CHAPITRE PREMIER
Naissance du vicomte de Yormeuili — Il entre au service à dix-sept ans. — Mort de Louis XY. — Louis XVI lui succède. *— - Situation du royaume. — Aventure singulière.
Je suis né en 1753. Je ne tous parlerai pas longtemps^ mon fils , de notre famille, connue par son illustration dans l'armée et dans TEglise. Il suffît de vous dire que nous sommes originaires dTspagnC) où nos ancêtres ont tenu le plus haut rang. Un d*eux vint s'établir, en lOlOi en Béarn. Vers Tannée 1418, une branche de notre maison, celle d'où nous sortons, fit souche en Périgord, où elle se plaça aussitôt parmi la plus haute noblesse de la province. J'entrai au service très-jeune, à l'âge de dix-sept ans. Je servis d'abord comme surnuméraire des Douze dans les gardes du corps du roi , compagnie de Noailles. A vingt-el-un ans j'obtins une compagnie de cavalerie dans le régiment de Goudé^ dragons» Nowi étions en 1773, dix ans après la si douloureuse paix de Versailles. Tous les jeunes militaires gémissaient des conditions honteuses auxquelles 1| roi Louis XV se soumit, malgré quelques succès éclatants obtenus par le maréchal de Broglie et le jeune prince de Condé. Cha«cun se promettait de prendre une noble revanche dès que les circonstances le permettraient. Toutefois, il résulta des succès du roi de Prusse Frédéric II un grand engouement pour ce monarque et pour sa tactique. Les jeunes officiers
ne parlaient que des manœuvrer prussiennes ; on voulait les apprendre, les pratiquer; de là une foule d-oUvrages sur la tactique, sur la stratégie, se firent Jour. Nous devenions très-savants en théorie, quand malheureusement nous avions été si peu habiles en pratique.
Louis XV, dont les dernières années, il faut l'avouer, ont été si peu édifiantes, mais qui n'a pas été encore bien jugé, ne tarda pas à terminer sa carrière dans un âge qui ne fai-: sait pas présager sa fin aussi prochaine. Il mourut en 1^7^^ laissant sa couronne à un jeune prince de vingt ans, encore sans expérience, mais doué d'une grande sagesse et d'un jugement sain. Ceux qui approchaient le plus sa personne, tout en louant ses qualités et même son inslruclion , proclamaient déjà que, comme souverain, il n'aurait point assez de fermeté dans les occasions difiiciles; enfin on prévoyait qu'il aurait des jours pénibles à passer, par suite du bouillonnement des esprits en France. Le parlement de Paris, exilé par son prédécesseur, ne larda pas à être rappelé ; il revint triomphant, déterminé à faire sentir sa puissance au jeune monarque, au milieu d'une joie générale qui tenait du délire. A peine Louis XVI fut-il sur le trône, qlie l'Amérique du Nord s'insurgea contre l'Angleterre, et résolut de conquérir son indépendance. Quelques officiers français , parmi lesquels on remarquait le jeune M. de La. Fayette, s'empressèrent d'offrir leur épée à ce peuple regardé déjà comme héroïque. On ne tarda pas à agîler dans les conseils du roi s'il ne conviendrait pas, pour se venger de la paix honteuse de 1763, de soutenir les Américains. Nous le pouvions d'autant mieux, disaîi-on, que notre marine avait réparé ses désastres; en dit années elle
