre. Je dis donc à Saint-Jean de tout préparer pour ma fuite. Le lendemaini

— oeil arriva dansma chambre avec un déguisemeni de paysanne; lui, devait revêtir le costume d*un campagnard, et il fut décidé que nous voyagerions à pied pendant la plus grande partie de la route, pour éviter les soupçons. Cet excellent serviteur me prévint qu'il serait obligé de jouer] le rôle d*un révolutionnaire exalté ; que je passerais pour sa femme, et que souvent il aurait Tair de me traiter fort maL II me supplia, les larmes aux yeux, de ne pas croire à ses paroles; ses feintes duretés, disait-il, ne seraient que pour mieux me sauver. Je consentis à tout ce qu'il voudrait, car je ne doutais ni de son dévouement ni de sa fidélité. Nous avions une longue route à faire; il s'agissait de gagner la Suisse, où plusieurs de mes parents étaient retirés, et où Saint- Jean avait des connaissances. Le lendemain donc, je sortis de Paris, bien déguisée. Saint-Jean, coiffé d'un bonnet rouge, entonna la Marseillaise et le Ça ira! en passant la barrière. Un homme armé d'une pique lui dit: « Bravo, citoyen! Tu (c es gai ce matin, à ce qu'il paraît; mais tu marches trop <c vite pour la citoyenne. — Ma foi oui, répondit-il, je suis (( gai ; tout va bien, c'en sera bientôt fait de tous les aristo- « crates. Quant à la citoyenne, ma femme, elle est un peu « paresseuse. Allons, marche donc! » me cria-t-il. Nous finies trois ou quatre lieues le premier jour, sans que je fusse trop fatiguée. Le soir, Saint-Jean se jeta à mes pieds, en me priant de lui pardonner toutes les duretés quMl m'avait dites. Au bout de trois jours, nous tombâmes dans un détachement de l'armée révolutionnaire. Alors Saint-Jean me brusqua au point qu'un des plus forcenés lui dit : <ic Holà! a l'ami, lu maltraites trop la citoyenne. — Tais-toi, bavard! <c c'est ma femme, une paresseuse, une fainéante. Allons,

« en route! et vive la République! » Le soir, ce pauvre homme, désolé, versail des larmes devant moi, en me conjurant de lui pardonner. Plus nous nous éloignions de Paris, plus le danger semblait diminuer. J*étais très-fatiguée, n'ayant pas rhabitude de faire de longues courses; mais souvent je me délassais en montant sur des chariots et des charrettes que nous rencontrions en route. Enfin, après plus de quinze jours de voyage fait de cette manière, nous parvînmes à lai frontière de Suisse , que nous passâmes sans le moindre obstacle. Saint-Jean alors ôta son hideu\ bonnet, et reprit avec moi ses manières respectueuses, qu-il n'abandonnait, au reste, que devant les révolutionnaires. Je changeai de costume, et trouvai une de mes cousines à Fribourg, qui me reçut avec empressement. »

C^est de cette ville que madame de Yormeuil me donnait tous ces détails ; mais elle ne put rien me dire sur mes deux fils,, que j'avais laissés à Strasbourg entre les mains d'un instituteur qui n'était pas payé depuis plus d'une année. Vous jugez, mon cher ami, combien j'étais tourmenté sur votre compte! C'est à Fribourg que votre mère rencontra le baron Du.... ; il vint me voir le lendemain, et me donna de plus grands détails tous remplis d'intérêt. .Enfin, je savais madame de Yormeuil sauvée; je la savais confiée aux soins de mon fidèle Saint- Jean, qui ne la quitterait pas, et je pus m'occuper des préparatifs de mon départ.

Les émigrés commençaient à affluer à Londres. La Terreur

chassait de France non-seulement la noblesse, le clergé,

mais encore une partie de la classe moyenne, victime d o-

dieuses dénonciations. Leurs propriétés tentaient la cupi

dilé deIeurs(lénonciateursavicles;ci, ponrlesen dépouiller, il fallait les faire soriir de France et les ranger parmi les émigrés. Le gouvernement anglais, dans celte circonstance, se montra généreux et compatissant. La classe élevée de la société anglaise le stimula par sa ctiarité. Des milliers de prêtres français abordèrent le territoire britannique : à Unstanty de nombreuses souscriptions eurent lieu dans toutes les familles pour venir à leur secours. Le Parlement, bientôt après, vota des subsides pour soulager ces respectables vietimes; ils s'étendirent même à presque tous les émigrés reconnus malheureux et respectables par leur conduite. S'ils ne furent pas toujours suffisants pour procurer Taisance, il est juste de dir^j qu'ils évitèrent la misère remarquée en Allemagne parmi les exilés français, qui ne purent prendre les armes, se faire, en un mot, simples soldats. Le clergé anglican fut admirable envers les ecclésiastiques français. Si depuis 1793 on eut, avec juste raison, à reprocher au cabinet de Londres son défaut de franchise, sa politique égoïste, son désir d'abaisser à jamais la France, quel que fût son gouvernement, il est impossible de ne pas reconnaître que la Grande-Bretagne seule a adouci les malheurs de l'émigration; de plus, il est avéré qu'en Angleterre Témigration française se montra digne, par sa conduite, de Tintérét qu'elle y inspira. En Allemagne, en Prusse, malgré sa courageuse résignation elle eut à supporter, dans pjusieurs localités, des outrages, et jusqu'au dédain des peuples, encouragé par la grossièreté de magistrats sans délicatesse.

