CHAPITRE III
Siège d'York-Town. -* Retour en France:— Agitation du royaume. Affaire du collier. — Les notables* — Révolution.
A U 00 de 1780, jereçus Tordre de partir avec le régimeal pour les l^ais-Unis, alors forlemeni engagés dans leur guerre çpQtre l;i Graqder Bretagne. lia avaieet besoin de notre secours, et nous étions devenus pour pux, tant sur terre que sur mep, de puissants alliés, Arrivé au commeneement âe ^781 y je rejoigqi^ le corps d'armée comoiandé par le mar^ qnis de Sncbambeau, Je suivis les divers mouvements du général, qu*îl tâchait toujours de combiner avec ceux du général Washington et de ses lieutenants. Nous fîmes des marches longues et difficiles , du nord au centre des cdtes des Étals-Unis, avant d*opérer la savante manœuvre qui concentra toutes les forces vers |a formidable position dTork- Town, que défendait lord Gornwallis avec plus de dix mille hommes de bonnes troupes, sans compter quelques milices armées. Là, je connus et admirai la -valeur des marquis de Bochambeau et de Saint-Simon, vicomte de Noailles, comte de Chastellux, vicomte d'Osmond, comte deCustine, vicomte de Loménie^ Lenoir de |Bouvray, chevalier de Mauduît, et de beaucoup d'autres dont les noms m'échappent dans ce moment. Tous ces jeunes officiers pleins d'ardeur portaient
1}9U|: le ppiQ français. Après avoir surmonté les plus graqde^ cJifficuUé^, nou§. parvînmes à perner York-Town et à lui couper toute conomunic^tîou, IWf^f par (efre que par mer. 4lQrs çopiqença un siège long et meuririer, cpr rennemi nous ppppsa une. habile pt suivante 4éfense. Les Américains, de }pur i^ôté, ne nous 1^ (fédèrent pas en courqge ; nos efforts, notre perséyérançe réunis trio^iphèrent de tout ] et enfin, dan^ pette année 1781, Ior4 CorpwaUis, avec toute la garnison, fut o))iigé (le meftr^ bas les armes pt de nous livrer la forteresse. Ce brillant succès assurait presque Findépepdapce de l'Amérique, qui fut défini ti veinent recqnntie dix-huit mois après, à I9 suite d'autres fréquents avantages méips de quelques revers. Notfe ijïarine avait compté de beaux faits 4'armes à Oqessant, en ^778, e\, à la Grena4e, Tannée suivante, contTp Tamiral Byron^ sons }es yeu?^ duquel le comte d'Estqing enleva cette i!e. MM. de la Motte-Piquet, d'Orvilliers, de Grosse, d'IIeclor, comte de Vaudreuil, de flarras, Dupetitfjiouars, de Traversée, de Lapeyrouse, de Couédic, et surtout le ))aron dp Suffren, daps les mers de ripde» où il força rqmirai Qugfie^ de fuir deux fois 4evai|t lui, illiistrèrent i^ptfe marinp, ej. lui requirent l'éclat qu'pUe ^v^it eu sous les Tourville, Forbin, Dtiquesues, Je^ip Ba^ri, Duguay-Trquin. Le sanglant combat livré ps|r la cpmte de Gfsi^se à l'arpiral anglais Rodney, et daqs lequel il fut fait prisonnier, ne put (jjqiipupr la gloire que nous aviops acquise; il servit, au coniraire, à l'accrottre davantage, p^f jan^^is défepse pe fut plus opiniâtre. L'amiral, pe^ spcpndé par la méprise d*une partie de §qu esçadrp , par un sigqal mal iqterprété , eut à lut^pr seul cqptre plusieurs vaisseaux ^ngms ; }l ne se rendit qHP fmmi^ il se Yjt prêt à çoqleri et qwe presque tout son
ë()inpageëiait tué ou hors de combat. Les Âiigiais reDdireiil un éclaiant hommage à la valeur de l'intrépide amiral, et raccueillirenl avec la plus haule distinction,
Je vous ai dit que la prise de York-Town devait amener rindëpendance de rAmérique. Depuis ce succès important, TÂngleterre chercha en vain à prolonger la lutte. Si quelques combats isolés, quelques avantages remportés dans la Caroline du Sud et la Géorgie lui permirent de terminer la campagne; si New- York continuait à rester en son pouvoir, étant défendu par sa forte position et une nombreuse armée, la capitulation de lord Cornwallis avait enflammé les Américains; de nombreux défenseurs accouraient grossir les rangs des troupes commandées par Washington. Ce sage et intrépide militaire savait à propos temporiser ou marcher vers ses ennemis. Une partie des Etats de l'Union était entièrement dégagée en 1782, et l'année suivante tout annonçait que New-York, dernier refuge des Anglais, allait devenir le point d'attaque; Taliitude si énergique du cabinet de Versailles en faveur des Américains ; les avantages obtenus par le comte d'Estaing et le marquis de Bouille ; l'attitude victorieuse du baron de Suflren dans l'Inde, toutes ces causes décidèrent le cabinet britannique à conclure la paix, qui se fit en 1783, emportant avec elle la reconnaissance de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique.
