‹ Le vicomte de Vormeuil [pseud.]: ou, Confidences d'un lieutenant général àChapitre 29 sur 32 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Anitée à Morlaix; ^ Madame dé Pu* -^ La poliee* — - IieUrès. -^ Réa&ioos royalistes. ^— Les alliés en France. — Déchéance de Napoléon. — Monsieur. — Louis XVIII. — GouYernement du Roi.

— Retour de Napoléon. — Départ du Roi. — La maison militaire.

— Belgique. — Le marquis dé la Rbchejaquetein. — Départ )>odr Loiidi^es.

U phitiii pout MoHai^ au inôis de mai 1811. Je vdus ai dit que je hi'ëtàis chat*gé dé lëitréis, atec Tintéiitidii dé fôâ reiôettre toutes après leis àvoilr lUéS; Le paquet seul emo^i par M. l^àbbé Garôn avait été justemeht excepté. Dàhs là trârersée, je causai iavéti Un jéuhé Àthérièàin, et lui demandai s'il portait deB letti'es eu France; Il thé dit Vjxkt dul ; albrs je ne lui caèhai pas Tôbligàtiou bù il èét^àit de les f'ëihëttre toutes au côuiitiiÉisairë généi^àl de police, îj[ui \éi lui demanderait impérieusement. « Oh ! Uon^ dit-il àtëc fbree, il he les aura pas. » Peii convaincu jpàit* ce toh pbàîtif, j'ajoutai qu'il eût à les bien càbher, s'il ne vou^ lait pas se les voii^ prises. Je coniiaisisais le coilimissâit*ëy M& Morëau, et je savais son zèle exti*ème à remplir sa Iftéhe. Mon Âméricaiii Bt lé rodomont, et je ne in'ôccû*- |)ai plus de lui. À notre arrivée à Morlaix, M. Moreau se présente^ nous fait un grand discours, déclare qu'on ik proêédër à la visite, et ceux qui ne lui remettront pas sui*le-châmplës lettres dont ils isont porlëUrs doîveht> ajoutét-il, s'attendre à être envoyés eilpriâôn^ s'il en est dê^^

couvert sur eux ou dans leurs effets. A l'instant, mon Américain, si fanfaron en mer, tout à coup épouvanté, vint remettre plus de soixante lettres dont il était por-

teur. Quand M. Moreau vint à moi, il médit : « Vous n'avez sûrement rien? » Je lui montrai mes dépèches pour le ministre plénipotentiaire d'Amérique, et il passa outre. Je ne trouvai plus, à Morlaix, ni le comte Edouard Desmoustiers ni M. Mackensie. Les deux gouvernements n'avaient pu s'entendre sur l'échange des prisonniers; ils avaient, en conséquence, quitté cette ville : l'un était retourné à Paris, et l'autre à Londres.

: Vous devez juger, mon cher Alfred, de la joie que j'eus de revoir mon père, ma mère, ma femme et mes enfants, après une aussi longue absence. Je trouvai Paris dans les fêtes célébrées pour la naissance du fils de. Napoléon, nommé, dès son berceau. Roi de Rome. Des rois, des princes étrangers étaient venus embellir ces fêtes par leur présence; Ils paraissent, à Saint-Gloud, comme les satelr lites de l'Empereur des Français. A cette époque, cet homme extraordinaire dut croire sa dynastie à jamais fixée sur le trône de France. Le sénat, le corps législatif, tous les hauts fonctionnaires de l'Empire, étaient à ses pieds; tous l'encensaient comme s'il eût été une divinité.

J'allais oublier de vous dire que le parlementaire qui me conduisit de Portsmouth à Morlaix portait beaucoup de passagers. Tous, se trouvant en règle, purent partir pour Paris. Madame de P... et sa fille, émigrées non rayées de la fatale liste , s'étaient décidées à rentrer en France, espérant qu'on les laisserait rejoindre leur fa- , mille à Paris, Il n'en fut pas ainsi : M. Moreau leur dé«

clara qu'elles resteraient à Morlaix jusqu'à ce que le mi* nistre de la police eût prononcé sur leur sort. Ces dames, me voyant partir, me prièrent de me charger d'une dizaine de lettres adressées à leurs amis pour presser la délivrance de leurs passe-ports. Gomme elles étaient écrites de France, je ne vis aucun inconvénient, et je promis de les remettre même à domicile. Quant à celles portées par moi d'Angleterre, je les avais toutes cachetées, et mises dans différents bureaux de la petite poste, à Paris. Je n'en portai qu'une seule moi-même, à madame la corn-* tesse de Bréon, fille de M. le comte François d'Escars. J'en avais avant pris lecture à Portsmouth. Ecoute;, à présent; quel fut l'effet de ma complaisance.

