‹ Le vicomte de Vormeuil [pseud.]: ou, Confidences d'un lieutenant général àChapitre 23 sur 32 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Retour du Roi. — Nouveau miaistère. — Armée de la Loire. -— Le maréchal Ney et le colonel Labédoyére. — Chambre introuvable.

— Traité de paix. — Expulsion des régicides. — Affaire de Grenoble. — Mariage du duc de Rerri. — Divisions. — Ordonnance du 6 septembre 1816. — Nouvelle Chambre. — Nouveau ministère.

— Élections. — Aix-la-Chapelle. — Le duc de Richelieu. — Le duc de Berri et le comte Dubois.

Quoi qu'en aient dit et en diront les ennemis de la royauté légitime» la rentrée du Roi dans Paris fut un jour de fête, malgré les calamités qui pesaient déjà sur la patrie. Lui seul pouvait modérer la vengeance des étrangers. Ils s'imaginaient que, parce que Napoléon, débarqué avec douze cents hommes, était parvenu à res* saisir le pouvoir, toute la France avait volé au-devant de lui. Leurs cruelles pertes dans cette courte campagne, leur désir de se venger, contenu l'année précédente, tous les motifs enfin résultant d'un amour-propre satis-^ fait, les portaient à vouloir nous humilier et nous faire payer cher notre ancienne gloire ; ils étaient victorieux, donc tout pouvait leur être permis. L'empereur Alexandre» qui en 1814 se trouvait à la tête de la coalition, avait par sa sagesse, et on peut dire sa magnanimité, dirigé les alliés. Grâce à lui, leur exigence s'était maintenue dans des bornes convenables. Mais, en 1815, tout le poids de la

guerre supporté par les Anglais et les Prussiens, surtout par ces derniers, leur permettait davantage d'élever la voix. Si Louis XYIII, témoin de Tallégresse générale produite par son retour, en jouissait lui-même, il mesurait avec douleur et sang-froid les sacriliccs auxquels il serait condamné. Au milieu dos danses dans les allées des Tuileries, autorisées par lui, il apercevait, faélasl de l'autre côté, les chevaux des Prussiens attachés aux grilles de la cour du château. Cette fois, il ne s'agissait plus de le saluer comme Roi sur le trône de ses pères, de déclarer qu'aucune contribution de guerre ne serait levée sur la nation, que les chefs«d'œuvre conquis nous resteraient, qu'aucune cession de territoire ne serait exigée. Tout était changé dans une année i.«. En 1814, la coalition ne faisait la guerre qu'à un seul homme. Rcn» voyé, la nation pouvait librement choisir le gouvernement qui lui convenait, et entin, quand Louis XVIII fut rappelé sur le trône de ses pères, la coalition, en le saluant, inclina ses armes devant lui. Après l'évacuation si prompte du territoire français, les alliés, rentrés chez eux, emportèrent la conviction que jamais .Napoléon ne reviendrait en Fraflce. Mais 1815 leur apparut comme une trahison, comme un complot formé contre eux et auquel la nation entière avait participé, faute de s'être défendue. Or il fallait, pour la punir, qu'elle eût à supporter de grands sacrifices.

Yoilà les pensées qui occupaient si tristement Louis XVIII quand beaucoup d'esprits croyaient qu'il en serait en 1815 comme en 1814. Les Prussiens se montraient les plusexigeantS; car, disaient-ils^ ils avaient été

traités en esclaves. Ainsi ils pensaient que la vengeance leur était permise. Leurs chefs, plus modérés, leur Roi lui-même, ne parvenaient pas souvent à lescontenir dans la subordination. On eut bientôt une preuve éclatante, mon cher ami, de ce que je vous raconte. Les Prussiens, humiliés du nom de léna donné au pont vis-à-vis TÉcole* Militaire, résolurent de le miner et de le faire sauter. Ils travaillèrent de nuit, établirent des fougasses, et fixèrent le moment où ils feraient jouer la mine. Louis XVIII eut connaissance de leur projet, il en parla au maréchal Blûcher (1), en le priant de lui faire connaître le jour et rheure auxquels le pont devait sauter, afin qu'il eût le temps d'aller se placer dessus.... Le maréchal, frappé de cette résolution sublime, honteux du dessein formé, donna Tordre de suspendre les travaux. Il fut seulement décidé que le pont serait appelé désormais Ponl-de-l'Ecole-Militaire.

Le Roi s'empressa de composer son ministère. M. le prince de Talleyrand conserva le portefeuille des affaires étrangères, M. Pasquier obtint les sceaux, M. Benoit rintérieur, par intérim; le baron Louis, les finances» le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, la guerre, M. le vicomte de Jaucourt, la marine, le fameux duc d'Otrante reçut le portefeuille de la police générale du royaume, et M. Décade, conseiller à la Cour royale, fut nommé à la préfecture de police. Ainsi Fouché atteignit le but de ses ardents désirs, celui d'être un des ministres de Louis XYIII I

L'armée, commandée par le prince d'Ëlkmulh, ne tarda

(1) Quelques-uas diseot au roi de Pru$se.