était devenue formidable; des officiers braves et iustrutts la dirigeaient; la gaerre enfin devait nous rendre notre ancienne prépondérance sur les mers. Ce point, souvent débattu, trouvait de nombreux soutiens ; mais le roi , indécis , peu enclin au fond à soutenir des insurgeniSf comme on les appelait, ne se montrait pas disposé à adopter ce parti violent. Cependant, à force de persévérance, les partisans de la guerre vainquirent sa répugnance , et il fut décidé que la France soutiendrait les Américains. Le fameux docteur Franklin était arrivé à Paris pour obtenir Tintervenlion du roi de France ; accueilli partout avec la plus haute distinction , il parvint à électriser les esprits. Paris et Versailles, tout le royaume enfin , voulaient la guerre avec la Grande- Bretagne, et elle fut déclarée en 1778. A peine cette résolution fut-elle connue en Angleterre, que le roi George IH, profondément affligé, prononça à l'ouverture du parlement ces paroles mémorables : « Mylords et Messieurs , le roi de France vient de donner au monde un exemple déplorable : celui de soutenir un peuple révolté contre son légitime souverain. Je désire que Sa Majesté n'ait jamais à s'en repentir, »
Il était donc décidé que la guerre aurait lieu. De nombreuses escadres françaises partirent à la fois pour nos colonies et pour l'Inde. Douze ou quinze régiments furent embarqués pour porter un secours efficace aux américains, qui d'abord luttaient avec peine contre les troupes anglaises et hessoises. Le général Washington, nouveau Fabius, avec une persévérance entière, sut souvent rendre nuls des succès assez éclatants remportés par les Anglais. Après avoir été repoussé sur un point, il trouvait de fervents
défenseurs qui venaient grossir les rangs de son armée* De 1776 à 1778, il combauit sur la défensive; ce n'est qu'après Fassistance des soldats et vaisseaux fournis par la France qu'il obtint des succès réels capables d'amener rindépendance des divers Etats de l'Union.
J'étais destiné à prendre part à cette guerre. Au commencement de l'année 1777, je venais d'être nommé colonel
en second du régiment d'infanterie de , et le ministre
m'avait à peu près promis que mon régiment serait compris dans ceux qui partiraient pour l'Amérique, si la France devait soutenir l'indépendance proclamée des treize provinces unies de l'Amérique du Nord. Ces réflexions générales m'ont fait courir trop avant dans l'avenir. J'aurai plus tard à vous entretenir de quelques événements de cette guerre, qui dura de 1778 à 1783, et couvrit notre marine et notre armée de gloire. Mais, avant d'en parler, je dois retourner en arrière, et vous raconter un événement extraordinaire, un événement qui faillit me coûter la vie.
J'étais, en 1773, en garnison à Sedan. Quelques affaires particulières et un ami que j'avais à Rétliel m'engagèrent à aller passer quelques jours dans celte ville. Après avoir obtenu une courte permission de mes chefs , je me décidai à faire cette course à cheval, accompagné d'un domestique suisse appelé Nicolet. Il était tard quand nous partîmes, le temps menaçait; mais j'espérais arriver avant la nuit à Vouziers. Si j'avais cru les conseils de mon hôte, j'aurais remis mon départ au lendemain matin. « Au reste, me dirait-il, vous aurez à traverser une partie de forêt assez dan* gereuse ; vous ne trouverez qu'une mauvaise auberge à cinq ou six lieues d'ici ; il me parait impossible que vous puis-
siet arriver à Youziers avant la nuit; croyez-^mot , différez jusqu'à demain. » Ce conseil était bon, Je ne le suivis pourtant pas. J^étàis bien monté, bien armé, je comptais sur mon Adèle Nicolet comme sur moi-même, ainsi je me décidai à partir. Tout alla bien pendant trois ou quatre lieues, mais tout à coup, encore au milieu de la forêt, un orage affreux se déclara : la nuit arrivait, et nous étions à quatre ou cinq lieues de Vouziers, pouvant à peine distinguer notre cbemin. Un marchand ambulant que je rencontrai, épouvanté du temps, rétrogradait vers une petite auberge assez propre, que nous distinguions à peine à la sortie du bois. Il m*engagea fortement à m^y arrêter, m'assurant que je n'aurais pas à m'en repentir. Je le