CHAPITRE XL
Société de Lontfrei. — Le prince' de Galles. — Guerre en Italie et en Allemagne. «* Paix de Lnnéville et d'Amiens. — Arrivée de madame de Tormettil et son départ.
Vottlant me fixer pendant qaelqu6 temps à Londres , je pris un appartement contetfable poor recevoir la nombreuse et brillante société qui affluait chacfae semaine chez ma belicscaor, madame la marquise de B....* Jamais Londres n'avait TU autant de noblesse française dans son sein< Il fallait d*abord compter S. A. R. Monsieur, frère da roi) S.A. S. monseigneur lé duc de Bourbon , le duc de Coigny , le comte d'Escars i le chevalier de Puységur, le duc d'Harcoort , le duc d'Uzès, le lieux duc de Fitz-James et son aimable fils Edouard , le prince Louis de Roban , le comte Etienne de Durfort, le marquis de Duras, depuis duc f le duc de Maillé, le comte de Gazalès, le comte de Pujugnetix , le baron de
Breteuil, réYéqued'Angouléme,révéquedePamiers, Tévéque de Përigiieux, Tévéque deBlois, Tévéque de Nanlen, le vicomte Walsh , les présidents de Monthyon et de Malcors, le duc de Seront , le comte de Bébague^ le comte de Belsunce , le duc de Lorge et son fils , le marquis de Givrac , le baron de Montesquieu, MM. du Bourblanc, de la Bour* donnaie, te comte de Contades, le marquis de Vaudreuil, Tabbë de Tressan , le comte de Montlosier , le vicomte de Vintimille, le duc de Laval, le baron de Roll, le baron de Montmorency, le prince de Léon , le comte de Bouille, le comte Archambauld de Périgord , le comte Bozon de Périgord, le comte de Sommery, le marquis de Vibraie, le comte de Lamoignon, le comte deLupé, le baron de Montalembert, le baron de Moniboissier, Tabbé de Montesquiou, le comte Charles de Damas, le marquis de Bélabre, et sans doute beaucoupd'autresnoms que j'oublie. Nous comptions, parmi les femmes de notre société , la comtesse de Matignon ; sa fille, la baronne de Montmorency; la marquise deBeIsunce, la princesse de Léon, la marquise de Miran, la baronue de Montboissier, la comtesse de Puysigneux, la duchesse de Maillé, la comtesse de Balbi , la comtesse de Lupë, la marquise de Montalembert, madame le Fréron, madame Douge, madame Digoeron , madame de Mornay , la marqaise de Vaudreuil, madame de Poulpry, comtesse de RoauU, com* lesse de Bouille, duchesse de Guiche, comtesse de Mesnard, de la Bélinaye, la comtesse dePodenas, madame de Vigne, et plus de dix ou douze dames dont les noms m'échappent.
Vous voyez que la société de Londres était brillaiite et nombreuse à cette époque. Je choisis un jour de la se-
mdine pour recevoir^ et je vous déclare que mon salon était toujourfi plein. Je pris le jour de ma belle-scpur,
madame de B ^ parce que révÂcuation de Seint^JDo-
minguc avait considérablement diminué ses ressoareei. S« A. R. Monsieur demeurait alors à Edimbourg ; il régnait assez rarement à Londres y mais j'eus Thonneur de le recevoir chez moi. S« A« R. le prince de Galles nous iSt quelquefois celui d'assister à nos réunions ; il y portait toujours l'esprit et les grâces qui le caractérisaient. Il venait un soir de nous quitter, quand on raconta Une anecdote arrivée chez madame de Yignéil y avait enviiM un an. Le prince était connu pour parler le français à mer^veillct et sans accent étranger. 11 vient un matin chéi cette damcy dont la fortune à Saint-Domingue était mn^ aidérâble. Son hai>italion^ située dans le rayon qu'occo^ paient les troupes anglaises , lui procurait de grands revenus, qu'elle envoyait à Londres. Le prince de Galles s'approcha d'un petit meuble très-élégant^ l'examina avec attention^ et lui dit en riant : a Ahl madame^ pour fine émigrée je vous trouve réellement magnifique; il est impossible d'être mieux établie que vous l'êtes. «^ Monseigneur y répliqua^t'clle, c'est que je roule ! s Le prince allait demander l'explication de ce mot^ nouteau pour Wi f quand quelqu'un qui entrait le fit se retirer* Mi^is le lendemain le mot je rouU lui revint à l'esprit. Madame de Vigne s'en était servie exprès pour ImterUiquer. Il eonsttlte à l'instant son Dictionnaire de l'Académie, et trouve : rinder carrosêe , rouler en voiture f router pur terre f ete^ Il savait trop bien le français pour être con« vaincu que le terme dont elb »'était servie n'a anoone àe
