CHAPITRE XXI
Prise de sir Sidmy Smith. — Arrivés à Londres. — Départ pour New- York. — Arrivée. — Départ pour Saint-Domingue et la Jamaïque. — Retour aux États-Unis. — Mon mariage. — La fièvre jaune. — Chasses. — La Susquehannah. — Serpents à sonnettes. — Départ pour la France. — Pris par les Anglais devant la tour de Cordouan, — Arrivée à Plymouth.
. Notre bâtiment porta en Angleterre la nouvelle de la prise du célèbre sir Sidney Smitb. Il était réellement destiné pour New -York, mais il devait, auparavant, débarquer vingt ou vingt-cinq passagers à Gravesend. Je fus témoin de la prise de sir Sidney Smith, de cet ofûcier anglais qui acquit, plus tard, une plus grande célébrité. Il croisait devant le Havre avec deux frégates, qu'il commandait en chef comme Commodore. Un jour^ il paria, avec son capitaine en second, d*enlever un corsaire français de douze canons, mouillé sous une forte batterie placée sur un coteau près de la ville (1). Le pari accepté, sir Sidney fit mettre deux chaloupes à la mer, remplies de marins armés. Les rames, entourées de peaux, ne devaient se mouvoir qu'à petits coups, pour éviter le bruit. Les chaloupes arrivent, surprennent le corsaire,
(1) La côte de Sainte- Adresse.
Tenlèvent à Tabordage, sans que la batierie de (erre reçût réveil. Le câble coupé, les chaloupes tentèrent de remorquer la prise pour remmener en pleine mer; mais la marée montante, et le vent contraire, ne permirent pas l'exécution du projet. Bientôt l'alarme fut donnée; deux chaloupes canonnières, armées de pièces de 2Zi, sortirent du Havre à la poursuite du corsaire. Le commodore anglais, voyant le danger^ dit à ses chaloupes de regagner les frégates, monta sa prise, et se détermina à la défendre. La marée et le vent ne lui permettaient plus d'être secouru par ses vaisseaux; se voyant même- entraîné dans la Seine, il se prépara au combat, qui devint très-vif. Le corsaire ne portait que des canons de 8, et il était foudroyé, percé de part en part par des boulets de 2U, Après la plus belle défense, après avoir perdu beaucoup de monde, sir Sidney fut obligé de se rendre. Je le vis arriver debout, dans un canot, et méprisant les crîailleries d'une foule qui criait : «Il faut le pendre, il a fait brûler notre flotte à Toulon ! » le capitaine de frégate Boulet parvint à le soustraire à cette populace irritée ; il le fit monter dans une chaise de poste, prît place à côté de lui, et le con<» duisît à Paris. Vous savez que sir Sidney Smith fut enfermé au Temple; qu'il y connut le colonel d'artillerie Phelippeaux; que, par l'adresse de ce dernier, ils parvinrent tous les deux à se sauver, et que Napoléon, aii siège de Sainl- Jean-d'Acre, fut étonné, au désespoir même, de les trouver tous les deux défendant la forteresse, quand il les avait
laissés renfermés au Temple Le gouvernement anglais
punit cependant sir Sidney Smith de son imprudence, en le laissant près de deux années sans emploi.
Nous arrivâmes heureusement à Gravesend, Le baron
D f plus pressé, s^étant fait débarquer devant Douvres, afin de gagner Londres par terre, nous avait dit de rester tranquilFes à Gravesend,. jusqu'à ce que nous reçussions le permis de nous rendre à Londres ; il devait le solliciter auprès du duc de Portiand dès son arrivée. Au bout de deux jours, nos passe-ports, demandés par le duc d'Harcourt, représentant du Roi, nous furent remis par le maire de' Gravesend ; il poussa Tobligeance, car nous ne savions pas Tanglais, jusqu'à commander une chaise de poste qui devait nous conduire chez la marquise de 6 , dont nous avions l'adresse. Ce magistrat obligeant était auteur ; il avait fait un ouvrage dont il trouvait le débit assuré en l'offrant aux voyageurs qui arrivaient à Gravesend ; il était en un seul volume, et ne coûtait qu'une demi-guinée. Il en écoula, dans ce seul jour, une douzaine d'exemplaires. C'est un moyen que pourraient employer les fonctionnaires auteurs des ports de mer pour débiter leurs ouvrages.
