CHAPITRE IV
Duel. — Départ des princes. — Aventure du boucher près de Laval. — Nommé maréchal de camp. -— Arrivée à Strasbourg. — Fuite de Louis XYL — Son airestation à Yarennes»
J'appelai quelques officiers pour choisir parmi eux bos témoins. Les conditions du combat furent bientôt réglées. On décida qu'il aurait lieu à l'épée, sauf à recourir au pistolet si les circonstances l'exigeaient. En conséquence, munis de nos armes, nous étions une heure après rendus dans un lieu écarté proche de la ville. Le major paraissait trQs-animé; il se croyait vivement insulté par moi , qui n'avais fait que repousser de ridicules conseils donnés sans à propos et d'un ton provocateur. Au bout de deux ou trois minutes son épée se brisa. Il avait été touché légèrement à la main; il déclara , quand on lui en présenta une autre , qu'il aurait de la peine à la tenir, et il proposa de recourir au pistolet. Celte condition ayant été convenue d'avance, elle fut agréée. J'essuyai son feu sans être atteint , mais la balle siffla à mes oreilles, elle dut passer très-près de moi. Je ripostai sur-le-champ et lui labourai à peine l'épaule. Cette blessure, fort légère, saignait un peu , et, quand nous voulûmes recommencer, nos témoins, unanimes dans leur résolution, nous déclarèrent que l'honneur était satisfait, et qu'à leurs yeux notre querelle n'offrait pas assez de gravité
pour nous mesurer de nouveau. Le major se rendit à celte raison ; il parut tout à coup calmé, me lendit la main que je serrai , et je retournai à Paris. Je le renconirai dix-huit mois après à Strasbourg. La révolution avait marché ; ses horreurs lui firent totalement changer d'opinion, et il ne tarda même pas à émigrer. Je devais encore le revoir dans les rangs de l'armée de Condé, où nous finîmes par nous lier ensemble.
J'ai raison de vous dire que la révolution avait marché. Les déplorables journées d'octobre 1789, le massacre des gardes du corps, l'attaque violente du château de Versailles, qui força Louis XVI de venir s'établir à Paris, les vociférations d'une populace ivre et disposée à se livrer à tous les excès, la soudaine apparition de chefs inconnus prêts à exciier le désordre, toutes ces causes réunies calmèrent, mais trop tard, des esprits avides de changement, qui depuis plusieurs années, par leurs paroles et leurs écrits, avaient enflammé les populations. De la fin de l'année 1789 à la fin de 1790 la France était entièrement révolutionnée. M. le comte d'Arlois et ses deux fils s'empressèrent de quitter le royaume ; ils se retirèrent à Turin, ne croyant plus le roi libre. M. le prince de Condé, M. le duc de Bourbon, et le Jeune duc d'Enghien suivirent leur exemple et partirent pour l'Allemagne. Mesdames de France ne tardèrent pas non plus à fuir. Le roi et Monsieur restèrent seuls à Paris, espérant faire tête à l'orage et voir enfin l'ordre se rétablir dans le royaume. Vain espoir ! Le malheureux Louis XVI marchait à sa perte. Le duc d'Oiléans était en Angleterre dans une espèce d'exil ; il y avait été envoyé sous prétexte de remplir une mission, par suite de sa conduite louche avant et depuis
-Asie mois de juillet 1789. Ce prince, devenu un nonenl très* populaire à Paris, causa beaucoup de soucis à la famille royale, qu'il détestait. Sa haine et son ambition, plus tard satisfaites, ne purent cependant lui faire atteindre le but qu*il se proposait; elles devaient un jour lui coûter la vie.
La désorganisation sociale était complète en 1790. L'armée, jadis si soumise, n'était plus retenue dans une obéissance passive ; la discipline se relâchait de plus en plus, et des révoltes partielles avaient déjà eu lieu dans plusieurs régiments ; enfin il était malheureusement avéré que le roi, dans une circonstance difficile, faisant un appel à ses troupes, ne trouverait plus dans plusieurs de ses généraux, et dans un grand nombre de soldats, l'élan, le dévouement et l'obéis* sance surtout, qui caractérisaient le militaire français. Je vous ai indiqué la cause de ce prodigieux changement. Je l'ai toujours vue dans la guerre d'Amérique,, faite si imprudemment, et dans les doctrines philosophiques répandues partout. Gomment les soldats pouvaient-ils rester fidèles, observer même une stricte discipline , quand beaucoup de leurs chefs prêchaient hautement des doctrines subversives et se montraient ouvertement révolutionnaires? C'est en vain que plusieurs membres de l'Assemblée nationale, voyant les excès commis partout, le danger de l'application des doctrines qui les avaient séduits , tentèrent d'arrêter le mal. Le fameux Mirabeau périssait en jetant le cri d'effroi que lui inspirait la chute de la monarchie, trop tard entrevue par lui. Bailly, d*Esprémesnil, Lally-Tollendal , Barnave et bien d'autres hommes d'un vrai talent, avaient, dès 1791, modifié leurs premières opinions ; ils voulaient sauver le trêne; leurs efforu fuftiic vains, et ils devaieai être emportés avec lui.