Ce résultat obtenu, nous nous disposâmes à revenir en France. Je ne quittai pas l'Amérique sans avoir connu et apprécié le mérite du général Washington, de MM. Adams, Jefi*erson, du colonel Hamillpn, de M. Pinkney et d'autres caractères distingués. Après le départ pour France de notre corps d'armée, un ordre militaire fut institué en
Amérique ; il s'appela Tordre de Cincinnatus : le congrès raccorda à presque tous les oliiciers qui avaient pris pan à la guerre ; j'y fus compris.
Six semaines après que nous eûmes la connaissance de la signature du traité de paix de Versailles , j'abordais avec mon régiment la rade de Brest. Nous prîmes quelque repos dans la ville, et nous nous dirigeâmes ensuite sur Rochefort, où nous devions tenir garnison. Je passai à Paris Thiverde 1783 àl784, et y trouvai madame de Yormeuil parfaitement rétablie. Le roi, en 1784, voulant récompenser mes services, me nomma mestre-de camp d'infanterie et colonel du régiment de...... et daigna m'accorder une pension de trois
mille livres sur TOrdre de Saint-Louis. Je passai un agréable hiver à Paris, au sein de ma famille, et fus bientôt reposé de mes fatigues. La cour alors était brillante ; il s*y donna des fêtes somptueuses. Chacun se trouvait enivré de la prépondérance que nous avions reconquise en Europe. Une reine gracieuse et pleine débouté donnait l'impulsion à tout ; on ne parlait que de ses grâces et de sa bienfaisance. Les officiers qui avaient pris part à la guerre de l'indépendance, comme on l'appelait, étaient reçus avec la plus grande distinction ; on ne se lassait pas d'entendre de leur bouche tous les faits qui avaient illustré nos armes. Avoir vu Washington, avoir combattu avec lui, était un honneur inappréciable. Le résultat de cette guerre était sans doute glorieux pour la France. Nous avions vu , en douze années de temps, notre marine, si réduite, devenir formidable* L'administration maritime de M. de Sartines lui fit le plus grand honneur. L'Amérique, disait-on partout, a formé une pépinière d^excellents officiers; et si la guerre se déclare de
fiouyeàti, elle sera mieux cdndaité pvit eux que ëélte de $ept ans, ceHe de 1756 à 1763. On avait sans doute raison de àé livrer à d'aussi douces espérances; mais celte gloire acquise avait nécessité des dépenses énorme», et FEtat se trouvait fortement obéré. L'administration financière du royaume était entre les mains d'bomraes plutôt dispqsés à accrôtlre
le déficit qu'à pratiquer sur-le-champ de sages réformes ; d'ailleurs, personne ne semblait alors disposé à les subir : on voulait jouir du présent sans s'occuper de l'avenir.
