‹ Le vicomte de Vormeuil [pseud.]: ou, Confidences d'un lieutenant général àChapitre 8 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le général Kellermann. — Émigration générale. ^ Goblentz. •-• Le vicomte de Gand. — Danger cooni. -^ Le vicomte donne sa démission et part pour Paris. — Projets.

J'étais rendu à Strasbourg à la fin du mois d'avril 1791, et c'est dans celte ville que moi et beaucoup d'officiers apprîmes avec douleur les nouveaux malheurs de la famille royale. Depuis ce jour la monarchie me parut perdue, l'avenir me prouva que je ne m'étais pas trompé. Cependant j'étais déterminé à accomplir mes devoirs jusqu'au bout, tant qu'on m'en laisserait la faculté. L'Alsace, après avoir été troublée l'année précédente, était assez tranquille. Jj'opinion générale ne se montrait pas hostile à la royauté, et les troupes paraissaient encore obéissantes. Le moindre événement heureux aurait suffi pour les maintenir. Je visitai diverses places

fortes et le lieu destiné à asseoir le camp de S Je liai une

intime connaissance avec le brave général Kellermann, officier plein de mérite, qui ne devait qu'à lui son avancement; il était en 1790 maréchal de camp et commandeur de l'Ordre de Saint-Louis. Nous fîmes ensemble plusieurs visites de postes , car nous devions être chargés l'un et l'autre du commandement du camp. Nous passâmes plusieurs fois des semaines entières dans le même logement ; ainsi vous coq-

ceves que m>We Kmsoa devait ie plàs éù plas se cfuictiiter. D*2âleiir& le général KeilermateD était comn p» son entière franehise f cbacim Ittî reeoBitatssaH un caractère droit,' incapable de feindre. Je ne souviendrai tonjoiirs d'ane conversation que j'ens avec lui quelqaes mois avant mon émigration. Nous étions tous les deux senis ; elle commença ainsi de la part du général.

^ Les événements, mon cher vicomte, marchent vite : (a go^pe me parait très-probable ; eUe aura Keif avant pen! Notre malheureux roi sera poussé sans doute à la déclarer le prejnier, parce qu'on veut lui faire prouver à ses frères que tout est fini entre eux et la France, parée qu^on veut les représenter comme les alliés de Tétranger, et empêcher ain^i leur retour en excitant les passions. Vous voyez la majeure partie de nos officiers courir à Goblentz ; notre armée désorganisée ne saurait se reconstituer, que par la nominaiton des sousofficiers ti*ès-disposés à remplir les vides, et- par des talenls^ qui se dévoileront. Je crains que vous ne poissiez résister à l'élan général ifémarqué dans tes personnes de votre rang ; je vous le dis avec confiance, nous vous perdrons aussi ; excusez-moi si Je vous parie avec cette franchise.

— Yous touchez là, mon cher général, un point trèsdélicat } mais avec vous on peut s'exprimer en toute confiance, et vous savez celle que vous m'avez inspirée. Je resterai à mon poste jusqu'au dernier moment, vous pouvez en être assuré; mais j'avoue que si je suis appelé par Mon sieur, frère du roi, si je m'aperçois surtout que notre infortuné monarque continue à être sans cesse la victime d'une faction ennenûe ^ j'irai rejoindre les royalistes sortis de France, et qui s'organisent pour lui faire rendre sa liberté.

— Fore bien ; mais à Taide des puissances étrangères. Concevez-vous l'effet que produiront en France les princes ramenés par l'étranger ? La fièvre révolutionnaire redoublera alors ; elle s'appuiera sur le patriolisme de la France.

— Vous auriez raison si ces troupes arrivaient comme ennemies ; cela ne sera pas, ne pourra pas être, d'après la convention signée à Pilnitz. Les monarques étrangers s'engagent à né paraître que comme les alliés des princes, les soutiens des royalistes français; ilsagiront pour les appuyer, et alors, au lieu d'ennemis, nous ne verrons dans leurs soldats que des alliés fidèles.

— Vous vous abusez fortement, je le crois, mon cher vicomte ; ces prétendus alliés rêveront des conquêtes, et, s'ils sont vainqueurs, craignez le démembrement de notre patrie. Cette idée doit vous faire frémir.

— Vous auriez raison : j'en frémirais comme vous, si je pouvais croire que tels fussent les projets de Tempereur d'Allemagne et du roi de Prusse. Les lettres que je reçois, et plus encore des avis certains venant de banne source^ m'apprennent la sincérité des sentiments qui animent les deux souverains.

