‹ Le vicomte de Vormeuil [pseud.]: ou, Confidences d'un lieutenant général àChapitre 25 sur 32 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Histoire de M. de S — La Terreur é Strasboui^. —Mi misère.

— Arrestation de M. de S — Départ de Strasbourg. — Je de-

viens paysan. — Histoire d'Hingesler. — Je quitte Strasbourg. — Paris. — Le Havre. — Retour à Paris. —Départ pour FAngleterre.

M. de S y issu d'une noble famille de Suède, était

né à Créance, comté de Tempire alors enclavé dans la Lorraine; il naquit, je crois, en 1726 ou 1727. Sa mère se rendait, dans un état de grossesse assez avancé, à Calais, pour passer en Angleterre. Arrivée à Créance, elle se sentit soyiTrante, y resta pour se soigner, et au bout de trois semaines elle donna le jour à ce fils. Quand elle fut rétablie, elle partit pour l'Angleterre, où résidait

son père ou son mari. Le jeune de S , élevé dans ce

royaume, fut mis à l'Université de Cambridge, où il fit d'assez fortes études. Son premier goût le porta vers l'état militaire; il étudia avec soinla fortification, et, en 1746, à vingt ans, il était lieutenant au service de la Grande-Bretagne, dans l'arme du génie. Il fit ainsi les campagnes de 1746, 47 et 48, avec assez de distinction pour être promu dans cette arme au grade de major. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, il se dégoûta de sa profession, se livra à des études bibliques, s'inspira des idées de quelques éloquents ministres anglicans, et prit tout à coup la résolution de se faire pasteur du culte protestant.

car il était né dans cette religion. Il exerça avec succès ce ministère, du reste assez productif pour lui, mVt-il dit, quand, en 1756, la trompette guerrière résonna à ses oreilles. Soudain sa première passion militaire le réprit; il jeta de côté le costume de ministre luthérieu, vint à Paris, et se proposa au maréchal d'Estrées comme officier d'état-major, désirant entrer au service de France. Le maréchal, après Tavoir interrogé, s^être assuré qu'il possédait de vastes connaissances militaires, qu'il parlait plusieurs langues, l'attacha d'abord à son état-major comme capitaine. Il donna par la suite, aux généraux qui succédèrent à M. d'Estrées, tant de preuves de talent réel comme militaire, qu'il arriva, avant la fin de cette guerre, en 1762, au grade d'adjudant général d'une de nos armées d'Allemagne. Il était encore assez jeune pour espérer faire en France un chemin plus rapide, quand l'inconstance de ses goûts, qui revenait toujours en temps de paix, le porta à se rendre en Russie. Il y fut bientôt apprécié par la diversité de ses connaissances autant que par son mérite comme ofQcier. Il s'était lié avec un des principaux ministres de l'impératrice Catherine, qui lui proposa de former à Saint-Pétersbourg une école militaire de cadets. M. de S accepta cette proposition,

jeta , dans un Mémoire, les bases de cet établissement ; elles furent adoptées très-vite, et il reçut le titre de gouverneur de l'école, avec le rang de major général dans • l'armée russe. Il parait qu'il sortit de cette nouvelle fondation des sujets très-distingués. Une telle place flattait

M. de S Il se trouvait considéré, honoré en Russie r

tout le portait à croire qu'il la remplirait longtemps en-

(P0r«, quand ao bout de dix années, en 1776, il se prit de vive querelle avec le prince Potemkin» alers teufrr puissant Lee choses en vinrent au point que le pauvre

M* de S conçut des craintes pour sa sûreté. La poa«

aibilité d'âtre envoyi au fond de la Sibérie le fit frémir i il se crut au moment d'être arrêté, et se bâta de sortir de Russie.

Après être resté environ dix-huit mois en Allemagne» il se décida à revenir en France par Strasbourg. Arrivé dans celle ville, il y séjourna pendant quelque temps sans être employé. Ses réfleiions le portèrent de nouveau vers les idées religieuses; 11 lut beaucoup» commenta tous les textes saints imprimés en plusieurs langues, fit des recherches immenses, et enfin se convainquit que son culte ne lui offrait pas la voie du salut. Lié intime» mont avee uo des grands vicaires du eardiual de Rohan» évéque de Strasbourg» il s'ouvrit à lui,, et lui manifesta son ferme et ardent désir de faire une abjuration solen* mile de son culte dans la cathédrale, en présence de

beaucoup d'assistants. M. de S était déjà connu «mme

un homme de haute science dans la ville. Son désir fut communiqué au prince évéque, qui en ressentit une grande joie, et promit de dédommager M. de S.«... de ce qu^l avait perdu en Russie. L^abjuration se fit avec grande pompe, en présence d'un auditoire nombreux et

d'élite. Peu de jours après, M. de S reçut le titre de

docteur en philosophie, aveo un traitement de 2,000 livres par an. M. de Rohan, ravi de cette éclatante oon- Torsion, et voulant l'attacher a son dioccie, le gratifia d'une pension de 10»ÛÛ0 livres, à condition qu'il voudrait

bien acoompagoer oonme Mentor» pendant uae année»

lea jeunes comtes do V.,.« et delà F ^ qui devaient

visiter les cours de Vienne, de Berlin et de NapUs. li partit avec ces deux jeunes seigneurs à la fin de Tannée 1776, fut reçu dans les trois cours avec la plus grande distinction» leur servit de père, les quitta avec un vif re^ gret, et revint se fixer à Strasbourg en 1778.

