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CORYPHÉES ET MAITRES DE CHAPELLES

« Où est le maître? Où le législateur, où le demi-dieu, où le prophète? »

Vigny, Daphné.

Quelques mois avant qu'elle ne vînt, il l'avait pressentie et saluée de loin, cette mort soudaine et implacable. En exhumant les Souvenirs de son grand-père, il songeait qu'un jour, — bientôt peut-être, — il s'en retournerait, lui aussi, vers sa terre et vers ses morts. Etonné de n'entendre plus monter vers lui, notre maître, de toutes les rives et de tous les horizons de la jeunesse, les mêmes échos unanimes, il regardait vers ses pères ; ou bien il croyait son œuvre achevée parce qu'il avait

(1) 1862-1923. Charmes-Pari6. Principales œuvres : I. Huit jours chez M. Renan; Sensations de Paris (1888). — Le culte du moi : Sous l'œil des Barbares; Un homme libre; le Jardin de Bérénice (1889-1891). — Une station de psychothérapie; V Ennemi des lois; Toute licence sauf contre V amour; Du sang, de la volupté et de la mort; Un amateur d'âmes (1891-1899).

II. La Terre et les morts (Conférence de la Patrie française) ; Stanislas de Guaita (1899). -— Le roman de l'énergie nationale : les Déracinés, V Appel au soldat. Leurs figures (1897-1902). — Scènes et doctrines du nationalisme; Amori et dolori sacrum; les Amitiés françaises; De Hegel aux cantines du Nord; le Voyage de Sparte (1902-1906). — Les Bastions de l'Est : Au service de V Allemagne, Colette Baudoche (1905-1909), — Adieu à Moréas; Grèce; la Colline

vu la France rentrer dans la gloire, et il se disait qu'il avait bien le droit de se reposer à son tour, dans un paysage silencieux de son pays.

Vous souvenez-vous de cette admirable méditation, si harmonieuse et si profonde, qui ouvre la Grande Pitié des Eglises de France? Le poète se rappelle un de ces paysages lorrains : au bord d'une rivière, une chapelle ; et, dans le déroulement des eaux qui bercent sa pensée, il aperçoit le symbole de tant de sensations qui se succèdent en lui, de tant de rêves et de tant de chimères qui l'ont charmé tour à tour. « Rivières, nues, pensées, tout s'écoule. » Mais aussitôt sa volonté se redresse. Il jette les yeux sur la chapelle, symbole de force et de durée. Auprès de ce qui passe, l'âme doit se construire sa chapelle, sa demeure d'éternité. C'est le lieu

inspirée; la Grande Pitié des églises de France (1910-1914).

III. Une visite à V armée anglaise; les Diverses familles spirituelles de la France; Delà sympathie à la fraternité d'armes : les Etats-Unis et la guerre; les Tentacules de la -pieuvre; Voyage en Angleterre; les Traits éternels de la France (1915- 1921). — Chronique delà grande guerre (12 volumes). — Un jardin sur VOronte (1922). — Faut-il autoriser les Congrégations? les Frères des écoles chrétiennes; Une enquête aux pays du Levant : 2 voluftnes (1923).

IV. Ce que j'ai vu à Rennes (1904) ; Ce que j'ai vu au temps de Panama (1906). Dans le cloaque (1914).

V. Vingt-cinq années de vie littéraire^ pages choisies. Introduction de Henri Bremond (1908) ; Taine et Renan, pages... recueillies par Victor Giraud (1922).

sûr où elle déposera pour les sauver ses sentiments les meilleurs, « et ceux que cette voûte ne peut pas recueillir, qu'ils aillent au fil de la rivière et se perdent ».

Il n'est point indifférent ni inutile d'avoir lu cette page aux approches de la vingtième année, de l'avoir relue, d'en avoir dit et redit à haute voix les syllabes musicales ; les adolescents qui s' étaient égarés la veille dans le jardin de la fragile « Petite Secousse », et qui, peut-être, s'étaient plu un peu trop en sa séduisante compagnie, — séduisante et si dangereuse! — les mêmes adolescents que nous étions alors, ivres de Barrés,- du Barrés ancien, se prenaient à rêver de la chapelle sur la rive, et à « s'accorder » aux étoiles éternelles comme ce petit enfant qui apparaît en une autre page de la Grande Fitiè. Car les étoiles sont au-dessus de tous les souffles de la terre. On avait cru les éteindre, et ces adolescents d'une génération nouvelle souriaient de cette prétention grandiloquente, exprimée naguère en style de tribune. Ils voulaient dans leur ciel autre chose que des nuages : les nuages, dit M. Barrés, « se font, se défont, glissent comme un fleuve... »; ils percevaient, eux, l'ordre qui subsiste, l'ordre militaire des «bastions de l'Est », l'ordre religieux des « Eglises de France ». Mais ils ne bannissaient pas d'eux-mêmes, pour cela, cet artiste qui fait et défait sans cesse l'univers intérieur, cet artiste qui meurt et qui renaît chaque jour, et qui dit comme le Sénèque de Maurice Barrés :

Qualis artifex pereo ! Ils voulaient entrer dans la chapelle, mais contempler à leurs pieds la rivière « où toujours le flot succède au flot ».

Rien ne répondait mieux que cette page aux aspirations complexes que nos premières lectures, nos premières réflexions et le souffle de l'heure avaient insinuées en nous. Seulement, sous les marronniers de la cour où, phrase à phrase, les rhétoriciens se la récitaient l'un à l'autre comme des versets et des répons, ces jeunes admirateurs d'un souple génie n'avaient pas aperçu toute la signification du symbole où ils se reconnaissaient eux-mêmes. Et, seuls parmi eux, ceux qui ont parcouru depuis l'œuvre entière de Maurice Barrés ont appris que les vitraux de cette chapelle et les flots de cette rivière reflètent toute une vie, trente années de vie littéraire, de vie d'action, et peut-être l'évolution psychologique d'une des âmes les plus riches de ce temps.

De l'un à l'autre jardin en effet, du Jardin de Bérénice au Jardin sur VOronte, ce symbole suffit à résumer toute la richesse de cette âme. Ne pourrait-on pas dire qu'il évoque l'attitude même de l'homme, et que son visage et son allure y trouvaient, pour ainsi parler, leur explication? Ce qu'il y avait de souple dans cette allure et de léger, ce qu'il y avait d'élégance dédaigneuse en ce visage, ces caprices romantiques qui erraient sur les lèvres aux plis tombants, c'était la part de la « rivière » ; on devinait une force

qui allait, — mais vers quel but, on ne le savait, — et qui pouvait aussi bien nuire que servir, qui pouvait briser des digues inutiles, dans l'anarchie de son déploiement. Seulement, — comme sous un saule romantique une stèle classique s'élèverait, fine et solide, — sous la grande mèche tombante qui mettait, au front qu'elle barrait, une note de fantaisie, ce front avait le ferme dessin, et le visage entier, la coupe énergique du Condé de Coysevox. Visage de dominateur, mais discipliné, ami de l'ordre. La jeunesse du frondeur a été l'erreur d'une force qui s'essaye : le grand Condé a bientôt compris la leçon de Racine et de Le Nôtre, et l'ordre de Chantilly a reflété l'ordre de Versailles (1). Dans cet autre visage, digne du ciseau de Coysevox, dans cet autre regard de jeune vainqueur, malgré les paradoxes de sa « Fronde », — V Homme libre et V Ennemi des lois, - — je lis aussi le même instinct français, mûri à travers les siècles par des bourgeois et des soldats dans une province française, — et c'est la part de la « chapelle ».

Un tel homme, tiré en deux sens contraires

(1) Dans un article des Nouvelles littéraires, au lendemain de la mort de Barrés, MM. Jérôme et Jean Tharaud ont peint son cabinet de travail : livres épars, atmosphère de méditation ardente, et, au-dessus dé la table du maître, le portrait de Condé : Barrés écrivant sous le regard de Condé, symbole aimable et profond ! Nous attendions à cette place le masque de Pascal ; ou le vaste front de Gœthe ; un Greco triste, décharné ; ou peut-être encore quelque aspect de sa chère Venise... Maurice Barrés écrivait sous le sourire hautain de Condé.

par les tendances de sa nature, quelle forme de vie sera à sa mesure et à son goût? Est-ce dans la chapelle ou sur la rivière qu'il trouvera son cadre? « Est-ce dans la règle ou bien dans l'indépendance? dans les aspirations sans limites, ou bien dans la soumission aux réalités bornées qui nous entourent? » Il sait qu'il y a deux races d'hommes : celle dont Callot a gravé les traits, cette race bohémienne dont la musique folle remue l'âme, ébranle les nerfs, « convoque tous ceux qui veulent s'évader de la vie sociale et d'euxmêmes » ; — et celle qu'un Theuriet a peinte, ces familles sages et modérées dont l'existence a se déroule comme une chanson où les couplets reviennent sans cesse, encadrés d'un refrain monotone ». Barrés a tracé le vaste tableau de ces deux races ennemies le jour où il reçut à l'Académie le représentant de l'une d'entre elles, M. Jean Richepin. Mais, pour lui-même, il s'était refusé à faire un choix. Il sentait en lui une âme errante, et que rien n'est plus fort, — il le dit dans les Déracinés, — « que le vent du matin qui s'engouffre au manteau du nomade »; mais il se refusait « à se délivrer de sa vraie nature, à se déraciner», à se faire « destructeur de soi-même ». A Venise, il rêvait de la vie somptueuse, bariolée, sur la lagune fiévreuse, parmi la beauté des choses qui meurent pierre à pierre ; dans Tolède, il pensait à l' Espagne des amours tragiques ; dans les îles Borr ornées, il songeait à d'égoïstes vo-

luptés ; mais devant le paysage de Sion Vaudemont, son « cœur périssable », son « imagination si mouvante » s'attachaient « à ce coteau d'éternité ». Il contemplait « le château et la chapelle, tous les deux faiseurs d'ordre », et dans « l'horizon qui cerne cette plaine » il voyait l'image de l'horizon qui borne toute vie. Il savait que « la règle toute seule et défendue avec superstition mène tout droit au formalisme stérile » ; il savait aussi que « l'indépendance cultivée pour ellemême, c'est la confusion, le caprice, l'incohérence ». Il ne voulait pas que sa vie s'égarât toujours au fil de la rivière, ni qu'elle s'enfermât dans la chapelle. « Heureux, s'écriaitil, qui parvient à conquérir son équilibre entre ces deux tendances ennemies, qui, sans paralyser aucune de ses puissances de désir et sans rien négliger de ses réserves héréditaires, ne fait qu'une seule âme des deux âmes qui le sollicitent tour à tour, une âme à la fois audacieuse et disciplinée. »

Ainsi sa vie, cédant, selon lea temps, aux deux appels qui la sollicitent, cherchera cet équilibre délicat. Il a été l'ami de Stanislas de Guaita ; il a demandé à des idéologie* raffinées un plaisir pervers pour son âme ardente ; il a été 1' « homme libre » et Y « ennemi des lois », — et c'est la part de la « rivière » ; mais il a été l'ami de Déroulède, il a soutenu le général Boulanger en qui il croyait voir la force au service de l'ordre ; il a pris part aux polémiques de « l'Affaire » ; la Ligue

des Patriotes, fort peu dilettante et idéologue, a trouvé en lui un chef actif, — et c'est la part de la « chapelle »; il a été ce Philippe qui devient député pour se donner, dans les contacts populaires, dans la mêlée politique, dans le scandale même, des émotions et des « secousses » que Bérénice elle-même ignora toujours ; il a été ironique envers la politique à l'heure même où il s'y jetait, ironique envers lui-même, ironique au sein du lyrisme et de l'enthousiasme, — et c'est la part de la « rivière » ; mais ce député, comme Lamartine, a pris au sérieux son rôle ; il est descendu aux détails pratiques et s'est mêlé au labeur civique ; il a « servi » à ce poste, efficacement, durant les années de guerre ; il s'est souvenu du visage pensif et triste qu'il avait vu dans un tableau du Greco, le visage d'un centurion qui fait son devoir sans murmure, même si ce devoir n'est pas celui qu'il avait rêvé; ce centurion qui veille sur Jésus, il l'a imité dans son attitude, dans sa fidélité, — et c'est la part de la « chapelle » ; il a été le journaliste aventureux des Taches d'encre, et c'est la part de la « rivière » ; mais il a été aussi le journaliste de la Cocarde, et plus tard sa voix a su se faire entendre chaque jour au milieu de la mêlée sanglante, commentant les phases de cette mêlée, dégageant ses leçons nécessaires, — et c'est la part de la « chapelle ».

Les mêmes phrases pourraient rythmer, symétriques, une analyse complète de son

œuvre. Jusque dans son style, on les retrouverait face à face, ennemies ou alliées, ces deux forces qui se partagent Maurice Barrés.

Parfois, dans le trait net et même dur, souligné d'un froid sourire, on perçoit le clapotis de la rivière ; et parfois, dans les musiques de la phrase qui se déroulent en notes graves, j'entends le plain-chant des orgues qui murmurent dans la chapelle. Tantôt il coudoie le vers par son rythme : le monde, dit-il, « est un fleuve où toujours le flot succède au flot » ; ou par la rime même :

En moi des rêves se déroulent Rivières, nues, pensées, tout s'écoule.