J'étais tranquillement chez mon père, dans une ville peu éloignée de Paris, quand, trois semaines environ après mon arrivée en France, je reçus un billet du préfet, le

comte de 6 , homme très-aimable, qui me priait de

passer sur-le-champ chez lui. J'arrive d'un air assez gai, presque en riant, et lui dis :

— Me voilà, que me voulez-^ous, monsieur le préfet?

— Il ne s'agit pas de rire ; vous êtes horriblement compromis.

— 1^ quoi donc? vous m'étonnez

— Vous^avez porté à Paris une lettre d'Angleterre qui parle des ci-devant princes. Vous passez, aux yeux du ministre de la police, pour un agent secret, et il est fortement question, si vous ne pouvez vous justifier complètement, de vous envoyer à Yincennes. Je suis donc chargé de vous interroger.

— Je n'ai porté, je vous l'assure, monsieur le préfet,

Aucune lettre capable de me compromettre. Puis-je vous demander sur quoi est basée celte accusation terrible?

— Madame de P..., retenue à Morlaix ayec sa fille, Tient de déclarer que tous avez porté à Paris» et remis yous-même à la personne à qui elle était adressée, la lettre objet du courroux du ministre de la police.

— J'ai effectivement porté huit ou dix lettres écrites ie Morlaix par madame de P... ; mais leur but était d'obtenir la permission de venir à Paris, et je ne vois pas là un délit semblable à celui que vous signalez.

— Pas du tout, pas du tout ; il ne s'agit pas de lettres frites à Morlaix, mais d'une lettre venue de Londres, et remise en main propre par vous à Paris; n'éludez pas, monsieur, car le cas est grave, je vous le dis avec chagrin.

Tout à coup, réfléchissant que j'avais été trompé, pris pour dupe; que madame de P..., dans les lettres réellement écrites de Morlaix, avait glissé celle de Londres, je m'écriai avec indignation :

-^ Monsieur le préfet, si j'ai réellement porté moimême cette lettre venue de Londres, je suis tombé dans un piège; c'est un véritable guet-apens. Madame de P... me dit qu'elle écrivait à plusieurs de ses amis pour les faire agir à la fois en sa faveur; elle aura glissé la lettre de Londres avec les siennes, et je l'ai remise de bonne foi, la croyant écrite de France.

— Me donnez-vous votre parole d'honneur que les choses se sont passées ainsi?

— Je vous la donne ; je vous la donnerais cent mille fois.

— C'est bien, je tous crois ; je verrai demain le ministre de la police, je lui expliquerai cette affaire, et après-demain vous saurez la réponse. Tenez ce jour-là, à midi, chez moi*

Je fus exact. Quand je i^is le comte de 6 , je lui

trouvai un air tout à fait rassuré. Il me dit qu'après avoir raconté cette affaire au ministre, celui-ci lui avait dit en riant : « C'est bon, c'est bon ; je vois qu'il a été mis dedans par une femme adroite. » Il lui demanda s'il pouvait répondre entièrement de moi. Sur la réponse affirmative du bon préfet, il ajouta : « Eh bien ! qu'il ne soit plus question de cela; mais exercez toujours une surveillance active sur ce M. de V , qui va et vient de France

en Angleterre pour ses 'affaires.»