Enfin, nous eûmes le bonheur d'arriver chez notre tante, la marquise de B...... Elle nous reçut avec l'afTec*
tion d'une mère. Pendant plus de quatre mois que nous passâmes auprès d'elle, ses soins et son afiection pour nous ne se démentirent pas un seul instant.
Nous étions arrivés à Londres sans aucun usage du monde, et nous nous trouvions tout à coup lancés dans la plus brillante société française, celle dont mon père m'a parlé dans son récit. Je dirai même qu'elle était peut-être plus nombreuse en 1796 qu'en 1799. Nous prêtâmes donc souvent, par notre naïveté, à rire à nos dépens. Notre gaucherie, nos singulières questions, amu-
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saUnt beaucoup cette société. Je me souTieas que TexceU lente et si digne baronne de Montboissier écrivit un jour à ma tante : c< Ma chère amic^ j'ai une migiaiue affreuse; envoyez-moi vos neveux, je les ferai causer, cela me soulagera et m'amusera»)» Un soir, devant beaucoup de monde, le baron de Breteuil, qui croyait que TEurope entière s'occupait de lui, me demanda si on parlait beau* coup de lui à Paris. Je lui répondis tout ^ec : « Ma foi, non, monsieur, je n'ai jamais entendu dir3 un mot sur vous. » Puis, voyant qu'il portait un grand ruban bleu par^dcssus son habit, je le pris dans mes mains, en lui disant : ce Qu'est-ce que cela? x> A ces mots, le fou rire saisit tout le monde. Qu'est-ce fue cela? out un succès prodigieux. Je ne savais pas que ce grand ruban était le cordon bleu dont le brave baron se parait toutes les fois qu'il allait dans le grand monde, il était le seul Français portant ses décorations, et cependant c'était un homme de beaucoup d'esprit et de finesse; mais il avait de Yà" mour*propre et le goût de l'ostentation.
Si je suis convenu franchement, mon cher Alfred, q^ie j'arrivai en Angleterre sans aucune espèce d'usage^ pré-* tant à rire, étant pour ainsi dire le jouet de chacun daas les premiers moments de mou arrivée, je puis vous affirmer que je n'étais plus le même quatre mois après. Je me formai vite dans cette noble et gracieuse société, d'ailleurs toujours si parfaite et si pleine d'encouragement pour moi. Je me choisis des modèles, que je m'effon;ai de copier sans affectation. J'eus souvent le plaisir d'entendre dire que je n'étais plus gauche, emprunté; je pouvais enfin me présenter avec assurance partout. ( é^s
quatre mois passés à Londres m'avaient laissé des impressions que je me promis de conserver toute rnavie» Je quittai cette ville, entin, formée comme le disait le bon comte de Puisigneux. Mon frère, d'un naturel plus con* centré, plus sauvage, si je puis m'exprimer ainsi, goûtait moins le monde que moi, et, au dire de chacun, il fit moins de progrès.
Des lettres de mon père nous appelaient auprès de lui» et je vis avec chagrin approcher le moment de notre dé* part de Londres. J'aurais volontiers passé ma vie ainsi
auprès de madame de B Quelle différence je trouvait
dans mon sort, avec Fexistence que j'avais menée à Strasbourg et au Havre! mais ce' bien-être ne pouvait pas tou* jours durer. Nous fûmes obligés de passer par les Etats- Unis d'Amérique, et de nous rendre à New-York, parce qu'il fallait; pour la tranquillité de ma mère et ceux qui avaient répondu de nous, envoyer des certificats de résidence, afin do constater que nous étions arrivés dans un
pays neutre. Nous primes congé de madame de B
avec un bien grand serrement de cœur, et nous nous em* barquâmes à la fin d'août 1796.