Tantôt sa phrase devient une strophe, et son rythme, qui va s' élargissant, paraît monter comme une musique puissante, qui retombe ensuite, lasse et brisée : « Écoutez ce cri — charmant d'indomptable espérance et de rçgret — pareil à ces petits poèmes très brefs — à ces chants de saùdades chargés de nostalgie — qui s'élèvent dans les solitudes de l'Amérique du Sud par les soirs d'été — à l'heure où l'on éprouve de la beauté du monde un sentiment si fort — qu'il se termine en douleur. » Une telle phrase, chant grave et qui s'élargit jusqu'à contenir toute l'âme des solitudes et jusqu'à évoquer les horizons lointains, semble en finissant se reployer sur elle-même, et, pour ainsi dire, « se terminer en douleur » ; elle est toute chargée de méditation, et son architecture est

T architecture de la chapelle. Mais, pour retrouver l'autre face du talent de Maurice Barrés, que Ton relise tant de livres vivants et d'articles mordants : Leurs figures, Dans le cloaque..., qu'on se souvienne de tant de formules heureuses qui dessinent le trait pittoresque d'une figure, — et l'on verra que ce style a tout l'élan de la jeunesse et toute sa grâce ; et, comme la jeunesse a peu de respect, même pour les respectables lecteurs, sous cette grâce et sous cet élan se cache l'ironie qui se joue de nous, disciples trop crédules : par exemple toute cette philosophie et cette savante culture du moi, à quoi nous initie le Jardin de Bérénice, une note nous avertit qu'elles eurent pour origine la promesse d' « un hippodrome suburbain »; ou encore, si vous prenez au sérieux F Ennemi des lois, allez à la dernière page ; cette histoire de petit chien perdu et retrouvé vous éclairera sur le prix que l'auteur attache à tant de systèmes et de paradoxes.

Quel style divers, insaisissable ! Et, s'il est facile de le pasticher, qu'il est malaisé de le définir ! Il y a du Stendhal dans ce style, et il y a du Chateaubriand. Il hérite de la longue tradition des analystes et des intellectualistes qui se défient de l'illusion et ne veulent pas être dupes ; il hérite aussi du romantisme. Un jour, à Combourg, Maurice Barrés a rêvé à ce René qui vécut là, et qui prit, dans ce paysage grave, le secret de sa large et frémissante poésie ; il a rêvé aussi,

dans le Jardin de Bérénice, à cette île du lac de Bienne, où Rousseau, dans sa solitude pas* sionnée, apprenait le grand secret de mélancolie qu'il devait transmettre au siècle suivant ; il l'invoquait avec amour : « mon maître ! » lui disait-il ; et le jour où Maurice Barrés, député, refusait à Rousseau l'hommage de la nation française, Maurice Barrés poète en gémissait tout bas. La Grèce lui parut trop froide, en sa beauté de marbre ; il n'y retrouva pas les mollesses du clair de lune romantique ; il y regretta les rives lointaines du « grand fleuve », — le Rhin ; — et pourtant, par une contradiction qui répond aux contradictions de sa nature, il fut gœthéen. Il a passé, lui aussi, par « la route séculaire qui va du Nord par-dessus les Alpes ». Gomme cet autre gœthéen, Renan, il a été « un romantique protestant contre le romantisme » (1^. Il a souvent la sérénité de la Prière sur l Acropole. Il a pratiqué le « païen mystique », Louis Ménard ; il a écouté les conseils de Leconte de Lisle. Mais il a réagi contre eux : « Je crois, disait-il en entrant à l'Académie, qu'il s'exagérait le rôle de la volonté dans l'art. Il s'est trop méfié du beau trésor qu'un artiste porte dans son cœur. » L'art de Maurice Barrés s'est inspiré des paysages lorrains, mais aussi des palais de Venise, des basiliques d'Espagne, et peut-être, quoi qu'il en pense, du Parthénon.

(1) Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse.

Il s'est souvenu du Greco, mais il n'a pas oublié Ligier-Richier. Il a, auprès de Wagner, jeté un « regard sur la prairie », le regard que les -rudes et puissantes âmes primitives jetaient sur le monde ; et aussi, à plusieurs reprises, il a réhabilité le clinquant du Tasse, il s'est « chargé... de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que symbolise ce nom, le plus grand du Midi. »

Au total, est-il un artiste du Nord ou du Midi, un Latin ou un Germain? On hésite à répondre, et peut-être faut-il demander encore un symbole à Maurice Barrés lui-même, une légende qui fait songer à l'histoire de Tannhauser et au lai d'Eliduc. Il nous raconte, dans Du Sang, de la Volupté et de la Mort, l'histoirç de ce pèlerin qui ramena dans ses Flandres brumeuses une femme du Midi, belle de la somptueuse beauté de l'Italie et parée de riches étoffes. Il passa le reste de ses jours entre cette épouse nouvelle et son épouse ancienne, moins éclatante et plus grave, pieuse et tendre. Maurice Barrés a vécu entre ces deux créatures si diverses : elles habitent son œuvre et font aussi bon ménage, chez ce pèlerin d'art, que dans la maison du pèlerin de jadis.

C'est que bien des influences diverses ont présidé à sa formation. Il est d'une génération qui croyait réagir contre tout ce qui la

précédait , et qui, en fait, unissait ou confondait en elle tout ce qui la précédait ; ces dernières années du siècle étaient comme Taboutissement des mouvements divers et contraires qui avaient traversé l'inquiet dixneuvième siècle. Maurice Barrés, plus qu'aucun autre, ramassait dans son esprit complexe le faisceau de ces traditions. Son égotisme et ce qu'on appellerait volontiers son « pragmatisme », — ce pragmatisme que Philippe expose à Charles Martin scandalisé, —-se rattachent à l'égotiste Stendhal ; et son intellectualisme, — ce dilettantisme de l'esprit, que Sénèque le « dilettante » prêche à Lazare le « fanatique », — dérive de Gœthe l'Olympien. Ainsi nous retrouvons en lui : le vaste courant qui, parti de Stendhal, embrasse Nietzsche, Taine, et peut-être M. Bourget ; le courant plus ancien, dont l'œuvre de Rousseau est la source, et qui alimenta 1' « intuitionnisme » des philosophes allemands et le lyrisme des romantiques français. On trouve même dans l'auteur d't/n homme libre le reflet de Benjamin Constant ; dans maintes pages de la Mort de Venise et de Du Sang, de la Volupté et de la Mort, l'écho de Wagner ; et le double rameau, qui porte l'esthétique du symbolisme et la philosophie bergsonienne, a projeté son ombre mouvante sur sa pensée et sur son art, .

Multiplicité d'influences qui déconcerte, et dont Maurice Barrés se plaît, il me semble, à nous voir déconcertés. Il invoque comme

modèles, devant Charles Martin stupéfait, Descartes, Kant, Auguste Comte ; et après cela il attaque le scientisme ;il s'écrie : « L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes ! », et il refuse à Kant, dans les Déracinés, de ployer le réel aux lois de la Raison. Ici, il range parmi ses maîtres « aimés d Taine et Renan ; et là, — dans de spirituelles pages, —il les plaisante et les taquine. Ici, il invoque Rousseau ; et là, il le rejette. Ici, il veut être un Gœthe, et là, Un Pascal, lui qui sait bien et qui a dit, — ou à peu près, — que Gœthe et Pascal sont les deux pôles contraires de l'âme humaine. Mais peut-être faut-il expliquer ces mouvements contradictoires par une évolution de sa pensée ; peut-être, sous la solide continuité de son œuvre, faut-il apercevoir les variations de son esprit ; enfin peut-être, ayant commencé par être surtout un Gœthe, a-t-il de plus en plus voulu être un Pascal, et ayant vécu d'abord sur la rivière, s' est -il éloigné de la rive pour gravir les degrés "de la chapelle.

A dire vrai, je ne le crois pas ; et je ne pense pas que Maurice Barrés l'ait cru. Il n'aimait point qu'on lui parlât de conversion, ni qu'on voulût tuer le veau gras pour fêter son retour d'enfant prodigue (1). Il ne voulait pas qu'on vît en lui ce qu'il a vu lui-même en George Sand : « un symbole glorifié du

(1) Scènes et doctrines du nationalisme : Pas de veau gras*

désordre » dans ses années romantiques, puis, dans son « racinement » à Nohant, dans « l'acceptation d'une discipline », un modèle qui peut « nous édifier * (1). Ce qui a changé en lui, c'est, pour ainsi parler, sa méthode. Il s'est développé d'abord en étendue, puis en profondeur ; et dans ce travail de creusement, dans ce « long travail de forage », il a mis au jour, au milieu de son « petit jardin », — le jardin de Bérénice, — «la source jaillissante » qui vient de « la vaste nappe » où s'alimentent « toutes les fontaines de la cité ». Encore avait-il dès l'origine quelque goût pour ce travail de forage. Déjà l'élève de Bouteiller, — je veux dire : de Burdeau, — « n'aimait pas la dispersion, mais plutôt le creusement » (2). Et V « homme libre », s'il pose en principe : « Eprouver le plus possible », ajoute aussitôt : « en analysant le plus possible ».

En somme, il a seulement mis en lumière tour à tour des aspects divers d'un même tempérament ; il a, selon les temps, et selon que son goût d'artiste l'y engageait, ou peutêtre son devoir d'écrivain, éclairé d'un jour plus vif tel ou tel côté de sa nature et de ses idées générales ; mais cette nature et ces idées ne se sont point contredites ni profondément corrigées ; et si parfois le Barrés nouveau étonne tel de ses nouveaux amis,

(1) La Mort de Venise.

(2) Voyage de Sparte.

c'est qu'il n'a rien renié du Barrés ancien.

Par exemple, il est allé en Orient, sans doute, pour servir le prestige et l'influence de la France ; il se défiait, par avance, de l'Orient trop séduisant d'un Loti : « Il ne faut pas prendre à la lettre sa vision trop enchanteresse, disait-il, il y a chez lui plus de poésie que d'esprit critique et d'information » (1). Et encore, s'opposant aux voyageurs romantiques de l'Orient : « Je n'y vais pas chercher des couleurs et des images, mais un enrichissement de l'âme » ; il se tenait en garde contre le charme dissolvant et les parfums trop capiteux de cette terre ; il avait compris, disait-il à M. Henri Bremond, « comment l'Orient, tout rempli de ces forces magnifiques, laisse s'égarer et se perdre ce que l'Occident et l'Eglise guident, épurent, emploient et sublimisent ». Il allait être l'exact et scrupuleux narrateur de son Enquête aux pays du Levant. Mais regardons-y de plus près : il allait être aussi le conteur du Jardin sur VOronte; la secrète puissance qui le poussait, par delà les horizons trop dépouillés de la Grèce, vers l'opulente Asie, c'était la longue nostalgie de la Perse, le rêve d'Ispahan que lui avaient rapporté de là-bas, depuis tant d'années, « deux, trois amitiés précieuses » ; ou bien c'étaient les voyages de songe qu'il avait faits, avec Renan, le long du fleuve Adonis, jusqu'à la source d'Afaka,

(1) Une enquête aux paya du Levant, I, p. 9 çt 10.

tandis que gémissaient « les femmes du cortège dansant de Byblos ». Il allait, vers la Syrie, en voyageur averti, comme Louis Bertrand, comme les Tharaud ou Pierre Benoît ; mais il y allait surtout, comme Chateaubriand et Lamartine, en poète affranchi de l'Ofccident... Toujours l'éternel débat de la rivière et de la chapelle ! Et toujours, aussi, ce souci de mettre de l'ordre et de l'harmonie dans leur double musique rivale : il se réjouit, à son départ pour l'Orient, « de suivre sa pente aux curiosités romantiques » — et c'est la part de la rivière — « tout en continuant de servir » — et c'est la part de la chapelle (2). Par exemple, encore, il s'est fait l'apôtre des grands devoirs ; il a écrit au jour le jour cette longue série de volumes qui nous racontent, d'une voix frémissante, la Chronique de la grande guerre. Mais que les « fanatiques » ne tuent pas le veau gras : il ne faut pas, dans la flamme qui l'anime, voir la flamme d'un généreux « fanatisme ». Un « fanatique » n'eût pas su comprendre comme lui « les diverses familles spirituelles de la France ». Le fanatique « ignore le culte du moi : les hommes et les choses ne lui paraissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter ». Or dans les plus nobles émotions, Maurice Barrés n'a pas cessé de voir une source de richesses intérieures, pour son âme qui sans cesse se renouvelle. Qui lui

(2) Une enquête aux pays du Levant, p. 6.

en fera grief? Et qui souhaiterait que cette âme se fût rétrécie et appauvrie?

L'intellectualisme étroit rétrécit et appauvrit l'âme. Maurice Barrés a préféré céder aux mouvements du cœur, qui comprend mieux que la raison et qui n'a pas sa rigide intransigeance. La raison cherche l'unité. Le cœur sait respecter la diversité des choses et en jouir. La raison — celle d'un Kant comme celle d'un Charles Martin — veut plier à sa formule unique cette diversité :

<c L'Unité ! s'écrie Maurice Barrés impatienté, voilà donc le rêve universel, l'aspiration des esprits réfléchis et des plus médiocres ! »

C'est pour s'affranchir de cette uniforme gaine qu'il s'est jadis déclaré « homme libre » ; — et c'est pour cela encore qu'il se déclarait naguère, — tandis que les « intellectuels », les Charles Martin de notre temps énoncent les commandements du « bon Européen », — un bon Français.