pas à faire sa soumission au Roi. Elle était cantonnée à Orléams, de l'autre côté delà Loire, et se faisaitremarquer pir sa sage conduite. Cependant, humiliée de n'avoir pu combattre, de n'avoir pu disputer l'entrée de Paris aux troupes étrangères, on la croyait disposée à. recommencer les hostilités. Des commissaires adroits et prudents furent envoyés au maréchal Davoust. De concert avec lui, ils calmèrent les troupes, et les décidèrent cuGn à faire leur soumission au Roi. Une trahison bien coupable avait eu lieu : chacunenFrance en étaitconvaineu. Jamais Napoléon n'aurait osé débarquer avec douze cents hommes, s'il n'eût été assuré du concours d'une grande partie de l'armée. Les malheurs de la patrie étaient extrêmes. Le sang venait de couler pour satisfaire l'ambilion d'un chef qui, disait-on, avait rompu son ban, et, de tous les côtés, on demandait la punition des grands coupables. Parmi eux, le jeune colonel de Labédoyère et le brave maréchal Ney étaient indiqués comme les chefs du complot. Les étrangers insistaient vivement pour qu'un grand exemple fût foit. En conséquence, une ordonnance royale déclarait que le colonel Labédoyère et le maréchal, accusés de trahison, seraient jugés par la Chambre des pairs, constituée en Cour de juslice. M de Labédoyère fut immédialement arrêté. Le maréchal Ney, un moment plus heureux, était parvenu à rester caché dans le centre de la France. Découvert, livré par un misérable à la garde nationale, conduit à Paris, le procès s'instruisit aussitôt. Tous deux, malgré l'habile et éloquent plaidoyer de leurs défenseurs, furent condamnés à perdre la vie. On ne peut se dissimuler, même encore

aujourd'hui, que ces infortunées victimes ne fussent réellement coupables. M. de Labédoyère Tétait plus à mes yeux, parce que le premier il donna l'exemple de la défection. S'il fût resté fidèle en avant de Grenoble, si son régiment avait combattu, la garnison de cette place aurait fait son devoir, et très-probablement le maréchal Ney eût aussi rempli le sien. Le jeune comte de Labédoyère, élevé dans les idées de TEmpire, plein de courage, d'honneur, mais d'un esprit ardent et aventureux, avait été séduit par des gens adroits qui l'égarèrcnt. II mourut avec courage et repentant de sa conduite. Aux yeux de beaucoup d'esprits justes et impartiaux, il aurait dû, ainsi que le maréchal, être compris dans la capitulation de Paris; ils crurent qu'elle s'étendrait jusqu'à eux, et c'est ce qui fit sans doute qu'ils ne cherchèrent pas à quitter la France. Le maréchal Ney, quand il fut offrir volontairement ses services au Boi, avait l'intention de lui rester fidèle : il ne cessa de le déclarer pendant le cours de son procès; mais, trompé par des rapports infidèles, convaincu que l'Autriche était d'accord avec Napoléon, que Louis XVIII venait de quitter Paris, il se laissa entraîner, croyant tout perdu désormais. Il faut dire aussi que les souverains eux-mêmes et leurs généraux demandaient à grands cris qu'un exemple sévère fût fait après une aussi insigne trahison. La condamnation de ces deu^ nobles victimes paraît juste en droit, s'ils n'étaient cependant pas réellement couverts, comme je le crois, par la capitulation de Paris : mais il me semble que Louis XVIII aurait dû user du droit de grâce envers le marécbe^l Ney, malgré les clameurs des alliés. Quel effet

aurait produit une ordonnance du Roi comme celle-ci: « Attendu les services signalés que le maréchal Ney a rendus à la France, nous lui faisons grâce entière de la peine portée contre lui, et le rétablissons dans son rang et tous ses honneurs. i> Après une telle ordonnance rendue, le parti presque entier de Napoléon revenait au Roi (1).

Outre ces deux condamnations, le ministre Fouché, de sa propre autorité, dressa une liste de proscrits qu'il fil signer au Roi. Il qualifiait de coupables des gens qui n'avaient été qu'égarés, et laissait échapper ses amis, les vrais fauteurs de la conspiration du 20 mars. En lisant cette liste des trente-huit proscrits, on fut étonné do sa composition, du mauvais esprit et de la partialité qui Tavaient fait ainsi rédiger. La haine et la vengeance de Fouché venaient de se signaler: Ce ministre adroit, souple, servant à la fois tous les partis, ne tarda pas à être apprécié à sa juste valeur par le Roi. Il le conservait, parce qu'il était parvenu à séduire les souverains étrangers et surtout le duc de Wellington. Tous le croyaient nécessaire au maintien de l'ordre et à leur propre sécurité. Il était même parvenu à séduire des royalistes crédules, qui lui durent effectivement de n'être pas inquiétés pendant les Cent-Jours.

Après la soumission de l'armée du prince d'Eckmulh, les vexations sans cesse commises par 'les troupes prussiennes et allemandes cessèrent à peu près. Elles furent cantonnées dans plusieurs départements où, d'après une convention expresse, elles devaient rester pendant cin(|

(1) Des réfle^MPd^ $qiii|)14Uq8 sç troyTçrpot un jour ^09 ua oi}Y9<i^ politique de Tauleur.

années. Les Ccnt-Jours nous valurent l'occupation d'une partie de la France pendant un long espace de temps. Cette douloureuse nécessité fit maudire les auteurs de tous nos maux. Paris, enfin délivré» n'offrit plus le spectacle d'étrangers armés jusque sous les yeux du Roi de France; tous venaient d'évacuer la capitale.

Cependant Louis XYIII, après l'évacuation de Paris par les troupes étrangères, sentit la nécessité d'imprimer une marche ferme aux affaires. Il s'empressa donc de convoquer les collèges électoraux, afin qu'ils procédassent à l'élection d'une nouvelle Chambre des députés. 11 était de la plus grande importance, dans les circonstances où nous nous trouvions, de s'occuper des intérêts de la patrie. Les collèges électoraux, composés encore de tous les éléments de l'Empire, convoqués par une ordonnance spéciale, s'assemblèrent aussitôt. Si l'année précédente peu d'électeurs s'étaient empressés de se rendre à la voix de Napoléon, si la Chambre des Cent- Jours ne fut nommée que par la minorité des électeurs inscrits sur les listes, cette fois-ci presque tous parurent aux élections. Le choix des députés fit bientôt connaître la loyauté de la généralité des Français : il combla les vœux de Louis XVIII, et promit une Chambre des députés composée enfin de royalistes.