Je fus tenir garnison à Brest : j'éiais parvenu à maintenir mon régîflient dans une parfoite discipline, et je n'eus pen« dant longtemps qu'à .me louer du bon esprit de mes soldais* Je restai à Brest jusqu'à la fin de 1790, et obtins la permis-^ sion ide venir passer l'hiver à Paris. Quel changement je trouvai dans la capitale ! J'avais reçu Tordre de rejoindre mon régiment au commeneement d'avril 1791, et je m^emcessai de m y conformer. Il m'arriva, dans ce voyage, une aventure qui ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et qui fut au moment de me coûter la vie d'une bien triste manière. Enfin, je vous ferai connaître parfaitement ce qu'on éprouve
quand on esipendu^ car je t'ai presque été. Tous riez!
£h bien ! écoutez, et vous me direz s'il y a de quoi rire dans BMu récit. J'étais p^rti de Paris en chaise de poste, revêtu de mon uniforme de colonel. Arrivé près d'une petite ville, entre JLe Hanset Laval, je remarquai un grand tumulte, une fouie compacte réunie sur la place publique, qui vociférait à la suite sans doute d'une harangue prononcée par un homme qui s*agttait beaucoup. Sans .cependant faire trop d'attention à ce qui se passait, je criai au postillon, disposé à s'arréier, d'avancer. Il allait le faire, quand un homme en apparence ivre sauta à la tête des chevaux, les retînt, et, d*une voix tonnante, dit : « Eh ! l'ami, vous conduisez un beau colonel qui sent aussi l'émigration. » A l'instant, tous s'écrièrent : « A la lanterne ! à la lanterne, l'émigré ! » Voyant le danger, j€ m'évertuai à convaincre ces forcenés que Brest, ma destination, n*était pas le point choisi pour Migrer. « Et l'Anglais, vociféra un autre, n'estai pas de ce côté vers la mer ? Allons, viie à la lanterne , l'ariscoerate ! » Je m'einpressai d'^sliiber mes pa^[Mers, ma eommissien \ de protiei^er que
mon régiment était en garnison à Brest, où j'allais le i*ejoindre ; on me lira de ma voiture violemment, et Ton m'entraîna vers un réverbère. Dans un instant, j'eus autour de moi tous ces énergumènes disposés à me voir pendre. Malgré mes représentations, je dirai même mes supplications, car le danger devenait imminent, une corde attachée au réverbère fut vite passée autour de mon cou. J'essayai de nouveau de parler; je crus un moment que je serais écouté, quand tout à eoupundesplusexaUés,brandissantson sabre, dit: oc Allons, 6nissons-en ! » Je fus aussitôt hissé ; mes pieds ne touchaient déjà plus la terre. Pourtant, sur un signe de main machinal, un d'eux cria : « Attendons, il veut parler ! » Redescendu à terre, je renouvelai mes supplications *, j'offris de prendre avec moi un d'eux jusqu'à Laval, pour prouver la vérité de mes paroles; j'étais connu dans cette ville, et ils sauraient bientôt qu'ils se méprenaient sur mes intentions. J'espérais enfin avoir adouci cette troupe furieuse. Hélas ! je me trompais Un des plus exaltés, avide de ma mort, fit retentir
à mes oreilles ces effrayantes paroles : ce Imbéciiles! vous êtes fous d'écouter ce ci-devant! pendons-le vite, et que celte farce finisse ! • Je me sentis donc hisser de nouveau ; mes pieds avaient encore perdu le sol ; je commençais à suffoquer et recommandais mon âme à Dieu. Un instant de plus, c'en était fait de moi, quand soudain un homme, un Hercule, le sabre à la main, fend la foule, m'envisage, et d^un bras nerveux coupe la corde qui m'enlevait. Il s'approche de moi, me saute au cou et m'embrasse ! Revenu de ma vive émotion, je le fixeà mon tour, et je reconnais un boucher qui était établi à Brest et fournissait mon régiment de viande. Cet homme s'écrie; « Ah! mes amis, qu'alliez -vous faire?
