livre, quelques lignes qui sont de la même veine
Au cours du demi-siècle qui va finir deux courants se sont dessinés à travers le catholicisme : le courant « infaillibiliste » et le courant « social ». A la façon de ces lignes d'eau qui protègent les places fortes, le courant infaillibiliste a, si l'on ose dire, étreint l'Église, il en a resserré la cohésion. A la façon d'un fleuve au large parcours qui aurait l'univers entier pour vallée, le courant social a commencé de charrier en tous lieux l'influence de l'Église ; il en facilite la diffusion, il en suscite le rayonnement.
L'Église apparaît une, grâce au premier courant, universelle, grâce au second»
Cette page, en nous donnant un exemple de la « manière » de M. Goyau, nous apporte aussi une conclusion. Si Ton veut comprendre l'unité de son oeuvre, et aussi son universalité, il faut en chercher la raison dans ces fleuves de l' Église, dont sa barque d'historien et de philosophe a suivi le double courant. Et si Ton demande, après cela, sur lequel de ces deux fleuves il veut poursuivre son voyage, il répondra lui-même, d'une énergique parole : « Ces deux courants ne doivent avoir qu'un même lit. » M. Goyau a travaillé toute sa vie à montrer que ces deux courants n'avaient, en effet, à bien voir les choses, qu'un même lit, parce qu'ils ont la même source, parce qu'ils ont mêlé leurs eaux dans le passé, et parce qu'ils vont, dans l'avenir, vers le même but lointain.
Est-il vrai, comme le prétendait « Agathon » à propos de la génération qui fut jeune en 1913, — est-il vrai que les lecteurs d'aujourd'hui, derrière l'abstrait édifice des idées, veuillent apercevoir l'être même de l'auteur, connaître l'homme, entendre sa voix et voir son visage : « Le visage d'un homme, disait l'un de ces lecteurs, nous en apprend autant qu'un livre. » Au retranchement intellectuel du doctrinaire Taine, qui répugnait à laisser faire son portrait, à dissiper l'ombre secrète où s'enveloppaient sa personne et sa vie, nous préférons l'orgueil généreux de ce Gœthe qui répandit son image pour qu'elle se fixât dans toutes les imaginations.: « Etait-ce
(1) Né en 1886, à Paris. Principales œuvres : Comment Emile Zola composait ses romans; le Puits de Pyrrhon (1906) ; la Pensée de Maurice Barres (1908). — l'Esprit de la nouvelle Sorbonne; les Jeunes gens d'aujourd'hui (sou 8 le pseudonyme d'Agathon, et en collaboration avec Alfred de Tarde) (1911-1913). — Romain Rolland contre la France; Luther prophète du germanisme; le Sacrifice; la Vie .d'Ernest Psichari (1915-1920). — Jugements (2 vol. 1923-1924).
vanité? Gardons-nous de le croire. Mais Gœthe ne séparait pas avec cette rigueur absurde de géomètre l'homme vivant et le penseur. »
Ainsi parlait le mystérieux Agathon ; et cependant il cachait à ses lecteurs non seulement son visage, mais son nom. Le tissu, à vrai dire, était léger qui recouvrait ce nom et ce visage, et, sous son voile transparent, se dessinaient nettement les profils de deux jeunes hommes, curieux d'idées et impatients d'agir. Maintenant que le voile est soulevé, et qu'au lieu d' Agathon l'on nomme Alfred de Tarde et Henri Massis, nous nous souvenons du conseil d'autrefois : « Le visage d'un homme nous en apprend autant qu'un livre » ; et nous voulons voir, chez l'écrivain de Jugements, le regard de « l'homme vivant », — ce regard que Taine dissimulait derrière les verres de ses lunettes, et dont Gœthe, superbement, promenait sur le monde l'olympienne sérénité.
Au reste, ne cherchons pas un regard olympien dans les portraits de M. Henri Massis. Il ne fait point du tout songer au demi-dieu de Weimar, ce visage mince, sérieux, marqué par l'étude et la réflexion, que l'on sent défiant de la fantaisie et prêt à combattre ses mirages. N'y cherchons pas non plus l'accent de domination, l'ironie dédaigneuse d'un autre maître d'Agathon, Maurice Barrés : en dépit de sa chevelure barrésienne, — dans la calme gravité de
cette figure, on découvre, je crois, plus de sagesse patiente que de feu ; nulle flamme capricieuse d'ironie, nul trouble rayonnement d'inquiétude. A l'image de ces jeunes gens qu'il a décrits, l'auteur des Jeunes gens d'aujourd'hui semble poser sur les choses réelles des yeux tranquilles, attentifs, sans illusion. Son visage est un peu le visage de son temps, comme son histoire est assez bien l'histoire de sa génération.