L'année 1778 avait vu mourir Voltaire et J.-J. Rousseau , ces deux chefs, dans des genres différents, de ce qu'on appelait la philosophie moderne. Le premier, après sa lUort, devint peut-êtfe encore plus célèbre que pendant sa vie. Ses nombreux écrits, répandus partout, vendus clandestinement, formaient la génération qui s'élevait dans l'oubli complet de la feligion qu'il parvint à saper avec l'arme dtf ridicule. Rousseau, plus dangereux encore, agissait sur l'esprit de lu classe moyenne, sur la classe plus instruite qui admirait son style chaleureut , énergique, châtié, sans faire aiteniion aux nombreux paradoxes qui souvent en faisaient la base, Ces deux faomnlds d'un esprit si différent, qui lie s'étaient jamais accordés de leur vivant, firent e'cote; ils fbrmèrent la génération qui se trouva debout en 1789. L'abbé Raynal , de son côté, infiltrait dans les masses le poison répandu dans son Hutoire des deux Indes. D'autres philosophes plus jeunes, disciples de Voltaire et de Rousseau, marchècent sur leurs traces, les dépassèrent mé'mé, et lious eûmes les Condorcet, les d'Holbach, les Helvétiué/ les Diderot, pour publicistes et législateurs des nations !
Cependant rien, de 178S à 1707, n'indiquait encore ce
^e Bodâ étimtê àssitiMs à to# ê|fië)(|iieft Mttém frfttâ tnté, liouiâ XTI $ Ae^t l'iitij^étieQt dëftif était de rendre soit p^npleihetiretix^ avait t Sdftsyavoir été jpidâssé^ réformé plu-^ rienra abtis, et accordé de pies grasdes Hbertëi. Sa bieitfar-' sance était inéptiisable ^ sa générettse époiise, BïeHalt son bonheur à sotilager tontes les infonnnes. Le roi et la reitte |>aratssaîeDt adorés. Les étrangers en foute arrivaient à Paris pour joair des plaisirs de la capitale^ et ponr admirer une eour modèle de la politesse et dn bon goût. Avec de la sagesse, de la fermeté et des vues d'avenir la France poavait arriver à un degré inouï de prospérités Mais la légèreté, f insoticiance , régo'isme prévalurent , et éloignèrent constamment des affaires ceux qui auraient pu les diriger d*une manière à la fois utile et hoirorable. Une Intrigué odietise , machinée dans Femibre, vint encore ajouter à ta déconsidération dont on voulait frapper le trône. Je Veux parler de Faffaire du collier^ qui eut lieu en 1785 avec tant de reten* fissertient ; elle devait aboutir à une foule de calomnies contre la reine, et à Texil j^l'année suivante j dii grand aumônier de France, le cardinal de Rohan^ Après tant d'années écoulées, et les récits nombreux qui parurent sur eeite déplora- Me histoire, un mystère profond semble encore s'y attacher, inalgré la pins sévère investigation ordonnée par le roi luimême.
Yous voyez, mon ami, que la révolution qui devait éclater qoelques années après, agiter toute TEurope, et frapper la France si douloureusement, approchaîK Nous n'es étions encore qu'à ses préludes, et je crois fermement, quotqn on ait affirmé le contraire, qu'il aurait été possible delà prévenir en faisant à temps les sages réforme» ecmmandées par
— aï —
Tesprit du siècle, el Télévation de la classe moyenne. Nous avions eu des hommes habiles à la tête des affaires. Le veriueux et sage Malesherbes méritait la confiance entière du roi ; M. Turgot, administrateur éclairé, avait donné des pi^uves d'une haute capacilé. On les vit tous les deux à Tœuvre; Tenvie se déchaîna contre eux; on les accusa d*éire des novateurs trop hardis, de vouloir même amoindrir les prérogatives du trône, enfin d'être philosophes. D'autres les remplacèrent. On vit bientôt paraître aux finances M. de Galonné, esprit léger, brillant, capable néanmoins de rétablir réquilibre entre les recettes et les dépenses, qnoicpril se montrât ouvertement assez prodigue; mais il ne fut pas secondé, il faut Tavouer, par le clergé et la noblesse, peu disposés alors à s'imposer des sacrifices. Ce ministre avait hautement afiirmé qu'il comblerait le déficit existant, évalué à environ 120 ou 140 millions. Pour atteindre son but, il conseilla au roi d'assembler les notables du royaume. Un ennemi dangereux pour le ministre parut bientôt ; je veux parler de M. Necker, qui était arrivé quelques années auparavant de Suisse ou de Neuchâtei avec une grande réputation financière; il avait fait paraître, en 1782, son fatneux compte-rendu qui produisit une grande sensation, et lui valut pourtant l'ordre de retourner en Suisse. Le travail facile de M. de Calonne plaisait au roi; mais les résultats promis se faisaient attendre. M. Necker, toujours regardé par la foule comme le seul homme qui pût remédier à la pénurie du trésor, confiant dans son habileté, revint, en Fiance, écrivit contre M. de Calonne, et reçut de nouveau Tordre de quitter la France, où il ne tarda pas pourtant à revenir en vainqueur.
