CHAPITRE XIX
Ma naissance en 1778. — Ghnillot. — Vendôme. — Metz. Strasbourg. — Le marquis Des
A présent, mon cher Alfred, c'est moi qui vais parler. Je vais vous raconter quelques particularités de ma jeu« nesse, quelques aventures; enfin, ce qui m'est arrivé de plus important dans mon existence assez agitée. Je ne pourrai même m'empécher de glaner dans le champ de la politique.
Je suis né en 1778, dans une année remarquable, car elle donna naissance à madame la Dauphine, à l'infortuné duc de Berri; elle vit mourir Voltaire et Rousseau, et éclater la guerre dite d'Amérique.
Je commence par vous dire qu'à peine j'eus reçu la vie je faillis la perdre à l'âge de! cinq mois. Ma mère et mon père, étant partis pour Saint-Domingue, me laissèrent en nourrice chez une paysanne qui demeurait à deux pas de leur château. Je fus confié aux soins d'une belle-grand'mère (mon grand-père s'était remarié en secondes noces); mais, comme elle habitait ordinairement Paris, qu'elle était même d'un naturel assez froid, surveiller mon enfance ne l'occupait pas beaucoup. Cependant un hasard, la recherche d'un papier laissé dans son secrétaire, à la campagne, la fit partir inopinément. Elle se décida alors
à venir chez la nourrice. Elle arrive à la porte» frappe, appelle, entend des cris d*cnfant, pousse le loquet, entre enfin, et me trouve suspendu à cinq pieds de hauteur, tenu par des lisières attachées à un crochet. J'étais au moment d'étouffer. La nourrice et sa famille, parties pour les champs» m'avaient laissé dans cet état pour me garantir des chats, des chiens ou des porcs, jusqu'à leur retour. J'étais, en outre, d'une maigreur affreuse, dont on connut bientôt la cause. Ma grand'mère s'aperçut que cette indigne nourrice était enceinte de plus de six mois, et qu'elle me donnait un lait vicié. A l'instant elle me re* tira des mains de cette détestable femme, (^t me choisit une autre nourrice qui opéra mon prompt rétablissement. Vingt-quatre heures de plus, dit un médecin, J'aurais cessé de vivre ; et, permettez-moi cette réflexion, cela n'aurait pas été un grand malheur.
Je passe les premières années de mon enfance. Cependant, je ne puis m'empêcher de vous dire que jamais enfant, je le crois du moins, ne poussa la crédulité et la naïveté aussi loin que tiioi. Je vais vous en fournir deux exemples. Encore à l'âge de cinq ans, quand on médisait: «Auguste, va voir là-bas si j'y suis, » j'y courais comme uii sot, et revenais en m'écriant: «Non, vous n'y êtes pas.» J'ai voulu dix fois m'assurer, sur vous et votre frère, si vous seriez aussi nigauds que moi, et, dès quatre ans, vous me répondiez : <t Vous êtes ici, vous ne pouvei êlte là-bas. » J'ai fait le même essai sur d'autres enfants, et toujours sans succès ; d'où je conclus que j'étais né trèssimple fet très-crédule. L'autre exemple m'arriva dans lé f>rèmier collège où je ftts ettvoyé. J'avais cnvîroti neuf
âild. Quelques hiauvais sujets ayâieht projeté de se ré? ol«ter ; ils cherchaient un prétexte pour s'y croire autoriséa. Alors Dti avise d'exploiter ma crédulité ; Un des meneurs arrive à moi, et me dit : « Tu vois ce petit abbé, comme il est maigre; je suis assuré que tu le rosserais; essaye» nous te Soutiendrons s'il le faut. » Je pars; j'arrive i rabbé> lui cherche querelle^ et lui applique deux souf* fléts. Aussitôt, transporté do colère, il me saisit, m'en*^ lève, me jette par terre, et me foule sous ses pieds. Une minute de plus, j'étais mort, tant le petit «abbé se mon* trait exaspéré. Je m'écriai : « Au secours! au secours ! » et à l'instant la salle entière tomba sur lui, me délivra, et le mit en fuite. La révolte commença alors. Quanta moi, je restai quinxe Jours au lit, par suite des contu* lions que j'avais reçues.