ces significations. U était donc dans une grande perplexité pour en trouver le sens, quand il rencontra Tabbé de Tr^ssan, grand puriste ; il lui fit part de son embarras, de ses recherches infructueuses, lui qui croyait connaître toutes les finesses de la langue française. L'abbé se mita rire, en lui disant : « Ce fameux mot , monseigneur, est un mot créole dont on se sert à Saint-Domingue pour dire qu'on fait du sucre ; alors on dit je roule , je fais du revenu.» En ce temps madame de Yigné roulait beaucoup. Elle ne se doutait pas, Texcellente femme, que dans une année elle ne roulerait plus du tout. S. A. R. le prince de Galles et lord Ilolland sont les deux Anglais que j'aie rencontrés parlant le mieux français. Il était impossible de les prendre pour des étrangers. J'eus aussi l'honneur de voir souvent la belle, spirituelle et si aimable duchesse de Devonshire, qui faisait alors le charme de Londres.
Je cherchai en vain, parmi mes anciens amis, le duc de Chàtillon , si aimé de tous ceux qui le connaissaient. On m'apprit qu'il avait péri en se rendant de Portsmoulh à Hambourg ou à Âltona. Sa mort fut marquée au coin de la fatalité. Son passage était arrêté à bord du paquebot qui faisait ce voyage ordinairement , quand le hasard lui fit rencontrer un capitaine de frégate. Anglais de sa connaissance intime. Le duc lui annonce son départ pour le lendemain. Le capitaine lui dit alors : « Je pars aussi le même jour, mais sur la frégate que je commande. Je porte environ soixante mille livres sterling en espèces à Elseneur ; laissez là votre paquebot , et voyageons en* semble. » Le pauvre duc accepta l'offre de son ami ; ils
partirent , et jamais on n'a entendu parler d^eux ni de la frégate ; ils périrent dans la mer du Nord, et lo paquetbot , parti en même temps qu'eux, arriva à bon port. Ce que c'est que la destinée !
On croyait encore, quelque temps après mon arrivée à Londres, au succès des troupes alliées. La marche ra* pido des Russes, la haute réputation militaire du général Souvarow ; ses promesses de conquête, tout faisait présu-* mer que le bonheur, la gloire de la Képublique française allaient finir. Malgré la défense qu'opposaient les troupes républicaines en Italie, il était à peu près démontré qu'elles ne pourraient résister aux Russes et aux Autri* chiens' réunis; d'ailleurs, le recrutement, en France, s'opérait difficilement. Les directeurs ne s'entendaient pas entre eux; des divisions intestines étaient signalées comme profondes. Une partie des vieilles bandes occU'^ pait l'Egypte avec le général Bonaparte, dont on n'avait plus à redouter l'audace ni la prodigieuse activité. Pi* chegru , Kléber, Hoche, ne se trouvaient plus à la tête des troupes. Le moment, enfin, d'une éclatante revanche , disaient les grands politiques de la coalition , était enfin arrivé. Le cabinet britannique partageait ces illusions, surtout depuis le 18 fructidor. L'archiduc Charles avait obtenu, de son côté, des succès. On voyait enfin le moment où , s'avançant vers la Suisse, la parcourant , il donnerait la main à l'intrépide général russe, et que tous les deux , à la télc de plus de deux cent mille hommes, .fondraient sur la France aux abois ^ sur la France alors déchirée par la guerre civile.
Il est certain que le général russe fit plief partout nos
troupe» M Italie ; que It ianglante bataille de Novi , où fiittué le général Championnel, dofina la supériorité aux Russes, malgré ta glorieuse bataille deTréTise» où -le Taillant Macdonald, blessé, fit sa belle retraite sur le corps d'armée du général Horeau, dans les États de Génea. La bravoure française ne fit pas un instant dé« ftiut ! le terrain était défendu pied à pied ; mais enfin il fallait battre en retraite devant un ennemi nombreux et victorieux.