Toutefois rien encore n'annonçait ouveriement la tourmente qui se préparait. La -cour donnait des fêles, Paris était brillant. Jamais la société française n*avuil paru plus gaie et plus aimable. Si parfois quelques plaintes s'échappaient , c'était pour blâmer la convocation intempestive des notables, dont oh n'attendait aucun bien. Au milieu de cette dissipation , de ces plaisirs, la jeunesse était raisonneuse et railleuse. Chacun désirait un changement quelconque. Les jeunes colonels qui étaient revenus d'Amérique vantaient ce pays, parlaient avec exaltation du général Washington, de la république nouvelle. Le buste du docteur Franklin se vendait partout, et on lisait au bas : Eripuit eœlo fulmen àeeptrumque tyrannis. Ainsi , dans une monarchie, ou appelait les rois des tyrans. En France, à cette époque, la génération qui s'élevait, et celle qui venait d'entrer dans le monde, demandaient du nouveau : l'inconnu vers lequel on courait n'effrayait personne. A la cour, on remarquait un grand nombre de partisans de la nouvelle philosophie et des institutions américaines. Ils n'étalent pas ennemis de la royauté, mais ils voulaient restreindre son pouvoir. MM. de La Fayette, les frères Lameth, le fameux Mirabeau, Bar^ nave, de la Chalotais» le vicomte de Noailles, le comte de Custine, Victor de Broglie, fils du maréchal, M. de Rochambeau lui-même, de Beauharnais, de Biron, duc de Lauzun, tous et beaucoup d'autres que je pourrais nommer, étaient à la tête de ce mouvement, plus particulièrement remarqué en 1787. Le malheur voulut que le comte de Yergennes, ministre habile, homme de bon conseil et fort attaché au roi, mourût à cette époque.
J'ai toujours pensé qu'il aurait été utile pour occuper les
esprits, pmir sattsMre l'aflAtilon de cet uftlittires reteiius d*AiAérique, de oe pas éTiler la guerre qui fat an moiieiit d'ëclaier à cette époque, aa sujet de Fonvertare de FEscaot, entre la Fraace et rAutriche. La reiae, sœur de Joseph II , empereur d'Ailemagne, contribua beaucoup par ses prières à apaiser le différend entre les deux cours ; il lai répugnait de Toir son frère et son épçui en guerre l'un contre l'autre ; son avis prévalut , la paix ne fut pas troublée, mais la situation intérieure du royaume ne s'en améliora pas.
L'avenir, mon cher ami , commençait à m'apparattre sous de sombres couleurs. L'archevêque de Sens, M. de Loménie, peu aimé et d'une capacité douteuse, plein d'ailleurs d'ambition, venait d'entrer an c<mseîl. Il était à la fois d'un caractère entier, ardent et faible. Le parlement de Paris se montra hostile en refusant l'impôt du timbre et l'impôt territorialy faute très-grave que ceux qui les avaient refusés déplorèrent depuis, car ils pouvaient seuls combler le dé^ ficit ; ce fut, comme je vous l'ai dit, un des grands torts du clergé et de la noblesse. Enfin le roi, pour punir le parlement, l'exila à Troyes; celui-ci eut bientôt Tair de se soumettre, et rentra à Paris aux acclamations de la foule qui le soutenait. M. de Loménie triomphait, et se vit élever
k la dignité de premier ministre, qu'il n'occupa pas long-
lempsi La première assemblée des notables avait eu lieu en 1787. La seconde s'ouvrit Tannée snivante; elle devint tumultueuse. Le conflit avec les parlements recommença ; Vsa^ chevéque de Sens leur résista et les fit presque tôt» exiler ; il rétablit des cours plénières, el produisit une telle effertescence dans tout le royaume | qu'un cri général s'éleva
contre M^ et alor& Lefiyis X¥I le r^vaya, mais en te feisatit élerer à \9t digmté de cardinal. Sa cfaote fut eétébrëe par le peuple de Paris avee une joie qui tenait du délire. M. Néeker, peu aimé, au fond, du roi , ne tarda pas à être rappelé aux finances; sa nomination produisit un entbou*» siasme général : il devint l*ldole du peuple. Enfin, pour le malheur du trône, le maréchal de Biron, colonel^général des gardes françaises mourut dans cette même année 1788. Il ftti remplacé par le duc Duchàtelet, qui ne sut pas gotiyerner ce corps d'élite comme l'avait fait son noble prédécesseur.