voiis donniez la mort à un innocent, à un brave hommes à un
bon défenseur de la pairie, à un excellent patriote » Cette
foule, aussitôt passant de la fureur à Tenthousiasme, m'entoure, me presse, s'empare de moi, et me porte en triomphe à ma chaise de poste, dans laquelle monta mon boucher,, parce qu'il voulait, en faisant quelques lieues avec moi, me conter comment et pourquoi il avait quitte Brest depuis mon départ. Vous voyez que j'avais raison, quand je vous disais avoir éprouvé les effets produits par la pendaison.
Je vous ai dit que ce boucher, mon sauveur, fournissait mon régiment. Je le connaissais à peine, car la fourniture ne me regardait pas personnellement, quand un jour on me dit qu'il voulait me parler pour une affaire pressée. Je le fis entrer sur-le-champ. Il paraissait très-ému, profondément afBigé, et craignait pourtant de me dire le sujetqui l'amenait vers moi. Pour l'encourager, je lui dis : « Mon ami, si vous avez du chagrin, confiez-le moi ; si je puis vous être utile, croyez que j'y suis très-disposé. » Alors il me dit qu'il éprouvait un embarras affreux dans ses affaires. On lui devait quatre cents livres : le jour du paiement arrivé, il ne put les toucher; il avait contracté des engagements, et il se voyait à la veille d'une saisie qui allait le perdre. Je n'hésitai pas à tirer'ce brave homme d'embarras : je lui prêtai la somme qui lui était nécessaire^ et lui dir* qu'il me la rendrait quand il le pourrait. Pendant notre trajet ensemble de quelques Keues, il m'apprit que depuis mon départ un héritage lui était survenu aux environs du lieu où cette terrible scène s'était passée pour moi. Il ajouta qu'il s'occupait de me renvoyer les quatre cents livres, quand un heureux hasard lui avait procuré le bonheur de me sauver la vie. Après lui avoir
dit de ptféet cMtn somme, je tirai de nfldi ^be vlitgt-ehq louis, que je te priai d'accepter comme tin gage de ma reconnaissance; il tes refusa longtemps, et ne consentit h les prendre que quand je Ini eas dit qu'ils serviraient de commencement de dot à sa fille. Cet homme, dcTenu à son aise, quitia son métier pour vivre indépendant. Le malheur voolut qu'entouré par des agents révolutionnaires il se laissât séduire par les mots si vides de sens de liberté, d'égalité et de haine du despotisme. Il n'était pas méchant; je pus m'en convaincre en conversant avec lui. Je puis même assurer qu'après mon aventure il cessa de se faire chef d'émeute. Vous voyes^ mon cher ami, qu'un léger service ren&n par moi a été bien amplement récompensé.
J'arrivai à Brest sans avoir éprouvé d'aiitre accident. A peine y étais«^e rendu que je reçus du vicomte de Narbonne, ministre de la guerre, ma nomination au grade dé maréchal de camp. Je la reçus avec un ordre de service qui m'envoyait en Alsace. Je devais partir surle-cbamp pour Strasbourg, et prendre le commandement d'un camp qu'on allait former
à Sar Je pris congé de mon régiment, auquel j'étais très*
attaché ; je ne le quittai pas sans éprouver de vtfe regrets , mais j'espérais le revoir bientôt, ayant appris qu'il devait aller tenir garnison à Metz.