Jusqu'à cette époque, M. de S , malgré la versati«

lité de ses goûts, avait toujours su se créer une position honorable. Par son abjuration, il cédait à des convictions réelles ; il se délivrait^ m'a*t*il dit cent fois, de doutes qui depuis bien des années empoisonnaient sa vie. D'ail* leurs, en abjurant le luthéranisme, il trouvait une situa* tion honorable toute faite, par la générosité de l'évèque de Strasbourg et la haute considération dont il jonissait dans celte ville. Il n'avait que cinquante*un ou cinquante* deux ans; il n'était pas marié, et croyait sans doute qu'il n'aurait pas l'idée de songer au mariage à son ftge. Maie peut«on résister à sa destinée, et l'homme le plus sage ne failli pas souvent des folies! Voila qu'un jour cet homme grave de cinquante-deux ans entend les sons d'une harpe ; il écoute» s'assure d'où part cette mélodie, et apprend que c'est la fille d'un chantre ou maître chantre de la cathédrale de Strasbourg qui l'a ainsi charmé. U veut la voir, se fait présenter, et soudain il devient épris. .« Au bout de quelques jours, enfin , il demande sa main i

son père, qui, sachant que M. de S est un homme

très«bien né, vivant dans l'aisance, s'empressa de la lui accorder. La jeune personne avait vingt ou vingt^deuK ans^ ett comme je vous l'ai dit, n'était certes pas assez

passable encore à trente-quatre pour faire croire qu*elle eût été belle, même à vingt ou à vingt-deux. Le mariage ne tarda pas à se faire. Tout alla bien pendant les premières années. Des filles naissaient, mais il y avait de quoi fournir, dans le ménage, à leur nourriture et à leur entretien, quand tout à coup l'année 1789 vint tomber sur ce malheureux M. de S et lui enlever ses'

ressources. Dès 1790, il ne pouvait plus recevoir sa pension de 10,000 livres, car le cardinal de Rohan était en fuite, et, quoiqu'il fut encore en possession de ses biens dans le grand-duché de Baden, les revenus qui lui restaient passaient à soutenir son rang et à secourir les émigrés. Bientôt après, les 3,000 livres comme docteur en philosophie furent supprimées, et notre infortuné gouverneur se trouva sans ressources. C'est alors qu'opposant son courage à la mauvaise fortune, il se décida, pour faire vivre sa famille, à donner des leçons d'anglais, qu'il savait à merveille, puisque c'était sa langue maternelle. Jugez ce qu'est le malheur quand il vous poursuit! Il arriva, vers le mois de juin 1792, que M. de S

(nous étions déjà chez lui mon frère et moi) reçut par l'ambassadeur de Russie l'avis que l'impératrice Cathe- . rine le faisait rappeler, et offrait de lui rendre, s'il revenait à Saint-Pétersbourg, sa place de gouverneur de l'École militaire des cadets, son grade et ses appointements. Cette proposition avait été faite dès l'année précédente ; mais, comme l'ambassadeur ne savait où trouver M. de S , la guerre avait été déclarée avant qu'elle lui parvint, et d'ailleurs sa femme se trouvait enceinte

Ce fut quand il se trouva, on peut dire, dans la misère.

«■■PWin

car il n*av«it pas beaucoup d*écoliers, que le comte de Fr... ttti proposa de se charger de sous. Mon père, ainsi que je vous Tai dit, lu! pa^a une année d'avance de notre pension (&,000 Kvres), et partit pour Témigration, rassuré sur notre sort , pensant bien nous retrouver Tannée suivante. Nos progrès Turent assez sensibles pendant la première année. Notre gouverneur, devenu très-pieux depuis sa conversion, nous fil faire notre première communion dans une chambre transformée en oratoire pour cette auguste et touchante cérémonie. Les églises étaient alors desservies par des prêtres assermentés, et M. (de