Ce n'est pas à dire que le cœur n'aspire et n'arrive à une sorte d'unité. La rêverie du cœur est une grande puissance d'unité : elle substitue à la diversité des choses l'unité intérieure, comme Wagner, dans Venise, substitue sa Germanie intérieure à la cité ondoyante et bariolée. Bérénice répand sa propre âme sur toutes les pierres d'Aigues- Mortes et sur sa lande desséchée. Maurice Barrés veut, comme Wagner, comme les symbolistes aussi, « que les mouvements de l'âme façonnent le monde extérieur ». Un

paysage pour Maurice Barrés n'est jamais qu' « un lieu où souffle l'esprit » — l'esprit de Maurice Barrés.

Si la rêverie met l'unité du moi dans la nature, la sensibilité met, parmi les hommes, l'unité de l'amour. C'est un lieu commun, que nous sommes nous-mêmes et « individuels »

par la sensibilité, « universels » au contraire et humains par l'intelligence. Maurice Barrés a vu combien ce lieu commun est faux. C'est l'esprit qui nous distingue, c'est lui qui met entre les hommes les différences irréconciliables ; et « l'hérétique est celui qui a une opinion », comme dit Bossuet. Mais les puissances du cœur nous rapprochent, et les sentiments, généraux et permanents, composent une trame unique sous les opinions diverses et les fragiles idées que brode l'intelligence.

Ainsi, par une double tendance, dans le même moment, et en vertu d'une logique profonde sous l'apparente contradiction, ce subtil « amateur d'âmes » refuse de se livrer, de céder, de n'être plus lui-même ; et il s'abandonne, il se renonce, il fait rentrer dans une unité qui le domine son moi passager et « relatif ». Seulement cette unité même est « relative ». Maurice Barrés jugeait trop factice cette unité kantienne d'une abstraite humanité ; ce n'est point à cette chaîne métaphysique qu'il se sentait lié, mais à la chaîne concrète de la terre et des morts. Chacun de nous n'est qu' « en fonction » d'un groupe,

d'une race, et il ne faut sacrifier cette race et ce groupe ni aux fantaisies du moi, ni à l'idéal utopique d'une Humanité, d'une Justice ou d'une Raison qui sont des mots à majuscules, — et rien de plus. Ne les sacrifiez même pas, nous avertit Maurice Barrés, à la vérité. « Quelle vérité peut-il y avoir pour un oiseau de salir son nid, pour un homme de déshonorer sa famille, pour un citoyen, de diminuer sa corporation? » et il cite, avec admiration le mot d'un peintre : « Corot, c'est un homme qui sait s'asseoir ». Il faut a savoir s'asseoir » et ne regarder la vérité que du point exact que l'on occupe dans le monde. En un mot, il faut d'abord « adopter les vérités de son ordre ».

On devine ce qu'un cartésien répondrait.

Au-dessus du citoyen, de l'homme d'une race ou d'une corporation, il y a l'homme semblable à tous les hommes : car, ainsi que le disait le cartésien Malebranche, un Chinois pense et associe les idées comme un Français. Non, répond Maurice Barrés, « et quand je me ferais naturaliser Chinois en me conformant scrupuleusement aux prescriptions de la légalité chinoise, je ne cesserais pas d'élaborer des idées françaises et de les associer en Français » (1). Nous sommes, dit-il encore, pareils aux pierres unies en ces « puddings » formés dans les eaux vives que l'on nomme conglomérats : « Le mortier qui lie

(1) Scènes et doctrines du nationalisme.

ces pierres est dû en partie à leur usure et à leur mouvement... Les couches se superposent. Mais si chaque élément de la couche externe garde à l'œil sa personnalité il est pourtant solidaire... de toutes les couches et de tous les éléments, aujourd'hui recouverts, qui se sont attachés à son premier noyau. Et cette solidarité crée sa résistance contre les forces naturelles (1). » Ainsi nous sommes à jamais attachés au « conglomérat » des générations qui nous précèdent, et, de même que Corot, nous ne devons pas quitter notre vrai « point de perspective », le petit coin de terre où s'élaborèrent les idées de notre race.

On le voit : c'est avec raison qu'un de ses critiques récents a appelé Maurice Barrés un « apôtre du relatif ». Au temps où il se penchait avec amour sur son moi, où il s'écriait : « moi, cher enfant que je crée chaque jour », — on lui reprochait de « ne pas voir plus loin que le bout de son âme » ; et M. Bourget dans la préface du Disciple mettait en garde les jeunes gens contre ce culte égoïste de soimême. Depuis que « penser solitairement »

l'avait acheminé à « penser solidairement » (2),

(1) Scènes et doctrines du nationalisme.

(2) Ibidem.

d'autres critique» lui reprochaient volontiers de ne pas voir plus loin que le bout de sa patrie, et l'accusaient d'un égoïsme d'autre espèce. Pour ma part, je louerais plutôt cet égoïsme sacré. Mais il faut avouer qu'il peut devenir gênant d'être un « apôtre du relatif » dès qu'on parle des choses éternelles.

Les grandes vérités divines, Maurice Barrés avait beau les vénérer : il ne pouvait « s'asseoir » — pour reprendre le mot du peintre ami de Corot — au point précis d'où l'on doit les considérer. Dans sa visite aux pays du Levant, je ne sais à qui Barrés Effendi, comme on l'appelait là-bas, s'intéressait le plus passionnément : aux Assomptionnistes ou aux derviches danseurs. Lors même qu'il défendait nos églises contre les « accroupis de Vendôme », et qu'il élevait sa pensée vers le surnaturel, il ne pouvait se détacher de son « relatif ». Il avait quelque sympathie pour les frères Bayard, les singuliers apôtres de sa colline lorraine ; il vénérait le culte chrétien, parce qu'il est en accord avec l'âme de sa patrie : « La pensée d'un homme de notre pays, dit-il en une belle image, comme ces divinités gallo-romaines qui portent un petit édifice dans leurs mains, est une déesse portetemple (1). » Et cela, sans doute, est beau.

Mais, à travers le culte chrétien, il vénérait les cultes gallo-romains, les cultes celtiques, et tout ce qui a satisfait au cours des âges

(1) La Grande pitié des églises de France.

tre instinct d'adoration. Il décrétait « la •bilisation du divin », «an» discerner que % divin » a des caractères très divers, et que q ne peut enrôler dans la mênie armée la cité et le mensonge (1).

C'est qu'il n'était point, peut-être, pour lui, vérité ni de mensonge, et qu'il accueillait at ce qui faisait bien vibrer, et harmonieument, son âme française, germanique à demi

(1) En croirons-nous, même, certains chroniqueurs qui pialent chez lui tout un côté « voltairien », parce qu'il aimait pas les Géorgiques chrétiennes? Il faut seulement en nclure que, parmi les formes de l'esprit religieux, celle un Francis Jammes s'accordait mal — ce qui est évident our qui a lu la Grande pitié et les Géorgiques chrétiennes — vec son tempérament d'artiste et sa sensibilité.

Il restait fidèle au culte d'Anatole France, a-t-on dit ncore. Jl est vrai, mais il ne voulait voir en lui que le dilettante qu'il était lui-même, non le <c fanatique » nouveau. « Il me déconcerte dans son rôle de sauvage de foire, » avouait-

Qu'est-ce à dire? Que Barrés, de droite et de gauche, choisit toujours et aima ce qui lui ressemblait et ceux en qui il se reconnaissait. Voici du reste quelques lignes de sa récente Enquête aux pays du Levant, où il se définit à merveille :

« L'éducation de l'âme, c'est la grande affaire qui m'a préoccupé et attiré toute ma vie. J'en parle déjà en balbutiant dans Un homme libre, et depuis, je n'ai pas cessé. Qui donc les sept devant Paris allaientHls interroger aux Invalides? Le héros qui a dit : « J'ai l'art de tirer des hommes tout ce qu'ils peuvent donner. » Et nos églises de village? Je les aime parce qu'elles donnent une culture morale aux plus humbles enfants aussi bien qu'à Pascal, à André-Marie Ampère et à Pasteur. Il s'agit pour chacun de nous qu'il trouve en soi la source cachée de l'enthousiasme. Il s'agit que chacun devienne lui-même à la plus haute puissance » ; et il dit encore (II, p. 155) : « Ah! j'entends, je vois sur vos lèvres l'accusation de dilettantisme. Les dilettantes, ne vous hâtez pas de vous défaire d'eux... N'allez pas préférer Voltaire à Chateaubriand, »

et à demi latine. Chateaubriand, quelquefois, me semble tout près de cette sorte de culte un peu confus, où l'âme ne demande qu'à se satisfaire de sa vénération et distingue mal à quel objet elle l'adresse. Lui aussi, « le divin » l'émeut, et, comme Maurice Barrés sur les collines de France, il le voit d'âge en âge se perpétuer dans les mêmes paysages, à travers les religions diverses. Comme Maurice Barrés il a vu « la religion chrétienne fille aussi des hautes montagnes » placer « dès croix sur les monuments des héros de Morven » et toucher « la harpe de David au bord du même torrent où Ossian fit gémir la sienne ». Comme Maurice Barrés, il a voulu, en réhabilitant le génie du christianisme, lutter contre ces « positivistes » et ces « scientistes » du siècle précédent, les Idéologues, et rétablir les droits du cœur, parce qu'il sentait dans son propre cœur une force invincible qui voulait s'affranchir. Comme Maurice Barrés enfin, il aspirait à mettre ces forces intérieures au service de sa patrie, à se jeter dans l'action. Il s'est mêlé de politique. Il s'en est dégoûté. Maurice Barrés lui est resté plus fidèle.

Bien qu'il nous ait été ravi si tôt, il a parcouru une carrière longue et pleine, une carrière qui suffirait à plusieurs vies d'hommes. Faust, parvenu au terme de sa course, ayant médité, approfondi les choses de l'âme et vécu dans la solitude, s'aperçoit que son expérience est incomplète, et qu'il lui faut,

pour avoir vraiment vécu, se mêler à la vie universelle et participer aux préoccupations de son temps. Il demande une autre vie. Il appelle « le Génie de la Terre ». Il le conjure de le guider. Maurice Barrés a uni dans son existence ces deux existences successives :

il s'est penché sur lui-même, dans la solitude de son jardin intérieur. Peut-être est-il entré, — il en était digne, cet « essayiste » qui s'est essayé lui-même au contact de tant d'esprits et d'expériences diverses, — dans cette tour de Montaigne qui s'élève, élégante et solide, sur la route capricieuse qui va du Jardin d'Épicure au Jardin de Bérénice. Dans le cortège innombrable que Sainte-Beuve imagine derrière le cercueil du grand égotiste du seizième siècle, — ce cortège où se coudoient Mme de Sévigné et Molière, Voltaire et Pascal, — il a tenu son rang, et l'un des rangs les meilleurs. Mais aussi il est sorti de sa « librairie » et de son égotisme pour se mêler à la vie de son temps. Il s'est dit qu'étant Français, rien de ce qui est français ne devait lui être étranger. Et s'il n'a pas invoqué le vrai « génie du christianisme », — celui de la vérité éternelle, — il a, comme le docteur Faust, invoqué le « génie de la terre », je veux dire cette voix qui parle au cœur dans les lignés et les couleurs des paysages, dans les traditions de la race, et — puisque sa pensée « est une déesse porte-temple » — dans les pierres simples et durables de la chapelle sur la rive.

Il y a quelques mois, les lettres françaises fêtaient ses cinquante années de vie littéraire : depuis les jours où voisinaient à l'institution Lelarge, dans leur tâche ingrate, ces deux jeunes écrivains encore inconnus, Ferdinand Brunetière et Paul Bourget, que

(1) Né en 1852, à Amiens. Principales œuvres :

I. Critique, voyages : Édition du Roman comique de Scarron, 3 vol. 1881 ; Ernest Renan (1883) ; Essais et Nouveaux essais de psychologie éontemporaine (1883-1885) ; Sensations d'Italie (1891) ; Outre-mer (1895) ; Etudes et portraits (3 vol. 1888-1906) ; Bonald (1904) ; Pages et Nouvelles pages de critique et de doctrine (3 vol. 1912-1922).

II. Poésies : Au bord de la mer (1872) ; la Vie inquiète (1875) ; Edel (1878) ; les Aveux (1882) ; Poésies (2 vol. 1885-1887).

Nouvelles : 17 volumes, parmi lesquels : Recommencements (1897) ; le Justicier (1919) ; Anomalies (1920).

III. Romans : Cruelle énigme; Un crime dtamour; André Cornélis; Mensonges (1885-1888). — Le Disciple (1889). — Physiologie de V amour moderne; Un cœur de femme; Terre promise; Cosmopolis; Une idylle tragique; la Duchesse bleue; le Fantôme; V Etape; Un divorce; VEmigré (1890-1907). — Le Démon de midi; le Sens de la mort; Lazarine; Némèsis; Laurence Albani; VEcuyère; Un drame dans le monde; la Geôle; Cœur pensif ne sait où il va (1914-1924).