crus, et, hâtant le trot de nos chevaux, nous arrivâmes à la nuit tombante devant l'auberge. A la vue de deux cavaliers bien montés, l'aubergiste nous reçut avec une cordialité parfaite, et donna ordre qu'on nous préparât les meilleures chambres. Le marchand étant du pays, connu dans les lieux, fut relégué dans un galetas près des basses-cours. Nous fûmes aussitôt dirigés vers deux chambres contiguës ; un bon feu vite allumé nous permit de nous sécher promptement, et je songeai alors au dîner. Après que je l'eus commandé, j'envoyai Nicolel pour veiller à ce que nos chevaux fussent bien soignés. Je me reposais tranquillement, quand je vis entrer un^eune et trèsjolie fille âgée de treize ù quatorze ans, qui apportait les draps des lits, et des serviettes. Je lui adressai quelques mots flatteurs sur sa jolie figure ) je voulus l'interroger sur son pays, sur le lieu où j^étais, mais je ne pus en obtenir un Moi de réponse. Etonné de ce mutisme dans une fille si jeune, une servante d'auberge, je la considérai avec plus
d*atlentioii , et ne pus me défendre d*an sentiment pénible quand Je vis une certaine contraction de douleur sur sa figure, et que j'entendis quelque^ soupirs échappés de sa poitrine. Je la regardai alors avec plus dMntérét , et tentai de interroger de nouveau; même silence de sa part, même elipression de tristesse dans ses yeux. Elle sortit après avoir fait les lits, et, immédiatement après son départ, reparut le propriétaire de l'auberge^ qui venait pour m'annoncer une bonne nouvelle. Laquelle? lui demandai-je. AlorS) d'un air radieuse» il m'apprit que trois officiers, surpris comme moi par l'orage et par la nuit , venaient d'arriver, et me demandaient en grâce l'honneur de souper avec moi. Je n'ai pu leur rendre une réponse positive, s'empres* sa-t il de me dire^ sans vous venir consulter: mais, comme il m'est impossible ) vu le peu de Serviteurs qui me reste, d'établir deux tables distinctes, j'ai pensé, monsieur, que vous ne refuseriez pas la demande de trois officiers qui ne vous sont peut-être pas inconnus : ils auront l'honneur de se présenter devant vous et de vous remercier si vous accèdes à leur désir. Je n'avais rien à objecter contre une proposition qui me paraissait si naturelle, et j'assurai mon hôte que Je dînerais avec grand plaisir avec ces messieurs. L'aubergiste enchanté sortit aussitôt pour transmettre ma réponse.
A peine était-il parti que je vis rentrer la jeune fille; son maintien était le même. Je remorquai pourtant une plus vive émotion dans ses traits. Elle acheva d'arranger diverses parties de l'appartement, iërma les volets , activa te feu. En vain j'essayai encore de lui arracher une parole. Je me disposai» à sortir pour appeler mon domestique qui ne re-
venait pas, quand soudain elle s*élança sur Tescalier, ei me dit très-bas en courant : « Méfiez-vous du vin que ces prétendus oflBciers vous offriront ; ce sont des bandits, des assassins. Ah! que Dieu vous protège! » et elle disparut. Etourdi de ces mots, bouleversé, je courus à Técurie, et dis à Nicolet de prendre avec lui ses pistolets. Je saisis les miens, les cachai avec soin, et, pour éviter tout soupçon, je regagnai au plus vite ma chambre. Mon fidèle serviteur vint bientôt me rejoindre. Ces quelques mots de la jeune fille, diverses remarques trop tardives nous prouvèrent que nous étions tombés dans un coupe-gorge dont nous ne pouvions pas sortir, étant activement surveillés. Nous convînmes alors de nos faits. Il fut décidé entre nous que nous irions au dîner en compagnie des prétendus ofiiciers, que Nicolet ne me quitterait pas, et qu'à un signal donné par moi nous ferions feu à Ja fois.