Cette lettre, si innocemment portée par moi, lue à haute voix dans un diner de royalistes^ avait causé une satisfaction générale. Elle parlait beaucoup de nos bons princes, de la vie qu'ils menaient à Londres ; contenait des vœux ardents^ des espérances prochaines; enfin, on y trouvait tout ce qui pouvait toucher le plus de vrais amis de la famille royale. Mais, parmi les convives attendris , il s'en trouva un qui s'empressa d'aller tout raconter, le soir même, au ministre de la police ; alors il écrivit à Morlaix que madame de P.*. et sa fille resteraient dans cette ville jusqu'à ce qu'elles eussent nommé le poï'teur de la lettre à domicile. Elles refusèrent d'abord; enfin, en« nuyées du séjour de Morlaix, dans l'espoir de voir terminer leur exil, elles me nommèrent. De là, la colère et l'indignation du ministre de la police. Sans M. le comte de G.,.,« , sans 3a confiance dans ma sincérité, qui le fit

répondre de moi » le ministre de la police n'aurait peutêtre pas ajouté foi à ma justification, et j'étais envoyé à Yincennes.

L*année iSll n'était pas écoulée, que déjà des germes

de mésintelligence existaient entre Napoléon et son nouvel ami, l'empereur de Russie. Le blocus continental, non sévèrement exercé par l'autocrate, était la cause de ces griefs de jour en jour plus fréquents. Vous avez vu dans le récit de mon père pourquoi la stricte observance en devenait impossible; ainsi je ne me répéterai pas. On s'expliquait de part et d'autre; des agents diplomatiques adroits tâchèrent d^éviter une rupture que beaucoup prévoyaient devoir éclater le printemps suivant. L'Angleterre, sans cesse aux aguets, jouissait de voir cette bonne entente peut-être à la veille de se rompre. Elle poussait de tous ses efforts la Russie et la Suède à s'affranchir du joug pesant de Napoléon. Bernadotte, depuis quelque temps, n'était plus dans les bonnes grâces de son ancien chef, il allait lui échapper du moment qu'il déclarait qu'on ne devait plus voir en lui qu'un Suédois disposé à prendre les intérêts de la Suède, sa nouvelle patrie. Bientôt les représentations devinrent inutiles; la Russie ne voulut pas s'humilier, elle persévéra dans son système, eut l'air .même de ne pas redouter la guerre,, et, se croyant en état de la soutenir, elle brava les menaces. Ainsi, au commencement de 1812, une rupture éclatante eut lieu entre les deux puissances en paix depuisie traité de Tilsitt.

Vous savez quel fut le triste résultat de cette campagne de 1812, après avoir remporté pourtant de signalés a van-

tages. Le désastreux passage de la Bérésina, la défection de la Prusse, nous forcèrent de rester sur la défensive durant Thiver, sur les bords de TElbe. L'année suivante avait en partie réparé nos affreux désastres. Napoléon, par une activité prodigieuse, venait de se créer de nouvelles armées avec lesquelles il vainquit à Lutzen, à Bautzen, à Wurtzchen et à Dresde. L'affaire du Gulm, et la terrible bataille de Leipsick perdue, nous ramenèrent vers nos frontières, qu'il fallut défendre dans la campagne de 1814. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet et sur ces deux campagnes également décrites; je tous dirai seulement qu'à la fin de février 1814 j'étais aussi de ceux qui, malgré les conférences tenues à Ghâtillon, prévoyaient la chute de Napoléon, parce qu'il n'était pas parvenu à rendre la guerre nationale même après Tenvabissement de la France.

Quoique surveillé par la police, je pus pourtant assister à quelques réunions royalistes à Paris. Nous étions disposés à agir si les troupes des alliés parvenaient à s'emparer de la capitale^ car il était important de leur prouver que le parti royaliste n'était pas mort en France. Sans compter sur leur assistance, nous pensions, en amenant la population de Paris à se prononcer en faveur des Bourbons, que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse verraient au moins ce mouvement avec plaisir. Il devenait donc urgent de s'entendre d'avance. Mais nous convenions qu'il n'y aurait rien à tenter si les négociations pour la paix n'étaient pas rompues, et si Paris restait couvert par Napoléon en personne. Ainsi tout devenait conjectural pour nous jusqu'au 29 mars. Mais, quand

