HISTORIENS ET CRITIQUES
Sanciu8 amor patriœ dat animum.
(Devise des Monwnenta Germanise.)
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GEORGES GOYAU (1)
L'entreprise est hasardeuse, de chercher dans les livres le visage des auteurs. Pourtant nous nous formons toujours de telles images : à travers l'allure du style et l'attitude morale de l'auteur, nous croyons apercevoir l'attitude
(1) Né en 1869 à Orléans. Principales œuvres :
I. Chronologie de V Empire romain (1891) ; la « Numidia militiana »... (1893) ; Lexique des Antiquités romaines (1895) ; la Têtrarchie (1912),
II. Le Vatican... (1895) ; V Allemagne religieuse (le Protestantisme, 1 vol. 1898 ; le Catholicisme, 4 vol. 1905-1909) ; les Hâtions apôtres : vieille France, jeune Allemagne (1903) ; Bismarck et V Eglise (4 vol. 1911-1913) ; les Catholiques allemands et V empire évangélique (1917) ; les Dames de la Charité de M. Vincent (1918) ; Une ville-église : Genève (2 vol., 1919) ; Portraits catholiques (1921) ; la Pensée religieuse de Joseph de Maistre (1921) ; Figurines franciscaines
1921) ; Sainte Lucie (1921) ; Histoire religieuse de la Nation française (1922) ; Les Origines religieuses du Canada (1924) ; Ozanam ; Le cardinal Lavigerie (1925).
III. Du toast à V Encyclique; le Pape, les catholiques et la question sociale; V École d'aujourd'hui (2 vol.) ; la Francmaçonnerie en France; Lendemains oV unité; Vidée de patrie et V humanitarisme; le Pape Léon XIII; Jeanne d'Arc devant V opinion allemande (1892-1907). — L'Église de France durant la guerre; le Cardinal Mercier; Ce que le monde catholique doit à la France; V Église libre dans l'Europe libre; les Étapes d'une gloire religieuse : sainte Jeanne d'Arc; le Catholicisme, doctrine d'action; Papauté et chrétienté sous Be-
physique de l'homme, et je ne crois pas que l'on aurait tort de se fier à cette intuition en lisant M. Georges Goyau, ni qu'il serait très malaisé d'imaginer sa personne et d'en tracer une esquisse en marge de son Histoire religieuse de la Nation française, — ou de ses études récentes : Papauté et chrétienté sous Benoît XV, la Vie des livres et des âmes, le Catholicisme doctrine faction, V Effort catholique dans la France d'aujourd'hui, Orientations catholiques, : — ou enfin de la vaste enquête qu'il vient d'entreprendre sur l'histoire des missions françaises.
On y entreverrait le visage d'un bénédictin laïque, fort de tant de documents maniés, et qui porte allègrement le poids de sa science, qui le porte joyeusement, avec l'ardeur du gai savoir. Les yeux diraient la claire gaieté de ce savoir, qui bannit tout l'ennui que l'érudition traîne volontiers après elle. Ils la diraient par ce qui vit en eux de malice et de jeunesse, par un éclat où la bienveillance tempère et atténue ce qu'on y pourrait lire d'ironie. Et puis, la profondeur qui est dans la pensée, il est bien naturel qu'on la retrouve aussi dans le regard, qui va au fond des choses et des âmes ; il est bien naturel qu'on retrouve la grâce spirituelle du style dans le sourire, ou même dans le rire, franc et sans contrainte. Mais ce qu'il ne faudrait pas
noît XV; V Effort catholique dans la France d'aujourd'hui; la Vie des livres et des âmes (1917-1923) ; Orientations catholiques (1925).
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chercher, je crois, sur le visage non plus que dans l'œuvre, c'est le tourment d'une âme qui a douté et qui a conquis sa foi dans l'angoisse (1).