Notre traversée fut heureuse; nous arrivâmes, au bout de quarante jours, dans cette seconde ville des États- Unis, la dernière qui ait reconnu l'union des provinces* Madame deB m'avait donné une Tettre de recommandation pour une de ses cousines qui demeurait non loin de cette ville. Nous nous y rendîmes au bout de quelques jours; elle nous reçut de la manière la plus gracieuse, et nous engagea à demeurer chez elle jusqu'au moment de notre départ pour Saint-Domingue. Nous passimes ches
cette excellente parente des jours bien heureux. Mon frère partit avant moi pour Saint-Domingue. Je tous dirai qu'un intérêt de cœur me retint auprès de la fille de notre cousine» que je trouvais aussi douce» aussi bonne qu'elle était agréable. Cependant, je fus obligé de la quitter pour rejoindre aussi mon père ; mais je lui engageai ma foi, et lui promis de revenir auprès d'elle dès que j'en aurais la possibilité. Arrivé à Saint-Domingue, Jj'obtins un brevet de sous-lieutenant dans la légion britannique, commandée par un ami de mon père, le brave baron de Montalembert ; mon frère y était entré, avec le même grade, avant moi. Je ne vous parlerai pas, mon cher Alfred, des faits d'armes, déjà racontés par mon père, ni de la fatale évacuation de la colonie en 1798. Mon père passa à la Jamaïque; je l'y suivis, mais mon frère se détermina à rester sur nos propriétés pour tâcher de les conserver. J'eus la douleur d'apprendre sa mort, à mon retour aux États-Unis; il mourut d'une fièvre inflammatoire, au commencement de l'année 1800. Je ne saurais vous exprimer la longue douleur que me causa la perte de ce frère chéri» ce compagnon de mon enfance... Je restai auprès de mon père, à Kingstov^n, jusqu'au moment de son départ pour l'Angleterre, au mois de juillet 1799. Je l'accompagnai jusqu'à la frégate sur laquelle il s'embarqua au Fort-Royal. J'eus assez de peine à trouver un bâtiment destiné pour New-York ou Philadelphie. Enfin, au bout de quelques jours, on m'annonça un départ pour la première ville. J'étais très-empressé de quitter Kingstown, où la fièvre jaune faisait depuis quelque emps d'affreux ravages. Je n'avais que vingt et un ans,
mon sang éiait vif, et je pouvais -d'un moment l*autre être atteint par ce fléau redoutable. Ce fut donc pour moi une joie extrême, quand je pus m*embarquer en bonne santé, me croyant à l'abri de tout danger. Jugez de ma consternation^ quand, deux jours après notre départ, la fièvre jaune se manifesta à bord de notre bâtiment! L'équipage était composé de quinze marins, y compris le capitaine, et nous étions, en outre, cinq passagers. Arrivés dans le golfe du Mexique, nous avions déjà perdu quatre matelots et un mousse. Dès qu'un homme mourait à bord le second du navire arrivait, et disait en anglais au capitaine : « Sir, the man is dead, — Fery tcell, sew hitn up and throïc htm over bord,» Monsieur, Tliomme est mort. — Très-bien; cousez-le, et jetez-le par-dessus le bord. Hélas! ce langage froid et laconique me fit faire de tristes réflexions. Je me disais que peut-être le lendemain on emploierait pour moi les mêmes termes, et que loin des miens je serais jeté à la mer après avoir été cousu dans une méchante toile. J'eus le bonheur d'échapper à la maladie, grâce à un régime sévère que je m'imposai comme par instinct. Pendant dix-huit ou vingt jours je ne vécus qug de limonade fortement sucrée, et d'un peu de biscuit de mer. Nous avions heureusement . à bord de notre bâtiment plus de quarante barils de citrons et beaucoup de sucre. Cette singulière et longue alimentation ne m'occasionna qu'un peu de faiblesse, qui disparut au bout de quelques jours de nourriture plus substantielle.
Quand notre bâtimenta arriva à Stalen-Island, près New- York, il n'y avait plus que sept matelots, le capitaine et trois
passagers en vie; ainsi, sur vingt personnes, neuf avaient
péri dans la traversée. Aussi le brick sur lequel j'étais parti fut soumis, à son arrivée, à une quarantaine de trois semaines. J'avais eu le bonheur d*y échapper, en me faisant débarquer sur les côtes de la Virginie, près de Norfolk. Un bateau-pilote , que je rencontrai à deux lieues environ de terre, me demanda 100 piastres (535 francs) pour me débarquer dans une anse, tant il croyait courir de risques en communiquant avec un navire atteint de la fièvre jaune. Les ordonnances sur ce point étaient d'une sévérité extrême. Je me décidai à donner cette somme immense pour moi, et deux heures après jetais débarqué sur une charmante plage, à une lieue seulement de la grande route qui longeait la mer. Le lendemain, je pris la poste de New-York, et deux jours après j'étais rendu auprès de mes deux cousines, qui témoignèrent une vive joie de mon retour.