S aurait cru manquer à ses devoirs de chrétien s'il

se fût adressé à Tun d*eux. Le nommé Brendel assez médiocre ecclésiastique, avait remplacé, comme évéque de Strasbourg, le cardinal de Rohan. Quoique la guerre eût été déclarée par la France en 1792, elle n'empêcha pas nos études. On crut au succès de nos troupes quand elles s'emparèrent des trois évéchés et d*une partie du Palatinat. Mayence devint bientôt une place forte , qui reçut une nombreuse garnison. Mais les journées du 10 août et du 2 septembre réagirent sur les provinces d'une manière alarmante. Après la déchéance du malheureux Louis XYI, arrivèrent coup sur coup son jugement, sa mort et la Terreur. Au commencement de 1796, la ville de Strasbourg se trouva aussi dans n paroxysme révolu tionnaire. Un moine apostat sorti de Bonn, nommé Schneider, y arriva comme proconsul, fit trembler tout le monde, et envoya un grand nombre de victimes au tribunal révolutionnaire. Ce monstre, dès qu'on osaii fe regarder en face ou jeter seulement les yeux sur lui , vous

rai&ait arrél^r à ria&taat. Au milita de sa démagogie, il affichair un lu&e scandaleux, allait à quaire chevaux dana les rues, et se livrait au plus honteux libertinage. Il ne tarda pas à être arrêté luinuéme ; envoyé au tribunal ré* volutionnaire de Paris, il fut guillotina coipuie aristocrate! Les représentants Saint Just et Le Bas arriv^enl ensuite en qualité de commissaires de la Convention. Le souvenir de leurs cruautés existe encore à Strasbourg. J*ai vu sur la place d'armes de cette ville la guîUotine en permanence. Un amas de son répandu autour ne suffisait pas pour étancber le sang qui y coulait journellement. On lisait sur tous les murs, comme on le lit encore éga<lement partout aujourd'hui, les mots i'e'galiiéf de liberiéB de fraiernùéi et Ton égorgeait des viciimes!.... Celait Ja fraternité des cannibales! Dieu nous préserve, mon eher Alfred, de vpir le nouveau triomphe d'une secte pareille a celle des jacobins, des Marat, des Robespierre, des Couthon, des Saint-Just et |e Bas, qui après plus de cinquantecinq ans ont encore des disciples !

Nous étions au printemps de 1793, Notre armée du Rhin battait en retraite devant des forces sopérieures*, une campagne d*hiver assez rigoureuse l*avait mise dans un triste état. Un matin » je descends dans la rue, et je vois une foule de personnes qui lisaient un arrêté de nos deux proconsuls ainsi conçu : « Vingt mille soldats de Tarmée du Rhin sont dans ce moment sans souliers j qu'aussitôt notre arrêté promulgué, tous les aristocrates de la ville soient déchaussés, et que dans vingt-quatre heures les vingt mille paires de souliers^ soient en route pour le quartier général, d J'avais à peine aohevé cette

l«etiir«f qu'une bande de foreenéa eourail les rues et déchaussait aans façon les passants, on leur disant : « Ëi* cusez, citoyens^ » Je vis plus de trente personnes, en un iustanty obligées de retourner chez elles pieds nus. Mon père ayant, à la lin de Tannée 1791, payé à M. de

S une année d'avance de notre pension, nous avions

assez bien vécu jusqu'au commenoement de 1703; mais les 4>000 libres étaient dépensées^ et rien n'arrivait pour faire marcher la maison. Ma mère venait de se sauver en Suisse, où elle épuisa ses faibles ressources ; d'ailleurs, toutes les communications étaient interrompues, et nous étions sans nouvelles de mon père. Il en résulta que nous devînmes complétetnent à charge à notre gouverneur, qui ne voulait cependant pas nous abandonner, quoiqu'il fut chef d'une nombreuse famille. Je puis vous assurer, mon cher Alfred, que ce malheureux père, sa fommOf leurs six filles et nous, mourions de faim« Nous ne re** cevions chaque jour qu'un quarteron de pain d'avoine noir comme de l'encre, et qui se collait à nos doigts. Quand on pouvait y ajouter quelques pommés de terre cuites sous la cendre, c'étaient nos jours de festin. Que de souffrances j'ai éprouvées pendant près d'une année 1 Vous ne pouves vous les imaginer. Mon pauvre frère et moi nous nous couchions souTent, dans la journée, sur le centre, pour apaiser nos douleurs d'estomac. Les filles

de M. S , afTamées comme nous, regardaient avec en«

vie notre faible pitance ; plusieurs fois elles menacèrent dénoua Tarrac^er des mains. Ces pauvres filles, habillées de bure, d'espèces de sarraux tenus sur les épaules par des fteelles, avec leurs longs cheveux noirs et gras pe»«

dant sur leurs épaules, avaient Tair de jeunes ogresses prêtes à nous dévorer. Vous concevrez combien les études étaient peu suivies, au milieu de cette misère !