C'est une foi heureuse, en effet, que celle de M. Goyau ; ou du moins, — car il y aurait indiscrète imprudence à se prononcer sur le secret des âmes, — c'est une foi que la vie a bien traitée. Il l'a trouvée à son foyer natal ; elle a accompagné son enfance ; enfin elle ne l'a pas quitté au seuil de l'École normale. Car cette promotion de 1888 à laquelle il appartenait ne ressemblait point à celles qui l'avaient précédée. Ce n'était pas celle du petit montagnard Jouffroy qui buvait jusqu'à la lie « le breuvage du scepticisme » ; ce n'était pas celle des sceptiques plus souriants qui lui avaient succédé. C'était, comme il 1 a dit, une « génération d'idéalistes ». Elle comptait parmi ses maîtres Brunetière. Elle subissait l'influence de Vogué, qui sera un des guides littéraires de M. Goyau, et celle aussi de Paul Bourget dont elle lisait avidement le Disciple (2). Un jour, M. Goyau verra que les « disciples » fourvoyés ne sont pas toujours des hommes j que ce sont quelquefois des nations, qu'il existe des « Adrien
(1) Nous ne connaissons pas de plus curieux « commentaire psychologique b de ce visage ni de plus vivant que le portrait peint par Grûn, qui a figuré au Salon de 1924.
(2) Sur la formation intellectuelle de M. Goyau, nous avons le témoignage d'un écrivain de sa génération : Victor Giraud, Georges Goyau : V Homme et l'Œuvre, Perrin, 1922.
Sixte » plus dangereux que celui de Bourget ; qu'il faut courir sus à ceux-là aussi, répondre à leur science par la science, à leurs idées par l' Idée ; et toute son œuvre sortira de là. Cette œuvre, il est vrai, glisse d'abord sur d'autres pentes. L' « historien encore imberbe », comme le nomme M. Salomon Reinach, semble appelé par l'histoire romaine.
Il entre au palais Farnèsè. Mais là, c'est la Rpme moderne qui se saisit de lui, et c'est « la majesté de la tiare ». Il sera désormais l'historiographe du Vatican, de l'Eglise, de l'esprit chrétien. Il dira la vie des saints, des héros de la foi et des âmes plus humbles qui •vivent à l'ombre de la foi. Dans le domaine littéraire où, d'un accord tacite, les hommes de chaque génération se partagent le terrain et se distribuent la tâche, il sera « l'historien religieux ».
Le champ paraît bien délimité, borné même, et la besogne, uniforme. Bien au contraire ! Il n'en est point de plus diverse ni qui réclame plus de souplesse ; il n'eôt pas d'observatoire d'où se découvre un horizon plus varié. Il faudra que M. Goyau, pour accomplir sa mission, saisisse les rapports du fait chrétien avec les faits diplomatiques, et l'historien religieux deviendra un historien politique (Vieille France et Jeune Aile'
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magne) ; comme toute la vie d'une société se fonde sur ses croyances, il deviendra un écrivain social (Autour du catholicisme social) ; et comme ces croyances et cette vie se résument en de grandes figures qui dominent la société et l'expriment en même temps, il deviendra biographe et hagiographe, il esquissera des Portraits catholiques, il dressera, ferme et de haute stature, l'effigie du Cardinal Mercier ou du Cardinal Lavigerie, il gravera avec tendresse, avec piété, de fines Silhouettes franciscaines. Il lui faudra aussi étendre sa curiosité à tous les coins de la chrétienté, pour y saisir toutes les fugitives nuances du sentiment chrétien : non point seulement à son pays dont il sonde les maux et dont il dénonce les périls intérieurs (Vidée de patrie et V humanitarisme) ; non point seulement à toutes ses provinces dont il connaît et chérit l'histoire ; non point seulement, enfin, aux États catholiques ; mais plus encore aux pays protestants qu'il parcourt, voyageur intrépide, et, si j'ose dire, qu'il ausculte pour y saisir, d'une oreille inquiète, ou les dernières pulsations du sens chrétien qui s'éteint, ou les premières pulsations d'un catholicisme qui se réveille (V Allemagne religieuse; Une Villeéglise : Genève).
Dans la diversité de cette enquête, quels principes le guident et l'empêchent de s'égarer? D'abord un esprit d'historien consciencieux et impartial. Il repousse l'histoire qui flatte. Elle est, dit -il, « comme la peinture
trop léchée : elle est trop factice pour être évocatrice ». Parlant de Pie XI, il le loue d'avoir pratiqué « une science libre et franche, une science virilement résolue à ne point cacher les taches qui purent ternir certaines figures d'Église ». Oui, c'est cet esprit viril, cet esprit droit et sans pusillanime prudence qui fait les œuvres fortes, et qui oblige des Allemands, des protestants, à rendre hommage à V Allemagne religieuse de M. Goyau.