— Les déclarations, les manifestes les plus rassurants ne «ont rien à mes yeux, quand je crois qu'au fond règne la «convoitise. L'Autriche et la Prusse, depuis longtemps jalouses •de la France, chercheront à l'amoindrir, si la guerre éclatant Heur est favorable.

— Je suis convaincu, mon cher général, que vous vous «méprenez sur leurs intentions.

— L'avenir pour nous est sur le point d'arriver, mon cher vicomte, et de^cidera entre nous. Nous allons bientôt nous

quitter, et je veux vous faire ici une sincère profession de foi. Quoi qu'il en arrive, je resterai à mon posle^ et défendrai le territoire de ma patrie. Je suis loin de partager les opinions de ces misérables qui abreuvent chaque jour d'outrages notre malheureux roi, mais avant tout je suis soldat, et ne peux souffrir l'idée de la conquête de l'étranger en France sous n'importe quel prétexte. Ainsi je resterai à la tète des troupes que je commande sans mettre le pied dans un club, ni faire aucun acte de mauvais citoyen.

— Mon cher général, votre ms^nière de voir est noble et digne, je l'avouci mais dans la- position oit je me trouve je ne puis penser ni agir absolument comme vous]; d'ailleurs

— Pardon si je vous interromps. Nous causons ici avec abandon, bien déterminés tous deux à ne jamais rien révéler de ce que nous disons et pensons. Ainsi je vous déclare qu'à votre place j'agirais peut-être comme vous. Votre rang, votre naissance, votre intimité avec les princes, et j'ajouterai vos franches et sincères sympathies pour tout ce qu'on veut renverser, vous imposeront un jour sans doute ce que vous appelez des devoirs dictés par l'honneur. A cela je n'ai rien à répondre. Mais moi, dans ma position, moi auteur de ma fortune, je ne puis entrer dans les raisons qui pourront vous faire agir différemment. Je ne quitterai donc pas le sol de la patrie, et je le défendrai contre toute agression étrangère.

— Mon cher général, je neveux certes pas vous blâmer de penser ainsi; mais j'espère qu'avant une année nous serons tous d'accord, et que nous marcherons tous ensemble.

— Hélas ! je le désire plus que je ne l'espère.

— Dans tous les cas, notre conversation restera secrète ;

Je vous ai ouvert mon cœur, j*ai déposé dans le vâire mon espoir^ mes pensées les plus intimes : je sais qu'elles y sont en sftreté.

— Oui > mon cher vicomte , bien ^n sâretë^ soyez-en à jamais persuadé.

Celait la dernière fois que je devais voir, en 1791, le brave et digne général Rellermann; il venait de recevoir une mission particulière, il partait le lendemain, et moi je retournais à Strasbourg; nous nous embrassâmes bien affectueusement avant de nous quitter. Je ne le vis plus qu'en ISÛii, après mon retour en France ; il était parvenu au plus haut rang dans Tarmée. Je le retrouvai aussi bon, aussi affectueux pour moi qu'il Tavait été en 1791, et vous savez, mon fils, ce qu'il voulut faire pour vous en 1809 (1), à votre retour des États-Unis, à une époque on il jouissait d'un grand crédit. Ce digne maréchal, lors de la Restauration et dans les Cent- Jours, ne cessa de donner au roi des preuves de sa loyauté et de sa fidélité. Comme il me l'avait déclaré, il combattît pour défendre le territoire de la patrie, et flétrit toujours hautement toutes les horreurs de la révolution.

L'émigration s'accroissait d'une mnnière prodigieuse. Coblentz était le centre de la réunion des officiers qui quittaient leurs régiments et la France. Ils se formaient en corps d'armé^ sous les yeux des princes ; ils se flattaient toujours quMis dirigeraient la guerre hautement entreprise contre les factieux qui tenaient le roi captif. La nation n'était pour rien dans les formidables préparatifs faits de l'autre cdté du Rhin. On ne marcherait que pour la délivrer de l'oppression, et la

(1) Il sera expliqué ce que le général Kellermann voulait faire, en 1809, pour le fils du vicomte de VormeuiU

faire se prononcer en faveur du trône. Il ne s'agissait que d'une marche rapide sur Paris pour faire fuir tous les geôliers de l'infortuné Louis XVI; les troupes étrangères, arrivant comme auxiliaires, comme alliées sincères, ne se présenteraient que soumises en quelque sorie aux ordres des princes. On devait, ajoutaient* ils dans leur chevaleresque enthousiasme, en croire la déclaration que venait de faire l'immorlelle Catherine, impératrice de Russie. Tels étaient les rêves dont se berçait l'émigration à Coblentz, et j'avoue de bonne - foi que moi, encore en France, je les partageais.