Je commençai, dès l'âge de six ans, à être placé en pension à Ghaillol; de là, je partis pour Yetidôme» où je restai trois années. Mes parents, voulant me faire ap<* prendre les mathématiques, m'envoyèrent^ à onee ans, à l'école d'artillerie de Meta. J'en fus retiré pour entrer m collège de Strasbourg; ensuite chea un abbé dont j'aurai occasion de vous parler; et enfin, au moment de l'émigré* tien deitaon père, il me confia^ ainsi qu'un frère que j'ai en le malheur de perdre à Saint-Domiitgue, à un goUver* iléur dont on lui atait dit beaucoup de bien* Je vous par« leraî Aussi iivee plus de détails de ce dernier. Ainsi, voua voyez que si la quantité de collèges et de pensions devait dentier une quantité d'instruction, je n'en aurais pas manqué» Tods ces changements étaient produits par d«s amis de mon père, qui lui persuadaient t^ïujoura que le
lieu vanté par eux, le lieu où ils avaient leurs enfants, était le meilleur.
J'arrivai à Melz quelques mois après le commencemont de la première révolution. Malgré ma grande jeunesse, je remarquai TelTervescence des esprits parmi les militaires. Le collège formait un des carrés de la place du fort dit de Yille-Neuve; les trois autres côtés étaient de belles casernes occupées par deux régiments de cavalerie et un régiment d'infanterie. Ainsi, do nos fenêtres, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans ce grand carré. Combien de fois j'ai vu le marquis de Bouille et M. de Malsaigne venir haranguer les soldats, leur rappeler leurs devoirs, tenter de les maintenir dans la subordination!... Bien des scènes de désordre se passèrent sous nos yeux. Enfin, M. de Bouille parvenait presque toujours, par son courage et son énergie, à se faire obéir.
L'insubordination existait même parmi nous. Sans cesse il fallait sévir contre des révoltes ou les prévenir. Un de mes cousins, plus âgé que moi de quatre ans, se trouvait souvent puni, quelquefois, je Tavoue, injustement ; il résolut de se soustraire par la fuite à ce qu'il appelait un joug intolérable. 11 vint me trouver, ainsi que mon frère, et nous proposa de quitter tous les trois ensemble le collège. Je refusai d'abord, en lui disant que mon père me gronderait, et je le priai de me dire les raisons qu'il donnerait pour excuser notre fuite* Alors, se posant en orateur, il répliqua : «La raison à donner est bien simple. Je dirai à ton père et au mien : Nous étions opprimés au collège de Metz ; la résistance à l'oppression est un devoir, et nous l'avons suivi en nous y soustrayant. »
Je vous ai dit que j^étais né crédule; je n'eus rien à répondre à cette phrase éloquente , dans le goût du jour, et je me décidai à partir (1). Nous parvînmes, à Taidc d'une clef soustraite, à ouvrir la porte qui donnait sur le rempart. Nous nous étions déguisés le mieux possible, et, à la pointe du jour, nous échappâmes aux observations des sentinelles. Nous fîmes d'une traite six lieues do poste. Arrivés à une mauvaise auberge, nous vendîmes pour 40 livres nos trois couverts d'argent, que le fripon d'aubergiste acheta à ce modique prix. Une grande berline, conduite par des chevaux de poste, vint à passer, se dirigeant sur Yerdun; à Tinstant nous nous précipitâmes derrière, et fîmes ainsi deux lieues de plus. Tout à coup je me mis à quereller mon grand cousin, et lui dis que je ne voulais pas aller plus loin. Lui et mon frère me supplièrent de continuer ; je résistai à toutes leurs instances, descendis seul, et, boudant, je fus m*asseoir dans un fossé. Au bout de quelques minutes, ils furent obligés de suivre mon exemple; puis nous nous querellâmes. Au plus fort de notre dispute, nous aperçûmes un cavalier qui arrivait sur nous au galop. Hélas! nous reconnûmes • en lui un jeune chanoine régulier du collège, envoyé à ' notre poursuite. Dès qu'il fut à notre portée, nous tirâmes nos couteaux et lui déclarâmes que nouç nous défendrions contre ses attaques. Alors commencèrent des pourparlers. D'un ton patelin, amical, très-doux, ce chanoine nous promit que, si nous consentions à revenir au collège,
(1) Je dois dire que ce cousin est devenu depuis un homme des plus bo<norables bous tous les rapports.
nous n'aurions à subir aucune punition, et que désormais nous serions traités plus doucement. Enfin, îi parvint h nous convaincre ; il loua une charrette, sur laquelle on mit quelques boites de paille fraîche, et, le soir même, nous étions ramenés tràs«-faonteux au collège.
Les promesses si soleiinellement faites ne furent pas tenues. Mon cousin et mon frère couchèrent le soir môme au cachot, où ils restèrent trois semaines. Moi, comme I4 plus jeune, comme ayant été entraîné, je fus condamné au pain et à Veau pendant huit jours, et à rester vêtu d'un habit de bure. Ma bouderie nous sau^a de la co^ 1ère de nos parents ; car, si nous étions restés derrière la voiture, nous arrivions & Verdun malgré la poursuite du chanoine, qui n'était pas en état de faire quelques lieue^ de plus. Son cheval, en arrivant à Metz, était exténué d^ fatigue» parce qu'il l'avait mené trop vivement.