Marie-Louise, Joseph Napoléon, et tous les grands dignitaires eurent quitté Paris, quand nous vîmes la garde nationale peu disposée à prendre les armes, quand nous sûmes enfin que les armées étrangères s'approchaient en force pour attaquer Paris, défendu seulement par deux faibles corps d'armée, nous dûmes nous préparer k nous montrer dans le cas où une chance fayorable nous serait ofTerte. C'est ce qui arriva le 31 mars, au matin, après la capitulation de la capitale, lors de l'entrée des souverains alliés. Vous savez, mon cher ami, que les royalistes triomphèrent enfin de toutes lesf difficultés. Bientôt S. A. R. Monsieur, et ensuite Louis XYIII, revinrent occuper le palais de leurs pères. Leur retour, sachez-le bien, fut salué par Tacclamation générale des Parisiens, fatigués du joug impérial; ils ne furent pas ramenés dans les fourgons des étrangers, comme on a osé tant de fois le dire. Cette méchante calomnie, faite pour tromper la génération présente , n^a jamais été crue des contemporains, pas même par ceux qui avaient vu avec déplaisir le retour de la maison de Bourbon.

Si des royalistes dévoués se rendirent auprès des souverains alliés, à Troyes et même à Châtillon, pour leur persuader que la grande majorité de la nation était disposée à leur demander le rétablissement, sur le trône, du roi légitime, on ne doit voir dans ces démarches isolées, dictées par pure loyauté, qu'une manifestation dangereuse de nobles sentiments. Les souverains alliés accueillirent avec bienveillance ces courageux envoyés du comité royaliste, mais ne se prononcèrent pas. Ils ne pouvaient même le faire, je le répète, tant que les négo-

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dations se poursuivaient. M. le baron de Vitrolles, par^» ticulièrement, courut de grands dangers dans sa mission; il échappa par miracle aux poursuites exercées contre lui. On avait voulu, comme on le dit vulgairement, tâter le terrain, s^assurer des bonnes dispositions de deux puissants monarques, ^dans le cas où un mouvement roya* liste se manifesterait.

Comme j'ai traité au long, dans un ouvrage, les événements de cette époque, je ne vous entretiendrai désormais que de ce qui me concerne particulièrement. Avant la déchéance positive de Napoléon, j'avais pris le premier la cocarde blanche dans ma ville. Sachant que S.A. R. Monsieur ferait son entrée dans Paris, le 12 avril, je me "rendis au-devant de lui, avec mon père, au château de Livry, Où il avait couché. Le prince nous reconnut, et nous accueillit avec une bonté parfaite. Je me souviendrai longtemps de Tenthousiasme qu'excita dans tout Paris son entrée, comme lieutenant général du royaume. Nous fûmes, mon père et moi, jusqu'à Compiègne, au-devant de Louis XVIII, et revînmes avant lui dans la capitale, pour assister aussi à la brillante et si touchante entrée qu*il y fit. Ah! quel Français, le 12 avril et le 2 mai 1814, aurait osé dire que les Bourbons nous étaient imposés par l'étranger!... Six cent mille voix se seraient élevées pour repousser un tel blasphème. Il est vrai que plus tard je vis cet enthousiasme se refroidir; je fus témoin des fautes du nouveau gouvernement, et surtout des conspirations d'une foule de gens qui, le 12 avril et le 2 mai, croyaient leur régné à jamais terminé. Trop de confiance, le défaut de connaissance

des temps et des hommes, furent les torts principaux des ministres de la première Restauration. Il est absurde de dire et d'imprimer que Louis XYIII était revenu imbu d'anciens préjugés, avec le désir de rétablir tous les abus de l'ancien régime. Ce prince commit des fautes, sans doute; il se livra à des théories brillantes qu'il ne put mettre à exécution, il fut continuellement trompé par des flatteurs disposés à le trahir, mais il implanta en France la vraie liberté, après une longue tyrannie, et il dota la nation d'un gouvernement constitutionnel qu'il eût été facile de rendre plus populaire en abaissant le cens électoral, et surtout en soumettant la charte, rectifiée en partie, à l'approbation de la nation. Alors, il faut l'avouer, Louis XYIII eût évité un empiétement dangereux, et il n'aurait pas eu le tort, qu'on lui a toujours reproché, de s'être posé en monarque constituant.