IV. Théâtre : Le luxe des autres (1902) ; VEmigré; Un divorce (1908) ; la Barricade, Un cas de conscience (1910) ; le Tribun (1911) ; la Crise (1912) ; le Soupçon (1920).

d'œuvres diverses et quelle vie bien remplie ! On voudrait pouvoir la suivre, pas à pas, dans l'ascension morale qui l'a conduite de Mensonges à la Geôle ou à Cœur pensif..., des Essais de psychologie contemporaine aux Nouvelles pages de critique et de doctrine. Mais dans ces Nouvelles pages y M. Paul Bourget condamne ce qu'il appelle « la maladie du journal intime ». M. Bourget — à moins qu'il ne soit quelque jour victime de ce mal contagieux — ne laissera donc pas un de ces documents sui l'âme humaine où s'inscrit la marche d'une conscience. C'est grand dommage : un journal intime de M. Bourget, ce serait, vue par un œil très pénétrant, l'histoire d'une société en un moment où d'autres mœurs, d'autres idées, et tout un nouvel univers s'élaboraient : ce serait, en même temps, vue par un analyste et décrite sans complaisance, l'histoire d'un esprit, et d'un esprit très ouvert et très droit, — l'esprit de M. Bourget.

A dire vrai, l'avenir se consolera de cette lacune, parce qu'il aura ces romans que l'auteur a voulus « objectifs », mais où il n'a pas pu ne pas engager, comme malgré lui, quelque chose de son être intime. Suivre l'évolution de l'écrivain, ce sera suivre l'évolution de l'homme. Et quant à nous, qui n'avons pas l'ensemble de son œuvre et qui ne pouvons pas dessiner la courbe entière de cette évolution, nous avons quelques confidences :

ses vers, par exemple, et la Lettre autobiographique placée en tête d'Extraits de ses ou-

vrages ; nous avons aussi beaucoup de ses déclarations, de ses « pages de critique » et surtout « de doctrine » où il condense le résultat de ses réflexions. Pour reprendre un mot qui lui est cher, on peut l'y suivre <c étape » par « étape ». Lui-même, d'ailleurs, a jalonné sa route, le jour où il a déclaré qu'au nombre des amitiés qui ont le plus marqué dans sa vie, trois noms surtout s'imposent à son admiration, à sa reconnaissance intellectuelle :

parmi ses aînés, le nom de Taine ; parmi ses pairs, le nom de Barrés ; et parmi les générations plus jeunes, le nom de M. Maurras.

Cet esprit si nuancé et si divers — sans être à aucun degré un esprit « disciple » — a su tour à tour, et aussi tout à la fois, se relier aux trois courants d'idées dont ces trois noms sont les symboles. Quand nous lisons ses Nouvelles pages de critique et de doctrine, il nous plaît de retrouver ici le Bourget -Taine, là, le Bourget-Barrès, plus loin, le Bourget-Maurras; et le désir nous prend de relire ses autres livres, et de rechercher, là encore, — l'image est de M. Boûrget lui-même dans un article sur Louis Bertrand — ces trois fils d'or qui courent à travers l'étoffe.

Quand M. Bourget regarde vers ses premières années de littérature, par exemple vers cette année 1872 où s'imprimait son

premier article, sur Spinoza, c'est le visage de Taine qu'il retrouve, et son admiration pour cette figure, « la plus haute figure littéraire de notre époque », disait-il. Aujourd'hui encore, Taine est pour lui c M. Taine ». Il se revoit à la table du maître, boulevard Saint-Germain, s'entretenant avec Gaston Paris ou Boutmy, écoutant Cherbuliez ou Tourgueniew converser sur l'art du roman ; il entend encore « M. Taine », animé de soucis patriotiques, penser tout haut — devant lui que les mêmes soucis obsédaient — l'œuvre régénératrice, les Origines de la France contemporaine; et il assiste, comme autrefois, à la lutte pathétique de cette conscience de vieillard, se débattant contre son déterminisme meurtrier, aspirant à voir d'autres horizons s'ouvrir devant son âme, — lui que la même soif tourmentait, et qui a trouvé enfin ce que Taine cherchait avec angoisse.

Au fait, lui ressemblait-il? .Oui, si Stendhal, leur maître commun, a dit vrai : « D'auteur à auteur tout éloge est un certificat de ressemblance. » Oui aussi, je crois, s'ils ont gardé tous deux un peu de l'allure et du tempérament de leurs terres natales, si les Ardennes de l'un, avec leurs chênes et leurs chapelles, ont quelque air de famille avec l'Auvergne de l'autre et son solide style roman, avec le granit sérieux où plongent, comme le lui disait E.-M. de Vogué, toutes ses racines héréditaires, avec ces villes ou ces villages du Plateau Central — Le Puy ou Nébouzat

PAUL BSURGET 33

— où il se plaît à faire naître ses héros, prêtres du Démon de Midi, magistrats des Deux Aveux et jusqu'au vieux mendiant de la Meilleure parti Oui, enfin, s'ils ont tous deux subi à jamais, l'un à la fin de sa vie, l'autre au début, l'impression de ces inoubliables visions : les cavaliers prussiens « galopant victorieux » sur le sol de France, et la Commune ajoutant aux ruines de la guerre « la ruine pittoresque de la Cour des Comptes » (1).

Ils ont eu les mêmes curiosités. L'Angleterre, qui a retenu longtemps l'auteur de YHistoire de la littérature anglaise, a aussi attiré le critique des Etudes anglaises ; et Shelley ou les Lakistes ont inspiré la poésie de M. Bourget. De même les Sensations d'Italie font écho au Voyage en Italie. Ils sont allés, l'un et l'autre, mettre leurs pas dans les pas de Stendhal. L'énergie, la passion du pays de Cellini et de Fabrice del Dongo séduisaient ■ ces deux « amateurs d'âmes ». M. Bourget, qui retrouve aujourd'hui, chez les fascistes, cette Italie de guerres civiles et de passions, aimait naguère que ses héros, André Cornélis ou Greslou, se modelassent à l'image des héros stendhaliens (2). André Cornélis, par exemple, regrette de

(1) Préface du Disciple.

(2) Stendhaliens, — et gobiniens. L'auteur de la Renaissance compte en effet, à côté de l'auteur de la Chartreuse, parmi les amitiés intellectuelles de M. Bourget. N'a-t-il pas été un des premiers Français inscrits à la Gobineau Vereir nigung?

n'être point né dans cette Italie du seizième siècle où les vengeurs n'avaient pas nos scrupules et nos modernes entraves. L'âme de ce peuple et de ce temps, l'auteur de la Philosophie de VArt l'a aimée. Il l'a recherchée dans l'esthétique des peintres, dans l'économie des monuments. C'est là que M. Bourget l'a vue à son tour. Aujourd'hui encore, devant un roman inachevé de Maupassant, il pense aux fresques de Benozzo Gozzoli et de Ghirlandajo ; devant le visage du savant Tannery, il se souvient du Léonard des Offices.

On accuse M. Bourget de « peinturite ». Si c'est là une maladie, Taine en était atteint à un égal degré ; et cette communauté de goûts est la marque d'une communauté de tempéraments.

Et puis, ils ont eu tous deux, — cela crée une fraternité d'âme, — les mêmes admirations, les mêmes passions littéraires. Ils ont eu tous deux les mêmes maîtres de réalisme, et quand M. Bourget écrit de La Bruyère :

« Le plus grand peintre de physionomies qu'ait eu la France », voilà un jugement auquel a souscrit d'avance l'auteur des Essais de critique et d'histoire. Ils goûtaient et comprenaient de même façon le stendhalien Mérimée. Lorsque Taine avouait, devant M. Bourget, ce qu'il devait à Sainte-Beuve, M. Bourget lui savait gré d'aimer les Lundis; il lui savait gré aussi de réconcilier dans son culte intelligent Sainte-Beuve et Balzac. Ah ! Balzac surtout, qu'il devait aimer entendre

Taine parler de lui ! Il revivait alors ces heures d'adolescence où, dans un cabinet de lectures de la rue Soufflot, le Père Goriot lui révéla la Comédie humaine, et le plongea dans une telle intensité de rêves qu'il lui fallut, à toute force, en lire tous les volumes, dans T ombre de ses dictionnaires : « J'avais quinze ans, dit-il... J'y ai reçu un de ces coups de foudre intellectuels qui ne s'oublient pas » ; et encore : « Ma vocation d'écrivain date de là. » Désormais il marchera, les yeux fixés sur ce modèle ; il réalisera à son tour une Comédie vivante et cruelle ; il nous étonnera par la perfection de son talent de romancier, comme Balzac lui faisait peur, dans la plénitude de ses facultés, quand il se penchait sur la forêt immense et confuse de son œuvre.

De Cruelle énigme à l'Étape, et du Démon de Midi à ses nouvelles les plus récentes, M. Bourget est resté le lecteur de Balzac et l'ami intellectuel de Taine. Un « romancier de Taine », ce peut être un historien, l'Albert Sorel de la Grande Falaise par exemple. Ce peut être aussi un peintre de mœurs, notant dans la vie de la société les grandes maladies morales et leurs « génératrices » physiques, Zola, par exemple, — du moins Zola le croyait. Mais un « romancier de Taine » est peut-être plus encore un analyste des caractères. Et d'ailleurs, le roman d'analyse n'estil pas aussi un roman de mœurs et un roman historique? Greslou ne se sépare pas plus de

la fin du dix-neuvième siècle, où Monneron du • début du vingtième, que l'Octave de Musset ou l'Amaury de Sainte-Beuve ne se séparent, celui-ci du Directoire, et celui-là de la Restauration.

Surtout, un roman d'analyse, c'est une « planche d'anatomie morale » comme l'auteur de V Intelligence les aimait, et comme on les aimait au temps de Madame Bovary et de V Education sentimentale. Dans la dédicace d 5 André Cornélis, M. Bourget confie à Taine son rêve d'art : « Un roman d'analyse, exécuté avec les données actuelles de la science de l'esprit. » Taine y dut applaudir, et toute la génération de Taine. Pourtant M. Bourget n'est pas de cette génération. Il sourit des ambitions qu'elle nourrissait et de leur emphatique avortement. Il donnerait tous les vers philosophiques de Sully-Prudhomme pour deux ou trois de ses cris d'âme et de ses cantilènes ou de ses soupirs ; il donnerait toute l'érudition de Leconte de Lisle pour la Fontaine aux lianes ou le Manchy; et Zola le divertit fort avec son « roman expérimental ».- Il n'est point du tout du groupe de Médan ; pour lui, Salammbô n'est rien que « le plus magnifique exemple de la rhétorique de la langue » ; et nul moins que lui n'aurait pu signer cette Préface de Pierre et Jean où l'analyse psychologique est quelque peu malmenée. Au contraire, il veut être, lui, un « anatomiste » du cœur humain ; et par là il est fidèle à l'esprit de Taine, puisqu'il se

rattache, par delà ses prédécesseurs directs, à l'auteur de la Chartreuse de Parme.

Stendhal, à la vérité, n'avait inventé ni la chose, ni le mot : déjà Mlle de Scudéry se flattait de « faire l'anatomie d'un cœur amoureux ». Seulement, depuis les idéologues du dix-huitième siècle et les positivistes du dixneuvième, cette sorte d'anatomie prend un air plus scientifique. Elle a une curiosité, quelquefois maladive, du trouble nerveux; et si M. Bourget substitue au trouble nerveux le trouble mental, il est meilleur psychologue, mais il reste aussi obstinément médecin. Il n'est plus « physiologiste », comme on l'était au temps des Goncourt ; mais il est « psychiatre », — comme Stendhal, comme Balzac ; et, comme Balzac, il aime les médecins. Le Bianchon de celui-ci, M. Bourget a toute sa vie recherché sa société. Il s'est promené sous les pins de Costebelle avec OUier ; il a été l'ami du « génial Albarran » ; il a voulu être leur « modeste élève du dehors ». Il a senti qu'il était de leur race et que les romanciers de son espèce, comme les prêtres, comme les juges, devaient avoir cet art d'observer, cette « intelligence des rapports »

qu'on appelle le diagnostic. Je le vois, — et ce spectacle a de la grandeur, il s'ennoblit de toute « la majesté de la science », — assis dans la salle basse et sombre où son ami, le professeur Dupré, interroge les « psychopathes » que l'on vient d'amener. Il écoute de toute son attention. Il se tend, de toute sa force,

vers ces lois de V enfer que le savant fait affleurer par degrés à travers le chaos de ces consciences anormales ; et il murmure le mot de Gœthe : « L'enfer même a ses lois. » N'estce pas là un tableau sur lequel il faut méditer, pour connaître l'auteur de Lazarine et de la Geôle?

Relisez, par exemple, ce roman, l'un des plus récents et des plus caractéristiques qu'il ait publiés ; et vous sentirez que c'est bien vers les geôles de la vie anormale que l'attirait sa vocation de romancier. Car ce n'est pas le décor politique, l'atmosphère violente au milieu de laquelle se déchaîne ce drame, qui nous arrête et nous retient, — ce n'est pas l'auteur du Tribun. Ce n'est même pas l'auteur du Démon de Midi et du Sens de la mort : sans doute, une conclusion morale s'y résume aux dernières lignes, qui pourrait servir de conclusion à presque toute l'œuvre de M. Boulet : « Savoir souffrir et donner un sens à sa douleur. » Mais la figure sur laquelle se concentrent tous les rayons, c'est celle du docteur Verrat, figure incrédule et matérialiste, éclairée d'intelligence et de bonté, devant laquelle on se souvient d'Adrien Sixte ; c'est l'histoire d'une maladie, qui forme le centre de ces pages : ce que l'auteur de la Geôle a voulu y tracer à grands traits, c'est le diagnostic et la thérapeutique d'une terrible tare héréditaire. Et c'est une double émotion à la fois cruelle et bienfaisante qui s'en dégage, comme de tant d'autres

œuvres de M. Bourget : le sentiment de l'impitoyable fatalité que nous portons en nous, dans nos nerfs et dans notre sang, et la volonté de dresser les forces saines de notre âme contre ces forces mauvaises. Livre de psychiatre, comme le Disciple, comme V Étape, comme le Démon de midi, comme Lazarine.