Cependant j^avais de fortes raisons pour rester le plus tard possible au poste qui m'avait été confié ': vous les connaîtrez quand j'avancerai dans mon récit. Il faut pourtant dire que mon séjour prolongé à Strasbourg inquiétait mes amis de l'autre côté du Rhin ; on trouvait que je tardais beaucoup à paraître. Pour stimuler les retardataires, les faire arriver, on leur envoyait une quenouille en signe de reproche ; je reçus la mienne : elle était superbe et même garnie de lin tout prêt à être filé. J'aurais pu, comme Hercule, la filer auprès d'une nouvelle Omphale, auprès de mon hôtesse à Strasbourg, jeune et charmante femme âgée tout au plus de vingt-quatre ans ; mais je me décidai à la donner comme joujou à sa jolie fille, qui n'avait pas alors plus de quatre ans.

Mon ancien régiment était resté fort peu de temps à Metz : il avait reçu Tordre de se rendre à Strasbourg, où il venait d'arriver. Je revis avec plaisir mes anciens officiers, mais je trouvai leur nombre déjà diminué par Témigration. A la fin de l'année 1791, ils avaient presque tous été renouvelés.

Une des émigrations les plus étonnantes fut celle du vicomte de Gand, colonel d'un régiment d'infanterie en gar-

iiison à Strasbourg. Il avait cru cacher son inteolion de quitter lu France, et cependant elle fut connue d*un sergent-major qui avait eu à se plaindre de lui, ou qui était bien aise de faire un acte de patriotisme en arrêtant son colonel dans son projet de fuite. Ce sergent commandait douze à quinze hommes placés au long pont de bois jeté sur le Rhin, entre Strasbourg et Kehl. Le sous-officier savaft positivement que le vicomte de Gand devait venir le lendemain à la pointe du jour visiter le poste, et qu'après avoir fait sa prétendue inspection il se dirigeait sur Kehl. Or, au milieu de la ûuit, aidé de deux ou trois soldats, il enleva plusieurs planches du pont et établit un fossé qui pouvait avoir de douze à treize pieds de largeur. Son colonel, commeil l'avait prévu, comme il le savait d'avance, vint, monté sur un cheval magnifique d'un grand prix, visiter le poste. Sa visite faite, il eut l'air, marchant au petit pas de son cheval, de s'avancer pour exaipiner un gros bateau qui descendait le Rhin. Arrivé devant le large fossé, que certes il ne comptait pas trouver, il tourna bride, revint vers le poste assemblé, qu'il entendit rire aux éclats, et lui adresser des injures. Le vicomte, sans s'émouvoir, tourne de nouveau son cheval vers Khel, l'anime, prend le trot d'abord, ensuite le galop, et, arrivé devant le fossé, donne deux vigoureux coups d'éperons à sa noble béte, lui rend la main , et, s'abandonnant à Dieu, la lance de l'autre côté, où il arrive sain et sauf. Remjs de son émotion, il se retourne, ôte la cocarde tricolore de son chapeau, et la jette, aux yeux de ses soldats ébahis, dans le gouffre écumant qui aurait pu l'engloutir. Deux minutes après il touchait Khel. Ce singulier événement, cette fuite miraculeuse firent grand bruit à Strasbourg. Toute la ville, le jour même, se trans-

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porta sur les lieux pour voir ce qu'on appela pendant quelques jours le saut périlleux du Vicomte de Gand. Je vis quel* ques mois après cet ancien ami ; il m*affirmaquela résolution qu*il prit d'afinronier un aussi gratfd danger lui arriva soudainement, et qu'elle fut provoquée par les huées de ses propres soldats. Il préféra risquer sa vie à ce qu'il croyait être une aussi douloureuse humiliation pour un chef de corps.

Il m'arriva, avant de quitter l'Alsace, une aventure pénible qui serait devenue fatale pour moi sans la vigilance de mon fidèle valet de chambre Nicolet, dout je vous ai déjà parlé. Je l'avais laissé à Brest quand je vins un moment à Paris, et qu'à mon retour se passa la scène dangereuse des environs de Laval ; mais je l'emmenai avec moi quand je fus promu an grade de maréchal de camp. On avait presque tous les jours à réprimer des insurrections parmi les troupes. Les sous^fficiers, en général, se montraient insubordonnés, mé* contents de leur position ; il était facile de s'apercevoir qu'ils convoitaient les places de leurs chefs. Les clubs dans lesquels ils se glissaient quelquefois (et il s'en établissait partout en France), leur avaient appris jusqu'où ils pouvaient prétendre. Il est vrai de dire qu'il sortit de leurs rangs des oflSciers très-capables, car l'instruction militaire chez eux était remarquable.