L'Italie, au mois de septembre 1799» était à peu près perdue pour nous, et on voyait déjà le Lyonnais et le Dauphiné sérieusement menacés d'une invasion. Dans ce moment , qu'on croyait si décisif, si glorieux pour la coa<> lition, quelques esprits encore crédules s*imagiaaient que le général Souvarow allait enfin travailler au réta* blissement sur le trône de la maison de Bourbon» Gela se disait à l'oreille, en montrant des lettres confident tielles reçues, qui l'affirmaient. Enfin, sous peu, une déclaration solennelle allait paraître ; l^empèreur de Rua» sie s'expliquerait hautement, et François II suivrait l'exemple de son noble allié. Ainsi , la révolution flran<çaise ne tarderait pas à recevoir son chfttiment. J'affirme qu^à cette époque il y avait encore^ en France et en An^ gletcrre, des crédules de la sorte; mais je ne comptais pas parmi eut. J'en avais vu assez à l'armée des princes, à celle de Gondé et à Saint-Domtngue, pour avoir ap^ précié à sa juste valeur ce que valait la déclaration de Pilnitx ; ainsi je me disais <]ue lés succès des Russes et des Autrichiens n'aboutiraient qu'à asservir notre eofii^ fliune patrie. L'archiduc Charles avait, de son cété, ob-
lenu des succès contre Jourdan en Souabe ; il paraissait manœuvrer pour venir renforcer le corps d'armée russe aux ordres de Korsacoif, campé près de Zurich. Une espèce de mésinielligence, de jalousie ou de défaut d*entente le fit rétrograder vers le Rhin, sur Manbeim, où il espérait faire de nouyelles conquêtes. Masséna profita habilement de cette faute, et, avec la rapidité de Téclair, il fondît sur les Russes, qu'il défit après un combat acharné. Souvarow^ informé de ces revers, fit des efforts inouïs pour arriver au secours de son lieutenant j il ne put vaincre les difficultés qui s'opposèrent à sa marche, ni empêcher Zurich de tomber aux mains du vainqueur, avide de poursuivre ses succès. Souvarow, indigné contre les Autrichiens, qu'il accusa de ne pas lavoir soutenu, évacua la Suisse.
L'année 1800 fut heureuse pour les troupes françaises; malgré la belle campagne défensive que fit l'archiduc Charles sur le Rhin, Bonaparte, revenu d'Egypte, s'éiant emparé du pouvoir au 18 brumaire, après avoir chassé le Directoire, après ^élre fait nommer premier consul, ouvrit la campagne d'Italie par le plus brillant succès, à Marengo. Pendant quelques heures de sa lutte avec le général autrichien Mêlas, qui venait de s*emparer de Qênes, on crut la bataille perdue, quand le général Desaix, arrivé à temps avec la réserve, fit changer la face des affaires, et décida la victoire; il perdit glorieusement la vie dans ce redoutable et décisif combat. La moitié de l'Italie était déjà reprise par les Français avant la fin de la campagne. Le général Moreau, de son côté, la couronna par sa célèbre victoire de Hohenlinden, gagnée au
mois de décembre; elle le porta jusque sous les murs de Vienne. Une suspension d'armes, signée enire lui ei l'archiduc Charles, amena la paix Tannée suivante, àLunéville. Par ce traité, TÂutriche renonça à la Belgique et à ses possessions anciennes en Italie. Celte paix, signée à Lunéville, ne tarda pas à amener un rapprochement entre la France ei l'Angleterre. M. Pitt, voyant qu'il ne parviendrait pas à l'empécheri se décida à quitter le ministère. M. Fox le remplaça; et c'est à lui que l'on dut le traité d'Amiens, signé au commencement de 1802. L'Angleterre reconnut enfin la République française, et Napoléon Bonaparte pour premier consul. Il constitua, dans celte même année, la République dite Cisalpine en Italie, qui le choisit pour son président. Le 2 août, le Sénat, à Paris, le proclama par acclamation consul à vie, avec le droit de choisir son successeur.