Au bout de quelques semaines^ mon mariage avec ma cousine fut décidé, et le jour de sa célébration fixé. Comme il n'y avait pas d'église catholique, ni de prêtre près de la ville où nous habitions, nous décidâmes que notre union aurait lieu à New- York. Nous nous rendîmes dans cette ville accompagnés de plusieurs amis. La fatalité voulut que la fièvre jaune y régnât dans ce moment; elle me poursuivait partout. Je l'avais laissée, en juillet, à Kingstown; elle me suivit sur mer, et elle sévissait avec une extrême violence, au mois de septembre 1799, à New- York. Cependant ce danger, qui ne menaçait que moi, car les créoles n'en furent jamais atteints, et ces dames Tétaient, ne m'effraya pas un instant. Notre mariage se fit avec une certaine pompe , comme si la fièvre jaune n'existait pas. Cependant, par prudence, et à cause
de mot, noirs qilitlàmès tous Nètr-Yôtk après la cërémohië, et reVtniifies à Id catnpagtie.
C*eét aux Btat9-Unfe d*AidëHque, hibû ^her Âlfired, après itioii iiiâfriàgè , que les doiize pitis belles anuëès de ma vie se sont écoulées. Là, entouré d*ube société chariiiâinte de Français , tous tints de coeur et d'opinion , je i)*àl jamais connu là jalousie , la haine , l^envie , tous ces vices attachés aux sociétés corrompues, qui prennent presque toujours leur source dans l'égoisme. Nous vivions comme des frères Sans cesse disposés à s'èntr*s(ider les uns les attires. Jamais, pendant ces douze heureuses années, le moindre nuage et la moindre inégalité d'hu*meur ne sont venus porter le trouble dans notre paisible intérieur. C'est là que vous, voire frère et la fille chérie que le ciel m'a si douloureusement enlevée, êtes nés, ^îvez été nourris par votre tendre mère, hélas! ravie aussi à notre amour depuis que j'ai quitté Paris. Le souvenir dé ces jours heureux, passés en famille, entouré de bohs iroisiif^, né sortira jamais de ma mémoire, et, je ptiis le dik*è aussi, de mon cœur. Tui connu, aux États-Unis, des Américains d'ùù rare mérite : j'ai été lié avec M. Pinkney et le général Hàmilton, deux hommes qui auraient honoré l'Europe par leur haut savoir et leur amabilité. Je m^dccupais à la fois de moh jardin , d'uùe petite ferme confiée à mes soins par ma digne belle-mère , et je me livrais avec ardeur un peu à Téiude, mais beaucoup pltiS à la chasse. Le genre dénies occupations ne me pérmètiait pas de faire de longues absences ; mais cependant j'ai pu visiter et parcourir avec soin la plus grande partie des États de New-York, de Pensylvanie et de Maryland. De Stoney- Point sur la rivière du Nord, je m'arrêtai 20,
plusieurs jours à Técole militaire de West-Poim. J'ai parcouru ce' fort, l'ai examiné militairement comme forte position , et ai donné quelques larmes à la mémoire de ce pauvre rnsycr André, qui fut arrêté au moment où il allait, par ruse, le faire tomber entre les mains des Anglais. Je vous parle brièvement de ce malheureux officier, si digne d'un meilleur sort , car je sais que vous connaissez sa* douloureuse histoire (1).
J'ai fait des parties de chasse bien agréables, ei surtout productives, dans ce pays, remarquable par la quantité de
gibier de toute espèce qu'on y trouve. En 1805 , lord B ,
qui habitait alors les États-Unis, quelques amis et moi, résolûmes de visiter les bords de la Susquehannah, ei de rabattre ensuite vers un terrain ingrat, d'une grande étendue, situé entre la Delaware et la Susquehannah , qu'on nous dit renfermer de nombreuses compagnies de coqs de bruyère. C'est une chaîne de demi-coteaux qu'on appelle, en anglais, barrencountry (pays inculte), où l'on aperçoit rarement des traces d'habitations. Ce pays peut avoir quatre-vingt-dix à cent milles anglais de long sur quarante à cinquantede large. Nous commençâmes donc notre course par la Susquehannah. J'ai vu , en Amérique , des fleuves majestueux , de grandes rivières; mais je crois n'avoir jamais rencontré de plus fraîches vallées que celles baignées par cette jolie rivière. Ses bords, ornés des plus beaux arbres , les prairies émaiilées de fleurs dans lesquelles elle serpente, forment un spectacle ravissant à l'œil au commencement de l'automne. Vous enfoncez-vous un peu dans le pays , vous voyez de majes-
(1) Voyez à la fin du volume une romance composée à ce sujet.