Nul, plus que M. Henri Massis, n'a présente à l'esprit et presque aux yeux la figure de cette génération : car les générations pour lui sont des personnes vivantes ; il les voit se dessiner, distinctes dans leurs physionomies, sur le fond bigarré de l'histoire. Il n'est lui-même que l'un des membres d'un de ces êtres puissants, et il sent sa solidarité avec le corps tout entier... Une autre image séduirait davantage quelques dilettantes :
les générations sont de grands vaisseaux qui se suivent, et où l'on s'embarque pêle-mêle, au hasard de son destin. Dans celui-ci, voisinent, on ne sait pourquoi, Julien Sorel, Fantasio et Jocelyn ; dans cet autre, M. André Gide prépare ses venins dans la cale, tandis que M. Romain Rolland grimpe au mât pour considérer, de plus haut, « la mêlée » des pas-
sage es. Sur la mer où glissent ces ombres successives, des appels retentissent , ou des chansons, qui éveillent des . échos de navire en navire : il se forme ainsi un vaste concert qui unit, depuis l'horizon jusqu'au port, la voix d'un Chateaubriand à celle d'un Barrés, le chant d'un Ronsard au chant d'un Moréas.
Mais, à bord de chaque vaisseau, ce ne sont que bruits confus : chacun ne songe qu'à son œuvre et à sa gloire, tout en regardant, par delà les flots qui les séparent, les maîtres qui lui font signe de loin.
M. Henri Massis, je crois, n'accepterait pas cette image. Il veut connaître les passagers de son navire, et vivre, avec eux, d'une vie commune et fraternelle. II veut demeurer dans le présent, et, si ses yeux se détournent parfois de ses compagnons de voyage, c'est qu'ils cherchent à reconnaître les traits des nouveaux venus, de ceux qui se pressent sur le rivage et s'embarquent à leur tour. Il ne pense pas qu'une génération soit ce groupe incohérent que l'on imagine d'abord : « Une génération, déclarait Agathon, cela suppose une communauté de traits, une liaison, une secrète entente, un ensemble où chacun se meut d'un effort solidaire. » — « A qui veut agir, dit -il encore, le passé n'apprendra pas tant que le présent. » Est-ce à dire qu*il n'écoute pas « les voix chères qui se sont tues »? Non, certes, mais dans cette famille des morts, il aime surtout ceux qui participaient aux efforts et aux rêves de sa généra-
tion. Quand il se tournait en 1913 vers Henri Franck, par exemple, quand il se tourne aujourd'hui vers Emile Clermont ou Ernest Psichari, la piété de son souvenir dérive surtout- des espérances présentes : ces amis disparus sont encore associés, mystérieusement, à l'œuvre d'aujourd'hui. Et ainsi chaque génération est un être si personnel, si parfaite est son unité, qu'elle possède, — pour ainsi dire, — son Église triomphante associée à son Église militante, et qu'elle connaît aussi sa « communion des saints ».
C'est par ces traits d'abord qu'un Henri Massis se distingue de la génération qui l'a précédé dans les travaux de l'intelligence. Les héritiers directs de Taine et de Renan demandaient à l'histoire « le sens de la vie humaine », et s'efforçaient d'en déchiffrer la formule dans l'évolution des sociétés et des croyances. M. Henri Massis aime peu l'histoire, « science des siècles improductifs », et, dans ses Jugements, il condamne notre état de « consomption historique de l'âme ». L'homme moderne, dit-il après Nietzsche, est devenu, dans ce jeu de l'histoire, « le spectateur incertain et errant » ; il se noie a dans le fleuve du devenir ». Agathon signalait déjà chez Anatole France <c cet esprit historique qui se repose dans le spectacle de l'écoulement et de la fluctuation des choses » ; il applaudissait la jeunesse de se détacher d'un tel esprit « sensible aux seules apparences, aveugle aux réalités intérieures ». Volontiers il eût dit
avec d'autres : « C'est l'homme qui fait l'histoire, et non pas l'histoire qui fait l'homme. »
Dans cette hâte de « faire l'histoire », un élan de jeunesse optimiste le soulevait ; il plaignait et méprisait un peu cette « génération sacrifiée » du siècle précédent, qui avait grandi sous le poids de kl défaite ; il avait pitié de son pessimisme aride, plus encore de sa gaieté fausse, de ses jeux plus tristes que la tristesse. Ce n'est pas qu'il ignore le charme subtil de ces enchanteurs qui ont bercé des générations oublieuses : Renan, Anatole France, Rémyde Gourmont. Mais il sait bien que notre temps ne trouve plus en eux nul reflet de lui-même.