Et cependant nous étions loin d'être au bout de nos peines ! Je dois vous dire que, quelques mois auparavant, un malheureux perruquier, nommé Hingesler, accommodait les deux perruques de M. de S Une était celle

de docteur en philosophie, ronde, bouclée par derrière tout autour de la tête, et Fautre, plus neuve, qu'il avait commandée à notre arrivée, avait une queue de dix pouces de long au moins; c'était celle du dimanche. Le sieur Hin« gésier les accommodait trois fois par semaine, à heure fixe, à cause de nos études. Ce malheureux devenait chaque fois plus négligent, parce qu'il passait tout son temps dans les clubs. M. de S lui avait dit souvent qu'il le renverrait, s'il n'était pas plus exact à l'averiir ; mais il n'en tenait nul compte. Enfin^ un jour il vint si tard, que, malgré les supplications d'Hingesler, il le renvoya. Alors cet homme, descendant les escaliers quatre à quatre, se mit à crier de toutes ses forces : « Tu me renvoies, vieux gueux, mais tu me le payeras ! » Il tint parole, et courut

dénoncerM. de S Le lendemain, on vint l'arrêter et le

conduire en prison, malgré son grand âge. Nous restâmes pendant six semaines n'étudiant plus, mourant de

faim, avec madame de S et ses six enfants. Enfin, au

bout de ce temps, elle obtint la mise en liberté de son mari, mais à la condition qu'il sortirait immédiatement de Strasbourg pour n'y plus rentrer. 11 nous revit, nous embrassa affectueusement, et nous dit que nous allions nous retirer dans un lieu qu'il connaissait, sur les bords

de Vin, à une heure de distance de Strasbourg. Âpres avoir tendu quelques objets de son ancien luxe, qu'il regardait comme inutiles, nous nous mimes tous en route, à pied. Vraiment nous ressemblions à une caravane de

bohémiens. M. de S marchait à notre tête. Irrité du

traitement qu'il avait éprouvé, il plaça son tricorne de travers, prit un air crâne, et, pour nous encourager, il s'écria : « Allons, pupilles, suivez-moi ; je saurai bientôt me venger ! »

Nous ne tardâmes pas à apprendre 'comment il entendait se venger. Il nous développa son plan, qui nous fit tourner la tête de joie. Les alliés, à cette époque, avaient des succès. Les lignes de Lauterbourg venaient d'être forcées; l'ennemi, victorieux, poussait même ses avantpostes ju£rqu'à trois ou quatre lieues de Strasbourg. Le

projet de M. de S , qui croyait à la bonne foi des

alliés, n'était pas moins que d'arriver au général en chef autrichien, de lui indiquer le côté faible de la forteresse, de détourner la rivière d'IU, de faire entrer dans la place l'armée de M. le prince de Gondé, d'y arborer le drapeau blanc, et de proclamer roi Louis XVII. Il ajoutait, en parlant à mpp frère : aie vous ferai placer dans l'infanterie, et vous, petit (il me nommait ainsi), vous entrerez dans la cavalerie. Je continuerai votre éducation militaire, et, pour récompense, on me donnera sûrement le grade de maréchal de camp, qui équivaut à celui de major général que j'avais en Russie. » Dans son enthousiasme» qu'il nous avait communiqué, l'exécution de son projet ne devait pas être différée ; il décida, au moment d'arriver à notre village, qu'il aurait lieu le len-

demain^ et il ajoutait aTeo fco s < Dan deox pu trois heuroi de temps, noua pourrons arrÎTer au quartier général des alliés; je connais tous les chemins, rien ne nous arrêtera. » Ce lendemain arrita. Mon frère et moi»

eialtés parles paroles de M. de 6 > n'avions pas dormi.

Nous étions levés, debout, prêts à partir à la pointe du jour; mais la course do la veille avait fait enfler les pieds de notre guerrier de soixante-sept ans« et il fut obligé de rester au lit pendant quelques jours» De temps en temps» le soir, il parlait encore de ce projet, qu^l abandonnait le lendemain, à cause de Tengorgement de ses jambes. Enfin, nous ne le crûmes plus, et nous Tappel*lions entre nous projet de soir.

Notre position et notre misère devinrent intolérables. Au bout d'un mois dans ce nouveau séjour , M» de S.é«*. était sans aucune ressource ; nous soufTrions tous le martyre delà faim, que nous ne pouvions satisfeirei Un sentiment de délicatesse s'empara de moi, et je dis à mon frère qu'il fallait tâcher de nous louer pour notre nour*> riture chei un fermier; il y consentit sans peine. Avant de parler à notre gouverneur^ je fus trouver un brave homme, qui connaissait déjà nos soufihmces; je lui fis ma proposition de l'aider dans ses travaux, s'il consentait à nous nourrir. Sa réponse ne se fit pas attendre; il nous assura que nous pourrions l'aider; il nous promit de nous donner tout le pain que nous voudrionsi car il avait assez de grains jusqu'à la récolte prochaine. Alors, assuré de co consentement^ je pris la parole; je parvins à convaincre M, de 6. « . « < qu'il ne pouvait subvenir à notre subsistance quand ses propres filles manquairat du

nécessaire; qtie nous souffrions tous; et, puisque mes parents étaient hors d'état de nous soutenir, nous devions sur-le-champ abandonner Tétude et gagner notre nourriture à Taide de nos bras. J'ajoutai qu'étant assuré du consentement d'un riche fermier, nous entrerions, s'il le Toulait, le lendemain chez lui, et que j'espérais tnéme^ de temps en temps, pouvoir apporter quelques provisions à sa famille. Le brave homme m'embrassa, pleura, et mô dit : « Allez donc, j'y consens, puisque je n'ai plus rîeû à vous offrir; mais revenez tous les soirs coucher chez moi. »