J'aTais diamant plus de raison de craindre l'avenir ei des joura fâcheux d'orage, que, jeune encore, ma position était fort belle. Mestre-de-camp, colonel d'un régiment depuis quatre années , je pouvais d'un moment à l'antre être nommé maréchal-de-camp et employé comme tel. J'étais, comme on le disait alors, bien en cour ; je jouissais par ma femme et par moi d'une grande fortune, ma famille occupait de giands et nobles emplois. Un de mes très-proches parents était archevêque, un autre gentilhomme d'honneur de S. A. R. Monsieur, commandeur de l'Ordre de Saint-Louis, de celui de Saint- Lazare, marécbal-de-camp inspecteur, et membre du comité de la guerre. Madame de Yormeuil, toujours aceuetille avec la plus grande bonté par la reine, avait , par la protection dont elle Thonorait , fait obtenir un évéché à mon frère. Enfin, d'autres parents et alliés occupaient des places distinguées dans l'Etat. J'étais donc loin de partager les idées de beaucoup de nos officiers arrivés d'Amérique.
L'assemblée des notables s'était déclarée incapable de remédier aux maux et anx embarras du royaume; elle avait 3,
proclamé que les éiats-génëraux seuls pouvaient cicatriser nos plaieSy et elle conjurait le roi de les convoquer. L'opinion publique secondait le vœu des notables, et il fut en conséquence décidé que les états-généraux se réuniraient à Versailles Tannée suivante. De nombreux écrits parurent tout à coup pour influencer le choix des assemblées de la nation; plusieurs prêchaient ranéauiissement de la monarchie comme une ère nouvelle de bonheur. Beaumarchais, auteur très-populaire et hardi , avait déjà cherché à déconsidérer la noblesse dans sa comédie du Barbier de Séville^ et dans le Mariage de Figaro^ qui en était la suite. Cette dernière pièce, longtemps proscrite par Tautorité, obtint la faveur d'être jouée. La cour entière s'en divertit, c'était du délire... M. d'Esprémesnil, qui depuis périt si itialheureusc' ment, très-peiné de sa célébrité, causait de grands embarras par sa violence et son excessive popularité. La Bretagne s'agitait dans le parlement de Rennes ; enfin, à la fin de 1788, tout était en fermentation en France. N'attendez pas de moi que je vous trace un tableau complet des jours de douleur qui fondirent sur notre patrie; je me bornerai à quelques détails qui se lient avec ma vie devenue si agitée. Les histoires contemporaines ont traité à fond toutes nos mi** sères.