Et c'est aussi parce que l'esprit de sa génération reste, au fond de lui, le juge secret de toutes les doctrines et de tous les hommes, c'est parce qu'il n'a pas reconnu cet esprit dans V Esprit de la nouvelle Sorbonne, qu'il a guerroyé, en compagnie d'Alfred de Tarde, contre l'Université. Longue guerre, très ancienne et qui n'est pas encore achevée, où les adversaires et les armes ont changé plusieurs fois. Agathon, d'ailleurs, s'est retiré dès longtemps du combat : « L'Université, a-t-il déclaré en 1919, est revenue à sa mission conservatrice de l'esprit français. » Mais ce qui écartait surtout Agathon de l'Université, ce n'étaient pas ces disciplines étrangères qu'on lui reprochait d'accueillir ; c'était son esprit même : elle était historienne, et Agathon accusait l'esprit historique de ces hési-
tations et de ces incertitudes où s'étaient débattus ses aîaés : il lui fallait un maître, non de science, mais de vie.
Ce maître, c'était le poète passionné de l'instinct religieux, de la tradition, de la terre et des- morts, ce Barrés qui avait réveillé^ au cœur de sa génération, les puissances d'adoration qui y sommeillaient. M. Henri Massis, dans un petit livre tout chargé de vénération, avait dit la force et la grandeur de sa pensée ; il l'aimait d'être un homme d'action en même temps qu'un poète, de jeter ce regard sur la vie que les dilettantes de naguère n'avaient tourné que vers le passé. Parti de l'égotisme, Barrés avait rejoint, par un détoui>Ia conscience de ses cadets, les jeunes gens de 1912. Seulement, Agathon devinait, dès 1912, ce qui écarterait peu à peu le maître de ses jeunes disciples, l'obscur malentendu qui surgirait entre eux : il disait que nous n'avions pas besoin, pour atteindre à l'esprit nouveau, de ce long et complexe cheminement où l'auteur du Jardin de Bérénice s'était voluptueusement attardé ; il ne s'était pas diverti, avec quelque « Simon », à ce jeu des idées perverses, des paradoxes qui le scandalisent aujourd'hui chez André Gide ; il n'avait pas traversé le jardin de Bérénice, dont l'impénitent « Philippe » gardait secrètement la nostalgie ; peut-être sa sympathie allait-elle plutôt à Charles Martin qu'à Philippe ; et s'il relisait Un Homme libre ou Sous Vœil des Barbares, il se sentait l'allié naturel du Bar-
bare et de l'Adversaire. Malgré les luttes généreuses où Barrés dépensa les forces d'une âme dominatrice, il restait l'auteur de cette subtile Lettre de Sénèque le Philosophe à Lazare le Ressuscité, M. Henri Massis était contre les « dilettantes » avec les « fanatiques », contre Sénèque le Philosophe avec Lazare le Ressuscité.
La France de 1912 offrait comme le spectacle renouvelé de cette antique résurrection. Lazare le Ressuscité, c'était cette génération jeune que M. Henri Massis aimait tant. Quelle heure vivante et vibrante, que celle qui a précédé 1914 ! — heure d'inquiétude et de confiance, de recherches anxieuses et d'espérances passionnées. On eût dit que le pays, avant la grande aventure qu'il pressentait, voulait se connaître lui-même, mesurer ses forces, peser, à leur juste poids, les énergies qu'il recelait. Les enquêtes se multipliaient. De toutes parts on demandait : « Quels sont les maîtres? Où vont les jeunes? Que veulentils? » Une grande consultation nationale, philosophique et littéraire était ouverte, et les réponses s'y croisaient, rapides, ardentes, sous le ciel' chargé de vagues menaces.