Le lendemain, à la pointe du jour, mon frère et moi étions rendus chez ce brave fermier. Il commença par nous faire manger d'excellentes pommes de terre cuites avec du lard, et nous régala de bon pain de ménage. Nous nous mimes aussitôt à faner du foin avec assez d'activité. Le soir, nous portâmes quatre ou cinq Uvres de pain à

M. de S ; elles lui étaient envoyées par notre digne

fermier. Enfin, je puis vous assurer, mon cher Alfred, qu^au bout d'un mois nous faisions dans la ferme autant d'ouvrage que deux bons ouvriers de notre âge. Je crois même que nous les aurions surpassés par notre bonne volonté et notre courage. Nous menâmes cette vie jusqu'au mois de mai 1795, quand nous apprîmes le retour de notre mère à Paris. Mais aussi nos études se ressentirent de ce travail obligé des champs ; je fus forcé, plus tard, de réparer autant que je le pouvais le temps perdu. Nous finîmes par être connus à plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, nous partions avec un grand panier à deux anses, que les bons villageois remplissaient souvent de

pain et de pommes de terre. Nous étions heureux de pouvoir apporter le soir ces provisions à notre pauvre gouverneur, qui nous bénissait I La disette était à Strasbourg; mais les fermiers, malgré la loi du maximum et les réquisitions, avaient soin de conserver une bonne provision pour eux.

Il nous arriva, un dimanche, une aventure assez singulière, et qui pouvait tourner d'une manière fâcheuse pour nous. Partis avec notre grand panier pour un trèsgros et riche village nommé Gayspoltsteim, à trois ou quatre lieues de Strasbourg, nous vîmes la guillotine attelée de six chevaux, entourée d'un détachement de l'armée révolutionnaire. Nous voulûmes aussitôt nous enfuir, quand nous nous trouvâmes vis-à-vis d'un grand officier à deux grosses épaulcttes, et coiffé d'un chapeau surmonté d'un haut plumet tricolore ; il nous envisagea, nous reconnut , et s'adressa ainsi à nous : « Ah ! vous voilà, mes petits gueux, que venez-vous chercher ici?» A l'instant même nous reconnûmes, de notre côté, le perruquier Hingesler. C'était un bel homme, et l'uniforme lui allait très-bien. Aussitôt, je pris la parole, et lui dis :

— Ah! c'est vous, monsieur Hingesler, que nous sommes contents de vous voir! que l'uniforme vous va bien !

— Il n'y a pas de monsieur ici; appelle-moi citoyen.

— Eh bien ! citoyen Hingesler, vous êtes devenu général ! je vous en félicite.

— Non, pas général, mais adjudant général de Tarmée révolutionnaire destinée à exterminer tous les aristocrates.

— Ab! monsieur

— Je t'ai dit qu'il n'y a plus de monsieur •••..

— Pardon, citoyen Hingesler, je suis sûr que vous ne voulez pas nous faire de mal?

— Non, non, quoique vous soyez des fils d'émigrés; mais que faites-vous ?

— Hélas ! nous ne sommes plus riches, nous gagnons notre vie en travaillant.

— C'est bien ; il faut que tout le monde travaille, et les fils d'émigrés plus que les autres. Mais qu'est devenu votre vieux gueux de gouverneur?

Sentant, par instinct, tout le danger qui pouvait menacer M. de S , je m'écriai : . •

— Mon Dieu ! citoyen Hingesler, il est sans doute mort dans ce moment, car nous l'avons quitté mourant.

— Tant mieux! qu'il crève, le vieux gueux!

Puis, me tapant sur la joue, il ajouta :

— Vous êtes tous les deux d'assez bons petits diables, toi surtout ; allons, sauvez-vous, mes drôles, car il ne fait pas bon pour vous ici.

Nous nous empressâmes de suivre ce conseil, et dans quelques minutes nous étions hors de ce lieu, où se firent, m'a-t-on assuré, plusieurs exécutions. Hingesler, fougueux jacobin, nous épargna, ne nous dénonça pas. En moins d'une année, il était dévenu, d'assez médiocre perruquier, adjudant général de l'armée révolutionnaire. J'ignore si depuis il s'est élevé plus haut.