tueux sycomores, des bois de noyers blancs, des catalpas^ des hêtres, des chênes, dont la cime semble toucher aux cieax. Là, comme aux bords de Fonde, votre oreille est agréablement frappée du son harmonieux de milliers d'oiseaux, parmi lesquels on distingue souvent celui dixmooking hird (oiseau moqueur). Soudain , vous apercevez des ruches naturelles d'abeilles pendantes aux branches, balancées gracieusement par un doux zéphyr. Plus loin , des festons ondulés de vigne vierge courent d'un arbre à l'autre , et offrent aux yeux des grappes énormes de raisin sauvage, que la gelée seule peut mûrir. Figurez-vous des cascades tombant des rochers, bondissant sur le sol, s'éparpillant sur des touffes d'arbustesqui, au soleil, représentent comme des per-^ les dont on aurait parsemé ces jolis végétaux et buissons odorants. Des ruisseaux pleins de truites serpentent dans ces bois admirables, où Ton voit sans cesse les daims venir s'abreuver. Je n'en finirais pas, si je voulais entreprendre de vous peindre la beauté des bords de la Susquehannah, où des Français avaient commencé à construire d'utiles établissements. Nous étions au commencement de septembre 1805, et notre guide nous affirmait que, trente ans auparavant, il avait vu des sauvages camper dans ces lieux, objet de notre admiration. Hélas! ils étaient alors à peu près tous vaincus, morts, ou dispersés à plus de six cents milles de là.
Nous quittâmes les bords ravissants de la Susquehannah pour nous occuper de la chasse, qui devait avoir lieu dans un pays bien différent. Nous eûmes assez de peine à trouver un gtte dans celte espèce de Thébaïde. Enfin, nous pûmes tous nous loger dans la même cahute. Par un
bonbepr inouï, noire guide venait de recevoir dpuze boues de paille fratcbe, qui nous furent d'une grande utililé pendant la nuit. Nous étions arrivés au commenceoient de septeiubre pour chasser le daim (délicieux gibier) et le coq de bruyère: Notre hôte me dit bien que nous n'aurions dû venir qu*à la fin du mois d'octobre, parce que nous trouverions des inconvénients i nuiis j comnie il ne s*expliqua pas, nous crûmes qu'il voulait parler de la chaleur excessive qui, dans le fait, nous tourmentait un peu. Enfin , nous nous mîmes en chasse. Il fit du brouillard pendant les deux premiers jours ; il ne nous empêcha pas de tuer deux daims, neuf coqs de bruyère, environ douze jeunes faisans, et une quantité immense de pigeons. Ce résultat nous charipait ; nous nous promettions d'employer mieti}^ encore notre troisième jour. Nous partîmes donc pleins de confiance , par up beau so)eil qui annonçait un jour très-chaud< Au bout de deux heures » je venais de faire partir un daim ; je m'apprêtais à le tirer, qiiand j'aperçus à mes pieds, k deux pas de moi, un énorme serpent à sonnettes levé, prêt à s'élancer. J'eus par bonheur le temps de le tuer avant d'être atteint. Je rechargeai mon arme, et choisis un endroit plus clair dans ce méchant bois* Je n'y avais pas fait douze jiUs de plus, que j'entendis de tous les côtés le br^it des sonnettes de ces dangereux reptiles quand ils sont surpris. Partout des zi, zi, zi, zi frappaient mon oreille. Un nouveau coup de fusil me délivra d'un second ennemi t que je n'avais pas aperçu d'abord. Eflrayé, j'appelai mes amis; de leur côté, ils avaient aussi tué trois ou quatre serpents. Nos chien^, épouvantés, faissiient à chaque instant des bonds
qui annonçaieBt leur terreur. Nous nous réontmes dans une espèce de sentier, pour tenir conseil. Notre guide, consulté, noii^s dit froidement : « C'est une chance si nous n'en ren* controns pas deux cents avant le soleil couché, car ils ont leur caverne à un demi-mille d'ici* a Nous nous dîmes alors que la peine passerait le plaisir, et nous résolûmes de quitter sur-ie-cbamp ce lieu, et de repartir le lendemain. Alofs, marchant avec précaution, par file et non de front, nous regagnâmes noire triste gite. Nous vécûmes de notre gibier pendant ces trois jours.