Fouché, qui paralysait le zèle de ses collègues, qui toulait tout mener à sa guise, venait de présenter au Roi son fameux compte de ce qu'il croyait être la situation du royaume : il avait espéré tromper Louis XVIII, l'effrayer même; il s'imaginait parvenir à dirigera peu près seul les affaires, à se poser comme l'homme indispen-

sable pour soutenir le trône, et il croyait influencer les élections; mais, quand il apprit que malgré ses intrigues un mouvement spontané des électeurs avait porté à la Chambre des représentants une majorité royaliste qui lui serait hostile, une majorité démentant toutes les accusations hardies et fausses de son rapport au Roi, enGn quand il vit qu'il allait se trouver en présence déjuges sévères, il comprit l'impossibilité de se maintenir plus longtemps dans le conseil de Louis XYIIl, et il s'éloigna. Madame la duchesse d'Ângoulême, restée en Angleterre, parce qu*cllc ne voulait pas se décider à recevoir chez elle ou à se trouver eu face d'un régicide, revint alors en France.

Louis XVIII, l'année précédente, avait cru sage de nommer seulement pairs du royaume à vie les anciens sénateurs de l'Empire. II se détermina à rayer de la Chambre des pairs ceux qui se soumirent à l'usurpation pendant les Cent-Jours; ceux qui avaient prêté serment de fidélité à Napoléon, et siégé comme pairs de l'Empire. Bientôt il accorda l'hérédité de la pairie à tous ceux dont la conduite lui parut méritoire, et, fort peu de temps après, ce corps devint tout à fait héréditaire. Je crois que Louis XVIII commit une faute politique, en consacrant celte hérédité, bonne en Angleterre, mais qui ne pouvait s'appliquer à la France, privée d'une aristocratie riche, puissante, et capable de former un corps dans TÉtat. Cette résolution du Roi tendait à mécontenter la noblesse française, plus jalouse de titres honorifiques que d'honneurs lucratifs. Par la création de Thérédité de la pairie, beaucoup de famille9 d'une grande illustration crurent qu'op les p[)et<r

tait au-dessous de certains pairs dont les services et les noms ne semblaient pas mériter une telle faveur. La noblesse» enfin, crut qu'on voulait la rabaisser, en ne considérant comme nobles que ceux promus à la dignité de pairs du royaume. Il fallait, comme je vous l'ai dit, augmenter le corps de la noblesse française, au lieu d*avoir l'air de la restreindre par l'hérédité de la pairie. La moitié des nouveaux pairs était sans fortune ; beaucoup de ces nouveaux élus ne pouvaient soutenir leur rang que par des pensions accordées, ou le traitement des places qu'ils occupaient. Le plus petit nombre possédait des propriétés territoriales capables de leur donner de l'in-* fluence. Vous voyez que c'était tout le contraire de l'Angleterre, où la pairie exerce un patronage immense. Ajoutez à tout ce que je viens de dire la morgue de plusieurs de ces malheureux pairs qui croyaient représenter seuls la noblesse française, quand ils n'«ivaient ni privilèges réels, ni fortune, ni influence dans le pays. L'hérédité à peine accordée, on vit enfin une partie des pairs se tourner contre la couronne, dont on n'avait plus rien à attendre (1).

Lo départ du duc d'Otrante amena une autre combinaison ministérielle. M. le duc de Feltria fut nommé ministre de la guerre, M. de Yaublanc obtint le portefeuille de rintérieur, M. Barbé-Marbois celui de la justice, M. Dubouchagc celui de la marine, M« le duc de Richelieu celui des affaires étrangères, et M. Gorvetto celui des finances, ht ministère de la police resta vacant;

11) Des réflexions à peu près pareilles se trouveront dans tin ouvrage politique de rtuteur dttst^é I l'iiupreMièA.

mais M. Deoaaes » conseiller à la Cour royale de Paris » déjà préfet de police» fut chargé d'en remplir les fonctions. Vous verrez bientôt à quel degré de faveur il s'é-* leva auprès du Roi.

Le duc de Fcltre s'occupa avec ardeur de la formation de la gnrde royale et de la nouvelle organisation de l'armée. Les compagnies rouges de la maison du Roi venaient d'être supprimées; on crut devoir céder à des réclama*tions mal fondées, à l'idée émise qu'elles étaient trop privilégiées sous un gouvernement constitutionnel. On commit» suivani moi, une grande faute» en consentant i cette suppression» signe évident de faiblesse. Peut-4tre n'eût-il pas fallu» en 18149 rétablir ces quatre compa^ gnies» supprimées depuis longtemps; mais» puisqu'elles avaient existé» je dis qu'il eût été politique dé les conserver. D'abord elles coûtaient très*peu à TÉtat^ puisque ceux qui en faisaient partie s'armaient et s'équipaient a leurs frais ; ensuite, ces corps d'élite» composés en partie de la haute et riche bourgeoisie du royaume» liaient les provinces au monarque. Que de famîlllis auraient été flattées de voir leurs fils servir dans ces troupes magnifiques» qui recevaient directement le root d'ordro de la bouche même du Roi ! C'était un honneur cher à la pro* vince» et dont le souvenir se serait conservé. C'était^ de plus» un moyen de perpétuer l'esprit royaliste que ces jeunes gens» après quelques années de service» auraient porté dans le foyer paternel et dans leur voisinage» En^ fin» on aurait trouvé dans cette élite des familles» parmi ceux qui auraient troulti continuer le service» line pépinière de bons officiers. Non-seulement on sacriéa ces

quatre compagnies aux prétendues exigences du temps, mois les cinquième et sixième compagnies des gardes du corps furent aussi supprinices.