Oui, c'est bien dans le laboratoire morne, tragique, du professeur Dupré, qu'il faut placer ces livres pour les éclairer de leur vraie lumière.

Avouons que cette lumière peut-être éclaire aussi quelques-uns de leurs défauts — ou de leurs excès. Le trouble mental qu'il a vu dans cette triste salle, M. Bourget l'a retrouvé dans la société tout entière. Qu'il se plaise, au sortir d'une de ces séances de psychiatre, à nous parler dans une nouvelle des « autoaccusateurs » ou des « mendiants thésauriseurs », nous le'suivons volontiers dans cette étude ; et nous avouons qu'il est des déséquilibres de la société, véritables maladies collectives, qu'il convient de dénoncer. Mais vraiment, n'est-ce point abuser du nom de maladie que de l'appliquer à l'individualisme ou encore à l'innocente habitude de tenir son journal? Et Maurice Barrés, son ami, entendait-il sans pâlir M. Bourget, qui range Rousseau parmi les dégénérés, donner comme signes de son mal : « il est à la fois un égoïste et un émotif »? M. Bourget, il me semble, se grise de mots scientifiques. « Ce maniaque, ce dément, ce cyclothymique, ce mélanco-

lique, ce paranoïaque » : cette ligne est dans les Nouvelles pages de critique; il faut avouer qu'elle est un peu hérissée. Et enfin, s'il faut dire toute ma pensée, je crois que Boutroux dut être étonné, le jour où M. Bourget lui dit que l'armée française joue le même rôle que « les glandes endocrines » (1).

Ces habitudes de pensée scientifique colorent même son style et son art d'écrivain.

Ce sont des images scientifiques, des expressions de mathématicien. Partout, une composition serrée et forte, une clarté parfaite, sèche quelquefois. Si l'on imagine Stendhal relisant le Code civil avant d'écrire, on imagine aussi volontiers M. Bourget, au moment de prendre la plume, se remettant à la lecture de la Tuberculose inflammatoire du professeur Poncet, — « un chef-d'œuvre d'ordre et de lucidité », nous dit-il. On l'imagine surtout, — et là encore l'esprit scientifique se décèle, — réfléchissant sur les lois de son art et les ressources de son métier, avant de se livrer à cette « demi-conscience » dans laquelle, paraît-il, il compose. Il n'y eut jamais, — même chez Taine, — d'esprit plus critique, d'artiste plus conscient.

Trop conscient peut-être, dira-t-on, puisque la volonté, l'intelligence lucide ne sauraient créer des êtres aussi réels que l'imagination du visionnaire et les involontaires mouve-

(1) Réponse au discours de réception à l'Académie française de Boutroux.

ment8 du poète. C'est à cette imagination, à ces mouvements, qu'il faut demander ces figures qui se dressent, animées, mouvantes, et qui, à jamais, circulent dans le monde et vivent d'une immortelle vie ; et Ton dit : un don Quichotte, un père Grandet, une Bovary.

— Sans doute, mais on peut dire aussi : un Adrien Sixte, un Monneron, un Crémieu- Dax ; ou plutôt, — car ces romans remplis d'idées, romans à thèse, ou, pour mieux dire, romans symboliques, légueront peut-être à la langue leurs titres plus que les noms de leurs personnages, — on dira d'un homme qu'il est un Disciple ou qu'il est aux prises avec le Démon de midi, d'une famille qu'elle a franchi l'Étape, d'une société, qu'elle cède aux enchantements de l'universelle Cosmopolis.

Il n'est point indifférent, ce me semble, que cette remarque s'applique à l'œuvre de Maurice Barrés autant qu'à celle de M. Bourget. Je ne sais si l'on dit un Philippe, un Sturel, une Colette Baudoche ; à peine dit-on un Bouteiller ou un Charles Martin ; mais les titres de Maurice Barrés, en revanche, ont fait fortune : on se promène dans le jardin de Bérénice; on veut être un homme libre ou un amateur d'âmes; on gémit d'être au nombre des déracinés.

C'est que Maurice Barrés et M. Bourget, malgré bien des différences, ont ce trait commun de se plaire plus souvent dans le monde des idées que dans le monde des formes et peut-être de s'éloigner quelquefois un peu de la vie à force de réfléchir sur la vie. Ils jouissent tant de leurs analyses subtiles, — et d'une jouissance presque égoïste ! Voilà bien le Bourget-Barrès, l'idéologue passionné, le dilettante intellectuel. Sans doute, il est mort, le premier Bourget, le dilettante de décadence qui, en écrivant ses Essais de psychologie contemporaine, écoutait, « indifférent aux luttes d'ici-bas, autour de lui frémir et trépigner la foule ». L'auteur du Disciple a conscience des responsabilités de l'élite, et n'en parle pas aussi légèrement que l'auteur des Philosophes Classiques. Mais un autre dilettante vit encore en, lui, celui qu'il sentait tressaillir dans le secret de son âme au moment même où il condamnait Greslou le « disciple » : « Que je voudrais, moi, pour me citer en exemple, disait-il dans sa préface, qu'il n'y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables de près ou de loin au malheureux disciple qui donne son nom à ce roman. » Greslou est un Philippe criminel, et M. Bourget, un Greslou moral. Que faisait Philippe auprès de Bérénice? Une expérience psychologique. Que fait Robert Greslou, sinon une expérience psychologique? Et, de même, c'est une expérience psychologique que M. Bourget institue, de moins meur-

trière façon, à chaque roman qu'il écrit.

Ces deux esprits — Bourget et Barres — sont comme le symbole d'une génération tout entière. Leur curiosité des choses de l'âme est le signe d'une inquiétude nouvelle qui les a ramenés tous deux vers un génie de leur terre natale — puisque Maurice Barrés aussi a des racines dans cette province — Pascal. Cette inquiétude, un William James l'éprouvait là-bas, « outre-mer », et M. Bourget, en conversant avec lui, a pu sentir que le souffle nouveau dépassait les limites de la France. En Amérique comme en France, l'intelligence toute pure ne suffisait plus à ceux que la science avait déçus, — et d'ailleurs, la science même de Bourget le « psychiatre » ne lui enseignait-elle pas que l'intelligence est bien peu de chose auprès de l'inconscient? Ainsi s'élaborait une philosophie du sentiment que cette génération a léguée à la nôtre. Elle a préparé Péguy, Psichari ; elle les a aimés ; elle les a adoptés. M. Bourget et Maurice Barrés ont salué ces deux âmes ardentes, dans lesquelles ils se reconnaissaient avec leurs certitudes et leurs incertitudes.

Car, dans cette réhabilitation du sentiment, je ne sais quoi de trouble demeure, et d'incertain, une lutte de deux êtres que portent en eux un Bourget et un Barrés. Il y a un poète lyrique chez Maurice Barrés à côté d'un psychologue analyste ; et chez M. Bourget aussi : « Moi, disait-il dans ses

Études et Portraits , je ne suis, hélas I qu'une moitié de poète qui s'arrange comme elle peut, cousue à une moitié de psychologue. »

Il y a chez Maurice Barrés un Germain et un Latin ; et, de même encore, M. Bourget nous confie : « Il y a toujours eu en moi un philosophe et un poète de la race germanique en train de se débattre contre un analyste de la pure et lucide tradition française. » Il y a un classique chez Maurice Barrés et un romantique, un intellectualiste fidèle à Minerve, et un ami de Belphégor ; M. Bourget, lui aussi, placé entre les deux groupes adverses qui se partagent notre temps, veut sentir comme les uns, et, comme les autres, se regarder sentir, éprouver comme les uns, et, comme les autres, comprendre. Ni Maurice Barrés, ni M. Bourget n'ont pu se laisser accaparer par l'un des deux partis. Dans le fracas de la bataille qui se livre parmi nous, ils regardent, ces deux grands aînés, les assauts et les prouesses ; ils assistent à la mêlée où l'intuition heurte l'intelligence, où la ferme « tradition », — acier brillant — brave la flamme jaillissante de « l'élan vital ». Ils reconnaissent des amis, des frères, dans les rangs des Grecs comme dans ceux des Troyens ; et si parfois, comme les dieux d'Homère, ils se sont mêlés à la bataille, c'est bien en Olympiens, en effet, puisqu'ils ont eu pour maître d'éthique intellectuelle l'Olympien de Weimar, ce Goethe qui eût aimé parler en souriant, devant Eckermann

attentif, des querelles de Belphégor et de Minerve.

Qu'ils partent de Minerve ou de Belphégor, de l'inconscient ou de l'intelligence, M. Bour» get et Maurice Barrés aboutissent au même point. Car l'intelligence nous enseigne à vénérer la tradition ; mais s'il est vrai aussi, comme le dit M. Bourget, que a l'inconscient est la partie la plus féconde de notre être », il faut mépriser l'effort de la raison réformatrice, et reconnaître qu'une race trouve les institutions qui lui conviennent dans l'inconscient, dans le travail lent et involontaire des siècles. Ainsi, par l'une et l'autre voie on aboutit à ce principe de continuité ; on aperçoit, de l'un et l'autre point, quand on jette sur le monde et sur l'histoire un regard attentif et profond, que l'humanité, pas plus que la nature, ne fait de « sauts », et que les peuples, pas plus que les familles, ne se soustraient impunément à la grande loi de « l'Etape ».

Voilà ce que M. Bourget savait, dès 1895, quand il dénonçait, dans tous les peuples travaillés par la démocratie, une espèce d'anarchie intellectuelle. Pourtant, il était quelque peu démocrate alors ; il était allé chercher « outre-mer » des leçons de démocratisme. Il a, depuis, reconnu qu'un

travail se faisait dans les esprits, qui ramenait l'élite à la notion de la permanence ; il a voulu y participer ; il a été l'ami de M. Maurras, il lui a dédié ce Tribun où il avait mis en scène la doctrine même que Maurras a tirée de Sainte-Beuve : l'empirisme organisateur ; et quand l'avenir jugera notre temps, il ne devra pas oublier que deux des esprits les plus fins et les plus solides de ce temps, Jules Lemaître et M. Bourget, ont adhéré aux doctrines de M. Maurras. L'auteur du Député Leveau et celui du Tribun ont cru voir, dans le journaliste latin, le génie même de la Méditerranée, « ce lac sacré, dit M. Bourget, aux bords duquel s'est formée la seule civilisation dont nous puissions être » ; ils ont uni dans une même condamnation l'esprit de révolution et l'esprit de démocratie ; et le sarcasme est remonté à leurs lèvres, qui jaillissait des lèvres d'Aristophane devant le crédule Démos. Seulement, comme l'on met à toutes les idées que l'on adopte son tour et son ton personnels, je retrouve, dans le Bourget-Maurras, le Bourget psychiatre, et ses excès. Ce n'est point, comme Aristophane et Jules Lemaître, dans un asile de vieillards simples et inoffensifs qu'il renvoie Démos :

c'est à la Salpêtrière, à Bicêtre, à Sainte- Anne, parmi les hystériques, et ces «paranoïaques » ou ces « cyclothymiques » dont il a fait grand usage dans ses romans.

Ainsi le démocratisme, lui aussi, lui paraît une « maladie » : il est une déviation de Tin-

telligence. La tare de notre temps, dit M. Paul Bourget, n'est pas, comme on le croit souvent, une diminution de la volonté, mais de l'intelligence. L' « avenir de l'intelligence » est compromis par ce régime qui soumet les puissances d'esprit aux puissances d'argent.

M. Bourget, au tome second de ses Nouvelles pages de critique, se demande si, par exemple, cette nécessité de vivre de sa plume n'a pas dévié et gâté le talent d'un Balzac.

Que serait devenu Balzac, s'il n'avait pas eu à payer ses dettes? A quel art supérieur et sans scories n'eût-il pas atteint? Ici nous arrêterons M. Bourget, et nous oserons lui demander s'il en est bien sûr. N'a-t-il pas dit, au contraire, au tome premier de ces mêmes Pages, que le devoir de payer ses dettes avait été le grand aiguillon du génie de Balzac ; qu'il l'avait obligé à tirer de luimême tout ce qui s'y cachait de puissance de création? Et voilà justement ce qui, peutêtre, malgré tout le désordre et l'indiscipline dont nous souffrons, donne aux esprits et aux lettres, dans les temps nouveaux, un ressort que les âges de hiérarchie n'ont pas connu : la nécessité de l'effort, la hâte de franchir l'étape, l'ambition de s'élever.

