‹ Le vicomte de Vormeuil [pseud.]: ou, Confidences d'un lieutenant général àChapitre 27 sur 32 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Arrivée à Pymouth. — Prison. — Délivrance. — Londres. — La sodété. — Le comte Archambaud de Périgord. — Le général Paris. Arrivée à Horiaix ; à Paris. — Le duc de Valmy. — Le général Pinno. -* 4809 et 4810.-— Mariage de Napoléon. — Retour a Morlaix. — MM. de Houslier et Hackensie. — Retour en Angleterre.

Je vous ai fait connaître avec quelle délicatesse le capitaine de la frégate anglaise s'était conduit à mon égard. Je dois dire aussi que les deux enseignes chargés de nous mener à Plymouth eurent pour nous tous les égards dus à notre iriste situation. Nos effets ne» furent pas fouillés; rien , en un moty de ce qui nous appartenait ne fut même touché. Cependant, comme je savais Fanglais, je ne tardai pas à apprendre que nous allions être considérés comme prisonniers de guerre (hormis les femmes et les enfants), par représailles, parce queNapoléon avait retenu, comme tels, tous les Anglais qui voyageaient en France sous la foi du traité d'Amiens. Alors, sur-le-champ , tandis qu'on procédait à l'interrogatoire de

quelques-uns des passagers , j'écrivis à mon ami lord B ,

de retour des États-Unis , au duc d'Harcourt , à lord Haw-

kesbury, et à Tévéque de Nantes ^ mon pareal, JMl. de ia Laurenlie. Je chargeai an Américain , non retenu , de mettre sur-le-champ mes lettres à ia posie. Elles étaient écrites dans le but d'obtenir promptement ma délivrunee sur laquelle je comptais. J'aurais pu^en me déclarant Américain, éviter de passer six ou sept jours à l'hôpital de Mill-Prison ; mais je tenais à être délivré comme Français et non comme Américain. Avant de quitter les États-Unis, le consul gépérai d'Angleterre , le colonel Barclay , mon ami , m'avait donné les lettres de recommandation les plus fortes pour de grands personnages en Angleterre; et d'ailleurs mon père y comptait beaucoup d'amis. Le commandant de la prison, le capitaine Rodgers, était un brave homme, inais il n*aimait pas les Français, comme nation, et jouissait d'exercer son pouvoir sur le plus grand nombre possible de prisonniers ; non que je veuille dire par là qu'il les traitât durement. Je lui fis connaître mon espoir d'être délivré avant huit jours. A ces mois, il me répliqua avec chaleur : a Ah ! beaucoup de vos com* patriotes ont conçu une telle espérance , et ils sont ici ou à Tiverton depuis bien des années ; il en sera de même de vous. Délivré! délivré! rayé de la liste des prisonniers! cela ne sera pas. » Alors je lui avouai que trois ou quatre lettres adressées à mes amis étaient en route pour Londres. J'ajoutai qu'en vertu de son autorité il avait le droit de lire les réponses qui me seraient faites; mais, sMl s'avisait de les retenir, je lui signifiais qu'il courrait le risque de perdre sa place, car je connaissais parfaitement les lois, et jusqu'où s'étendait son pouvoir. A ces mots, le capitaine bondit, et, d'un air narquois, il s'écria: «Bon, nous verrons! » Ma bellemère, ma femme et mes enfants auraient pu, en prenant des

- Ma -

logements dans la ville, éviter de se trouver si mal établis dans l^hàpiial de la prison; mais tous voulurent partager mon sort.