Vous voyez, mon cher Alfred, que je ne m'appesantis pas sur ces premiers moments de la Restauration. Mon zèle pour le Roi et pour sa famille m'avait porté à entrer dans la maison militaire, pour pouvoir défendre le trône si mon bras devenait nécessaire. En conséquence, je courus auprès du duc de .... pour me faire placer parmi les douze gardes du corps qui, dans chaque compagnie, servaient sans solde à leurs frais. J'avais la promesse d'obtenir un emploi d'officier aussitôt que d'anciens serviteurs très-zélés, mais trop vieux pour faire un service actif, auraient obtenu leur retraite. Je puis le dire, sans chercher à me vanter, je fus un des plus exacts à remplir mes nouveaux devoirs, et j'eus le bonheur d'en recevoir des compliments.

' J'arrive tout de suite à ce retour de Napoléon de TiU d'Elbe qui vint menacer la France, et attirer de nouveau dans* son sein les armées étrangères. Notre territoire avait été paisiblement évacué. Si nous avions été forcés, par suite des fautes de Napoléon, de renoncer à toutes nos conquêtes, du moins aucune taxe de guerre, aucune indemnité, ni aucun sacrifice humiliant ne nous furent imposés. Nous conservions même tous les chefs-d'œuvre des arts conquis par nous dans d'autres États. Enfin les . souverains étrangers, témoins de l'enthousiasme des habitants de Paris, à la rentrée de Monsieur et du Roi, s'étaient éloignés en amis, en alliés, persuadés que la famille de Bourbon était à jamais rétablie sur le trône de France. Tout cela n'était qu'une illusion... La Providence nous réservait de nouveaux malheurs ! -Mais, quand nulle défense ne devint possible, quand la trahison éclatait de tous les côtés, Louis XYIII, pour éviter l'effusion du sang, résolut de quitter Paris, et de se rendre à Lille, escorté par sa maison militaire. Vous savez que le malheureux. prince, après avoir séjourné pendant deux jours dans cette ville, fut obligé de la quitter par l'insubordination delà garnison, et de se retirer en Belgique.

Surpris par ce prompt départ, n'ayant pas encore pu me procurer un cheval, descendant ma garde aux Tuilerieis, je partis à pied de Paris, le havresac sur le dos, avec environ six cents gardés du corps, également privés de chevaux, qui formaient un bataillon de fantassins. Je marchai ainsi jusqu'à Beauvais. Arrivé dans cette ville, j'y trouvai le^ escadrons de ma compagnie, et eus

rextréme bonheur, au moment du départ, de découvrir un cheval qui s'était échappé. Je m'en saisis, ne lui connaissant pas de mattre, et pus ainsi partir avec nos escadrons. Nous arrivâmes paisiblement, et non sans fatigue, à Béthune, où nous apprîmes le départ fotcé du Roi pour la Belgique. Ce déplorable événement changeait toutes les combinaisons, il n'y avait plus moyen de tenir sur la frontière, n'ayant plusila forte place de Lille pour point d'appui. Nous avions à redouter cette garnison mutinée, et les corps de troupes lancés à notre pour* suite. Leur avant-garde avait déjà songé, infructueusement, à nous faire quitter Béthune; mais enfin le duc de Raguse, qui nous commandait, déclara dans un conseil de guerre, tenu devant Monsieur et monseigneur le duc de Berri, qu'il était impossible, avec vingt ou vingt-quatre escadrons, quinze cents hommes d'infanterie et douze pièces de campagne, de résister à dix-huit ou vingt mille hommes qui pouvaient être réunis le lendemain contre nous. Pour éviter la rencontre de la garnison de Lille, nous ne primes pas la grand'route d'Armentîères. Nous nous enfonçâmes dans des chemins de traverse affreux, et gagnâmes avec peine Étaires. De cette ville à la Belgique, nous fûmes encore forcés de prendre des chemins aussi défoncés, où nous perdîmes toute notre artillerie et beaucoup de chevaux. Enfin nous arrivâmes, au point du jour, sur la granderoute près d'Armentières. Les princes, étant en sûreté, prirent congé de nous, nous remercièrent de nos preuves de fidélité, et nous quittèrent profondément émus. Ce spectacle était vraiment pénible pour nous tous.... Là, il fallut se séparer, car les princes, partis sans aucune rés-