Mais M. Bourget répliquerait aisément que nos mœurs et notre régime, loin de nous élever et d'élever notre littérature, donnent au royaume de l'esprit une sorte de constitution républicaine, je ne sais quel air plébéien. Balzac, pour reprendre cet exemple,

n'a pas « les attaches fines » ; et ceux mêmes qui sont indifférents aux luttes du forum, Maupassant, Huysmans, ceux mêmes qui se défendent contre l'anarchie ambiante, Alphonse Daudet, François Coppée, ceux-là, dit M. Bourget, sont bien de ce temps et de ce régime : ils se plaisent à peindre les petites gens ; ils, sont sans indulgence pour les hautes classes françaises ; ils ont, de la nature humaine, une vision « diminuée, avortée, démocratisée ». M. Bourget, au contraire, a été un peintre de la haute vie. Ses beautés sont aristocratiques ; le poème de l'avenir, selon la préface d'Edel, doit être « un poème en bottes vernies et en habit noir » ; et il s'étonne, quand une bourgeoise, Mme de Bonnivet de la Duchesse bleue, est belle comme les princesses de Van Dyck. On l'a parfois taquiné sur ce goût. Ces malices me semblent injustes. Pourquoi reprocherait-on à Racine de mettre des rois sur la scène? M. Bourget, comme Racine, voulant peindre le cœur humain, devait choisir ses personnages parmi ceux que rien ne détourne de leurs passions, et chez qui la vie psychologique se déploie à l'abri des soucis mesquins. Il n'a pas de puérile admiration pour la « haute vie ». Oui, — mais je n'oserais en dire autant de son public. Beaucoup de ses lecteurs cèdent à une curiosité naïve du grand monde, assez commune dans un régime où les petites classes envient les classes distinguées; et, dès lors, quand il

condamne ce régime, M. Bourget est peutêtre ingrat...

Pour être plus juste, il est venu à l'âge où ses maîtres, les Renan, les Taine écrivaient, l'un sa Réforme intellectuelle et morale, l'autre ses Origines. Ainsi sous le Bourget-Maurras nous retrouvons le Bourget-Taine. L'esprit de réalisme de Taine et de Renan a porté chez lui les mêmes fruits ; leur esprit scientifique, tantôt optimiste, tantôt pessimiste, et dilettante quelquefois, s'est développé chez lui avec les mêmes alternatives de dilettantisme, de pessimisme, d'optimisme... Pourtant, alors que Renan achève sa vie dans le dilettantisme, et Taine dans le pessimisme, c'est à une sorte d'optimisme que M. Boûrget est parvenu. C'est qu'il a retrouvé le sens du divin. Il a vu que le vase vide, dont Renan, jadis, respirait sans espérance le parfum à demi évanoui, s'emplissait de nouveau de la liqueur sacrée, et que c'était un Graal immortel. Ce « cri d'un cœur resté chrétien », comme il disait dans les Aveux, il le pousse maintenant, parmi les avertissements, parmi les « leçons » qu'il tire de la guerre, et parmi les programmes qu'il propose au « parti de l'intelligence ». Il ne croit pas ce parti voué à un irrémédiable paganisme ou à un positivisme fermé. Il ne croit pas non plus que l'esprit chrétien rejette le culte de l'esprit tout court, et bannisse l'intelligence, ni la science. Et c'est là peut-être l'enseignement le plus certain de cette longue et belle car-

rière : ce qui se fait et se dit contre la vérité scientifique, se fait et se dit contre l'idée même de vérité ; les conséquences de ce scepticisme sont incalculables ; elles sont destructrices sous l'apparence de la piété ; et lfes Raymond Sebond préparent les Montaigne.

Lorsque M. Maurras naquit, sous le ciel bienveillant de la Provence, deux fées nobles et charmantes entourèrent son berceau. Elles apportaient à l'enfant leurs couronnes et leurs promesses. L'une était la fée de l'Hellade ; elle lui annonçait son clair génie.

L'autre était une fée latine ; sa baguette, ferme et rigide, en touchant son front, lui

(1) Né en 1868, aux Martigues. Principales œuvres : I. Jean Moréas (1890) ; le Chemin de Paradis (1895) ; Anthinéa (1902) ; les Amants de Venise (1902) ; V Avenir de V intelligence (1905) ; V Etang de Berre (1915) ; Inscriptions, Poèmes (1921) ; Œuvres littéraires choisies, (1922) ; Anatole France (1924) ; La Musique Intérieure (1925), avec une importante préface.

IL Vidée de décentralisation; Trois idées politiques : Chateaubriand, Micheletj Sainte-Beuve (1898) ; l'Enquête sur la monarchie (1900) ; Une campagne royaliste au Figaro (1901) ; Kiel et Tanger (1910) ; Si le coup de force est possible (1910) ; Quand les Français ne s'aimaient pas (1916).

III. Le Dilemme de Marc Sangnier (1906) ; la Politique religieuse (1912) ; V Action française et la religion catholique (1913).

IV. Les Conditions de la victoire (4 vol. d'articles de guerre) ; la Part du combattant (1917) ; la Pape, la guerre et la paix (1917) ; les Chefs socialistes pendant la guerre (1918) ; les Trois aspects du président Wilson (1920).

imposa le goût de Tordre, qui construit et qui conserve. Une troisième fée arriva au dernier moment, qui n'avait pas été invitée. Elle avait l'air maussade et méchant, et sa bouche était pleine de menaces.

C'était la fée de la politique.

Il suffit de parcourir son œuvre, pour voir la place que la première fée occupe dans son esprit. Cette fée est une muse. Elle est l'antique institutrice et le sublime modèle dont les siècles n'ont pas terni l'éclat, et qui, par les voyageurs et les colons, par les artistes, par ses vainqueurs eux-mêmes et les vainqueurs de ses vainqueurs, a étendu sur toute la mer intérieure le rayonnement de son art et le rythme de sa pensée. Le mouvement régulier et modéré qui balance les flots de cette mer, c'est l'harmonieux reflet de la cadence hellénique ; le miroitement du soleil sur ses vagues, c'est l'image de la joyeuse lumière spirituelle qui, toujours une et toujours diverse, reste immuable dans le ciel supérieur, tout en se réfractant, de façon originale et mouvante, dans chaque esprit.

Ainsi, M. Maurras n'avait pas besoin d'Athènes pour connaître cette lumière ; il s'initiait à sa douceur et à sa pureté au seul spectacle de sa Méditerranée natale que

Taine appelle : « lustrée et bleue comme une tunique de soie » ; il pressentit la Grèce dans « nos terrains brûlés du Midi », et le divin Céphise au bord du « Rhône divin ». « Entre les oliviers de la vierge aux yeux pers, tu naquis », lui a dit Anatole France. Son enfance a vagabondé parmi ces oliviers. Elle a aimé le vent qui vient du fond de la Crau ou de « la dentelle des Cévennes ». Et, déjà poète, Charles Maurras adolescent chantait la saison du renouveau provençal : « Chaude, pure, dorée. » Il sourit aujourd'hui de ces vers :

« A quinze ans tout enthousiasme exagère. »

Il préfère, maintenant, pour chanter la Provence, emprunter la voix de son maître Mistral. Mais, de lui-même, il trouve encore des chants félibréens, et les pages provençales d'Anthinéa, celles aussi de V Etang de Berre sont d'une belle, couleur méridionale. Ne reconnaissez-vous pas le moulin près duquel il les écrit : « J'écris au flanc d'une colline couronnée d'un moulin qui a cessé de moudre... »? Nous l'avons vu dans les Lettres de mon Moulin; et Alphonse Daudet luimême eût écrit ces pages, mais peut-être avec moins d'atticisme.

Il trouvait la Grèce parmi les oliviers. Il la retrouva sur les bancs du collège. Il écouta, dans les poètes et les orateurs, — Démosthène est resté l'un de ses conseillers favoris, — les leçons de sagesse réaliste et d'idéale beauté qu'elle donne au monde. Après la sagesse chrétienne, après la beauté de l'Evangile, il

n'est pas de sagesse plus sage ni de beauté plus belle. Dieu, disait à peu près Joubert, ne voulant point départir la vérité aux Grecs, leur donna, du moins, la beauté. Et cette beauté qui n'est pas la splendeur du vrai, mais qui en est un reflet terrestre, si elle ne peut suffire à l'homme qui pense, était une discipline souple et ferme à la fois pour l'âme d'un adolescent. A travers La Fontaine, il remontait à Homère. Il abordait Homère luimême, et suivait Ulysse en ses voyages. Parfois, maintenant encore, il revoit un petit garçon de huit ans sous les tilleuls et les lauriers roses, le visage-penché sur Y Odyssée. Il se souvient de ses rêves et de ses enthousiasmes, et comme il déclamait, en riant de plaisir : « Muse, conte-moi les aventures de cet homme prudent... »

En ce temps-là, quand on s'embarquait pour la Grèce, on emportait les Poèmes antiques. Maurice Barrés fit son voyage de Sparte, après avoir connu Leconte de Lisle et Louis Ménard ; et la Grèce ne lui livra pas son âme. M. Maurras eut de meilleurs maîtres. Il sut dès l'abord/ que l'Attique n'a « rien de commun avec les vers de M. Leconte de Lisle... Ce n'est pas de la pierre peinte que l'Attique ; c'est une personne vivante, nullement impassible ni marmoréenne. » Au sortir d'Homère, il rencontra ces Athéniens :

Renan, Anatole France, Jean Moréas. Il aima, pour son rythme plus que pour ses idées, la Prière sur V Acropole. Il y discerna,

malgré les ombres romantiques, allemandes, et, ajoute M. Maurras, chrétiennes, l'ombre délicate des oliviers sacrés. Dans l'ingénieux professeur Bergeret, il retrouva, unie à la netteté française, « la grecque subtilité » ; il dit : «Mon maître France » ; et quand il parcourut Florence, ce fut le Lys Rouge à la main. Mais plus encore qu'à Anatole France, il demanda le secret de la Grèce à celui que ses fidèles appellent « le divin Moréas ». Il lui consacra son premier ouvrage, il lui dédia l'un des contes du second, le Chemin de Paradis. L'auteur du Pèlerin passionné venait de se prononcer pour un retour à l'art classique. Une jeune Pléiade le suivait où se distinguaient Raymond de. la Tailhède et Lionel des Rieux. Charles Maurras y prit rang, sous le signe de Ronsard et de Chénier. Il remontait aux vieux maîtres : « Seule une âme ignorante, amie de la brutalité, se plaindra de la Renaissance » ; et il traduisait, à la suite d'Henri Estienne, de Rémi Belleau; et de Ronsard, ces charmantes épigrammes qui sont la fleur de la poésie grecque. « Ce généreux effort » de l'école romane, M. Maurras proteste qu'il n'est point un pastiche, et qu'il ne nous ramène pas à Lebrun. Pour nous, il nous paraît une exquise réussite, lorsqu'il est tenté par un Moréas, un La Tailhède, un Maurras. Seulement, l'art est -il une « réussite », une gageure? N'est-il point un épanouissement, l'épanouissement des idées et des sentiments d'une époque? Et la diffé»

rence de l'épanouissement à la réussite, n'estelle pas la différence de l'art à l'artifice? Voilà des questions qu'il nous plairait de poser, mais dont on se souciait peu, je crois, dans le cercle ardent aux lectures et aux discussions qui se serrait, dans le rez-de-chaussée de Lionel des Rieux, sous les larges ailes ouvertes de la Victoire de Samothrace.

M. Maurras écrivait dans un journal royaliste qui s' est éteint depuis : la Gazette de France. Son directeur l'envoya en Grèce.

M. Maurras alla, selon le mot d'un poète, à Athènes comme à un rendez-vous d'amour.

Et certes, c'était un amant, celui qui, dans ses ignorances mêmes, se comparait à ces premiers Florentins humanistes qui touchaient de leurs fronts « les volumes d'Homère qu'ils ne pouvaient déchiffrer », celui qui retint des larmes devant le premier chapiteau qu'il aperçut, et qui, devant la première colonne des Propylées, ne put s'empêcher d'embrasser cette blanche amie.

On soupçonnera peut-être M. Maurras de céder à la mode du néo-hellénisme. Rien ne serait moins juste. Les Hellènes du Parnasse aiment la Grèce primitive et la Grèce décadente, Egine et Alexandrie. M. Maurras les rejette l'une et l'autre/ Il ne goûte ni l'inachevé, ni l'achèvement trop sensible ; ni l'absence de traditions, ni l'oubli des traditions. Or, cette fin du dix-neuvième siècle était curieuse des origines et du primitif ; et, par un mouvement contraire, elle s'inclinait

avec complaisance sur la décadence et la décomposition. Avec Leconte de Lisle elle remontait aux Théogonies primitives ; avec Pierre Lôuys, elle s'énervait entre les bras de l'Aphrodite alexandrine. M. Maurras évita ces deux écueils du goût. « Aucune origine n'est belle, dit-il ; la beauté véritable est au terme des choses » ; et quand on lui vantait V Aphrodite de Pierre Louys : c'est s'embarquer pour Athènes et se réveiller à quelque rivage éthiopien. — M. Charles Maurras, d'une main ferme, dirigea sa barque vers la terre d'Anthinéa.

Qu'est-ce qu'Anthinéa? C'est la terre des fleurs, Athènes en grec, Florence en latin.

C'est la France aussi. Le Valois et le Parisis sont compris dans ses limites, et Racine, Voltaire, «►La Fontaine sont, dit M. Maurras, citoyens de cette douce et nerveuse contrée, « fleur du monde ». M. Maurras veut l'être aussi. Il se soumet à la constitution de ce pays ; il veut même la formuler avec autorité ; et il en énonce les lois fondamentales, lois qui régissent l'art et la pensée.