Notre guide, pour se garantir des serpents à sonnettes, portait des souliers montant très-haut, d'un fort cuir; il avait un pantalon de grosse toile, très*ldrge, tendu par de petits cerceaux au bas de la jambe, aux mollets et au haut des cuisses. Si par hasard il était mord^» ce qui arrivait raréfient, les crocs du reptile se prenaient dans la toile, et, avec un petit bâton de deux pieds qu'il portait toujours à la maip, il lui cassait la tête. Il ne paraissait nullement effrayé de la rencontre d'un do ces dangereux seupents. Pendant la nuit, nous entendions les mugissements des our», qui se tenaient en grand nombre dans un vallon asses boisé de hêtres. Nous en aurions sûrement tuéq ueIqu6S'*uns, si. nous avions pu continuer notre chasse. Il y avait aussi b^aur coup de loups pendant l'hiver. Nous eûmes le tort d'arriver trop tût ; six semaines plus lard » nous pouvions fair^ des chasses admirables. Nous ne vîmes pas , les deux premiers jours, de serpents, à cause du brouillard, qui les epipéche toujours de sortir de leur tannière. Le soleil et la chaleur les font se répandre dans ces mauvais bois et ces bruyères. Nous sûmes alors pourquoi on nous avait dît que nous étions arri«-
vés trop (6t. Notre gaide, en nous pariant de loups, ajouta qu'ils se montraient en troupes, et très-hardis, pendant rhiver. Il nous fit voir de nos fenêtres un mamelon trèsaride, où s'étaient réfugiés l'hiver précédent, par une neige | de cinq pieds qui couvrait la plaine, six ou sept daims. Ce mamelon, balayé par le vent, se trouvait à sec. La neige était trop molle pour pouvoir se hasarder dessus (1); il vit une douzaine de loups, à la file les uns des autres, s'enfonçant dans la neige , disparaissant , se relevant , se tratnant enfin, arriver aux malheureux daims, et les dévorer tous; il trouva leurs carcasses quand le dégel eut lieu. Dans ce pays, peu habité, on ne laisse jamais les bestiaux dehors la nuit, même pendant Tété.
Nous avions formé le projet de renouveler cette partie de chasse rannée suivante ; mais divers obstacles nous en em péchèrent. Je me bornai désormais à ne pas m'écarter de plus de douze à quinze milles de ma demeure, et je vous assure que je revenais bien rarement la carnassière vide. Comme je vous Tai dit, mon cher Alfred, ma vie s'écoulait douce, paisible, sons souci de l'avenir, quand au mois de mars 1808 je reçut une lettre de mon père, qui me conjurait de venir le rejoindre en France avec ma famille. Je songeai donc sérieusement à quitter les Ëlâts-Unis. Néanmoins, prévoyant que je pourrais trouver des mécomptes en France ; voulant conserver ma liberté, et vous garantir, quand vous seriez tous les deux arrivés à Tàge de dix-huit ans , de la conscription, je me décidai à me faire naturaliser Américain, afin de pou-
(i) IjK gens du pays, l'hiver, se servent de larges raqueiles mises auK pieds pour marcher dans la neige, afin de ne pas U'op s*j enfoncer.
voir agir à ma guise, et vous laisser aussi la liberté, à voire majorité, d'opter pour la France ou les États-Unis d'Amérique, où vous étiez nés. J'appris qu'un parlementaire destiné pour Bordeaux devait partir de New- York au commencement du mois d'août. Je vis le capitaine du navire; mes conditions pour le passage furent bientôl arrêtées. Je ne dois pas vous cacher que je quittai l'Amérique avec un grand serrement de cœur ; j'y avais été si heureux ! Il ne fallait pas moins que mon retour auprès de mon père et de ma mère , après une aussi longue absence, pour me décider à ce prodigieux changement de vie. Tous mes amis, mes bons voisins, regrettèrent amèrement notre départ. Nous nous fîmes mutuellement des adieux bien tristes, et dont le souvenir m'attendrit encore (1).