Peu de temps avant mon départ pour Saint-Domingue, on s'entretenait à Londres d'une méprise assez comique du

prince régont, depuis Geprge lY, q\ii rappelait la scène des Ménechmes ; elle ain^sa beaucoup la cour et la ville. J^e prince ainnait la musique; il allait quelquefois chez le chevalier de F..,., éoiigré, excellent musicien, dbué-d'une voi^ charmante, et qui réunissait des artistes et des amateurs souvent chez lui. Le chevalier, bon connaisseur, exécutait la musique instrumeutale et vocale la plus nouvelle. Une société d*élite, Français et Anglais, assistait à ses concerts. Le prince de Galles sortait un soir, enchanté. Au moment de partir, le chevalier lui dit qu'il serait bien heureux si Son Altesse Royale voulait bien aussi accueillir à ses réceptions de Carleton-House son frère, qui demeurait à Bichmond. c( Très-volontiers, dit le prince, il me fera grand plaisir. Prévenez-le que je pourrai le recevoir après*demain. » Le chevalier et son frère le baron étaient jumeaux ; on avait la plus grande peine à les distinguer l'un de l'autre'. Le baron prévenu, s'apprête à partir ; il se met en route pour le palais un peu lard, et, croyant trouver le chevalier, il monte. On l'annonce ; alors le prince l'aborde, et lui dit : « Nous avons réellement entendu de bien bonne musique avant-hier. — Monseigneur, j'en suis charmé, j'ai eu le regret de ne pouvoir m'y trouver, mais vraiment je vis en ermite. Depuis deux mois, je ne suis sorti de chez moi que pour avoir l'honneur de vous faire ma cour. — Que me diies-vous là? Êtes «vous devenu fou ? Vous oubliez donc notre charmante soirée dont

vous avez été le héros? — Mais monseigneur se trompe,

c'est une méprise — Quoi ! vous me soutenez — Son

Altesse Royale veut sans doute parler de mon frère i c'est chez lui — Ah! vous avez un frère? Ma foi, la ressemblance est étonnante} oui, oui il. m'a parlé de vous.» t.

^ Je ne suis en Angleterre que depuis peu de temps, et il n'est pas étonnant, occupé comme il Tétait, qu'il n'ait pas prévenu plus tôt Son Altesse Royale. — Allons, c'est bien ; je saurai désormais tous distinguer l'un de l'autre , et revenez me voirie plus souvent que vous le pourrez ; dans huit jours, par exemple. » Le baron se retira, et on entendit le prince de Galles s'écrier : « Cette ressemblance est à s'y mé« prendre ! » ^

Huit jours après, arrive le chevalier. Le prince, se croyant assuré de ne plus se tromper, sachaniqu'il avait dit au baron de revenir dans huit jours, croit qu'il est devant ses yeux, et lui dit : (T Ah ! au moins vous êtes de parole ; c'est bien. Avez-vous vu votre frère? Il faut espérer qu'il nous donnera bientôt un autre concert. Qu*avez-vous donc ? vous riez ! — Monseigneur, on rirait à moins. Vous me prenez pour le

baron, et je suis le chevalier. Le concert aura lieu quand Votre Altesse Royale en indiquera le jour. — Ah I par ma foi, chevalier, c'est trop fort ! Quand vous me ferez le plaisir de venir chez moi, votre frère et vous, mettez à votre bras droit un ruban : vous un blanc, et lui un bleu ou un rose, afin qu'au moins je puisse vous distinguer l'un de l'autre, v A peine eut-il dit ces mots, que le baron arriva. La scène alors devint très-divertissante, et chacun put rire à son aise. Je vous conte cette histoire telle qu'elle m'a été racontée à Londres au commencement de l'année 1794.

Une autre aventure qui fit beaucoup de bruit est celle qui arriva à M. de Talleyrand-Périgord, ancien évéque d'Autun. Obligé, comme tant d'autres, de fuir la Terreur révolutionnaire qu il avait si bien préparée par sa conduite, il s'était

réfugié en Angleterre. On ne sait le motif qui le porta à demander à M. Pilt une audience particulière. Le ministre la lui accorda : elle se prolongea, dit-on , pendant plus d'une heure. Personne ne sut sur quoi avait roulé la conversation ; mais chacun apprit, le lendemain, que M. de Talleyrand avait reçu l'ordre de quitter Londres dans les vingt-quatre heures, et l'Angleterre dans le plus bref délai. On fut jusqu'à dire qu'après l'audience M. Pilt alla trouver George III , l'aborda d'un air agité, en lui disant : « Sire, vous avez dans votre royaume un homme, l'ancien évéque d'Âutun, M. de Talleyrand, qu'il faut faire pendre à l'instant ou renvoyer d'Angleterre. » Je suis loin de croire à ces paroles; mais il est certain qu'à la suite de cette entrevue M. Pitt jugea le séjour de M. de Talleyrand dangereux pour son pays. Il était, en outre, soupçonné de servir sous main le parti révolutionnaire ; d'être un agent secret delà Convention, quoiqu'il se ftt alors volontiers passer pour émigré. On se perdit en conjectures pour deviner quelle avait pu être la conversalion entre ces deux rusés politiques. M. de Talleyrand partit peu après pour les États-Unis d'Amérique, où il ne fit pas un irès-long séjour ; il ne tarda pas à reparaître en France à la tête des affaires.