Un caporal de mon ancien régiment désirait obtenir, je ne me souviens plus sous quel prétexte, une permission d'ab* sence de deux jours. Il s adressa au nouveau colonel, qui ne jugea pas à propos de la lui accorder. Cet homme, très-contrarié de ce refus, s'imagina de se présenter à moi pour l'obtenir. Il crut qu'ayant été son colonel, je n'hésiterais pas

à sattsbire son dësif« et que je pouvais d'autant mieux le faire, que mon grade plus élevé me le permettait. Il vint donc chez moi, rencontra mon domestique, et lui dit qu'il voulait me parler sur-le-champ. NIcoIet, remarquant son air effaré, Tintroduisit auprès de moi ; mais dans sa sollici* tude il se tint Toreille collée à la porte de ma chambre.

— Bonjour, mon général , mon ancien colonel , me dit le caporal d*un ton décidé et assez familier.

— Bonjour, mon ami, je vous reconnais. Faites-vous toujours bien votre service ? qui vous amène chez moi ?

— Fichtre, d'abord le plaisir de vous revoir, et ensuite le besoin que j*al d'une permission d'absence de deux jours que vous daignerez, j'en suis certain, m'accorder.

— Vous ne songez pas, mon ami, que je ne suis plus votre chef Immédiat ; il faut vous adresser à votre colonel.

— Mon colonel ! Bel avis que vous me donnez... Je lui al demandé cette permission, et il me l'a refusée ; c'est pourquoi je viens à vous, qui êtes meilleur que lui.

— tl m'est Impossible de vous satisfaire, vôtre demanda est contre tous les règlements.

— Les règlements, les règlements ! Tous êtes supérieur^ vous pouvez tout; allons, accordez...

— Je ne le puis,' mon cher, retirez-vous.

Alors cet homme, enflammé de colère, tira son sabre, le brandit en l'air, en s'écriant : « Vous me l'accorderez ou... » A rinstant Nicolet crie au secours, pousse la porte, entre, et saisit le sabre levé contre moi. Le factionnaire placé au bas de mon logement accourt ; le caporal est désarmé. Il ne tarda pas à passer devant un conseil de guerre, et, malgré tout ce que je pus faire pour le sauver, il fut condamné à être pendu.

Son eiëcutiôn eut liai sur la place d'armes de Strasbourg, et, à fflOD grand regret, il me fallut y assister. Je n'ai jamais pu m^expiiquer qu'un homme connu de moi pendant longtemps pour sa boâne conduite, je dirai même ses mœurs douces, ait pu se porter à un tel excès de violence produit uniquement par la contrariété, car il n'était pas fou. Il mourut courageusement, avec un grand repentir, après m'avoir mille fois prié de lui pardonner sa violence. Sa fin cruelle me causa un vif regret.

Je restai en Alsace, à la tête de mon commandement, jusqu'au commencement de Tannée 1792. A cette époque, les apparences de guerre se prononcèrent davantage. Le manifeste des puissances étrangères, l'organisation armée des émigrés à Goblentz, agitaient à Paris l'esprit des meneurs principaux. Le malheureux Louis XVI était hautement accusé de s'entendre avec ses frères, avec les rois coalisés, et tout annonçait que, pour calmer cette agitation sans cesse croissante contre lui , il serait obligé de déclarer la guerre aux signataires du traité de Pilnitz, et des déclarations qui le suivirent. Déjà les princes français avaient été, par un décret, déchus de leurs droits.

J'étais très-préoccupé de tout ce qui se passait. Je me disais souvent qu'il fallait enfin me décider à rejoindre les princes, et que j'avais rempli mes instructions secrètes. Je ne pouvais rester plus longtemps à mon poste sans passer, aux yeux de tous, comme un des soutiens de la révolution déchaînée : mais d'un autre côté il me répugnait de gagner furtivement Goblentz, étant investi d'un commandement. Je pris alors la résolution soudaine de me rendre à Paris, et de remettre au ministre ma démission ; je ne tardai pas à ef-

fectuer mou projet.. Arrivé dans la capitale, je donnai ma démission, gui fut acceptée, et j'avisai au moyen de quitter la France. Mon aide de camp, Alsacien, très-bon officier, qui connaissait parfaitement le pays, m offrit de me piloter. Il partageait mes opinions, voulait aussi quitter la France # et il fut convenu que nous nous rejoindrions dans un mois à Strasbourg pour exécuter notre projet de fuite.

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