Nous étions à l'ouvrage toute la semaine. Le dimanche, je me hasardais, étant très-petit pour mon âge, d'entrer à Strasbourg. Grftce à mon costume villageois, les senti-

nelles ne faisaient aucune attention à moi. J'écoutais tout

ce qui se disait» afin de le rapportera M. de S , que

Tftge et ses malheurs rendaient de jour on jour plus gobemouche. Le pauvre homme était comme Tarchevêque de Grenade dont parle Gil Blas;il avait considérablement baissé depuis plus de dix-huit mois que nous étions chez lui. Un jour donc, je me glissai à Strasbourg» et vis un groupe d'anciens soldats qui revenaient de Wissembourg. Tous parlaient avec chaleur; je m'approchai. J'entendis qu'ils conversaient sur monseigneur le duc d'Enghien ; ils l'avaient vu au feu et aux avant-postes. Un d'eux disait, dans son langage énergique : « Si c'était encore à ce petit b de prince d'être Roi» passe encore; nous verrions ce qu'il faudrait faire. Ils veulent, disent-ils (ces étrai^ers), nous donner un Roi. Eh bien ! s'il nous en faut un» pourquoi ne demanderions^nous pas celui-*là? Le mât... comme il y val C'est au feu de la pointe du jour à la nuit. » Un autre» aussitôt» ajouta : <k Tu oublies de dire qu'il boit très^-bien la goutte» et que nous l'avons vu trinquer plus d'une fois avec nos avant-postes. » Un troisième» d'une grosse voix qui couvrait celle des autres» s'écria : «Dites donc aussi» grands bavards» qu'il soigne nos malades» nos blessés» et que» chez lui» du moins on n'égorge pas» comme chen nous» ceux qui sont sans défense« )» U n'y eut qu'une voix parmi ces vieux militaires peur £iire l'éloge du prince. Us me virent sans doute» et se dispersèrent» en criant : « C'est égal» nous n'y pou« vous rjen» Vive donc la République! puisque dame République il y a* » On voit» par ce trait» ce qu'on aurait pu biro âlor«9 ù les puisMunces étrangères avaient été

de bonne foi et s'étaient vraiment montrées les alliées de la maison de Bourbon. Au reste, leurs succès en Alsace furent de courte durée, La Providence devait leur infliger pendant longtemps la punition due à leur déloyauté.

Nous continuâmes nos travaux des champs jusqu'au mois d'avril 1795. Nous avions le bonheur de secourir, presque tous les dimanches, la pauvre famille de M. d&

S Il était rare que nous ne revinssions pas avec notre

panier à peu près rempli. Les jours de la semaine étaient employés, du matin au soir, à la ferme; nousétions devenus des journaliers très-actifs. A cette époque, ma mère avait quitté la Suisse; elle nous écrivit enfin qu'elle était

de retour à Paris. Elle envoyait k M. de S un peu

d*argent, et nous rappelait auprès d'elle. Nous prîmes congé de notre bon fermier^ qui nous vit partir avec peine; de notre côté, nous éprouvâmes un grand chagrin de le quitter. Je vous assure que cette vie agricole ne nous déplaisait pas. Nos adieux à M. de S et à sa famille furent aussi très-touchants* Nous aimions ce brave homme, et nous savions que si notre instruction n'était pas plus brillante, nous n'avions pas à l'en accuser. Nous parlimes, enfin, plus rassurés sur son sort, sachant que ma mère lui avait envoyé plus d'une année du prix de notre pension, et qu'il recevrait le reste dans six mois« Nous devions le revoir encore sous peu à Paris.

La joie de nous retrouver avec notre mère fut bien grande; miis, au bout de quinze jours, on lui persuada que nou6 p^)urrions être enlevés par la première réquisi*

tion. Quoique je n'eusse que dix-sept ans, mon frère en avait plus de dix-huit ; il se trouvait ainsi dans le cas prévu par la loi. Ma mère, effrayée^ imagina, pour nous soustraire à ce danger, de s'adresser à M. de Rovère, député de la Convention nationale, et qui jouissait d'un grand crédit. Comme elle le connaissait depuis longtemps ( c'était un ci-devant marquis devenu révolutionnaire), il lui promit d'user de son influence. Il vint effectivement, quelques jours après, muni d'une grande pancarte signée, je crois, des membres du comité du salut public ; il nous était ordonné de partir sur-le-cbamp pour le Havre-de-Grâce, et de nous présenter, à notre arrivée dans cette ville, au commissaire général de la marine. A vous dire le vrai, je ne savais pas trc^) quelle était la portée de cet arrêté; je croyais seulement que nous nous trouvions à l'abri de la première réquisition. Le bonheur fît qu'on nous avait donné une lettre pour le professeur de mathématiques de l'école de marine. Au lieu de nous présenter chez le commissaire général, j'eusl'idée d'aller d'abord porter la lettre adressée au professeur. Après l'avoir lue, il nous demanda ce que nous étions venus faire au Havre. Je lui montrai alors l'arrêté qui nous concernait. Le brave homme, étonné, me dit : « Vous avez donc, mes jeunes amis, un grand goût pour la marine, pour l'état