C'est alors que parurent, dans l'Opinion, ces articles retentissants sur la jeunesse, sur son goût de l'action, sur sa foi patriotique, sur sa vie morale, sur la renaissance catholique dont elle témoignait, sur son réalisme politique, — ces articles où le nom d'Agathon brillait comme une promesse. Le véritable Agathon était un poète grec fort
HENRI MASSÏS 1*3
oublié ; mais il est gracieux, ce mot d' Agathon qui désigne le bien et qui enferme tout un programme. Et puis, avec le nom du poète, l'antiquité nous a transmis le titre d'une de ses œuvres, un titre délicat : la Fleur. Quelle merveilleuse aventure racontait la Fleur d'Agathon? Je l'ignore. Mais elle n'était pas plus souriante, j'en suis sûr, ni plus lumineuse, que la nouvelle Fleur de son lointain filleul, l'âme de la jeune France épanouie.
De cette âme même, Agathon ne voulut connaître que la fleur et on le lui reprocha. Qui donc interrogeait -il? Jeunes artistes ou jeunes philosophes, « cacique » de la rue d'Ulm ou « lieutenant breveté d'état-major », ceux qui le renseignaient composaient une élite, et comme 1' « état-major » même de cette génération. Mais, autour d'eux, s'agitaient toutes les volontés populaires, inconscientes de leur but peut-être, mais lourdes de l'avenir. Agathon répondait sans doute, comme le poète, que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui pensent », et que l'élite seule dessine la vraie physionomie d'une génération. — Est-ce bien exact? répliquait -on. Dans un temps où, comme vous dites, l'admiration va moins aux idées qu'aux hommes, est-ce donc l'élite pensante qui créera et dirigera les mouve- , ments de demain? C'est le sport qui absorbe le meilleur des jeunes énergies, et déjà, dans le souci des nécessités pratiques, se discerne le dédain de ces anciennes « élégances spirituelles chères à notre race... »
A ces prévisions pessimistes, M. Henri Massis aurait pu répondre par l'exemple de son ami Ernest Psichari. L'auteur de V Appel des armes était, certes, un apôtre de l'action disciplinée ; il abhorrait les « intellectuels » d'autrefois. Mais il savait aussi que nulle action n'est plus nécessaire que celle de l'intelligence. Il répétait à son ami quelques paroles de M. Jacques Maritain : « L'intelligence divine est le second des dons du Saint- Esprit... » Il fallait que l'esprit dirigeât l'action. C'est lui qui allait conduire à la victoire ces forces impatientes d'agir; c'est lui qui prévoyait la mêlée prochaine, qui tendait vers elle toutes les forces de la jeunesse, qui écoutait venir son heure, non sans allégresse. Dans le premier accès d'un « bellicisme » qu'Henri Massis lui reproche doucement, Ernest Psichari s'écriait : « Il vient une heure où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de beauté »; et, tandis qu'il évoquait l'ombre grandissante de cette guerre, un des correspondants d'Agathon s'écriait : « Elle nous amuserait tous. »
Elle vint. Et, après avoir dit les espérances et les volontés de ses pairs, M. Henri Massis a vu et vécu leur sacrifice : le Sacrifice,
la Vie d'Ernest Psichari..., ces lignes peignent leur martyre glorieux. Dans Fimmense panorama de la bataille, il a vu de près les choses d'Orient, et en a raconté quelques épisodes.
Derrière le décor tragique, il a voulu apercevoir la guerre invisible des idées. Il a dénoncé d'obscurs complices du germanisme, hommes et doctrines. Surtout il a composé cette histoire morale où s'inscrit tout un aspect de notre temps, cette contre-partie des Jeunes gens d'aujourd'hui : Romain Roiland contre la France.