C'est lui qui permet d'avancer d'un pas ferme dans le dédale des documents, de n'en négliger aucun qui sort essentiel, de faire collaborer à son œuvre tous les esprits du temps passé, même ses adversaires, même les libertins qui ressemblent le moins à l'auteur, .tous les petits écrits et tous les gros in-folios, toutes les grandes voix et tout le murmure imperceptible des humbles.
Car M. Goyau, qui veut être un « observateur » et non point un « enregistreur », qui veut non point une compilation mais une résurrection, sait qu'il faut faire entrer dans l'histoire le peuple, vivant, passionné, naïf, avec ses joies et ses peines ; il essaie de « lire dans les imaginations du quinzième siècle » ; il cherche « l'opinion latente universelle » ; il se réjouit quand apparaît un document qui la révèle avec candeur, sans souci de littérature, et qui apporte l'écho de la voix populaire. La bonne méthode, selon lui, c est « d'entrer en contact avec les réalités et la vie d'antan », c'est de ne pas laisser les livres
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s'interposer « entre son esprit et cette vivante réalité », mais de se servir d'eux « comme d'un dictionnaire pour la mieux interpréter et mieux causer avec elle ». De là, ces anecdotes au hasard desquelles il évoque les figures du passé ; de là aussi cette intelligence des vrais motifs, des vraies lois de l'histoire. L'analyse desséchante du dix-huitième siècle, qui croit tout comprendre, déforme et méconnaît les mouvements intimes, les phénomènes psychiques d'où sortent les grands événements.
Elle ne saurait expliquer, comme le fait M. Goyau, ni la mission d'une Jeanne d'Arc, ni cet héroïsme religieux qui précipitait, vers la Terre Sainte, les guerriers et les rois.
Comprendre, expliquer, c'est à quoi aboutit cette vue pénétrante du passé. L'érudition est vaine, dit M. Goyau, si elle nous voile « les grands horizons de L'histoire ». Le véritable historien sait voir les couleurs originales des temps ; il discerne la variété des climats et des races ; et par là il découvre pourquoi, malgré la continuité de la tradition et l'unité de la doctrine, les mêmes sentiments religieux changent d'aspect selon les heures et les pays : à ses yeux, le catholicisme polonais se colore de passivité slave et s'épanouit en vertu de résignation, tandis que le catholicisme irlandais, d'une allure impatiente, frappe avec plus d'âpreté, plus d'exigence « aux portes du ciel » ; à ses yeux, le chrétien du dix-septième siècle, le chrétien du dix-neuvième et celui du vingtième, éga-
lement chrétiens, ont pourtant des physionomies distinctes, et prennent leur religion par d'autres biais ou y entrent par d'autres portes, celui-là par son côté moral, ceux-ci par son côté poétique ou par son côté social. Et ainsi, dans l'unité, l'historien religieux, parce qu'il est historien, saisit la diversité. Mais, parce qu'il est religieux, et aussi parce qu'il est philosophe, dans la diversité il saisit l'unité. Il sent les mêmes forces agir, sous les apparences changeantes. Il reconnaît le même « dessein providentiel » dans l'unité romaine et dans les croisades. C'est qu'il se souvient d'avoir lu, d'avoir admiré et aimé Bossuet ; et quand le baron de Hertling, le futur chancelier de l'Empire allemand, commente les pages de M. Georges Goyau sur le Vatican, le nom qui vient sous sa plume, le souvenir qui s'impose à lui, est celui du Discours sur V Histoire universelle.
Sous les discordances extérieures, cette philosophie religieuse de l'histoire fait apparaître l'harmonie ; elle dévoile l'architecture imposante des siècles. Quand François I er semble s'opposer à saint Louis, et quand la République semble répudier la Monarchie, ces Frances dissemblables collaborent sans le savoir à la même œuvre. Le présent a beau se flatter de s'opposer au passé, il a beau, dit M. Goyau, s'enorgueillir de cette illusion, s'en repaître et en souffrir, — le passé se survit dans le présent, il lui dicte sa voie, il lui impose son exemple. Ainsi tous les points
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du temps se rejoignent en une* ligne continue et le présent est solidaire du passé. A la lumière du passé, M. Goyau était donc amené à considérer le présent et à le mieux comprendre. Ayant suivi d'un regard attentif les destinées traditionnelles de sa religion et de sa patrie, il percevait mieux leurs destinées nouvelles.