Le troisième jour de notre incarcération, le capitaine

Rodgers m'apporta la réponse de lord B Il me mandait

que je serais à coup sûr[promptement délivré, et il m'engageait à prendre patience; il avait sur-le-champ écrit au ministre des affaires étrangères poiir obtenir ma radiation de la liste dés prisonniers de guerre, répondant entièrement de moi. Lé lendemaiil , le capitaine Rodgers se présenta, chapeau baê, avec une lettre de lord Hawkesbury et du duc d'Harcourt ; il me les apportait même sans les avoir lues. Ordre était dbnné de me mettre sur- le -champ en liberté , et de me laisser partir pour Londres avec ma famille. Je devais, à mon arrivée, me rendre au Transport board Office, aupréâ de sir Rupert George, qui en était le chef. Après avoir pris congé du commandant de la prison , resté ébahi de ce qu'il appelait cette haute, cette insigne faveur, lïous partîmes touà pour Londres. Je me rendis sur-le-champ au Transport- Office. Je vis le digne sir Rupert George, auquel j'avais été fortement recommandé; il prit une plumé, et, devant moi, il biffa mon nom du registre des prisonniers de guerre, en me disant aussi, il est vrai, que j'avais obtenu une grande faveur. Je l'ai revu plusieurs fois avec un grand plaisir ; cet excellent homme méritait d^avoir des amis.

La saison était déjà si avancée, mes enfants étaient si jeunes , si fatfgués , que nous ne songeâmes pas à essayer de retoui*ner en France avant le printemps prochain. Nous

nous décidâmes donc à passer Tfaiver entier à Londres. La société française se trouvait bien âiminoëe d^uis dottze ans que j*avais quitié cette ville. Cependant J*y retrouvai encore l'excellent ami démon père» le baron (te Montalembert, sa tante la marquise^ la comtesse dePodenas, laootniessedePyadel^ l'aimable madame Doagé, lès évéques de Nantes et d'Angou-^ léme, le comte de Yaudreuili les présidents de Malcor», de Guillermy, deBonneval, le comte deBéhagiie, le comte François d'Esears^ le comte de Lard^M)y) le comte et là com^ tesse de Tressant et quelques autres personnes de mon ancienne connaissance. L'hiver, froid, souvent humléei occa-^ sionna des maladies , surtémt parmi les enfants. Vous fûtes tous les trois atteints d'nne espèce de catarrhe suffocant qui mit vos Jours eu danger. Je conçus pour vous tous, mcm cher Alfred, de vives alarmes. Enfin, grâce atix soMs empressée du père Elysée et de Tbabile docteur Regnauld^ nods eûmes )e bonheur de vous voir rétablis an bout de quelques se-^ maines.

J^ai oublié de vous parler du premier, dans le voyage que je fis à Londres au mois d'avril 1796. Le père Elysée, si connu depuis en France après la Restauration, avait émigré, et se trouvait premier chirurgien de S. A. R. monseigneur le comte d^ Artois. Frère de Saint-C6me, H s'était illustré dans son art ,. et pendant l'émigration il prodiguait gratuitemerf 1 ses soins à ses infortunés compatriotes. Il venait de ^ faire plus particulièrement remarquer par une cure merveilleuse qu'il opéra. MM. de Lamoignon frères avaient fait partie de lexpédition si désastreuse de Quiberon. Le comte Christian , à la fin de cette déplorable journée, eut la jambe cassée au^

dessus du genou par un eoup de feu. Il allait périr, quand son noble frère TealeTadu champ de bataille , et le porta , à travers la moosquet^ie , à bord d un canot anglais. A peine eut -il déposé son précieux fardeau, qu'il fut tué sur la plage. Le canot s'éloigna , et pot gagner une frégate anglaise. Le comte Christian de Lamoignon , en proie à d'horribles souffrances , arriva en Angleterre, et put être transporté à Londres. Son état empirait ; trois chirurgiens anglais renommés, appelés en consultation, déclarèrentqu'ilfallaitsur-le champ amputer l'in fortuné blessé au-dessus do genou, pour éviter la mort instantanée produite par la gangrène, qui s'annonçait. En conséquence , du consentement du comte , l'opération devait avoir lieu le lendemain. Déjà les chirurgiens étaient arrivés ; leurs instruments se voyaient sur la table , le supplice allait commencer, quand tout à coup le père Elysée, arrivé la veille d'Edimbourg, qui avait appris l'état dans lequel se trouvait le comte Christian de Lamoignon, parutc II examina avec attention l'état de la blessure, déclara hautement que l'opération projetée n'était nullement nécessaire; qu'elle offrait le plus grand danger, et qu'il répondait de la guérison du blessé. Les chirurgiens anglais persistèrent dans leur opinion ; une vive querelle s'ensuivit : alors le père Elysée, emporté parla colère, les fil aussitôt disparaître tous les trois, en les traitant d'ignorants. Aussitôt, il prodigua ses soins au comte de Lamoignon, sauva sa jambe, et au bout de quelques mois, lui en rendit l'usage. Je le vis à Londres à celte époque ; c'est à peine si on s'apercevait qu'il boitait un peu. Cette cure étonnante donna une grande vogue, eu Angleterre, au père Elysée. Louis XVIII le choisit, bientôt après, pour son premier chirurgien, et on sait le zèle