C'est la marque la plus originale de l'art de M. Maurras, que d'obéir aux lois d'Anthinéa, que le romantisme avait oubliées pour substituer, au parfum de la fleur chaste, ce « goût de chair » que M. Maurras dénonce chez Chateaubriand. « Avant Chateaubriand, le mot était un signe, un signe abstrait et qui ne cessait d'être tel que par un vrai coup de fortune. » Ce « coup de fortune » se pro-

duit rarement chez M. Maurras. Point de couleur ni de saveur dans sa prose, mais une sensualité d'un autre genre, celle de la Psyché que le vent trouble et charme : « Chère Psyché, vos yeux qui tremblent — Vos yeux de fleur ont peur du vent — Peur et délice tout ensemble... » Cet effroi délicieux est d'un épicurisme raffiné de dilettante. « Bien voir le paysage en concevant à ce sujet les plus belles idées », telle est la joie de ses yeux ; ils ne recherchent pas les spectacles grandioses, les paysages romantiques. En Corse, ils se détournent du pittoresque tourmenté de cette terre neuve, pour se reposer sur la grecque Cargèse et sa majesté plus douce. Veut-on saisir l'abîme qui. sépare l'auteur d'Anthinéa de l'auteur de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem? Pour celui-ci, la mer est la grande béante aux lointains bleuâtres, qui le berce sur la « molle intumescence » de ses vagues. Pour celui-là, rien d'indéfini ni d'infini dans l'horizon maritime. Grec, il aime les traits nets, il a horreur du chaos : nulle limite plus parfaite et plus ferme, dit-il, que celle qui sépare le ciel de la mer ; et ce mot d'horizon où les modernes mettent l'idée du vague et de Tinfini, veut dire au contraire, M. Maurras ne l'oublie pas, définition (1).

(1) Notons-le : cette critique de « l'infini » de» romantiques n'est pas nouvelle, ni cette idée des bornes strictes et précises qui limitent l'horizon marin. Un classique anonyme de 1803 censurait déjà ces mots du Génie du christia-

Il est, en vrai fils de l'Hellade, plus enclin à saisir les formes et les mouvements que les couleurs. Il est moins peintre que sculpteur. Voyez, aux portes de Cargèse, le groupe des porteuses de cruches et leur beau mouvement, « le plus beau qui soit » : « La poitrine se gonfle et se modèle comme un vase ; elle s'ouvre comme une fleur. Le cou se pose, les reins se tendent nerveusement : devenue plus grave et plus souple, mesurée avec une inappréciable sagesse, la mesure est déroulée dans l'esprit comme une musique. » Dans le mouvement impétueux de jeunes baigneuses, il aperçoit le corps mutilé de l'Amazone d'Epidaure sur son coursier de marbre aux pieds brisés. Les idées elles-mêmes lui apparaissent sous la forme de groupes sculptés ou d'élégantes frises : c'est la galère où les novices lecteurs de Pierre Louys voguent vers l'Ethiopie, dans leur sommeil confiant ; c'est la marche des générations « qui se suivent,

{>orteuses de corbeilles et porteuses de ampes, sur la longue frise du Temps ».

Telle est la joie de ses yeux, disions-nous ; aussi subtile est la joie de ses oreilles, — ces oreilles qui, comme celles de son maître Ronsard, se sont fermées aux bruits vains, mais qui laissent encore chanter en elles la musique des syllabes. M. Maurras a des vers inavoués au sein de sa prose. Le Chemin de

nisme : V infini dans le ciel et sur les flots. L'infini peut être dans le ciel, disait-il, « mais il ne peut être sur les flots ».

Paradis est formé pour une bonne part de ces strophes secrètes :

Belles comme des fleurs, en ligne cadencée, Les vierges s'avançaient vers la plaintive Io.

ou quelques lignes plu» bas :

Quelques jeunes hommes rougirent

Ayant senti leurs nuits se remplir autrefois

De pans de robes immortelles.

Ce ne sont pas là simples fantaisies de jeunesse. On trouverait tout au Ibng de son œuvre ces mouvements ébauchés qui laissent deviner le poète lyrique, comme celui-ci dans V Étang de Berre :

...D'autres cœurs, d'autres vies, d'autres âmes hu

(maines Viendront servir les dieux que nous avons servis.

Et même il me semble se surveiller, se mettre en garde contre le vers. Ainsi ne croirait-on pas qu'il a écrit d'abord, dans ses notes sur Lionel des Rieux : « Le grand Pan n'est point mort, Psyché respire encore » et que, par scrupule, il a ajouté les parenthèses qui font redescendre cette phrase vers la prose : « Le grand Pan n'est point mort. Et M. Clemenceau va lui consacrer tout un volume ; Psyché respire encore, quoique M. de Laprade soit aux enfers »? Une musique voilée chante jusqu'en ses austères articles de V Action française; et il n'a point oublié

ce que lui ont dit les ombres des vieux Grecs : le rythme de la Prière sur V Acropole, « ce rythme divin est de nous. Bien que d'une cadence outrée, retiens-le ».

Il a retenu aussi les règles de perfection intérieure, de raison et d'équilibre que lui donnait Athènes, capitale d'Anthinéa. Ce n'est pas à l'Allemagne qu'il demanda, comme beaucoup de ses contemporains, des leçons de pensée. On jouit, dans cette contrée, de trop peu de soleil ! L'esprit s'y reploie sur lui-même, parmi les brumes. Sous le ciel d'Anthinéa, il s'élargit jusqu'à contenir toute l'âme, humaine. « Au bel instant où elle n'a été qu'elle-même, dit M. Maurras, l'Attique fut le genre humain. » Il y cherche « l'expression parfaite d'une pensée humaine supérieure aux variations de l'histoire et de la nature ». Et cette part éternelle et universelle de l'homme, c'est la raison. Elle est, dit-il, « ce par quoi les hommes sont les hommes » ; et il s'irrite des âmes de son temps qui dédaignent le sens des choses et ne veulent plus qu'être émues. « Il n'est jamais question aujourd'hui que de sentiments. »

N'allez point croire qu'il méprise les sentiments. Ce qu'il demande à la Grèce, c'est justement l'union de la sévère Pallas dorique et de Cypris l'ionienne. Il n'est point de ces philosophes scythes qui tarissent toutes nos sources de joie et de souffrance, et retirent à l'homme tous les ressorts de l'action. Il ne veut pas mutiler l'âme humaine, mais seu-

lement y établir l'harmonie des facultés...

Il ne veut pas mutiler l'âme humaine ; et cependant, il la mutile, comme, aussi bien, dans son art trop attique, il mutile nos puissances de jouissance esthétique. Cette sensation de l'infini à laquelle il se refuse, est un des frissons par quoi l'âme moderne se répand mieux dans la nature et en perçoit mieux l'essence que cette antiquité qui se faisait un soleil à la taille du Péloponèse. Et le sentiment de l'infini, le « trouble auguste et grand » que Chénier lui-même a chanté, ne nous fait point regretter « la belle notion du fini... la seule sensée », selon M. Maurras. « Le sentiment de l'infini ! s'écrie-t-il... sons absurdes... formes honteuses... » M. Maurras aime trop la lumière, celle de l'âme comme celle des corps. Il s'éloigne trop, comme il dit, « des autels emphatiques dressés aux souffrances humaines » ; et la « religion de la souffrance humaine » qu'il proscrit n'est pas une stérile chimère, si l'œuvre d'un Vigny en est sortie, qui vaut bien l'œuvre d'un Moréas.

M. Maurras a eu beau expurger Anthinéa : un souffle païen anime ses livres. Son positivisme même est païen, et rebâtit un Olympe : « La science moderne est polythéiste, si l'on appelle dieux les forces, les causes secondes. » Les reproches qu'on lui a adressés sur ce point sont parfois maladroits, et l'auteur de V Action française et la Religion Catholique a pu en faire gorge chaude et risée. Il n'empêche qu'il a mal vu la part du senti-

ment chrétien dans l'âme française. La craie Marthe a bien plus de place dans les Martigues que sa vaine Aristarché exhumée des marécages ! Et c'est un jeu qui vaut ceux de l'école romane, que de" faire d'une prêtresse oubliée l'idole d'un bourg de pêcheurs. La prière de ces pêcheurs que M. Maurras cite avec admiration : « Notre père, faites-nous prendre assez de poissons pour en manger, en donner, en vendre et nous en laisser dérober », croit-il que son cher Ulysse l'eût prononcée?

Seulement, la Judée, où Celui de qui nous tenons cette prière vécut son existence terrestre, — cette Judée est en Orient, et M. Maurras hait l'Orient. Haine aveugle,- qui l'oblige à chasser Platon et Plutarque (Je son Panthéon, comme trop chargés de trésors orientaux ; haine qui enveloppe la justice surnaturelle et l'égalité entre les hommes, venues de ces « sources turbulentes » d'Orient. C'est de « la contagion de l'Asie », du « miasme juif et syrien » que dérivent, dit-il, tous les grands malaises historiques. Cette religion de l'Occident, que son disciple de naguère, Henri Clouard, reprochait à Adrien Mithouard, aurait pu conduire M. Maurras à rejeter la Grèce elle-même, et à proscrire la Renaissance. Mais il s'arrêta en chemin : « La Grèce, écrit-il, n'est pas l'Orient. C'est exactement le contraire de tout ce que notre imagination peut attacher à ce terme d'oriental. C'est le pays de la nuance et du sourire, de

la grâce dépouillée de toute mollesse, des plaisirs vigoureux bien tempérés par la vertu. » N'en déplaise à M. Maurras, en voulant définir le pays d'Alcibiade, il vient de nous donner la définition de l'Evangile.

Comment le définirons-nous lui-même?

Nous le nommerions volontiers un poète athénien, et certains, d'un jugement moins favorable, un sophiste grec, si d'autres œuvres, V Avenir de V intelligence surtout, ou Trois idées politiques ne nous avertissaient de l'appeler plutôt un constructeur latin.

Son maître Anatole France a marqué la part de l'air latin dans son tempérament :

Ton enfance heureuse a respiré

L'air latin qui nourrit la subtile pensée.

D'ailleurs, le sang gallo-romain coule dans les veines françaises ; et c'est par la voie romaine que la Grèce nous a civilisés. Aussi M. Maùrras ne veut -il pas que les éléments latins de la civilisation soient séparés des éléments grecs. Lorsqu'il fait, lui aussi, sa Prière sur l'Acropole, ce n'est pas à Pallas Athéné qu'il l'adresse, mais à Minerve. S'il prie Déméter, c'est sous son nom latin de Cérès, et il l'imagine, chaste matrone, avec

« l'austère forme de sa coiffure » et un pan de son voile au-dessus de sa tête. Il lui chante les vers de Melœnis :

Elles vivaient ainsi, les mères d'Étrurie, Celles du Latium et du pays sabin...

Il se souvient qu'à Cargèse, le soleil illumine tour à tour l'église grecque et l'église latine, et, peut-être, dans ce mutuel salut de flamme qu'elles s'adressent, il voit le symbole de leur égalité bienfaisante.

Certes, Rome n'est pas, à ses yeux, aussi pure et immortelle que la Grèce. Elle s'est trop ouverte au sémitisme, à ses bateleurs et à ses nécromants. Elle a eu trop de brutale adoration d'elle-même et a trop pratiqué par avance le conseil « maurrasien » : Politique d'abord. Car n'est-ce pas ce qu'il dit des Romains : « Hommes d'État par-dessus tout, ils mettaient sur l'autel leur œuvre »? N'estce pas aussi ce qu'il reproche à l'art latin trop orienté vers l'utilité politique : « Ces aqueducs où l'eau a cessé de couler, ces grandes voies impraticables donnent un sentiment de puissance, mais illusoire et presque ridicule »? Enfin il range « l'étroit Latin » entre « le juif cupide » et « le Celte paresseux et léger ». Mais cette étroitesse peut être, à l'occasion, une vertu. « L'étroit Latin »

Charles Maurras a voulu élever ces aqueducs et ouvrir ces grandes voies dont la France moderne a besoin, travaux utiles, précieux

si

par leur seule utilité. Il n'a pas reculé devant les deux termes dont on marque cette sorte d' « étroitesse » : conservateur, réactionnaire, sachant qu'il n'est pas, au fond, de mots plus nobles ; conserver, c'est maintenir le dépôt des générations, — et réagir, c'est lutter contre la maladie. Il est ridicule de reprocher à une vie de se conserver et à un malade de réagir, sous prétexte que ces mots sonnent mal. Seulement, il faut l'avouer, la Grèce, livrée aux démagogues et aux sophistes, avait su fort peu conserver et fort peu réagir. Et c'est pourquoi, lorsque, après avoir trouvé sa règle intérieure, M. Maurras s'éleva au plan politique et voulut construire, c'est en « étroit Latin » qu'il parla.

Nulle génération n'était moins faite pour l'entendre, que celle qui fleurissait à la veille de la célèbre affaire où M. Maurràs allait se distinguer parmi les combattants. Elle était généreuse, cette génération, et prête à tout admettre. Elle abordait, comme a dit Psichari, toutes les idées la main tendue, et elle aspirait à concilier les contraires. Elle aspirait aussi à faire entrer tous les hommes dans une universelle sympathie et à confondre la masse avec l'élite. Aristocrate d'instinct, M. Maurras serait tout prêt, au contraire, à confondre, comme Caton, les vieux esclaves avec la vieille ferraille. On lui a beaucoup reproché ce dédain des vies diminuées et la brutalité avec laquelle il professe que tout homme n'est pas un individu,

qu'il n'est pas nécessaire que tous les moi montent à la lumière, et qu'après tout, point n'est besoin que nous ayons tous une âme, pourvu que Charles Maurras en ait une. Cette promptitude à sacrifier l'individu à la société, un Latin l'eût aimée, je pense, mais point du tout les âmes dilettantes et les âmes candides que M. Maurras rebutait et scandalisait. « Plutôt la ruine de la société que le maintien d'une injustice ! » lui criait Maurice Bouchor ; et M. Maurras faisait observer doucement qu'on a déjà vu des sociétés sans justice, mais point encore de justice sans société... Ah ! comme il se sentait isolé, et quel dégoût le prenait pour un temps si peu fait pour lui !