Mon père, cependant, en «pprenant notre désertion» se montra très^ourroueé contre nous. Le régiment dont il était colonel venait d'arriver en garnison à Strasbourg. Dès qu'il y fut rendu lui-même, il s'imagina que de nouç laisser à Metz serait une défaveur, un relâchement dans nos études; d'ailleurs il avait inventé une manière de nous punir, d'empêcher la réalisation d'un nouveau pro^ jet de fuite, s'il entrait encore dans notre cerveau : il vouilait nous séparer. En conséquence, dès que nous fâmes rendus à Strasbourg, après nous avoir fortement répriimandés, il mit mon frère en pension ches un abbé dont j'aurai tout à l'heure l'occasion de parler, et il me plaça au collège d« Strasbourg, ea me laissant croire que mon frère avait été mis dans un collège en Hongrie, Je pleiip
rai longtemps cette séparation crUelle. Enfm, un jour, au bout de huit mois» le baaard me fit rencontrer à la promenade ce frère chéri dont je pleurais encore Tab*sence. Nous nou^ précipitâmes dans les bras Tun de l'autre» et il n'y eut plus moyen de nous tromj)er. Mon père, ayant appris notre réunion fortuite, se décida alora à nous réunir; à me mettre che% l'abbé H,...., en noU4
faisant promettre à tous les deux que nous ne chercha* rions jamais à renouveler l'escapade de Metz«
L'abbé R.>.,., depuis plus de quinse années, était à la tête d'une pension qui passait pour la meilleure de la ville de Strasbourg. Il n'avait pas plus de douae à quinze élèves, mais ils appartenaient tous à des familles trèsdistinguées. À notre arrivée, nous y vîmes MM. de ^,.«1 de R....) de Palow....,, fils d'un grand seifneur po)o<^
nais. Le prix de la pension était très^élevé; mais l'abbé assurait qu'en sortant à^ chez lui on posséderait toutes les connaissances capables de rendre un gentilhomme parfait sous tous les rapports. Les premiers mois de notre séjour chez lui furent très-agréabifis. 11 nous témoignait à tous une grande aflection, qui au fiand n'était que de l'hypocrisie. Combien de fois, affectant une haute piété» et répétant ces paroles d'un Pape à un Roi, il mo disait» quand ilhne reprenait doucement : « Mon cher en&nt, si j'avais deux ftmes, j'en donnerais volontiers une pour vous; mais» comme je n'en ai qu'une, je veux la sauver.9 Cependant, la révolution marchait; elle comnen^it i agir sur Tabbé R...... dont la ferveur diminuait à vue
d'oeil. Arriva la constitution civile du clergé, l'obli|i[atîiMi d'y prêter serment, ou de paaser pour prêtre réfroetaire*
Notre vénérable instituteur hésita longtemps; mais en* fin, par peur, faiblesse ou conviction, il se jeta en plein dans la révolution, prêta le serment, et se lança dans les clubs. Cette conduite, étonnante de sa part, ne tarda pas i être connue des parents des élèves ; ils retirèrent tous leurs enfants de cette pension, devenue si détestable. Nous apprîmes, plus tard, que l'abbé R s'était enfoncé de plus en plus dans le bourbier révolutionnaire. Après avoir prêté son serment à la constitution civile du clergé, après avoir, on^peut le dire, abjuré sa foi, il se maria, divorça, dans moins d'une année, et se remaria de nouveau.
Mon père était encore à Strasbourg quand cet éclat eut lieu ; il y résidait alors comme maréchal de camp inspecteur, comme commandant d'une partie du camp de S
11 songeait peut-être déjà à effectuer prochainement son émigration, et il voulait nous confier à des mains sûres.
Après nous avoir retirés de chez l'abbé R , et gardés
quelques jours chez lui, un de ses parents, le comte de Fr...^ lieutenant-colonel des carabiniers, lui parla d'un homme bien né, très-instruit, et que la misère des temps (il venait de plîrdre une forte pension) réduisait à donner des leçons d'anglais. Mon père prit des informations de son côté ; elles furent favorables au protégé du comte de Fr..., et on le pria de se rendre à l'hôlel qu'occupait mon père. II s'y rendit; au bout d'un quart d'heure de conversation, il était décidé que nous entrerions dans
deux jours chez M. de S , connu dans tout Strasbourg
oon-seulcment par son savoir réel, mais encore par ses excellentes opinions politiques.