qu^il mit à soigner ses infirmités quand il fut remonté sur le trône. L'aimable comte Christian de Lamoignon, que je voyais souvent à Paris, survécut encore un graud nombre d'années à sa blessure.

Nous menions, à Londres, une vie assez tranquille. La connaissance de la langue anglaise, et les lettres de recommandation dont nous étions porteurs, nous fit admettre sans peine dans la haute société de la capitale. Ainsi nous pûmes promptement nous consoler des traverses que nous avions essuyées. Des lettres de mon père nous parvinrent enfin ; il avait appris notre prise en mer et notre arrivée en Angleterre ; il nous engageait à y rester jusqu'au printemps, et à n^eiïectuer notre retour qu'à bord d'un vrai parlementaire. S. A. R. Monsieur habitait Londres avec son second fils, monseigneur le duc de Berri. Comme je devais retourner en Fraiice, que mon père y résidait sous la surveillance de la haute police, la prudence m'interdisait de solliciter l'honneur de leur être présenté officiellement; mais j'avais celui de les voir souvent à la chapelle catholique de King-Street, et de converser quelquefois avec eux au jeu de paume. A cette époque, on racontait une aventure assez singulière arrivée au prince de Talleyrand ; la voici telle que je l'ai entendue de la bouche de quelqu'un haut placé :

Quand, au moment de la paix d'Amiens, le comte Archambauld de Périgord se détermina à retourner en France, il assura S. A. R. Monsieur que, quoique son frère, M. de Talleyrand, fût ministre de Napoléon, alors premier Consul, et en grande faveur auprès de lui, il ne solliciterait aucune place dans le gouvernement, et il

^ sas «

promît nu prince uoe fidélité qu'il a effectivement tou«* jours gardée. Arrivé en France, M* de Talleyrand lui recommanda la plus grande circonspection, puisqu'il ne voulait pas se rattacher au nouveau gouvernement. Le comte promit à son frère de se conformer à ses instructions. Quelques années après , a}ant eu connaissance d'une occasion très-sûro pour l'Angleterrei il écrivit à Monsieur pour lui renouveler ses sentiments de fidélité. La lettre parvint à sa destinations le prince la reçut, en fut très«satisfait, en parla» et dit un jour asse% haute*ment ; « J'étais sûr de la loyauté d'Archambauld. » Il ne 0'était pas écoulé un mois depuis ce propos tenu par Monsieur, que PJiapoléon fit un jour appeler M. de Talleyrand, et lui dit d'un ton narquois : a Vous êtes bien certain de la prudence de votre frère, M. Arcbambauld de Périgord? vous me l'ave» assuré positivement. -^ Oui, Sire; mais pourquoi cette question de Votre Majesté?» Napoléon alors tire un papier de sa poche, et lui produit la lettre écrite à Monsieur, Qu'on juge de la stupéfaction du prince

de Talleyrand ! il ne pouvait en croire ses yeux M. de

Périgord, à l'instant même, fut exilé loin de Paris. Mais ce n'est pas tout. Cette histoire fit du bruit; elle arriva h Londres, parvint aux oreilles de Monsieur^ qui s'écria aussitôt ; « Ah I cela est par trop fort ; je vais vous montrer cette lettre d' Arcbambauld, elle est enfermée dans mon secrétaire. ^ Le prince va dans sa chambre, ouvre son secrétaire» cherche partout, et ne trouve pas la lettre

Quelqu'un de sa maison, payé sans doute par la police de France, l'avait soustraite ; ce qui explique comment «lie se trouvait entre les mains de Napoléon. Il me ré-

pugne, mon char ami, d'éleyer <l0« f^oppc^mi AQUv^at injustes; mais j'ai tQnjoqre p^mé qu'w par^fo^nage, qvi ^vait alors la oopQance de Monsieur, n'était p^9 loyal ^ jd me garderai toutefois de le nommer,