Depuis longtemps, M. Henri Massis avait mis en garde sa génération contre le musicien Jean-Christophe : Défiez-vous, lui disait-il en 1913, de cette musique germanique qui trouble l'esprit et la volonté. Mais Agathon ne discernait pas, dans la jeunesse intellectuelle, une profonde influence de Romain Rolland ; cette jeunesse lui paraissait trop saine pour accueillir ce « dilettantisme de la foi » qu'il dénonçait chez Jean-Christophe. Le mal de Jean-Christophe est plus général qu'il ne croyait : c'est le mal de beaucoup d'âmes de ce temps, promptes à tout accepter en ellesmêmes et hors d'elles, à cultiver côte à côte, à embrasser dans une sympathie universelle tous les contraires, — vérités et mensonges, vertus et vices, miroitement mobile des apparences et immobiles certitudes de la foi. Et sans doute elles ne se ressemblent pas, ces âmes, elles se raillent ou se condamnent l'une l'autre ; en l'une, vibre un cœur ardent
à se mêler à la vie « unanime » ; en l'autre, l'orgueil de l'esprit exaspère les égoïstes instincts ; celle-ci est « sensible à la pitié comme l'onde à la brise », et celle-là n'obéit qu'à son « dédain natal ». Mais toutes, comme Jean- Christophe, refusent de « mutiler la vie »; toutes demandent à la diversité des choses, à leur propre diversité, une source inépuisable d'ébranlements ou d'émotions. Malgré les passions dont elles frémissent, ce sont des âmes de dilettantes. En elles revit, sous une forme neuve, le dilettantisme des générations abolies.
M. Henri Massis qui a « découvert », qui a défini sa génération, qui est son théoricien, pour ainsi dire, et l'un de ses jeunes maîtres, comment pardonnerait-il à ceux qui la nient ainsi ou qui l'ignorent, qui luttent contre le vrai courant de ce siècle ou le ramènent, par d'incohérents méandres, à la fin du siècle dernier? Au lendemain de la guerre, en reprenant, pour le commenter, son ancien livre, l'enquête vieille de sept ans, Agathon a pu se rendre justice, tout en résistant « au vain plaisir de s'affirmer précurseur » : le portrait était ressemblant, les actes n'avaient pas démenti les promesses. Mais qu'il oublie un moment la grande épopée, qu'il assiste au spectacle du présent : voici que renaît la chimère du romantisme; voici que les intelligences aspirent "aux joies primitives d'un art inconscient, ou aux raffinements morbides d'un symbolisme nouveau ; voici qu'elles
doutent déjà de la victoire qu'elles ont remportée. Cette pitié que signalait. Agathon en 1919, ce sentiment d'humanité qu'il apercevait chez les jeunes intellectuels, nous avertirait-il encore de ne pas le confondre avec « ce tolstoïsme équivoque qui énerva les intellectuels, leurs aînés »? Ce sont de nouvelles menaces qui s'élèvent, M. Henri Massis ne l'ignore pas. Lui qui aJblâmé si justement André Gide ou Romain Rolland de tout accepter, de ne pas. choisir parmi l'infinie diversité du inonde ou de l'âme, il ne saurait tomber, à sa manière, dans la même erreur; il ne peut tout admettre, du temps nouveau, toutes ses façons de penser et de sentir. S'il a, dans le groupe des générations successives, opté pour le présent contre le passé, il faut qu'il choisisse, dans le présent même. Et, dès longtemps, son choix est fait.
Ce choix l'aurait peut-être porté, d'abord, vers les Claudel et les Péguy, dont il aimait la voix. Mais Claudel et Péguy avaient sacrifié à « l'esthétique de leur temps » ; ils avaient parlé pour quelques initiés et dédaigné de s'adresser au siècle. Ce* dédain ne serait -il pas funeste, qui isolerait l'artiste chrétien dans son oratoire?... En face de ces chapelles étroites, le groupe de V Action française élevait ses portiques plus accueillants à la pensée. Était-ce auprès de lui que devaient se grouper les fidèles? Agathon ne le pensait pas. Cet édifice lui semblait trop majes-
tueux, trop froid dans son ordonnance classique. Il ne lui faisait pas sa juste place dans le site intellectuel de 1912 ; lui qui blâme chez certains de nos contemporains trop d'amours contradictoires, il reprochait aux disciples de Charles Maurras « ce manque d'amour qu'aucun effort dialectique ne saurait dissimuler ».
Était-ce illusion de « doctrinaires de l'enthousiasme et de la foi »? On a prononcé qu' Agathon affectait, et prêtait aux jeunes gens de son temps, un dangereux « mépris de l'intelligence ». Il serait facile de répondre à cette critique par maints passages des Jeunes gens d'aujourd'hui; mais, à coup sûr, «personne ne s'aviserait de la reproduire contre l'actuel auteur de Jugements, qui cite si volontiers l'auteur de V Avenir de V intelligence, et qui s'inspire si souvent de son classicisme large et souple. Si Agathon renouvelait son ancienne enquête, je crois qu'il l'éclairerait d'un jour assez différent, qu'il citerait en meilleure place M. Jacques Maritain, qu'il dirait plus clairement le prix de l'intelligence et . les périls d'une foi sans objet.