Je passe sous silence la reprise d'armes dans la Vendée, qui n'eut pas de suite sérieuse ; le concordat avec le ' Pape 5 l'évacuation de l'Egypte par le général Menou , après l'assassinat du général Kléber, et, pour le moment, la déplorable expédition de Saint- Domîngue, par la manière dont elle fut conduite; deux conspirations tentées contre le premier consul, la prise de Ttle de Malte par les Anglais, leur refus de la rendre après la paix conclue, et bien d'autres événements consignés dans l'histoire, pour arriver à ce qui me concerne particulièrement.
Depuis la signature de la paix d'Amiens, beaucoup d'émigrés, fatigués de leur misère, de leur vie vagabonde, désespérant de pouvoir êtrç utiles au roi, qui lui-même
se trouvait dans une position si précaire, se déterminèrent à retourner en France ; à profiter d'une espèce d'amnistie accordée avec d'assez sévères restrictions. Nous avions déjà fait des perles dans noire sociélé; mais la plus grande partie restait encore, afin d'obtenir de plus fortes garanties de sécurité. J'étais de ce nombre. Je ne voulais pas me montrer des pkis pressés, car ma confiance dans le gouvernement républicain n'était pas très-vive. C'est de l'armée de Condé, licenciée, que partirent les premières rentrées en France. En perdant leur mince paye, les braves gens qui la composaient se trouvaient sans aucune ressource. Il est vrai qu'entre le traité de Lunévilie et Ja paix d'Amiens, la Russie avait pris ce corps d'élite à sa solde; mais l'année suivante^ cet avantage, assez péniblement accordé, cessa. Cependant, le noyau de cette fidèle troupe resta sous les armes, grâce à l'empereur de Russie, qui le prit à son service. On vit alors ces intrépides défenseurs du trône partir , l'âme oppressée , vers la Pologne et la Russie ; mais quand la France et le czar furent en paix ; que Paul P' changea de politique, l'armée de Condé, passée un moment aussi à la solde de l'Angleterre, fut entièrement dissoute. Il est jusle de dire que beaucoup de gentils-
hommes qui avaient combattu pour leur roi , sou^ les ordres directs des princes de son sang, ne voulurent pas obéir à des chefs étrangers. On remarqua que le général Bonaparte se montra toujours plus indulgent envers les émigrés de l'armée de Condé et les Vendéens que pour ceux qui arrivaient d'Angleterre. Quant à moi, ne voulant pas trop me presser de solliciter ma rentrée en France, j'écrivis à madame de yormeiiil de venir me
trouver en Angleterre. La paix lui permeitait d'entreprendre ce voyage. Au bout de quinze jours, elle me manda qu'elle partait avec la plus jeune de mes filles, âgée alors de quinze ans. Elles arrivèrent à l'époque indiquée, et trouvèrent mon établissement convenable pour un émigré. Vous devez juger, mon ami, quelle fut notre joie mutuelle de nous revoir, après dix aussi cruelles aunées de séparation ! Madame de Vormeuil retrouvait aussi sa sœur, qu'elle avait quittée en 1791, et un grand nombre de personnes de sa connaissance intime; ainsi, ellepasisa son temps très-agréablement à Londres.
Cependant, au bout de six mois, des affaires indispensables la rappelaient en France ; elle voulait aussi y préparer ma rentrée d'une manière sûre. Une partie de mes propriétés avait été vendue : c'était la plus considérable, il est vrai, mais une autre restait séquestrée ; et, si je parvenais à être rayé de la liste des émigrés, tout portait à croire que ce débris de mon ancienne fortune me serait restitué. Os considérations me semblèrent graves ; je les méditai, et me décidai à solliciter ma rentrée en France dès que madame de Vormeuil jugerait le moment favorable arrivé. Ne pouvant désormais rendre aucun service essentiel au roi, j'aurais eu perpétuellement, en restant fixé en Angleterre, à gémir d'être séparé de ma femme et de mes enfants. Il fut décidé que votre mère retournerait en France, et que j'attendrais un avis d'elle pour la suivre. Elle partit donc au bout de six mois de séjour en Angleterre ; je l'accompagnai jusqu'à Douvres, et revins i Londres.
SB