Peu de tempa après moi> arri¥ée à LondreVi j'tiTaia reçu ua billet de M- Pinkney, ministre plénipotentiairft des État9'Unia en Angleterre; il me priait de paaaer ebes Ini pour lui donner des renaeignementsf 3ur Mr Oarran^^ un des passagers pri« sur notre nayire; retenu à Tiver^^ ton comme prisonnier, quoiqu'il se prétendit naturaliié Américain. Je connaissais beaucoup» et j'estimais fort la personne qui réclamait Tintervention de Mt Pinkpeyi mais Darrans n'était qu'un nom d'emprunt. Voici corn-* meni je Tappris. Causant avec ce monsieur sur le pont, il ôta son chapeau et le mit sur un des bancs 4u navire, Je regarde» par hasard, de ce côté, et je Us écriten lettres d'or sur un cuir noir : Général Paris. Je m'approche da« yantage, et dis à Toreille : a Monsieur Darrans. vous aveu sans doute pris par mégarde le ch9peau du général P^-^ ri^? » A ces mots, le général (c'était bien lui) saisit «on chapeau, arrache le cuir, le jette à la mer, me remerciet me serre la main, et me conjure d'être discret. Quand nous fûmes pris# il croisa avec la frégate^ et n'arriva que trois semaines ou un mois après à Plymouth. Or, pour éviter de rester prisonnier» il prélendit être naturalisé Américain^ et ne pas pouvoir en fournir la preuve, par^e que la malle qui contenait ses papiers était tombée dans la mer au moment où il s'embarquait dans le grand canot de la frégate* Sa malle, effectivement^ avait été per^ due souiç.mes yenxde^i^tt^ maaière* Un M* Parran^i d?

la Guadeloupe, s'était réellement fait naturaliser Américain. Le général Paris arrivait de la Guadeloupe quand nous quittâmes New-York; et l'idée lui vint, pour qu'on ne le reconnût pas, de prendre le nom de Darrans. Quand je fus chez M. Pinkney, il me posa, cette question : « Croyez-vous vraiment que ce M. Darrans se soit fait naturaliser Américain, et avez-vous vu, en effet, tomber sa malle dans la mer? Il en appelle à votre témoin gnage. » Je répondis qu'il m'était impossible de certifier la naturalisation, dont on m'avait en effet parlé, mais que je donnais ma parole d'honneur d'avoir vu tomber la malle de M. Darrans dans la mer. Je fis son éloge, je parvins à intéresser M. Pinkney en sa faveur; il obtint sa délivrance, et la permission de le faire partir pour France sur un parlementaire. Ce brave officier général vint à Londres exprès pour me témoigner sa vive reconnaissance. Napoléon, à son arrivé^, lui confia une division de ses armées d'Espagne, car le général Paris était un excellent militaire. Il resta fidèle au Roi dans les Cent- Jours, fut nommé, en 1815, commandant à Perpignan, et mourut dans la force de l'âge, dans cette ville, d'une maladie aiguë qui l'emporta en quelques jours. Je l'avais revu en France, et lui donnai de sincères regrets.

Nous passâmes tranquillement notre hiver à Londres. A l'approche du printemps, nous songeâmes à rejoindre mon père et ma mère. Un parlementaire allait partir de Plymouth pour Morlaix. Nous obtînmes tous un passage à son bord. Je revis, avant de m'cmbarquer, cette ville, cette prison où nous avions passé huit jours; je n'oubliai même pas le vieux capitaine Rodgers, il me donna une