de mousse? — Mais pas du tout, monsieur, lui dis-je. — Hais vous êtes mis tous les deux en réquisition pour servir sur les bâtiments de la République; et, si vous vous présentez chez le commissaire général, vous serez à l'instant enrôlés. Gardez-vous donc bien de le faire 1 ne montrez cet arrêté à personne, et venez suivre mon cours

de mathématiques; là, vous ne serez pas inquiétés.)» Nous remerciâmes le digne professeur, et ne parûmes pas chez le commissaire. Ma pauvre mère, voulant nous sauver, courut le risque de nous perdre peut-être à jamais. Il m'a toujours été impossible de m'expliquer ce qui avait fait agir ainsi M. de Rovère. Je crois que c'était ignorance complète de ce qu'on lui avait donné, ou un tour qu'on lui jouait, car on ne pouvait soupçonner sa bonne foi.

A son arrivée à Paris, ma mère avait reçu, par la voie de Hambourg, 200 louis, que les correspondants de mon père, à Londres, lui envoyaient. Mais l'emploi de cette somme fut bientôt fait : après avoir payé son voyage, envoyé à M. de S..... plus d'une année de notre pension, payé nos frais de route, il lui restait fort peu d'argent. Elle noiis remit en assignats ce qu'elle croyait pouvoir nous suffire pendant six mois. On lui avait fait espérer qu'à cette époque il pourrait lui être envoyé une somme beaucoup plus considérable. Nos deux ou trois premiers mois au Havre ne nous parurent pas pénibles ; nous suiviens le cours de mathématiques, mais pas peut-être avec assez d'assiduité pour devenir très- habiles. Au bout de ce temps, la dépréciation des assignats devint effrayante. Le prix des denrées de première nécessité augmentait à mesure que cette dépréciation avait lieu. Il en résulta qu'au bout de quatre mois nous ne pouvions plus trouver à nous nourrir avec ce qui nous restait d'assignats. Nous écrivîmes à ma mère pour obtenir une augmentation de ressources; elle nous répondit, ce qui était vrai alors» qu'elle ne savait plus elle-même comment exister.

Alors recommencèrent nos horribles souffrances de Strasbourg. Pendant deux mois, nous ne i^écûmcs que d'un quarteron de mauvais pain et de quelques fruits détestables. Nos maux d'estomac devinrent affreux; nous passions des heures entières de la journée couchés sur le Tcnlre, et, pour comble de malheur, nous n'avions pas la faculté de nous offrir sur le port comme hommes de peine, tant nous étions amaigris. Oui, mon cher ami, pendant plus de deux mois, au Havre, j'ai connu de nouveau les horreurs de la faim. Une partie de nos effets avait été vendue par nous à des fripiers, afin de pouvoir acheter de temps en temps des restes de pommes de terre cuites, d*affi'euses pâtées que vous ne voudriez pas donner à vos chiens. Enfin, n'y pouvant plus tenir, nous i vendîmes tout, hormis ce que nous avions sur nous, et nous nous mimes en route, à pied, pour Paris, avec 23 francs d'argent (prixdu reste de toutes nos bardes) dans notre poche. Nous arrivâmes ainsi, en dix jours de temps, chez notre mère, n'ayant vécu que de lait, de pain bis et de fromage.

Le bonheur vouhit que, trois jours avant notre arrivée, elle eût reçu 500 livres sterling de Londres (12,000 livres); elle allait nous mander cette bonne nouvelle. Se§ pleurs coulèrent en abondance, quand nous lui racontâmes nos longs jours de misère. Enfin, nou3 allions être destinés à mieux vivre, et c'était pour nous le suprême bonheur. Pendant un mois, notre appétit était tel, que tous les plats redescendaient vicies à la cuisine. Non contents d'avoir copieusement dîné, notre voracité était telle, que nous nous rendions sur les quais, pour nous repaître