Ln garde royale s'organisa très-vite. A la fin de Tannée 1815, elle prcscnlait un effectif d'environ vingt-deux à vingt-cinq mille hommes de troupes superbes. L'armée, nécessairement réduite, ne tarda pas non plus à être constituée sur un pied respectable do paix. Il fut formé des catégories parmi les ofGciers qui avaient pris une part plus ou moins active dans les Cent-Jours. Beaucoup, malheureusement, se virent réduits à la demi-solde de leur- grade (1). II était impossible, Tarmée diminuée comme elle Tétait, et après la terrible défection de mars 1815, d'agir autrement.

La Chambre des députés, animée d'un zèle extrême, crut devoir, malgré l'avis du Roi, décréter, par un mouveracnt spontané, Texpulsion du royaume de tous les députés régicides qui avaient signé, par l'acte additionnel , Texpulsion de la maisondeBourbon du trône. LouisXYIII, en recouvrant sa couronne, avait noblement consacré Toubli entier du passé, et même celui des votes; il avait ainsi pardonné aux juges de son malheureu;^ frère. Mais la Chambre entière pensa que ceux qui, après celte excessive indulgence, avaient, parleur signature, pour ainsi dire renouvelé leurs votes parricides, méritaient une punition sévère; elle vota en conséquence, à l'unanimité, leur bannissement. La Chambre des pairs s'assc*

(i) En 1822 et 18S3, M. le duc de Bolluno rappela beaucoup de ces ofU çiers, <)ui tous se inoaU<^rent trcs-dévuués.

( .Vote du fiU (f tt viçomU et VornuuU. ]

cia à cette généreuse indignation, et le Roi, seulement alors, sanctionna le décret. Plusieurs des malheureux qui avaient volé la mort du vertueux Louis XVI curent la sagesse de ne pas reparaître sur la scène politique, et ils ne furent nullement inquiétés au retour du Roi. On cria contre cette mesure, contre ce décret, qui n'était qu'un acte de justice et de pudeur. J'allais oublier de vous dire que la Chambre des députés s'assembla le 7 octobre 1815. C'est immédiatement après son ouverture que l'expulsion des régicides eut lieu. Pendant les premiers mois, le plus parfint accord régna entre les Chambres elle ministère. Au zèle qui animait les nouveaux députés, à leur entier dévouement au Roi, ce prince, dans un moment d'exallation, de vrai bonheur, qualifia la nouvelle Chambre du nom de Chambre introuvable.

Le traité de Paris venait d'être signé entre la France et les puissances étrangères. On connut alors l'énormité des sacriGces imposés' à notre patrie, et combien nous devions payer cher les cent jours du nouveau règne de Napoléon. Quatre de nos places fortes nous furent enlevées ; les chefs-d'œuvre conservés Tannée précédente devaient être rendus; une portion de notre territoire allait être occupée pendant cinq années, et nous étions forcés de payer aux souverains alliés des sommes considérables pour les dédommager des frais que la guerre leur avait occasionnés. Leurs armées, en outre, allaient vivre aux dépens du pays, qu'elles occuperaient. Ces conditions étaient douloureuses; mais bientôt on apprit que de bien plus onéreuses avaient été exigées. M. le duc de Richelieu, chargé de conclure le traité, s'était écrie, dans

un moment d'angoisse : « Non , ma main se paralysera plutôt que de signer des conditions pareilles! » L'empereur Alexandre» qui aimait M. de Ri'cbelieu , fut louché de son patriotisme, cl, usant de son immense influence sur ses alliés, ^1 les força de renoncer à dç3 prétentions capables de soulever toute la France contre la coalition. L'année 1815 s'achevait au milieu des souffrances générales produites par les événements du 20 mars. La masse de la nation respirait, semblait heureuse du retour du Roi; le crédit public même se relevait. De tous les côtés on s'offrait de venir au secours de l'État obéré, pour satisfaire aux exigences de l'étranger; mais il était impossible» après tant de changements, de douloureux eacrifîces éprouvés de part et d'autre, qu'il n'y eût pas des j

haines et des vengeances à satisfaire. Même en présence des troupes alliées, des conspirations insensées se tramèrent sur plusieurs points;, de fâcheuses réactions eurent lieu dans le Midi, qui avait tant souffert pendant les Cent- Jours. Des forcenés, qui se disaient royalistes, immolé- '

rent le malheureux maréchal Brune à Avignon, malgré le zèle que mirent quelques royalistes à le défendre. Â Bordeaux, les frères Faucher furent aussi les tristes victimes d'une fougueuse réaction* L'infortuné général Ramel, à Toulouse, et le général Lagarde, à Nîmes, périrent aussi d*une manière indigne. Rien ne put, aux yeux des véritables royalistes, excuser de semblables horreurs, produites par un désir barbare de vengeance. Mais aussi il exista de véritables complots, des tentatives de révolte capables d'amener les plus grands malheurs, dans la position où se trouvait la France* Dans la garde royale