M. Necker, efi^ayé de la situation de la France, avait donné sa démission et disparu Sans même emporter avec lui de vifs regrets ; c'est à peine si on se souvenait de sa si grande popularité. Les événements marchaient à grands pas. La désorganisation dans l'armée avait amené le donteureux conflit de Nancy, terminé par l'énergie du marquis de Bouille, qui sut maintenir fidèles les troupes sous ses ordres,
matts le fletive rév<yiutionttaife éi^en f^rodsi^âit p^ê (tioinà iom les jours. Ufiè foule d'ôfflcièrs éfliigfàient à là voix âes princes français, ou étaieni poussés à le faire par rindtÉbordillalion des soldats et celle des soos-offlcîers, aux(iuels on protûettait les places de leurs chefs. Le rot, détenu tout à ftU captif dans le palais des Tuileries, pouvait à peine, sans être surteillé rigoureusement, aller jusqu'à Saint-Gloud. Chaque jour son autorité se restreignait davantage ; sans cesse lui et sa famille avaient à dévorer des outrages nouveaux. Ne pouvant plus supporter une pareille existence, il dieinefaa longtemps à s'affranchir d*une position plus erdelle encore pour les siens que pour lui-même, car il était doué d'une patience surhumaine. Enfin, grâce à des amis idèles, un projet d'évasion bien combiné fut formé et exécuté dans la nuit du 23 juin 1791. Il quitta secrètement Paris avec la reine, ses enfants et sa sœur. Madame Elisabeth de France. Tout favorisa d'abord leur évasion. Vous savez qulls gagnèrent î^inte- Menehottld, et que fatalement le jeune Drouet,flls du maître de poste de ce lieu, qui les avait reconnus, s'échappa de cette ville, prit un chemin de traverse, arriva à Varennes, et parvint à les faire arrêter quand ils changeaient de che^ vaux. En vain M. de Bouille avait pris les plus grandes précautions pour assurer leur fuite et favoriser l'entrée du roi à Montmédy où l'attendaient des troupes fidèles, la Providence permit que sa prévoyance se trouvât en défaut, que des incidents indépendants de sa volonté fissent avorter un plan si bien conçu. Il fit des efforts inouiâ pour passer la Meuse, un temps précieux fut perdu. Deux heures après l'arrestation la délivrance devenait impossible. Le tocsin sonnaitpariout, et déjà douze ou quinze mille hotnmes rauienaient la famille
royale prisonnière à Paris ! Monsieur, frère du roi, s^était également échappé ; il prit une autre route que son frère, et arriva heureusement à Mons.
Beaucoup de personnes ont prétendu que si Louis XVl avait pu gagner Montmédy, il n*aurail pas sauvé sa couronne: une guerre civile de courte durée, disaient-elles, aurait désolé la France, et la monarchie n'en aurait pas moins succombé. Je suis d'un avis différent: suivant moi, Louis XYI arrivé à Montmédy, ne passant point à Téiranger (il n'en fut nullement question), attirait sur-le-champ auprès de lui des milliers de serviteurs fidèles. Déjà au milieu de douze à quinze mille hommes de troupes dévouées (1 ), il aurait, en quelques semaines, vu tripler ce nombre. La garnison de Metz lui était dévouée ; la moitié au moins de nos régiments serait accourue à sa voix; l'Assemblée nationale éperdue, épouvantée, se serait dissipée sur une simple injonction royale de le faire. Paris lui-même, plus entraîné que réellement révolutionnaire, aurait écouté la voix paternelle d'un souverain disposé à tout pardonner. Des Français en grand nombre, d'abord exaltés par la révolution, mais Tayant vue à rœuvre, se montraient désabusés ; ils auraient contribué à
(1) De Metz à Montmédy, presque tous les soldats cbanlaient des couj»l«ts comme celui-ci :
u Oui, je suis soldat, moi ;
Oui, pour ma patrie , Pour ma reine et pour mon roi
Je donnerais ma vie. Allons donc, mes compagnons,
Battons une roulade ; A la santé des Bourbons
Buvons une rasade ! »
rétablir d'une manière sage et régulière l'autorité royale, sans pour cela invoquer le despotisme du pouvoir dont le roi ne voulait pas lui-même. La guerre n'éclatait pas, Témigration s'arrêtait, et, au bout d'une année, la France entière, s'élevant contre la démagogie, la rendant impuissante, aurait recouvré sa tranquillité.
Enfin le roi, abreuvé de dégoûts, rentra dans Paris au milieu de la joie hautement et si insolemment manifestée de ses ennemis; il resta suspendu de son autorité, jusqu'à ce qu'une nouvelle assemblée, dite constituante, eût formulé une espèce de monarchie républicaine démocratique qui lui accordait encore le titi-e de roi, mais restreignait tellement ses droits, qu'il se trouvait à la merci de ce pouvoir consiiiuanl si vite improvisé. Il fut forcé de jurer l'observance de ce nouveau pacte, qu'on viola sans cesse, tout en accusant le malheureux prince de ne pas s'y conformer. Les factieux lui créaient chaque jour des embarras, et, s'il cherchait à les surmonter, à faire usage de quelques moyens laissés en apparence en son pouvoir comme roi des Français, des milliers d'énergumènes criaient à la trahison. Enfin le moindre veto suspensif que lui dictait sa conscience était regardé, par les clnbistes et les anarchistes, comme un désir avoué d'enchaîner de nouveau la nation.
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