Enfin , ma belle-mère, ma femme, mes trois enfants, un domestique et moi nous nous embarquâmes , le U août 18#8, pour Bordeaux. Notre traversée fut assez heureuse jusqu'à notre entrée dans le golfe de Gascogne. Là , nous fûmes assaillis par un vent bon, mais impétueux, qui nous conduisait sur la tour de Cordouan , déjà en vue dans le lointain. Nous rapprochions, quand une frégate anglaise, F Inde fait gable y se dessina sur l'horizon, et se mil à noire poursuite. Notre navire contenait plus de quarante passagers; ils ne se montrèrent pas plus alarmés que nous , puisque nous pensions être partis sur un parlementaire, et que d'ailleurs nous étions sur notre lest , c'est-à-dire sans chargement. Je remarquai bien un mouvement d'inquiétude peint sur le visage du capitaine, mais je le crus produit par la violence du vent, qui
(1) Voyez, à la fin du volume, quelque* ver» faits en quittant l'Amérique.
pouvait le lonmenter mx approches de la terre* Gepeudanti la frégate, voguant entre la tour de Gordouan et nous, s'approchait toijûours; bientôt elle arriva à portée de canon, et nous lapça un boulet pour nous forcer de mettre en panne. Il rallttt obéir, IJn canot, monté par le lieutenant de la fré^ gaie et quinze marins, nous aborda. Les papiers du capitaine d» notre nsivire furent demandés ; il les donna, et on eut la preuve que son b|itiment n'était pas un parlementaire : nous a* viens tous été trompés par cet homme cupide et de mauvaise foi I^e lieutenant anglais, très-irrité, traita fort mal le misérable qui avait abusé de notre crédulité. Le port de Bordeaux avait été déclaré, par les Anglais, en état de blocus : cette déclaration était connue ^m États-Unis avant notre départ , ainsi le capitaine anglais ne pouvait s'empêcher, sans passer par une cour martiale , de nous envoyer eii Angleterre , où il scQiit décidé de np.tre sort. Qu'on juge de la douleur de ces nombjreux pa^ssigers^ parmi Ijçsquels on comptait d^x femmes et quinze j^unçs enfants! Il fallait allçr en Angleterre, au milieu d'une tempête qui s'annonçait quand nous touchions au port !..*• Le capitaine Ruddou Rodd, de VIndefatigabU, uuçjuel j'envoyai plusieurs lettres de recommandation, m'écrivit sur-le-champ ; \\ me disait qu'il aurait volontiers donné ôOQ guipées pour ne pas avoir aperçu notre navire, mais il se trouvait dans, la rigoureuse nécessité de remplir son devoir en nous arrêtant. Il terminait son hililet par ces mots ; « Comme vqus n'étiez s^ns doute pas préparé , moy^ieur le comte, à YQVS rçuçlre en Angleterre avec votre famille, je vous prie de vç^Jçiir Itieu accepter les 2O0i livres sterling que je vous envoie ; vous me les rendrez quand vous pourrez le faire ^am vota gêner. » H fvs, eeœmt voos deves le ci*oire , mon
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cher Alfred, vivement touché du généreux procéd^du capitaine Rudd. Pouvant me dispenser d'accepter son offre si délicate, Je le remerciai comme je le devais, en l'assurant de ma reconnaissance. J*ai totgours été fâché de n'avoir pu le rencontrer.
On enleva de i|Qtre |»âi^inan(, pour leç conduire sur la frégate , qui continua sa croisière , tous les hommes non mariés. Deux midshipmen (enseignes de vaisseau) et àom» marine prirent possession du aavire pQiir le çQUr dqjre k Plyoïput^. Nt)us fùoies plu&i^iirs fois ^a d^oger, dans cette. travQF9ée de opz<ii joujrs, fa^te pgr un viemi Qpntraire et d'unci gpao^e yiç^çqce; ruMs^i^m^s un^ ppine infiiUe à ^ortif du golfe d.e Gafccwne. Epia açm^ privâmes heureusement à Plymouthy tous bien fatigués.