source pécuniaire, ne pouvaient nous garder à leur solde, et d'ailleurs, prévoyant la guerre immédiate, ils ne vou* laient pas nous^ compromettre, et nous forcer, même pour les défendre, de combattre contre nos compatriotes. Louis XYni avait déjà dit, en quittant Lille : «t Ceci va ' devenir Tunique affaire de TËurope; que je plains ma pauvre France ! » Le licenciement de cette belle maison du Roi eut donc lieu sur la frontière. Seulemetit on déclara, an nom du Roi et des princes, que ceux qui voudraient suivre leur, sort seraient accueillis avec un véritable plaisir, et qu'ils partageraient leurs ressources avec eux. Bien peu de ces troupes si fidèles purent se décider à passer la frontière. Le dévouement chez elles n'était pas douteux, mais Tidée de devenir à charge au Roi, qu'elles n'avaient pu défendre, arrêta une quantité de ces braves, et les fit rétrograder dans l'intérieur. Quant à moi, je me décidai promptement à entrer en Belgique, à continuer mon service auprès du Roi, à partager sa bonne comme sa mauvaise fortune, quoique je laissasse en France des êtres qui m'étaient bien chers. Dans le premier moment, cinq à six escadrons, seulement, de la maison du Roi franchirent la frontière de la Belgique. Plus tard ce nombre augmenta par l'arrivée successive de nos camarades, quand ils virent la guerre au moment d'être déclarée, et qu'ils se furent procuré des moyens d'existence pour ne pas être à charge au Roi. Les élèves de l'école de droit, cette jeune et vaillante troupe, com* mandée par l'intrépide et si dévoué colonel ^de Druault, suivit tout entière son chef quand elle le vit décidé à entrer en Belgique. En moins de deux mois, il en avait

formé un régiment superbe; ils manœuvraient aussi bien que les plus anciens soldats.

J'avais beaucoup vu» pendant les dix mois de la pre^ mière restauration, le noble et si aimable marquis de la Rochejaquclein, le père -du loyal marquis Heuri de la Rochejaquelein, représentant à l'Assemblée nationale. Il commandait les grenadiers à cheval de la garde, et était adoré de ses soldats. Arrivé sur la frontière, voyant qu'il ne pouvait, faute de ressources, conduire sa belle troupe au Roi, il n'eut pas la force de prendre congé d'elle, tant sa douleur était profonde. S'il fût parti à sa tête, elle l'eût suivi par un mouvement spontané, mais alors comment aurait-il pu pourvoir à son entretien, sachant le Roi à peu près dénué de tout? Ces braves soldats n'avaient pas, comme beaucoup de gardes du corps et de militaires des compagnies rouges, des moyens d'existence indépen* dants de leur solde; ainsi il ne put les engager à le suivre. En conséquence, il partit seul, et se déroba, le cœur oppressé, aux regards de ses dévoués grenadiers. Cependant, une trentaine d'entre eux se décidèrent à suivre les traces de leur capitaine. J'en rencontrai, quand j'eus fait une lieue environ en Belgique, six qui se disposaient à rentrer en France, ou qui du moins flottaient incertains, ne sachant quel parti prendre; Je les abordai en leur disant : « Eh bien ! mes amis, vous vous rendez auprès de votre brave capitaine, sans doute?» Us me répondirent que tel avait été leur projet, mais qu'en y réfléchissant ils trouvaient bien dur de quitter la patrie et tout ce qu'ils aimaient. Je leur répondis aussitôt : a Vous avez raison; mais, mon devoir me fait quitter, dans ce moment, mon

père, ma mère, ma femme et mes enfants, je suis donc plus à plaindre que vous» et pourtant je n'hésite pas. — f!h bien ! s'écrièrent-ils tous à la fois, eh bien ! mon officier, conduisez-nous tous à notre braire capitaine, et vi^e le Roi ! » Aussitôt nous nous mimes tous en route, et trouvâmes le marquis de la Rochejaquelein dans un village entre la frontière et Ronsselar, où il s'était arrêté. Je courus à lui en lui disant : «Mon cher marquis, voilà ' six de vos grenadiers que je vous amène. » Il me sauta au cou, et embrassa tous ces braves militaires. J'ai su depuis qu'ils avaient été placés dans la garde royale comme brigadiers ou maréchaux des logis. Je vous ai dit que je connaissais beaucoup M. de la Rochejaquelein : mon père me fit faire sa connaissance. Jeune, après la première guerre de la Vendée, il était passé en Angleterre; il partit ensuite pour Saint-Domingue comme oibcier, je crois, dans les hussards de Rohan. Il fit une maladie très-dangereuse, et passa sa convalescence sur l'habitation de mon père, qui l'avait retiré chez lui. Le marquis arriva à Gand avant moi, et ne tarda pas à partir pour Londres.