Les états-généraux s'ouvrirent le 5 mai 1789. Dès le début, la vérification des pouvoirs amena un déplorable conflit. La noblesse refusa de les vérifier en commun ; la majorité du clergé agit de même; et soudain le tiers état en entier, quelques nobles, quelques membres du clergé s'unirent ensemble et se déclarèrent Assemblée nationale constituante. Enfin ils décidèrent que le lieu de leurs séances
aurail lieu au jeu de paume de Versailles. Ainsi ils ou blièrent leur mandat spécial, le violèrent, et ne se confor^ mèrent pas aux instructions précises établies dans leurs cahiers. Là, de leur propre autorité, sous la présidence du fameux M. Bailly^ ils firent le serment de ne se séparer qu'après avoir donné une constitution au royaume. Le roi, atirisié de cette audaôe, résolut de tenir une séance royale le 23 mai. Il parla à rassemblée de la manière la plus touchante, avec fermeté, et lui ordonna de se séparer sur-lechamp. Elle n en tint pas compte, résista à Finjonction que M. le marquis de Dreux Brézé lui fit au nom du roi , et laissa prononcer au comte de Mirabeau les funestes paroles suivantes : (( Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. » On crut que Louis XY [ agirait avec vigueur, car on lui jetait un odieux défi à la face. Il essaya sans succès d'employer des moyens plus conciliants. Des troupes nombreuses, commandées par le prince maréchal de Broglie, étaient dans les environs de Paris et de Versailles. Si elles eussent agi à temps, le mouvement qui suivit et qui devait devenir une révolution n'aurait pas eu lieu. Paris, électrisé par la conduite non réprimée des états-généraux, était dans une fermentation efi'rayante. Le prince de Lambesc, à la tête de son régiment, fut obligé de charger une foule immense qui poussait sur la place Louis XV et dans les Tuileries des cris séditieux. Celle charge malheureuse exaspéra les masses; les gardes françaises , devenues indisciplinées depuis la mort du mar<'îchal de Biron, se joignirent au peuple dans un instant. Le 14 juillet, plus de cinquante mille hommes se portèrent sur la Bastille, défendue seule-
-as-
tuftol par quelques cencaines de vétéraos uullemeni préparés au combat , elle fui ealevée en quelque sorte par surprise, et son malheureux gouverneur, le marquis de Launay, périt assommé par la populace. MM. Berihier de Sauvigny etFouloQ oe purent échapper à la rage de forcenés iyres de vin : ils furent lous les d^uK massacrés. Enfin Louis XVI cédant à Témeute , donna ordre au maréchal de Broglie de retirer ses iroupes de devant Paris et Versailles. La révolution était consommée.
Je me trouvais avec mon régiment dans la plaine Saint- Denis; je formais, avec celui dés chasseurs à cheval, cornmandé par le comte de Puysîgneux, Tarrière-garde de Tarmée, et je restai pendant trois ou quatre jours, sans avoir reçu d'ordres, dans cette dangereuse position^ sans même avoir obtenu la moindre distribution de vivres. Ife voulant pas voir souffrir les braves gens que j'avais l'honneur de commander, je pourvus à tout de mes deniers ; enfin Tordre de me replier arriva : j'avais réellement été oublié. C'est dans ce lieu, à Saint-Denis, qu'une querelle sérieuse s'établit entre un partisan fongueux de la révolution, major d'infanterie, et moi. J'étais occupé à donner quelques ordres, quand cet officier m'aborda et me dit : — Monsieur le colonel, vous feriez bien mieux de vous retirer promptement que de rester ici , car il n'y fera bientôt pas bon pour vous.
— J'ai des devoirs à remplir, monsieur, lui répondis-je, je suis ici par ordre, et n'en partirai que sur un nouvel ordre positif venant d'un chef qui me le prescrira seul.
— On ne résiste pas au peuple quaad il a parlé soiiveraineoieot.
— Qae voulez-vous dire par là? je ne vous comprends pas j qui vous envoie vers moi ?
— Le désir de vous voir imiter vos collègues, qui se sont retirés après la victoire du peuple.
— Le peuple, monsieur, n'a pas remporté de victoire, il n'y a pas eu de combat ; la défection des gardes françaises lui a donné seule de l'audace , elle a tout fait ; elle ne serait pas arrivée si M. le maréchal de Biron eût vécu, car il savait se faire aimer des soldats, et les contenir dans le devoir. L'incurie de M. le duc Duchàtelet, son peu d'habitude du commandement^ et ses tracasseries habituelles ont produit tout le mal.
-^ Monsieur, vous insultez M. Duchàtelet dans ma personne : je le connais particulièrement ; ses soldats ont agi en bons patriotes.
— Ils ont agi en soldats révoltés, et ont en conséquence démérité à mes yeux.
— Yous le prenez sur un ton qui me déplatt , dans les cir* constances actuelles surtout.
— J'en suis bien fàdié, et vous engage à vous retirer.
— Je ne me retirerai que quand vous m'aurez rendu raison de vos propos.
— Très-volontiers, et sur-le-champ si vous le désirez, malgré la différence des grades entre nous.
— Je ne connais plus de différence de grades à présent.
— Fort bien, marchons donc.