de grosses boules de pommes de terre cuites dans de mauvaise graisse ; nous éprouvions une vraie maladie, qui heureusement disparut au bout de quelques mois. A peine de retour à Paris, nous vîmes éclater la fameuse journée du 13 vendémiaire; elle aurait pu être fatale à la Convention nationale, si l'attaque avait commencé le 12 au lieu du 13. Les dispositions pour la repoùssef n'étaient pas alors prises, et, si elle eût réus», Napoléon ne, serait probablement jamais monté aussi haut qu'il Va. fait depuis cette journée. Un temps précieux se perdit en beaus discours sonores, en demi-mesures, en tergiversations, tandis que, dans la nuit du 12 au 13, Barras, aidé de Bonaparte, réunissait tous ses moyens de défense, et même d'attaque, malgré l'infériorité du nombre. Si lep sections du Palais-Royal, de la Butte des Moulins et du Théâtre-Français, qui combattirent vaillamment le 15> avaient attaqué la Convention le 12, la victoire leur restait, çt la République, très-probablement, aurait Qni ce jour-là. C'était un spectacle affligeant, de voir ces belles; compagnies de grenadiers venir rendre leurs armes. I^ population de Paris, à cette époque, je parle de la massQ de ses habitants, n'était pas républicaine, Je pourrais demander si elle l'est réellement devenue depuis le 24 février 1848. Après la journée de vendémiaire, Iç servjce de la garde nationale se fit encore dans Ifi capitale; mais on ne délivra plus de cartouches, beaucoup de fusils n'avaient plus même de pierres, et oq était obligé de les laisser au po3te. Ainsi^ (|pan(l on se trouvait être de g^rdÇf on arrivait sans armes. Cependant, avant mgn départ de Paris, en avril 1796, j'ai eu l'honneur d'être caporal

dans la garde nationale, et mon frère aîné s'est élevé jusqu'au grade de sergent ; j'avais près de dix-huit ans alors, et lui dix-neuf.

Ma mère, dès notre retour à Paris, au commencement du mois d'octobre 1795, s'était décidée à faire venir

M. de S pour continuer notre éducation et veiller sur

nous, car il lui était difficile de pouvoir toujours nous garder auprès d*elle. Le motif était bon; mais elle ne réfléchit pas qu'après notre vie dissipée et l'interruption forcée de nos études pendant plus de trois années, il était presque impossible qu'à notre âge nous puissions nous

plier encore au joug de l'école et des études. M. de S ,

cependant, arriva, et fit de son mieux pour stimuler notre zèle. Il vit bientôt lui-même l'inutilité de ses soins, et le dit à notre mère. Ce n'est pas que nous refusassions de reprendre nos cahiers, d'étudier même; mais il n'y avait plus chez nous désir de s'instruire, quand les passions et des goûts différents parlaient. Ma mère finit par le comprendre, et, ne pouvant veiller sur nous, elle se décida à nous envoyer à Saint-Domingue, où était alors mon père. La partie de l'ile qu'il habitait étant occupée par les Anglais, il fallait, pour y arriver, passer par l'Angleterre, où d'ailleurs nous étions assurés de trouver des ressources pécuniaires.

La difficulté de nous y rendre aurait paru grande, si

ma mère n'avait pas connu le baron D , dont mon

père m'a parlé dans son récit. Elle le pria de venir la voir, s'ouvrit à lui, et fut bientôt rassurée sur la possibilité de l'exécution du projet. Le baron allait lui-même partir pour Londres sur un bâtiment américain destiné,

en apparence» pour New-Tork. Il s'agissait simplement d'obtenir des passe-ports pour le Cap Français, occupé par nos troupes, et il se chargeait du reste. Nous deTions nous presser, ajoutait-il, afin d'être rendus au Havre le 18 avril. Les passe-ports pour Saint-Domingue nous furent assez facilement accordés, dès que nous prouvâmes n'avoir aucune ressource en France. Celui qui les délivrait, haut fonctionnaire d'ailleurs, nous fit cette question naïve : c( Les citoyens vont à Saint-Domingue, outremer, sans doute?» A quoi je répondis : «Oui, citoyen. » Ma mère, le matin de notre départ pour le Havre, nous remit 40 louis en or pour faire notre voyage, et nous donna une lettre de recommandation pour sa sœur, madame la marquise de B , qui habitait Londres. Nous

prîmes congé d'elle le cœur bien gros, nous versâmes tous des larmes au moment du départ; mais, au bout de quelques jours, le plaisir de courir le monde, de changer de lieu, et de devenir indépendants, nous consolèrent.

M. de S , après notre départ, quitta ma mère. Nous

l'embrassâmes aussi très-affectueusement; il devait retourner à Strasbourg. Je n'ai jamais pu savoir, à mon retour en France, en 1809, ce que lui et sa famille étaient devenus.

Nous avions 40 louis à notre disposition ; cette somme nous paraissait immense. Dès qu'une côte un peu forte se présentait sur la route, nous descendions de la diligence, la montions en courant, afin de nous arrêter pour compter nos 40 louis et les examiner. Nous nous imaginions posséder tous les trésors du Pérou, car jamais nous n'avions eu un écu de 6 livres dans notre poche.

Arrivés au Havre, où nous avions été si mallieureux sept mois auparavant, nous nous établîmes dans la meilleure auberge (le mot bôtel n'était pas encore connu), et y vécûmes comme des jeunes gens riches, en attendant

que le vent nous devint favorable. Le baron D venait

d'arriver. Nous convînmes de nos faits; il arrêta notre passage, fit viser nos passe-ports, et nous promit de nous avertir quand le moment de s'embarquer serait arrivé.

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