« Le prodigieux épaississement des esprits depuis trois quarts de siècle de culture barbare amène une sorte de nuit tout à fait comparable à celle qui précéda l'an mil » :

c'est en ces termes qu'il juge ce siècle que son collaborateur, M. Léon Daudet, appelle stupide. Et même quand il tournait les yeux vers ceux qui luttaient contre les désertions et les apostasies de son temps, il ne se reconnaissait pas en eux. Il ne se reconnaissait pas dans (( le noble Péguy », ni dans Léon Daudet, ni dans les Vaugeois, les Lasserre, trop proches encore à son gré des André Gide, des Claudel, des Marc Sangnier ; et il voyait bien que « dans cette France née des embrasements du Disciple » son Chemin de Paradis faisait « une espèce de macule » par son dédain

de la vie intérieure. Pourtant il voulut se rattacher à ce groupe, parce qu'il conservait les mêmes principes et réagissait contre les mêmes maladies.

Et d'abord, c'est à l'esprit de romantisme qu'il s'en prenait. A cette époque un grand mouvement se dessinait, une croisade antiromantique. Le romantisme avait lassé le public de ses thèmes monotones ; il avait déçu les esprits de ses rêveries politiques ; les pourpoints de ses drames se fripaient et l'écho de ses passions rendait un son ridicule. De Rousseau à Leconte de Lisle, un vaste procès enveloppa tous ces esprits, si divers pourtant, si contraires parfois, accusés de complicité. Des livres restent qui sont les actes d'accusation ; d'autres, qui sont les plaidoiries. M. Maurras était au nombre des accusateurs.

Le mot de Gœthe : « Le classique, c'est le sain ; le romantique, c'est le malade », résume ses réquisitoires. Disciple de Sainte-Beuve, et quelque peu de Proudhon (car ses maîtres sont très divers), il ne daigne même point admettre au royaume de l'art ces âmes anémiques et décadentes que Proudhon appelle les femmelins. Il répète le mot de Moréas mourant : « Classique et romantique, c'est des bêtises », entendant par là qu'il n'y a qu'un art, et qu'il est classique. « Un bon romantique ne saurait comprendre, manquant du principe de l'intelligence et du jugement » ; un bon romantique ne saurait même pas

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aimer, car, « à force de poursuivre l'occasion de l'amour, d'en entretenir le désir et d'en cultiver la mélancolie », le romantisme en a obscurci et voilé l'image. M. Maurras suit pas à pas, avec des sarcasmes, l'aventure des amants de Venise; il dénonce les méfaits du romantisme féminin; . il considère le romantique des mêmes yeux dont l'antique Latin regardait un barbare : « Il a laissé Athènes et Rome ; il a perdu les disciplines de la pensée, du style et de la prosodie. » M. Maurras va plus loin encore. Il enveloppe dans sa proscription les écoles qui apparaissent d'ordinaire comme des réactions contre le romantisme : le Parnasse, le réalisme, dit-il, ne sont pas des remèdes au mal romantique, mais d' autres formes de ce mal. Et la source commune de toutes ces erreurs et de ces chimères malsaines est l'esprit de révolution.

Celui-ci, selon Charles Maurras, c'est le grand feu de joie où disparaissent les biens lentement acquis par les siècles. Taine en a cherché l'origine dans l'esprit classique ; mais M. Maurras qui, sur tant de points, s'affirme disciple de Taine, proteste contre cette filiation. Il y voit un préjugé de professeur. Il ne veut pas séparer la tradition littéraire de la tradition politique, comme il ne veut pas séparer le romantisme de la révolution, ni cette dernière de « ce réveil de l'esprit juif et de l'impur délire biblique que nous appelons ironiquement la Réforme ». Ce triple ennemi ne peut être combattu que par le positivisme

ou par le catholicisme. M. Maurras a choisi la première arme. Nous croyons qu'il a fait un mauvais choix.

C'est pourtant une bien grande figure que le philosophe à qui M. Maurras s'est attaché avec une passion lyrique, et dont il répète les formules, comme pour en savourer le goût austère. Dans le monde du dix-neuvième siècle, livré à l'anarchie intellectuelle, à l'indiscipline morale et à l'individualisme, Auguste Comte est venu apporter, d'une marche Eesante, mais sûre, un principe de stabilité, a fantaisie régnait dans les vers du poète, dans les systèmes des penseurs, — et il parla d'ordre et de méthode, de soumission à l'esprit de science et aux lois de la raison positive ; un souffle de passions brutales et d'égoïstes instincts se déchaînait dans le roman comme dans la vie, — et il parla d'amour et de solidarité humaine, non point de cette solidarité hargneuse à laquelle d'autres, auprès de lui et parmi ses amis même, demandaient de constituer une ennuyeuse et sordide Icarie, mais de cette chaîne mystique, de cette religion au sens latin du mot, qui lie et affranchit à la fois ; enfin l'âme inquiète de ce siècle aspirait à d'aventureuses expériences, à des révolutions ou à des avènements lumineux, — et lui, le maître autoritaire qui voulait une chaîne entre les vivants, il enseignait qu'il est aussi une chaîne des vivants aux morts, que nulle de nos actions n'est indépendante des actions séculaires, et que

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le progrès, pour n'être pas le rêve d'une ombre, doit suivre dans l'avenir la courbe qu'amorce, dans le passé, la tradition.

Le catholicisme donne les mêmes leçons ; et le Latin Maurras en sait gré à la religion romaine. Il voit en elle, par un arbitraire mélange, l'union du christianisme et du paganisme, du sentiment chrétien et de la discipline reçue du monde helléno-romain ; il y voit aussi l'un de ces lieux où l'Orient et l'Occident se composent, se concilient; et ceci serait moins fait pour nous déplaire. Car il est très vrai que l'âme du catholicisme est l'équilibre : équilibre du rationalisme et du fidéisme, de l'esprit de permanence et de l'esprit d'évolution ; équilibre de nos puissances de joie intérieure et de notre capacité de souffrances : pourquoi refuserait-on de découvrir, dans cette économie admirable, cette nouvelle raison d'admirer : l'union des grandes familles du genre humain, — Orient et Occident, — et l'équilibre de leurs facultés?

Auguste Comte montra à M. Maurras ce qu'il avait montré à Brunetière que M. Maurras aimait peu, ce qu'il devait montrer à Léon de Montesquiou que M. Maurras aimait d'une amitié profonde : à savoir qu'il est une science politique dont les lois ne sont pas moins permanentes et ne sont pas plus complaisantes à nos caprices que des lois physiques ou chimiques. Aux côtés de son ami Frédéric Amouretti, M. Maurras s'efforce de pénétrer ces lois. Si je ne me trompe, voici

le résumé qu'il en donnerait assez volontiers : Tous les problèmes sociaux sont subordonnés au problème politique, c'est-à-dire à la question de l'autorité. — L'autorité peut s'incarner dans un cerveau ou dans une collectivité ; — elle peut se transmettre par hérédité ou se remettre sans cesse en question. — Ainsi se peuvent concevoir quatre types de pouvoirs : celui qui est à la fois multiple et changeant, la démocratie, incapable de ne pas centraliser et incapable en même temps de ne pas diviser, incapable dé faire la guerre et incapable de l'éviter ; — celui qui est multiple, mais continu, l'aristocratie, fort bonne pour maintenir la tradition, mais dangereuse aux heures de crises ; — celui qui est une monarchie, mais passagère et sans appui dans le passé, le césarisme, utile aux heures de crise, mais inhabile à l'action continue; — enfin le pouvoir qui est à la fois un et héréditaire, la royauté, propre à la fois à la guerre et à la paix, à la centralisation et au fédéralisme, le meilleur des pouvoirs en un mot, selon M. Maurras, et selon Ulysse, son maître. On. pourrait aisément, je crois, extraire ces idées de V Enquête sur la monarchie et de Kiel et Tanger. On les retrouverait aussi dans cette Action française dont M. Maurras a fait une tribune retentissante. Un royaliste, vers 1890, c'était un vieil homme qui avait connu M. Berïyer ou M. de Chateaubriand, qui boudait et se contentait de son siège inamovible au Sénat. Grâce à M. Maurras et à

se» amis, un royaliste peut être aujourd'hui un homme jeune, ardent et intelligent, qui professe que le cours de l'histoire n'est pas rectiligne et qui répète la formule de son maître : « En politique, le désespoir est une erreur profonde. » Ce peut être un esprit nourri des plus fortes pages de Rivarol,, de Maistre, de Bonald, de Proudhon, de Sainte-Beuve, de Renan et de Taine ; un lecteur de Le Play comme M. Valois, un disciple d'Albert Sorel comme M. Bainville, une manière de Veuillot ou de Drumont, j'allais écrire un Saint-Simon, comme M. Léon Daudet. Surtout ce peut être un homme d'action, car il lui est facile de tirer de M. Maurras toute une philosophie de l'action et de lui en demander d'énergiques exemples : témoin cette quotidienne campagne d'union sacrée que ce « nationaliste intégral » soutint pendant la guerre; ou ces initiatives justes et hardies, comme la Part du Combattant. « Personne, a dit M. Maurras, ne pourra sans injustice ni opprobre se mettre audessus de l'universelle mêlée. Quand tout se donne et se prodigue, par quelle scandaleuse exception, seul, l'esprit, le puissant esprit, se réserverait-il ? »

M. Maurras a voulu se donner et se prodiguer. Il faut avouer qu'il l'a fait avec rudesse, et avec une violence qui s'égare parfois. Il me

fait songer à ces grands hérésiarques des premiers siècles qui avaient sans cesse à la bouche les mots maléfiques Anathema sit. Il maudit. Qu'un article lui déplaise, il maudit l'auteur qui l'a écrit, le libraire qui Ta vendu, le vaisseau qui Ta apporté jusqu'à lui. Il entre ainsi en matière à propos de Huysmans : « Il me faut dire mon dégoût » ; il continue en parlant de ses « gros joujoux », de son « style bas et gras... style lymphatique ». Certes, ses poings n'ont rien à envier à ceux de M. Léon Daudet. Mais je crains qu'il ne les abîme,, en frappant dur et dru sur trop de grands noms, Hugo par exemple,, ou Chateaubriand. Celui-ci, à l'entendre, est un « naufrageur », un « faiseur d'épaves », un « oiseau rapace et solitaire », un « amateur de charniers » ! Pauline de Beaumont, aimable et doux Joubert, ombre discrète de l'Abbaye aux bois, quelle figure faites-vous, dans ce tableau farouche? M. Maurras, vous êtes un romantique...

C'est qu'en vérité M. Maurras est moins simple qu'il ne le semble d'abord, et cette figure où nous avons vu des traits grecs et latins aurait bien d'autres aspects à nous découvrir : « Nous avons tant d'âmes distinctes ! » a-t-il avoué un jour. A Florence, il eut des moments de nihilisme ; en Grèce, il fut troublé par le vin de l'Asie ; à Paris, l'ivresse du symbolisme le saisit parfois ; et, dans sa Provence latine, à travers les ports mélancoliques, où les tartanes attendent,

agitées « comme nous d'un feu d'inquiétude infinie », à travers les marais de Marthe la magicienne, à travers la Crau, maigre, triste et dorée par le soleil mourant, il a senti passer je ne sais quel effluve romantique. Il y a des cantons secrets de lui-même, où chantent les vers de Baudelaire, et où vivent, comme de mauvais rêves, toutes les idées qu'il proscrit... « Nous avons tant d'âmes distinctes ! » Ne devait-on pas, même, assister un jour à cette incarnation inattendue :

Charles Maurras candidat à l'Académie française ?

Se promènera-t-il un jour, avec des écrivains dont il a fort médit, et fort violemment, mais à qui il pardonnera... sous les ombrages d'Académus? Il serait bien, là, assagi, renonçant à certains mots, atténuant certaines idées, dans une lumière moins crue, et sentant assez son autorité pour ne plus aimer la violence. Il serait bien, relisant son œuvre pour en proscrire les germes mauvais, pour en garder les semences fécondes, en attendant avec confiance le soir de sa vie. « Le sillon où descend le grain que nous. jetons peut bientôt se refermer sur notre dépouille. N'importe, la substance agitée sous terre nourrira la force du grain. » Il y a un examen de conscience au fond de ces belles lignes sereines. N'en troublons pas la douceur aimable en demandant si, parmi ce grain, il n'y a pas eu de l'ivraie. Quel que soit l'avenir de ses doctrines, et même si l'on ne souscrit

pas au dernier mot de cette conclusion, personne ne pourra refuser à M. Maurras de se rendre ce témoignage, dont il salue aujourd'hui l'un de ses premiers livres : « Je n'ai pas vécu en momie, j'ai agi, travaillé, tenté de conseiller ou d'orienter. Peut-être à tort. Et probablement à raison. »

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