Mon père donc^ au boul de$ deux jours, nous condui^sit chez ce nouvel instituteur, ou plutôt chez ce gouverneur. Il avait eu le temps de faire quelques préparatifs pour nous recevoir ; ainsi nous trouvâmes nos logements disposés pour le soir même. Comme M. de S..... passait poyr un homme bien pensant ; que le comte de Fr.... lui avait dit qu'il pourrait s'ouvrir à lui avec toute confiance, mon père ne lui cacha pas sa résolution de rejoindre les princes français à Coblentz avant la déclaration de guerre, regardée comme assez prochaine. Jîotre nouveau gouverneur partageait aussi l'opinion générale des royalistes, qui était que tout serait fini dans une campagne. II croyait à Pilnitz, à la déclaration des puissances alliées, à leur bonne foi. « Oui^ disait-il, oui, mon général, avant une année le Roi de France sera glorieusement rétabli sur son trône. » Cependant^ comme mon père voulait agir avec prudence, ne pas être pris au dépourvu, il s'imagina qu'en payant d'avance notre pension pendant une année, il serait de retour à temps pour acquitter le prix de la seconde. Nous étions au mois de ùovembre 1791; ainsi, au printemps suivant, lui et M. de S..... étaient bien convaincus que tout serait heureusement terminé. D'ailleurs, ma mère resterait en France,, et, si la guerre se prolongeait un peu plus, elle trouverait aisément, pen-. sait-on, les moyens de s'acquitter vis-à-vis de notre digne instituteur. Nous la vîmes bientôt arriver à Strasbourg ; elle quittait les eaux de Plombières, et voulait .nous embrasser avant de retourner à Paris. Mon père resta encore quelque temps dans son commandement en Alsace. Yous devez vous souvenir, mon cher Alfred, qu'il avait
rtça des prinoM l'ordre de coneemr eon poste le plus longtemps possible. Noos le ttmesdonc sontent encore. Enfin, il nous fit des edieux déchirants au commence*
ment de 1792» peu de temps atant la déclaration de guerre, au moment où il songeait à efTectuer son émigra-'tion. Il nous quitta bien affligé, mais le cœur plein de
conflanee dans ratenir. M. de S partint à dissiper
notre douleur^ en nous répétant sans cesse que nous se» rions tous réunis A la fin de Tannée suivante. «Allons^ mes enfants, nous ditii, du courage; tous êtes jeunes, une belle carrière s'outre devant vous, préparez-vous, par de bonnes études, k la parcourir honorablement. »
M. de S.,»»« était un excellent homme. Ses connais* Mnces rêvaient fait distinguer presque aussitAt quMl vint le fixer A Strasbourg, il y avait environ quatorze ou quinze ans» Quand nous entrâmes chez lui, il pouvait avoir environ soixante«^quatre ou soixantc^cinq ans. Les fatigues et une vie agitée le faisaient paraître un peu plus âgé« J'avoue qu'il me sembla bien vieux à la première vuOé II était marié depuis treize ans Aune Alsacienne; elle pouvait avoir alors trcnte^quatre ans. Cette femme, asset peu favorisée du côté de la figure et de l'esprit, était cependant parvenue k lui plaire, grâce k un talent passable qu'elle possédait sur la harpe, mais elle en jouait sana expression, avec plus de précision que de goût. La différence d'âge entre les deux époux ne me paraissait pas avoir eu d'inconvénients i ils s'aimaient tous les deux d'une manière assez tranquille ctcon8tante> comme un de* voir qu'on remplit avec exactitude. Rien n'était moins poétique et sentimental que ce meriage, assez mal assorti
par le peu de ressources^ qu'offrait une femme de cette trempe à un bomme d'un vrai mérite. Il faut vous dire
que M. de S ne devait plus ressembler physiquement,
et même moralement, à ce qu'il avait dû être. Je ne pensais pas qu'il eût jamais été remarquable par la beauté. Ses soisante-quatre ou soixante-cinq ans hé remarquaient, et je pus me convaincre qu'il bornait désormais ses désirs à être soigné dans ses vieux ans par sa femme. Cet âge ne i'cmpêcha pas pourtant de devenir père de deux enfants de plus pendant les trois années que je passai chez lui. A notre arrivée, il avait déjà cinq filles nullement favorisées du don de la beauté. Elles étaient fort brttnei, et d'un naturel peu aimable. Quand noua le quitttmea, sa famillo le. composait de sept fillea, dont la domtèrt seulo était d'une assek agréable figure. Avant de corn*' mencer le récit de ces trois années passées en Alsace, je veux , mon cher Alfred, vous raconter en peu de mots quelle avait été la vie de ce M« de S.»<.. ttofit notre eatré« chen lui«