poignée de main cordiale, et me fit prendre le thé chez lui. Je visitai nos malheureux prisonniers, et m'estimai heureux de pouvoir leur porter quelque secours. Ma position, dans ce moment, m'avait permis de pouvoir disposer de 25 livres sterling (600 francs) :je changeai cette somme en schillings, et la distribuai à mes chers compatriotes, qui me bénirent; ils étaient tous bien à plaindre. Enfin, nous nous embarquâmes par un très-beau temps, et, après une traversée qui dura cependant trois jours, nous arrivâmes^ vers le milieu du mois de mai 1809, à Morlaix. A peine notre bâtiment eut-il touché le port, qu'une nuée de douaniers et de gendarmes s'abattit sur nous; on aurait dit des oiseaux de proie. Ensuite vinrent les questions de la police, la scrupuleuse visite de la douane. Heureusement, nous étions en règle avec nos passe-ports des États-Unis, et la preuve que nous pouvions donner de notre capture près de Bordeaux. Cependant, le commissaire de police m'enjoignit de passer à la police générale de l'empire, aussitôt mon arrivée à Paris. Quand j'aperçus ce qu'on appelait alors la diligence, cette voiture informe, lourde, affreuse, je la pris pour une espèce de roulage. Les chevaux, efflanqués, attachés avec de mauyais cuirs sales ou des cordes, ne me parurent pas capables de faire une lieue. Quelle différence je trouvais de cette masse grossière aux légers stages anglais, si bien

attelés 1 Les États-Unis d'Amérique, à cette époque,

l'emportaient de beaucoup sur nous. Enfin, nous mimes sept jours, car on couchait alors en route, pour nous rendre de Morlaix à Paris. Grâce au ciel, nous avons fait des progrès sensibles en fait de voitures publiques et

d'ftttélâgés depuis 1809^ mais tiotts sommés encore loin d'égftler rAngleterre.

Je tie chercherai pas, mon cher Alfired, à tous peindre lA joie que j'éprouvai en revoyant mon père, ma mère, et plusieurs de mes proches parents, après treize années d'àhsence; ils m'accueillirent tous avec là plus vive affec^ tion. YottS fûtes aussi tous les trois, ainsi que votre mère, reçus de la manière U plus tendre. Après m'étre rendu dUprès du ministre de Id police, à Paris, je revins dans ta ville qu'habitaient mes parents; je ne veui point là ilommér, pour ne pas être reconnu, si j'obtiens des lecteurs). La société y était agréable et assez nombreuse^ une quantité d'anciens émigrés y avaient fixé leur Aotni^ eilè par économie, ou pour se soustraire à une surveil'lance tracassière et plus gênante. Quant ft moi, tout le temps que je l'habitai, je n'eus qu'à me louer des au» toHiés. Mon père lui-même, fort considéré d'elles, n'eut jamais à s'en plaindre. Gomme nous étions très-paisibles, il était inutile de nous surveiller. Je pouvais aller à Paris quand j'en avais le désir, et même y rester quelque temps, ààns avoir recours à une permission spéciale. Mon père, dans les dernières années de l'Empire, avait aussi sa pleine liberté. 11 voyait assei souvent son ancien ami, !è général Kellermanti, devenu maréchal de l'empire et dU(i de Valmy. 11 lui avait appris mon retour en France. Le bon maréchal m'avait un peu gâté dans mon enfance, I Strasbourg ç il lui proposa de venir déjeuner cheè: lui et dé tti'àmetier pour renouveler, disait-ll, notre connaisèance. Nous nous rendîmes k ison invitation avec grand plaisir» Pour mieuî causer, il nous voulut tous les trois

détilâ. Il ddt impossible d'être plus graoièux pour moi que ne le fut M. le duc de Yalmy. Après déjeuner, voyant mon père occupé à regarder quelques grayures, il me tint à peu près ce langage : « Mon cher ami, les opinions du vicomte sont respectables; je les conçois, car à sa place je penserais comme lui; mais vous, vous êtes en-» core jeune, l'oisiveté doit vous ennuyer. Vous avet servi ailleurs» c'est déjà quelque chose. Vous devriez reprendre votre premier et honorable métier; avec quelques aoinsi il ne serait pas, je pense, difficile de vous faire placer capitaine dans la garde impériale. Qu'en dites-vous? » Mon père se rapprochant, je n'eus que le temps de remer-* cier le maréchal, et de lui demander la permission de venir lui rendre ma réponse le lendemain^ Je retournai seul, vers midi, chez lui ; personne, heureusement, ne se trouvait dans son cabinet* Dès qu'il m^aperçut, il s'é* cria î

— Eh bien ! que penseK-^vous de mon idéet Je lui répondis aussitôt sans hésiter :

-- Ce n'est pas à M. le maréchal duc de Yelmy que je parle, mais à M. le général Kellermann, ami de mon père. Me permettra-tMl de m'espliquer avec fhinchise et abandon?