même) les eonspirateurd parvinrent à glisser plusieura de leurs complices^ et Ton yit Plaignier et Carbonneau, du 2* régiment» accusés d'avoir formé le projet d'assassiner les princes; ils avoucrodt eui-mémes leur criminelle intention. La conspiration de l'Épingle noire annonçait également un but ayéré de renverser l'autorité du Roi ; mais celle bien plus dangereuse do Grenoble, conduite par Didier» bomme capable, hardi et éclairé» excita dans le premier moment les plus vives alarmes. Elle prouva que les ennemis de la maison de Bourbon ne se regardaient pas encore comme vaincus* Il ne s'agissait pas d'un acte isolé» mais d'un vaste complot qui éclata le 4 mai 1816. il Avait été médité avec adresse dans l'ombre» et il fut exécuté avec audace. Une partie du Dauphiné s'insurgea à la voix de Didier» le sang français coula; Tautorité se vit obligée de recourir à la force pour réprimer cette dangereuse révolte» Tempécher enfin do s'é« tendre» car» dans le premier moment» on la représenta comme très^menaçantc. Le général Donnadieu fit, dans cette circonstance» tout ce qu'on pouvait attendre d'un militaire loyal» ferme et vigilant. Il parvint à dompter rinsurreotion ; le malheureux Didier, arrêté, convaincu de conspiration, paya de sa tête sa tentative insensée* Beaucoup de ses complices eurent le même sort» malgré les instances du général, qui, quand ils furent condamnés, intercéda en faveur d'une partie des coupables» pour obtenir un adoucissement do peine. Plus tard» ce bravo officier fut persécuté et calomnié par ceux même qui ne voulurent pas s'associer à ses sentiments généreuit. On voulut faire retomber sur lui ce qu'il aurait été facile dé

prévenir, si on avait suivi ses avis. II est avéré aujourd'hui que Tordre de l*exéculion de quelques complices de rinforluné Didier, qui n'avaient été qu'égarés, parti de Paris, arriva par le télégraphe, et qu'il fut donné par un ministre qu'on vit, peu de temps après, se ranger dans l'opposition. Un jour, l'affaire de Grenoble sera éclaircie, car elle est encore myslérieuse, etla part prise par chacun dans ce triste drame sera faite (1). Le moment n'était pas éloigné oii la Chambre, déclarée introuvable par le roi Louis XVIII, allait ôtre accusée de pousser les ministrcs aux moyens de rigueur, tandis qu'elle se refusait toujours à prendre l'initiative dans les mesures que le ministère croyait être de sûreté générale. Après l'expulsion des régicides, son œuvre, il est vrai, elle. ne voulut pas émettre d'avis sur le sort des proscrits. Ne sait-on pas enfm que, malgré des opinions émises par MM. de Richelieu et Pasquier, elle persista à se déclarer incom-. pélente pour discuter le projet d'amnistie proposé par eux, et par lequel ils excluaient les trente-huit personnes .indiquées dans Tordonnance royale, conception de Fouché? Si elle adopta des lois qui furent plus tard l'objet de la critique, elles provenaient des conseillers de la couronne ; et cependant, peu de temps après, un de ces conseillers reprocha vivement à la Chambre d'avoir trop secondé le zèle qu'il montrait lui-même à cette époque... La Chambre de 1815, eût-elle commis quelques fautes, passera toujours pour avoir voulu les libertés publiques,

(I) Voyez l'ouyrage intitulé: Paul Didier, histoire de la conspiroUi(m de 1816, par M. Âng. Duçoiu, année 1844. Chez Dentu, libraire.

( Noté du filt du vieomlê de VormeuiU )

régalité devant la loi^ rabaissement du cens électoral, qui donnait des droits politiques à une plus grande partie des Français. On sait que c'est cette proposition, adoptée par la majorité, et contre laquelle s*élevcrentMM. Laine, Royer-CoUard et Dccazes, qui fut en partie la cause de sa dissolution ; ils Taccusèrcnt de violer la Constitution, quand elle demandait une large part de liberté pour la nation, et de faire jouir du droit d'électeur tout citoyen âgé de vingt-cinq ans, payant de 40 à 50 francs de contributions On se demande qui, de la Chambre ou des

doctrinaires, parti:>ans avoués du monopole et de la centralisation, étaient les vrais amis du peuple. Encore un peu de temps, on devait s'apercevoir comment M. Decazes et ses amis concevaient les droits électoraux et le maintien des libertés publiques. La Chambre des pairs, arrivant au secours du ministore, rejeta le projet de loi adopté par la Chambre des députés.

Cependant, avant d'avoir à vous signaler plus longuement la division et les intrigues qui firent dissoudre la Chambre de 1815, j'ai à vous entretenir du mariage de monseigneur le duc de Berri avec la fille du roi de Naples et de Sicile. Ce mariage eut lieu au mois de juin 1816; il se fit avec beaucoup d'éclat, et fut l'occasion de fêtes brillantes qui suspendirent pendant un temps les germes de discorde remarqués entre certains personnages influents, et surtout ambitieux. Cette alliance promettait des héritiers à la branche ainée des Bourbons ; aussi excita-t-elle une joie générale. La jeune princesse, débarquée à Marseille, trouva, jusqu'à Paris, l'accueil le plus distingué; elle jugea, aux transports d'allégresse manifestes

sur son passage, combien les Français chérissaient leur Roi et les princes de sa famille. Accueillie avec afTection par Louis XYIIl, par son auguste nièee et son neyeu, elle était assurée qu'avec Tépoux qu'on lui destinait elle aillait trouver dans sa nouvelle patrie un bonheur parfait et durable.