J'avais aussi cependant une audience particulière à demander à M. Pitt, alors premier ministre d'Angleterre; j'espérais qu'elle n'aurait pas le même résultat que celle de M. de Talleyrand. Je lui écrivis, et reçus mon annonce d'introduction pour le lendemain à dix heures du matin. Je tachai de me pénétrer de mon sujet, regardé alors par moi comme d'une très-haute importance, et i'arriyai à l'heure;

flxëe au mintslère. Inttoddit au bout de quelques minutes, j'entrai chez M. Pltt, qui se leva poliment, vint au-devant de moi, en m'adressant ces paroles :

— A quoi, monsieur le vicomte, puis-je vous être bon? Je lui répondis aussitôt :

— Je sais que le gouvernement de Sa Majesté Britannique prépare une expédition considérable pour s'emparer de Saint-Domingue, afin de soustraire cette tle importante à la fureur, à la dévastation des nègres insurgés. Je Tai habitée pendant plusieurs années ; j'y possède d'assez grandes propriétés, et peut-être y serais-je utile dans ces circonstances. Mon projet est d'y arriver en même temps que Texpédilion.

— Comment donc pourriez-vous douter de l'utilité de votre présence ! Vos conseils, monsieur le vicomte, nous seront, à coup sûr, fort utiles.

— Je remercie Votre Excellence de Tidée qu'elle a de mes faibles lumières, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour assurer la conquête de Saint-Domingue. Je connais les nègres, je sais comment on pourrait les ramener; mais le meilleur moyen de réussir serait, suivant moi

■— Dites, quel est-il? je voudrais le savoir.

— Votre Excellence veut -elle que J'explique toute ma pensée?

— Sans doute, sans doute ; parlez avec assurance.

— Je pense qu'un moyen infaillible de réussite serait de 3s'emparer de Saint-Domingue au^nom de S. M. Louis XVII,

actuellement roi de France. L*Angleierre Toccuperaît comme alliée du roi; le paviFlon blanc y flotterait; l'île resterait sous la protection de l'Angleterre, sa fidèle alliée ; tous les colons s'empresseraient d*y accourir pour relever leurs propriétés. Ce coup foudroyant porté à la République française produirait un effet immense dans toute TEurope, ranimerait les royalistes en France, augmenterait le commerce de la Grande- Bretagne, et serait même un lieu de refuge pour les princes et les Français fidèles, en cas de plus grands malheurs. L'Angleterre jouerait un bien noble rôle aux yeux de l'Europe, si elle agissait ainsi. Votre Excellence voit que je lui parle avec abandon et confiance. Mais, pour qu'elle se pénètre mieux de mes raisons, je la prie d'examiner une note pJus détaillée que je lui remets.

— Oui, monsieur le vicomte, je lirai votre note avec attention ; mais vous concevrez qu'il m'est impossible de m'expliquer sur votre projet. Cette matière est délicate à traiter; aucun engagement de cette sorte ne saurait être pris d'avance.

— Il ne m'appartient pas de demander que le gouvernement de Sa Majesté Britannique prenne des engagements ; j'ai seulement voulu me présenter devant Votre Excellence pour l'éclairer, pour lui éviter des embarras, pour, enfin, tenter de lui faire partager ma manière de voir.

— Je ne la repousse pas ; les circonstances, les événements traceront naturellement la marche du cabinet britannique. La conquête est notre but; nous voulons arracher Saint-Domingue à la République, faire cesser la révolte, rendre aux colons leurs propriétés ; voilà tout ce qu'il m'est

permis d'avouer. Partez donc, et aidez-nous, monsieur le viconiie.

— C'est ce que je me propose de faire très-promptement; mais en quittant Votre Excellence je la supplie de peser encore, dans sa sagesse, le projet que j'ai Tbonneur de lui soumettre.

— Tout sera examiné et discuté.

Je pris alors congé de M. Pitt, sinon confiant dans Texécuiion de mon conseil, mais au moins avec Fespoir qu'il serait examiné et discuté. Mes préparatifs de départ furent bientôt terminés. Un passage m'avait été accordé par faveur sur une corvette anglaise de 24 canons qui partait de Portsmoulh pour la Jamaïque. Nicolet, mon dévoué serviteur, me conjura en grâce de le laisser m'accompagner^ J'y consentis avec plaisir, et nous quittâmes l'Angleterre à peu près en même temps que la première partie de l'expédition destinée à la conquête de Saint-Domingue.

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