-^ C'est comme cela que je l'entends, à coup Istr; ainsi, dites'-mot tout<

— Eh bieni monsieur le maréchal, reconnaissant > comme je dois l'être^ de vos bontés, je vous dirai que j'ai fait mes réflexions. Je rends toute la justice qui est due aux grands talents de l'Empereur. J'avoue qu'il a beau^ coup contribué à la gloire de la France, ear il l'a faite la

plus puissante, la plus forte nation du monde, par ses victoires, qui lui ont en outre permis de punir les puissances étrangères de leur déloyauté en 1792 et 1793; mais je tous déclare, en même temps, que je ne puis me décider à servir celui que je regarde comme le meurtrier de monseigneur le duc d'Enghien : il faudrait être son sujet, et je ne le serai jamais.

M. le duc de Valmy parut d'abord excessivement étonné de ma réponse; il se remit bientôt, et me dit d'un ton assez vif :

— Oui, j'excuse votre franchise; elle me prouve que vous avez en moi une juste confiance. Vous arrivez des pays étrangers, et j'explique ainsi votre horreur pour un acte que tous les honnêtes gens ont désapprouvé en

France. C'est un malheur, un bien grand malheur Je

ne puis pas blâmer votre répugnance, et, à votre place, je penserais peut-être comme vous. Qu'il ne soit donc plus question de ma proposition.

J'ai revu plusieurs fois, depuis, M. le maréchal Kel- Icrmann ; il resta fidèle pendant les Gent-Jours. J'ai beaucoup regretté ce brave guerrier, qui a parcouru avec honneur et éclat une carrière élevée et distinguée. Il a, au moment où je vous fais ce récit, un digne, un honorable et savant petit-fils; d'ailleurs, vous le connaissez, et vous savez qu'il jouit en France de la plus haute considération.

Par une circonstance singulière, M. le général comte Ferino, que je voyais souvent chez un de mes vieux parents, le marquis D , me faisait, à peu près dans le

même moment, une proposition semblable à celle de

M. le duc de Valmy. Ma réponse fut pareille. Le général me sut gré aussi de ma franchise ; il alla même jusqu'à me dire ces paroles remarquables : « Votre opinion, mon cher ami, ne m'étonne pas. Ce crime est, en effet, exécrable; il m'a toujours révolté, ainsi que tous ceux qui, conime moi, ont servi dans Tarmée du brave Moreau. J'ai eu jadis la douloureuse mission d'entourer l'avantgarde de cet infortuné prince, séparée pendant deux jours de l'armée de son grand-père parla faute ou laperjBdie des Autrichiens ( il voulait sûrement dire la jalousie). Nous marchâmes vivement sur lui; je crus un moment que c'en était fait du jeune et habile guerrier. Eh bien ! je vous déclare (ceci reste entre nous) que nous laissâmes, presque à dessein, un côté libre, diabolique, il est vrai, à passer : un sentier de chèvres, à la lettre. Alors le prince, en moins de rien, nous échappa, et fit, malgré notre force très-supérieure, une marche si savante, que nous n'aurions pas pu même l'arrêter, si nous l'avions voulu. Au reste, si je l'avais pris, diable m'emporte si je n'aurais pas trouvé le moyen, dans la nuit, de le faire se sauver, car jamais nous ne l'aurions livré. »