Mais, après ces fêtes somptueuses, des discussions tpè|^ graves commencèrent entre MM. Decazes, Laine et quelques membres assez influents de la Chambre des députée. On reprochait au ministre de la police sa tendance k affecter des airs de supériorité asses déplacés. Il avait montré l'année d'avant beaucoup d'énergie pour opérer ce qu'il appelait alors le bien, et on était surpris de sa soudaine tiédeur. A des représentations amicales qui lui furent d'abord faites, il crut y démêler la censure et le reproche; bientôt son amour-propre excessif parut blessé. Peu satisfait d'explications suivies de quelques plaisanteries, il se fâcha. Enfin, une scène assez vive éclata à la Chambre entre MM. Laine, Decazes et quelques députés. Il s'ensuivit la rupture la plus complète entre ces trois honorables personnages et beaucoup de membres de la droite. Cette querelle conduisit k l'idée de changer de système. Louis XVIII, attaché de jour en jour davantage à M. Decazes, qui était parvenu k lui plaire, écouta ses plaintes. D'anciens amis, persécutés par le ministre quand il se montrait si royaliste, accoururent à lui, s'empressèrent de lui offrir des consolations, en lui promettant leur appui s'il sortait de la ligno dangereuse suivie jusqu'à ce jour. M. le duc de Richelieu, si facile à séduire, d'un naturel si alarmé, partagea bientôt l'opi-

nion du ministre de la police ; il avait été le protecteur de M. Decazes, il devint son amî. Louis XVIII, d'abord importuné de ces débats, se persuada, par les discours de son nouveau favori, que la Chambre cherchait à le servir a^ec trop de zèle, qu'elle ne ménageait pas assez la vraie opinion publique, et qu'ainsi elle entretenait la violence des partis. Il pensa que des concessions offertes à propos lui attireraient les masses, et qu'enfin, il faut le dire, une marche encore plus démocratique allait soudainement convertir ses ennemis. Il fut donc à peu près convenu, mais avec mystère, que le Roi dissoudrait cette Chambre trop ardente. Ce projet, soigneusement caché, reçut tout à coup son exécution. Le Moniteur du 6 septembre 1816 vint apprendre à la France que le Roi, par une ordonnance de ce jour, dissolvait cette Chambre, qu'il avait nommée Tannée précédente Chambre introuvable... Dès que celte ordonnance fut rendue publique, on vit accourir autour de M. Decazes d'anciens républicains, d'anciens bonapartistes, enfin tous ceux qui s'étaient crus désormais condamnés à l'oubli. On les vit tous arriver radieux, disposés à servir le Roi et à appuyer l'homme sage et prudent qui délivrait la France des esprits rétrogrades rêvant le retour des privilèges, la dlme, l'annulation de la vente des biens nationaux, et le rétablissement de la gabelle. M. Decazes^ délivrant le pays des voltigeurs de Louis XIV, avait bien mérité de la patrie, et, dans leur joie, tous se posaient comme les vrais défenseurs du trône constitutionnel. C'est ainsi qu'un ministre, qu'on disait dévoué au fond à la monarchie, devait, par orgueil, par amour-propre, se livrer à des intrigants, se lier même

a^ec des ennemis cachés de la monarchie, qui Tentrainèrent, par la suite, trop loin, et lui firent prendro des mesures souvent funestes.

Je vous ai dit que le Roi, Tannée précédente, avait daigné m'élever au grade de lieutenant général de ses armées. Il m'accorda, le jour de sa fête, le cordon rouge; on me donna Tespérance d'être nommé Tannée suivante pair de France. L'association des chevaliers de Saint- Louis, présidée par le brave et digne comte de Viornenil, m'admit parmi ses membres, d'après l'avis du ministre de la guerre.

Après la dissolution de la Chambre des députés, le ministère dut ctrc réorganisé. M. le duc de Richelieu, toujours sous Tinfluence de M. Dccazes, de>int président du conseil des ministres, et conserva le département des affaires étrangères ; M. Laine, qui avait succédé à M. de Yaublanc (1), resta à Tintérieur; M. Roy obtint les fmances; M. Pasquier conserva la justice; M.^ le maréchal Gouvion Saint-Cyr passa à la guerre; IL Mole eut la marine, et M» Decazes fut maintenu au ministère de la police générale du royaume.

Les nouTelles élections se firent aussitôt. On les prépara si bien, par suite de la réaction qui venait de s'opérer, que le choix des députés promit au nouveau ministère une grande majorité, s*il ne suivait pas la politique de ses devanciers. Louis XVIII sembla très-content de la nouvelle direction que ses conseillers comptaient donner aux affaires. Ce prince rêvait alors ce qu'on appelait la fusion

(1) Ce ministre loyal, peu d'accord avec M. de Richelieu ot M. Déçues, lurlout avec ce dernieri avail auparavant doané sa démission.

des partis. Peu lui importait de mécontenter les roya^ listes. Comme il était assure de leur fidélité , son but unique se portait vers ses ennemis, qu'il se flattait de ramener à lui en leur faisant des concessions commandées par les circonstances. M. le duc de Richelieu approuvait cette politique; tous ses efforts tendirent à la faire goûter au Roi, et il y parvint sans peine. Ce ministre, doué d'une belle âme, brûlant du désir de faire le bien, de cicatriser les maux de la patrie, de voir tous les Français unis, manquait cependant d'expérience. Il ne connaissait pas assez la France ni les faux semblants de patriotisme de ceux qui l'entouraient. Depuis louglcmps nous étions liés ensemble; je le voyais souvent, et je lui prédisais qu'avant peu ses yeux s'ouvriraient, car j'étais persuadé qu'il faisait fausse route.

. Le Roi ouvrit la session de 1817 par un discours qui annonçait un complet changement de politique. Cette phrase remarquable sortie de sa bouche : a Je saurai réprimer la malveillance et les écarts d'un zèle trop ar- ^ dent,» en disait assez. Elle prouvait son blâme du trop -grand zèle que la Chambre introuvable lui avait montré dans la session précédente. Les nouveaux députés ne tardèrent pas à se mettre à l'œuvre. Leur premier travail fut de changer la loi des élections. Celle que la complaisante majorité substitua à Tancienne ouvrit enfin une large carrière à tous ceux qui se croyaient privés de jouer un rôle politique. Dès ce moment, la qualification de libéraux fut. donnée à tous les partisans du système de MM. Decazes et de Richelieu. Leur nombre soudain augmenta d'une manière prodigieuse, et les anciens royalistes

forent désormais eonnus dous le nom d'uhras ou d'étoi» gnoirs. II résulta de ce changement prodigieux que les par- Us, loin de se fondre, comme Tespérait le Roi» s'oxasporà* rent davantage. Cedésaccord melittrembter pour TaTcnir. Bientôt le général Donnadieu fut de nouTcau persécuté ot calomnié pour la conduite qu'il a?ait tenue à Grenoble ^ il eut à supporter des injustices, une grande disgrâce et d'affreuses calomnies. Cependant, une nouTelle conspi* ralioti venait d'éclater» le 8 juin 1817, dans les environs da Lyon t le sang y coula; mais le général Ganuel, par sa vif ilance et sa fermeté, se rendit maître de l'émeute. Ce iirave officier, qui avait rempli son devoir, devait aussi# plus tard, être persécuté. 4,..