Seulement, à dire vrai, je ne sais si l'histoire, par elle-même, a jamais imposé tel ou tel jugement sur les choses de notre temps.
Il est si aisé d'extraire, des mêmes documents, des considérations actuelles dissemblables !
Les historiens restent, malgré le vœu de Fénelon, de leur temps et de leur pays ; et, quand ils tournent leur regard vers le présent, ils sont de leur génération et de leur milieu. Certaines expressions leur sont plus chères, certaines idées, plus familières, selon qu'ils ont causé dans le salon d'Henri Lorin ou dans celui de Mme de Loynes, selon qu'ils sont nés à la vie intellectuelle au moment où l'on aimait le nom de « catholicisme social » ou quelques années après. Je ne sais si je me trompe ; mais ce nom de « catholicisme social » me paraît moins en faveur aujourd'hui. L'œuvre sociale du catholicisme se poursuit ; la France reste le pays de saint Vincent de Paul ; et ceux mêmes, déclare
M. Goyau, « qui volontiers diraient, dans le bouillonnement des passions politiques : De quoi l'Église se mêle-t-elle? seraient tout prêts à murmurer, si l'Église s'abstenait de sa besogne sociale : L'alcoolisme nous menace ! Que fait donc l'Église? La dépopulation nous menace ! Que fait donc l'Église?
La France, même laïque, revendique pour l'idéal religieux un rôle social ; elle n'admet pas que cet idéal, s' emprisonnant dans l'intimité des consciences comme un capital dans le secret d'un coffre-fort, fasse, dans la vie sociale, figure d'abstentionniste (1). » Cela est bien vrai. Mais, comme cette œuvre sociale semble toute naturelle et conforme à la vocation de l'Église, les chrétiens en font peut-être moins parade et sentent plus rarement le besoin de lui appliquer l'étiquette qu'on aimait au temps de la Quinzaine. Beaucoup de jeunes chrétiens de l'heure présente insisteraient plus volontiers sur d'autres côtés de la pensée de M. Goyau. Voyant qu'on a trop aisément confondu — malgré les protestations de M. Goyau — le catholicisme social avec je ne sais quel nouveau catholicisme, ils demandent que se resserre le tissu de la croyance dogmatique, ce tissu que d'autres auraient voulu léger, souple, indécis en ses contours. Ils ne veulent pas que se reforme le « nuage mystique » dans lequel le roman-
(1) La Vie des livres et des âmes.
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tisme estompait « les arêtes d'un dogme importun » (1).
C'est qu'ils ont connu les effets sanglants de ce romantisme religieux. Ils ont vu de près, et de trop près, le pays où M. Goyau en avait signalé la persistance. L'exemple de l'Allemagne les a détournés d'une religiosité vague. Mais aussi il les a détournés d'une religion étroite, de cette doctrine « terrianiste » que M. Goyau dénonçait naguère dans l'Allemagne contemporaine, je veux dire de ce nationalisme religieux pour lequel chaque religion est la forme et le vêtement d'une nation, et qui fait un devoir au Français d'être catholique, à l'Allemand d'être disciple de Luther, et au Chinois d'être disciple de Confucius. Au milieu du déchaînement des haines, les cœurs meurtris de notre temps aspirent à faire de leur religion le principe de paix et d'universelle union. Que leur importe que le Psalmiste ait enfermé dans son peuple, comme un trésor jalousement gardé, le dépôt de la vérité? Après le Psalmiste, l'Apôtre est venu ; il a voulu que la vérité fût le bien de l'univers ; il a signifié au monde « qu'il n'y avait plus de gentils ».
Mais il y a longtemps que M. Goyau avait
(1) L'Allemagne religieuse^ IV, p. 201. Et voir dans l'Enquête d'Agathon la réponse de M. Isambert (p. 160) : % Le dix-neuvième siècle semble avoir particulièrement considéré, parmi la religion chrétienne, l'un de ses aspects, Tune de ses forces..., la charité, etc. » et celle de M. Vallery- Radot (p. 204).
senti cela et l'avait dit. Seulement, moins imbu de cet « égoïsme sacré » auquel nous sommes aujourd'hui tentés de céder par l'effet d'une cruelle expérience, il ne s'en tenait pas là : il ajoutait que, si la vérité est un bien commun, il est pourtant des nations qui la possèdent d'une prise plus forte, et qui sont investies par les siècles de la mission de la propager. Certes, il ne rêve pas d'engager la France en de folles aventures. Il sait trop le prix du sang de France. Ce sang, il l'a vu couler, au cours de la guerre, « d'un flot lent et continu » (1). Au chevet des blessés, il s'est donné la tâche d'adoucir des agonies cruelles. Il ne souhaite pas de voir s'ouvrir de nouveau ces plaies de sa patrie.