Les années 1809 et 1810 furent les plus belles de l'Empire, je veux dire celles qui portèrent la puissance de Napoléon à son apogée. Il avait vaincu de nouveau l'Autriche à Wagram. Cette puissance, si persévérante dans le malheur, s'était encore vue contrainte de subir la loi du plus fort, malgré la résistance opiniâtre qu'elle lui opposa. En conséquence, elle accepta une paix plus forcée que honteuse pour elle, et résolut de l'employer acti-

vement à réparer les maux causés par une guerre courte et malheureuse. L^année suivante, une combinaison politique releva cette puissance, et la rendit, en apparence, ralliée désormais assurée de la France. L'empereur Napoléon, n'espérant plus d'héritier de son mariage avec l'impératrice Joséphine, poussé par des conseillers ambitieux, et plus probablement encore par l'idée d'affermir sa dynastie sur le trône de France, pensa sérieusement à faire annuler son mariage. L'exécution de cette idée lui coûta, car il était réellement attaché à Joséphine; mais enfin la politique l'emporta, et il parvint même, faisant valoir des raisons d'État, à s'assurer que son ancienne compagne consentirait à divorcer. Ainsi, il allait répudier celle à qui réellement il devait tout; car, sans son union avec Joséphine, il est douteux qu^on l'eût vu s'élever aussi haut qu'il l'était en 1810. Enfin, le divorce ne tarda pas à être prononcé, plus légalement que religieusement. Napoléon, par le conseil de politiques bien informés, sut que l'empereur d'Autriche consentirait à lui accorder une de ses filles pour épouse. La demande Se fit; l'agrément se donna assez vite, et la fille des Césars, Mariè-Louisé d'Autriche, devint impératrice de France en 1810. Il ne restait donc plus que l'Espagne à soumettre, et Napoléon ne doutait pas d'y parvenir, par le développement de forces immenses qu'il pouvait y envoyer, étant en paix avec te Continent. Bientôt il lui naquit, au commencement de l8ll, un fils; événement qui le combla de joie, en ce qu'il lui parut assurer à jamais le trône à sa dynastie. Des fêtes brillantes célébrèrent cet heureux événement. Le jeune prince, à sa naissance, reçut le titre pompeux

de roi de tlome. Napoléon égalait pfesquo en puissance Charlemagne

Je vivais tranquille au sein de ma famille, quand des lettres reçues d'Angleterre., d'une date asseu ancienne, m'apprirent qu'il me serait possible d'obtenir du gouvernement anglais la restitution de sommes séquestrées il y avait déjà quelques années. Comme Français, je nepou»vais les réclamer, à cause de l'état de guerre; mais, étant naturalisé Américain, ayant habité les États-Unis pen-^ dant dou^e années; ne me trouvant^ de fait, en France que comme voyageur, il m'était facile, me disâit«on, de faire valoir mes droits. Je m^applaudis alors de ma natu^ ralisatiôn, qui me donnait la faculté de quitter la France et de passer en Angleterre. Pour faciliter mon voyage^ j'obtins d'être porteur de dépêches pour le ministre plénipotentiaire des Etats-Unis près du gouvernement anglais. Il fut donc décidé que je partirais pour Morlaix, seul port ouvert alors, et aux parlementaires seulement, pour les communications entre la France et l'Angleterre.

Je trouvai par bonheur, à mon arrivée à Morlaix, deux personnages honorables, avec lesquels je ne tardai pas à me lier : c'étaient l'aimable et spirituel comte Edouard de Moustiers et l'honorable M. Mackensie. Ils y avaient été envoyés par leurs gouvernements respectifs, pour s'entendre sur l'échange des prisonniers. Retenu pendant huit jours par les vents contraires, le séjour de cette petite ville, n'offrant que peu de ressources, aurait été assez maussade. L'agréable société de ces messieurs, leur parfait usage du grand monde, leur conversation pleine d'esprit et d'intérêt, me firent paraître ces huit jours

bien courts ; nous les passâmes ensemble très-agréablement. Le comte de Moustiers me chargea de lettres pour son père, qui habitait Londres; il n'avait pas voulu rentrer en France à la paix d'Amiens.

Enfin, le vent étant venu à changer, je m'embarquai au mois d'octobre 1810. Ma traversée fut des plus dangereuses. Nous fûmes assaillis, au milieu de la Manche, par une affreuse tempête, qui ne nous permit pas d'entrer à Plymouth. Après avoir couru des dangers dont le souvenir me fait encore frémir, nous eûmes le bonheur d'arriver au petit port de Fowey dans la détresse la plus complète. La nuit qui suivit notre débarquement, cinq à six bâtiments furent engloutis en vue des côtes d'Angleterre.

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