La loi rendue sur l'avancement militaire venait d'être adoptée; elle fit beaucoup do sensation, en mécontentent les uns et promettant aux autres la facilité de s'élever. Plusieurs de ses parties semblaient justes, car cette loi, longtemps discutée, avait été présentée et faite avec beau*eoup d'art; mais je la désapprouvais, en ce qu'elle reti^ rait des droits réellement acquis et solennellement promis à des officiers qu'elle laissait dans une position sia.tionnaire, tandis que des avantages réels allaient être accordés à ceux qui étaient loin de compter sur une telle &veur. Cette loi mécontenta surtout les officiers de la garde royale, sans pourtant ébranler un moment leur fidélité.

Là fin de l'année 1817 et lé commencement de 1818 ftirent vraiment des époques déplorables. Dès que la Chambre des pairs et le Roi eurent sanctionné la nott* velk loi des élections votée par la Chamère des députée,

il se forra», dans cett^ dernière, une opposition formidable plus par les talents réols en^sore que par le nombre.. On remarquait à s» téta MM, de Corbière, de Yillèle et de la Pourdonnaie. Tous trois m cessèFont de critiquer la marcbe que ^yi¥aieBt les imprudents qpuvetux eont leillers de U eourenne, et de aignabr les dangers qù-ellq pouvait Amener. Us étaient autorisas à tenir oe langage sévère, en voyant le ehamp libre laissé à la productina dos plus dangereuses doctrines, qu'on glissait, en forma de pamphlets, jusque dans les chaumières. La Minêt^ê^ U NainjaunCp circulaient partout i les plus funestes iœa urines étaient hautement praCossées, tandis que les vma royalUte», reconnus toujours pour tels, avaienl 4 subit doa humiliations, et bien souvent des perséeutiMs. On \ê9 nait d'inventer U mot do eooapi rations P0yoli$u$f comma si on avait été #ous l'Empire ou sous la République. Enfin, on pratiquait la ma^imo iniao dans la bouche du Roi* dana sa dernière partie seulement, c'est-i-diro qu'en a'enipressait de réprimer les éearts d'un sèle trop ai^ da«t.

Au milieu de oea dissensions intérieures, Louis XVIII aongeait toujours aux vrais intérêts de la Franeo, surtént à la considération dont il voulait qu'elle jouit en Europe. If'évaeuation de son territoire» toi était le fond de ses par tern^U^ pensées. Le traité do Paris portait qu'una partie du royaume serait occupée par lea alliés pendant «iaq aiinées; Lonjs XYIU profita du congrès des puissancoa i^ntîoentalcs, tenu à Aii>iarGhapelie, pour persuadof aui souvaraîas alJiéa que les débats intérieurs de la Franae

«e ^fiwmni im d§ k forme d«i «^«i goii Yamonbsnt, il ta

croyait solidement assis sur le trône, et bien assuré d'ailleurs de la fidélité de son armée. Enfin, il pensait qu'après trois années d'occupation les troupes étrangères pourraient quitter le royaume sans craindre désormais de Toir la paix générale troublée. M. le duc de Richelieu partit pour le congrès, afin d'appuyer les réclamations du Roi. Ce noble plénipotentiaire fit aisément partager aux souverains et à leurs ministres l'opinion de Louis XYIII. Il fut alors décidé que, si la France faisait des sacrifices immédiats pour achever de se libérer des contributions de guerre, l'évacuation de son territoire aurait lieu sur-le-champ. Ces sacrifices furent bientôt faits; un emprunt proposé se réalisa comme par enchantement, et, au bout de trois années, au lieu des cinq stipulées, notre territoire ^e trouva entièrement évacué.

Me voilà à la fin de mon récit. Je ne veux pas le terminer sans vous parler d'une visite que je fis dernièrement au comte Dubois, l'ancien préfet de police, dont je vous ai déjà entretenu. En arrivant chez lui, je lui trouvai un air gai qui m'étonna, car nous n'avions pas la même manière de voir en politique, et ma liaison avec lui provenait de quelques obligations que je lui eus lors de ma rentrée en France. Il m'aborda en me disant : a Ah ! vous voilà, monsieur le vicomte, je suis bien aise de vous voir, pour vous dire que j'ai eu l'honneur de recevoir chez moi hier monseigneur le duc de Berri. — Monseigneur le duc de Berri, répliquai-je, vous m'étonnezl x> Alors il m'expliqua que le prince, voulant faire l'acquisition d'une maison qu'il venait de mettre eii vente, s'était décidé à traiter directement avec lui. En conséquence, il arriva, et

se fît annoncer. Le pauvre Dubois, dans le premier moment, n'en crut pns ses oreilles; mais enfin il s'avança spontanément au-devant du prince^ qui lui dit : a Monsieur le comte Dubois, je viens causer un moment d'affaires avec vous. » Le marché entre eux fut bientôt défi-; nitivement conclu ; le prince acheta la maison. Ensuite, assis à côté l'un de l'autre, le dialogue suivant s'établit:

— Monsieur Dubois, dit le prince, vous rappelez-vous qu'en 1804 on chercha à m'attirer sur les côtes de Bretagne? J'ai failli m'y laisser prendre, et alors j'étais sans doute perdu. Allons, parlez-moi franchement, si à cette époque vous aviez reçu l'ordre de me faire arrêter, l'auricz-vous exécuté?