Mais il veut qu'elle fasse noble et mâle figure dans le monde, figure de soldat du Christ. Hier, il disait l'histoire millénaire de cette France qui a donné à l'Église les saint Louis et les Jeanne d'Arc, les saint Bernard et les saint Vincent de Paul. Il dit aujourd'hui l'épopée de cette vie religieuse, dans la gloire et le martyre, à travers le Canada. Il a été, nous l'avons dit, l'élève de Brunetière, et c'est Brunetière qui disait : « Dans le monde entier, la France c'est le catholicisme. » La formule est d'allure hautaine. Mais M. Goyau sait que l'histoire ne la dément pas. Il se plaît à retrouver partout cette vocation de la France. Certains trouveront même qu'il s'y
(1) Papauté et chrétienté sous Benoit XV t p. 10.
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plaît trop, car, par exemple, il semble en un endroit qu'il lui soit indifférent de faire remonter à Urbain II ou à Sylvestre II la première idée des croisades, pourvu qu'elle vienne d'un pape français. Mais cette joie de trouver inscrit dans les pages les plus glorieuses de l'Église le nom de la France, cette joie de Chrétien et de Français a bien le droit de se mêler d'orgueil. Elle a bien le droit de se dresser, comme un défi, en face de l'Allemagne qui s'en retourne, par lès chemins du pangermanisme, vers le paganisme de Wotan.
M. Goyau n'a pas mis dans ses livres sa science seule : il s'y est mis lui-même tout entier : c'est son esprit que nous y trouvons, son sourire qui apparaît, à telle de ses lignes, lorsque, parlant de ce voyage à Rome où Zola ne trouva que des portes closes et ne dépassa pas les antichambres, il l'appelle, « au sens le plus exact du terme, un pèlerinage ad limina, puisqu'il ne franchissait pas les seuils ». Et aussi il ne laisse pas de nous montrer l'émotion de son cœur, soit qu'il peigne la figure de Benoît XV, « père accablé d'une humanité accablée », soit qu'après la tempête, il entrevoie le triomphe d'idées qui lui sont chères : « Jérusalem enlevée à l' Islam, revanche de la foi ; la Pologne ressuscitée, revanche du droit ; la France rentrant en relation avec Rome, revanche du bon sens. »
Il se penche avec angoisse sur l'avenir, n'en doutez pas, lorsqu'il sent que cette « revanche
du bon sens » est compromise. Sa sensibilité se mêle à sa méditation. Il aime Joseph de Maistre pour son « émouvante exégèse ». Il se sent tout pénétré du passé qu'il étudie, et ces ancêtres glorieux sont une part de luimême, ces morts sont la substance de ce vivant. « Marteler des noms, dit-il, désavouer des ancêtres, cela est possible, mais, pour supprimer entièrement les morts, il faudrait nous supprimer nous-mêmes. »
Dès lors, puisqu'il laisse parler son esprit et son cœur, on conçoit que le style de ses ouvrages garde un mouvement de vie, quelquefois de passion contenue, et aussi les couleurs que l'imagination lui prête. L'imagination de M. Goyau, — on le devine, — a quelque chose de « théologique ». Veut-il montrer, par exemple, comment la prière résignée des Polonais asservis se continue, avec un autre accent, dans la Pologne délivrée : « Les prières de l'État, dit -il, prolongeaient naturellement les prières du peuple, comme l'état de gloire prolonge l'état de grâce. » Mais aussi, dans ses comparaisons souvent tissées d'un art délicat, je crois reconnaître la manière familière à Taine, qui aimait vêtir> d'une étoffe ingénieuse, la nudité des idées abstraites. Je pourrais, pour montrer ces analogies entre Taine et M. Goyau, citer une longue et brillante page sur le néocatholicisme (1). Voici, dans le même
(1) Autour du catholicisme social, première série, p. 13.
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