Au bout de dix minutes, Taubergisle, toujours radieux, nous annonça que le dîner était servi, et que les trois olficiers allaient venir me demander la permission de partager notre repas avec eux. Je lui répondis aussitôt : « Nous descendons pour leur éviter cette peine, et nous ferons connaissance à table. » En arrivant dans la salle à manger, j'aperçus en effet trois grands et forts gaillards en uniforme ; ils vinrent très-civilement au-devant de moi , et me prièrent d'excuser leur indiscrétion. Nous nous mîmes aussitôt à lable, mais je ne tardai pas à m'apercevoir que la présence de Nicolet , qui se trouvait derrière ma chaise, l'œil fixe et l'oreille attentive, les gênait beaucoup, a Pourquoi, monsieur le capitaine, me dit l'un d'eux, ne renvoyez-vous pas votre domestique, qui doit être fatigué? Il a besoip de repos,
les gens de l'auberge nous suffisent , et d'ailleurs, ajouta-t- H d'un air qu*il voulait rendre malin y nous avons peut-être quelques fines confidences à nous faire. » Je répondis qu'habitué au service de mon domestique, je ne pouvais m'en passer, et qu'ils voudraient bien me permettre de le garder. Ils n'osèrent pas insister, et le commencement du dîner se passa d'une manière en apparence assez cordiale. Vers la fin du repas, un garçon de l'auberge arriva avec deux bouteilles de vin cachetées d'une manière particulière. Une fut mise près d'un des prétendus officiers, et l'autre à côté de moi. « Ma foi, mes amis, s'écria un des trois convives, le vin ici est assez médiocre ; j'ai apporté avec moi deux bouteilles d'excellent vin de Bourgogne, et nous allons le boire pour fêter notre agréable rencontre. » Cela dit, les deux bouteilles furent soudain débouchées; trois verres continrent presque toute la première, et la seconde se trouva seule à mon usage. Mon verre était plein^ quand parut tout à coup la jeune fille, qui demanda si ces messieurs voulaient du café, a Oui, oui, dirent-ils; » mais en se retirant la' pauvre enfant jeta sur moi un regard de profonde douleur. Les trois brigands s'étaient levés ponant ma santé; ils croyaient que j'allais aussi saisir mon verre, quand, à un signe que je fis à mon domestique, il sortit un pistolet de sa poche et brûla la cervelle à mon vis-à-vis. Aussi prompt que lui, je couchai par terre mon voisin de droite. Celui de gauche, pétrifié, se jeta. par terre et demanda à genoux grâce de la vie. Dans un instant, tirant nos mouchoirs, Nicolet et moi nous liâmes fortement les pieds et les jambes du bandit ; nous courûmes après l'aubergiste : lui et ses garçons avaient disparu. Nous fîmes des recherches infruc-
tueuses pour retrouver là j^une Aile. Nous iuppo«4in#s, hélas! qu'elle avait été peut-être immolée par le misérable qui avait voulu attenter à nos jours.
Après avoir rechargé nos armes« je dis à Nicolet de se bar^* ricader dans la chambre, de tenir en respect notre prJsoU'nier, et que j'allais partir à bride abattue malgré la nuit i pour You^iers, afin d'amener la maréchaussée et la justice sur les lieux. Au bout de quatre heures j'étais de retour, accompagné d'une brigade de maréchaussée et d'un magis* trat, La maison fut visitée partout. On parvint à découvrir une immense cavité souterraine où tous les cadavres des voyageurs assassinés avaient été jetés. Nous sûmes plus tard que rien n'avait transpiré sur ce lieu de meurtres as* sez rares, mais productifs, parce que les misérables qui les commettaient, pour ne pas éveiller les soupçons, ne s'adres* salent jamais qu'à des voyageurs étrangers. Tout autour d'eux ils se montraient sensibles , compatissants même, et jouissaient d'une excellente réputation. Cet horrible repaire fut rasé jusqu'aux fondations ; on ignorait quelques années après ce qu'étaient devenus l'aubergiste et deux autres de ses affiliés. On supposa qu'ils avaient pu gagner les fron* tières et sortir de France. Le marchand ambulant, au bruit des armes à feu, s'était sauvé.
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