— Monseigneur veut que je lui réponde franchement. Eh bien ! je dirai oui, car mon devoir m'aurait alors forcé d'obéir.

— J'aime votre franchise; ainsi, si j'eusse donné dans le piège qu'on me tendait, j'étais bien perdu?

— Hélas! je suis obligé d'en convenir avec Votre Altesse Royale; mais, en exécutant mes ordres, j'affirme que je l'aurais fait à regret. A présent^ dans les mêmes circonstances, je désobéirais, depuis surtout les quelques minutes que j'ai le bonheur de connaître monseigneur.

— Je vous remercie, mon cher comte Dubois ; il faut maintenant que je vous pose une autre question, à laquelle vous répondrez avec la même franchise, j'espère.

— Posez-la, monseigneur, je dirai toute la vérité.

~ — Croyez-vous vraiment que, lors de l'horrible condamnation de mon infortuné parent le duc d'Enghien, on

ait ajouté foi, en Fbnce, à cette odicuée ealothtrie, propagée par les jacobins, que le Roi et lés princes de sa famille ayant à diverses tepHsés saldHé des aSsassitis pour attenter auit jours de TEmperettr, il était de toute justice qu'il usât de représailles?

— Monseigneur, je serai fraiic; je déclare à Votre Altesse Royale que pas une personne sensée en France n'a ajouté foi à une pareille absurdité; je n'y ai jamais cru; et je puis tous affirmer que ni Napoléon lui-même, ni aucun membre de sa faniitle, n'ont cbhçu une telle idée de princes malhetireux, bannis du royaume, mais connus par leur honncut' et leuip antique loyauté. L'îittpéi*atrice José^ phiiie fit tôul au ifaonde pour enipèchcr ce crime. J'étais préfet de police, il est vrai; mais, retenti dans mon lit depuis quinze jéurs^ & ijia campagne de Vitry^ étâht même àlôti t'rëè-malade, je n'appHs ce déplorable meurtre que quand il fut commis. A mon arrivée chez Joséphine, elle tint aù-detant dfe moi, eh s*écHântî « Les malheureux! ils l'ont fail J>éHr hiâlgré mes supplications.» Vous me ctôirez, hionseigïieUr, quîthd je voUfe TàRirme, je âoUîiai dtti làhïtie^à sincère^ âu |)rince, et j'àpi^Hs pôsillvebierît, jô tous le répété, qtie les proj^reS ftèrcs de Jîâpbléon se inoittfèhînt Iréls-affligès de la mort dé tnd&séignetii* le dut d'Enghiéh. Ènlhiîné par de perfiafes cbriseîls, TEmj^èîrfeur ct-ùt, en cottim^ltânt ce cMinej irbmj^rte à jaffiais atec la fettiillb dé BourbWh.

— Je vôUfe remercié dfe tes détails, rtlOhlsîeùt Dubois. Oui, i'ûî Su dians le letaips que l'exCellettlé Joséphine avait moUlù {s'opposei* â ce meurtre. Je suis âûSsl bien aise d'apprendre qu'eii lfe04 tti vous, ni les frères de Napô-

léôh n'atei «pprouVé c^tte si eoupftbid èxéeittion^ etr il était positif que le duc d'Enghien ne conspirait pas quand il tût at-rèlé.

Le duc de Berri partit en disant: ctAdion, monsieur le comte Dubois, nous notii reverrons encore, je Fee» père. )» Il lui «erra la main, ol sertit. Dès ce moment» Cet ancien préfet de polibe^ dont le cœur est très-bon, se sisntit rempli d'un attachement extrême pour ie prince (i).

Enfin, mon eber ami, je termine aujourd'hui le rèeil d'une vie aâset agitée, et dont quelques circonstanees, comme vous aves pu vous en apercevoir» tiennent du ro« man. Puisse le ciel protéger désormais notre patrie. Tauguste famille de nos rois, et conserver Tunion de tous les Français !

P. S. Il n'y avait pas deux mois, mon cher Alfred, que votre digne grand-père m'avait raconté les particularités principales de sa vie, que j'eus à pleurer sa mort. Il me fut enlevé à. l'âge à peine de soixante-six ans, quand il semblait encore dans toute la force d'un homme de cinquante. Ce fut à la suite d'un accident qu'on crut léger d'abord, et qui se montra mortel, inguérissable, quand on en vit les funestes suites. Mon digue père avait beaucoup d'amis ; il méritait d'en avoir. Il laissa de profonds regrets, et encore aujourd'hui sa mémoire est vé

(1) Le fils da yicomte de Yormeuil peut aftirmer que M. le comte Dubois, qu'il voyait souvent, se montra profondément affligé de la mort si cruelle de Vinfortuné duc de Berri.

néréc de tous ceux qui Tout connu. Je fus pendant bien des années inconsolable de sa mort.

Je TOUS ai dit, mon cher Alfred, en commençant cette histoire, que je vous ferais connaître les cruelles années de mon enfance et de ma première jeunesse, afin que TOUS sachiez ce qu'ont eu à souffrir les enfants éleTés dans la première réTolution. Il m'est aussi arriTé des aTentures singulières ; je tous raconterai quelques particularités intéressantes qui se rapportent à des personnages marquants; car mes relations sociales, tant en France qu'à l'étranger, m'ont mis en rapport aTec eux. Tout ce que je tous dirai est d'une Térité parfaite.

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