J'avais à peine franchi la frontière, lorsque je m'aperçus que mon portemanteau avait été volé derrière mon cheval, oà il étaitattaché.Un palefrenier, pendant que nous déjeunions, avait fait une rafle de douze portemanteaux, et s'était sauvé en France. Mon seul uniforme usé me restait avec 23 francs dans ma poche. Mon cheval, blessé dans les boues d'Étaires, boitait horriblement, et je fis mon entrée, à pied, dans la petite ville de Ronsselar, le traînant par la bride. J'y trouvai monseigneur le duc de

Berri^ qui daigna me dire quelques paroles flatteuses sur ce qu*il appelait ma loyale conduite; il me quitta en me serrant afTectueusement la main. J'arrivai à pied à Gand» je vis le duc de ... » mon capitaine» et gagnai péniblement la ville d'Alost, où nous devions être cantonnés. Depuis huit ou dix jours j'avais la même chemise, et il ne me restait plus que 4 francs sur mes 23. Dana cette position» je me rendis à Gand, pour lâcher d'emprunter une légère somme d*un de mes camarades plus fortuné que moi. En arrivant dans celte ville, le duc de.,., me remit une lettre de votre mère, datée de Brighton, où elle venait d'arriver avec ses enfants. Elle me mandait qu'ayant appris mon passage en Belgique, redoutant les suites du retour de Napoléon, elle s'était décidée à se réfugier en Angleterre pour fuir la tourmente qui menaçait la France.

Cette lettre de votre mère, mon cher ami, me donna l'idée de demander un congé de quinze jours au duc de... Je savais que le Roi désirait qa'on fit passer des dépêches pressées en Angleterre où Madame, duchesse d'Angoulême, venait d'arriver. J'offris de m'en charger et de les porter à mes frais. J'avais besoin, étant dépouillé de tout, de m'équiper de nouveau, n'ayant sur moi que mon uniforme. Un de mes camarades me prêta généreusement 120 francs en or, c'était tout ce qu'il me fallait pour gagner Londres, où j'étais assuré de trouver des ressources; j'obtins mon congé de quinze jours, et me mis sur-le-champ en route pour Ostende, où je devais m'embarquer.

Les Anglais fortifiaient cette ville du côté de la terre :

ils Youlaient en faire une place capable de résister à une attaque sérieuse, en état même de soutenir un siège en règle. Leurs ingénieurs construisaient deux forts assez considérables, qui se flanquaient et défendaient ainsi le corps de la place. Je désirais beaucoup visiter ces constructions pour juger de leur force, ayant, dans ma jeunesse, étudié la fortification militaire, mais la consigne la plus rigoureuse interdisait l'entrée de ces forts à tous les étrangers. Quoique en uniforme, le factionnaire avait refusé de me laisser passer. Je m'avisai alors d'un moyen très-simple qui me réussit. Je retournai dans la ville, achetai une petite cocarde noire que je plaçai au milieu de la blanche attachée à mon chapeau, de manière qu'elle fût visible à tous les yeux. Je revins alors à la porte du fort; le factionnaire me porta les armes, et me laissa passer sans la moindre difficulté; il me prit sans doute pour un officier à la solde de l'Angleterre. Je pus donc examiner bien à mon aise les deux nouveaux forts non encore achevés. Ils défendaient à merveille le front de la ville, et empêchaient de s'engager dans un terrain maré"> cageux, mais très-franchissable, par où l'attaque d'Ostende aurait pu être dirigée. Je causai longuement avec des ingénieurs anglais, qui ne parurent nullement alarmés de ma présence. Au bout de vingt-quatre heures, je débarquai à Ramsgate, et partis sur-le-champ pour Londres.

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