Pourquoi ces nuances nouvelles? Parce que M. Henri Massis, sans doute, n'est pas resté immobile, immuable, parce qu'il a mieux marqué sa place sur le chemin qui relie, malgré la distance, Y Art poétique de Claudel et V Avenir de V intelligence, la vertu de foi et le don de sagesse. Et aussi, parce que l'objet même de cette enquête aurait changé,
parce que les tendances ne sont pas les mêmes et que les dangers sont nouveaux : dans cette époque confuse et tumultueuse, les « intellectuels » d'autrefois ne sont plus que de vaines ombres, et l'intelligence même semble menacée.
C'est pourquoi, dans cette génération où les idées se mêlent, où s'entre-croisent les courants divers, et où je ne sais quel génie capricieux distribue à sa fantaisie des couronnes éphémères, M. Henri Massis veut apporter de l'ordre, établir un bilan, tracer des frontières. A ses yeux, le critique ne doit pas seulement décrire, le paysage moral de son temps ; il doit « faire la police des lettres ». Il ne s'agit plus d'enquêtes, mais de jugements; il ne faut plus regarder naître et grandir l'artiste de demain, il faut le susciter et lui tracer des voies.
Il ne serait peut-être pas malaisé d'esquisser l'image de cet artiste de l'avenir tel qu'il le rêve : cultivé, sans être dilettante, classique sans être païen, Européen tout en restant Français, il chercherait, dans le public, l'écho vivant de sa pensée, et cependant il se refuserait à la popularité grossière ; il formerait son âme au contact de quelques esprits fraternels, mais il ne s'ensevelirait pas dans des chapelles ésotériques. Il saurait proscrire, sacrifier ; d'une main rude il écarterait les séduisants mensonges, mais il saurait aussi accueillir en lui-même, selon un ordre et une hiérarchie, les aspects con-
traires de l'intelligence et de l'amour, enfin réconciliés. L'enthousiasme et la raison chemineraient côte à côte; et ce serait, dans la lumière chrétienne, comme un chœur alternant où s'accorderaient les voix longtemps rivales des Paul Valéry et des Paul Claudel, des Charles Maurras et des Charles Péguy.
Un philologue du seizième siècle, — un de ces philologues bien vains d'une science imparfaite et confuse/ et qui ne savaient point que la première vertu d'un humaniste est l'humanité, — s'il revenait parmi nous, serait bien surpris de voir quelles sont devenues les mœurs de la gent érudite : plus de querelles malsonnantes, plus de haines
(1) Né à Orléans, en 1857. Une bibliographie de l'œuvre considérable de M. Lanson se trouve dans les Mélanges Lanson (1922). Citons en particulier :
I. Les Origines du drame contemporain : Nivelle de la Chaussée et la Comédie larmoyante (1887). — Bossiiet; Boileau; Corneille (1891-1896); Voltaire (1906) ; Esquisse d'une histoire de la tragédie française (1920).
II. Histoire de la littérature française : 1** édition, 1894, Manuel bibliographique de la littérature française ; 5 vol. 1909-1914.
III. édition des Lettres philosophiques de Voltaire (2 vol., 1909) ; des Premières Méditations de Lamartine (2 vol., 1915.)
IV» Principes de composition et de style (1887) ; Conseils sur Vari d 'écrire (1891) ; Hommes et livres (1895) ; V Université et la société moderne (1902) ; VArt de la prose (1908) ; Trois mois d'enseignement aux Etats-Unis (1912) ; Culture allemande, humanité russe; les Etudes sur la littérature française moderne (1915.)
entre les hommes d'études. Leurs dqels sont Joyaux et courtois. Ils collaborent, et se sentent les ouvriers d'une même œuvre ; et lorsque l'un d'eux s'est élevé plus haut que le commun des artisans, lorsqu'il a' pris rang de maître dans la confrérie, tous lui adressent leurs hommages, façonnent, en secret, quelque bon outil, quelque ingénieux présent, quelque riche parure ; puis tous, au jour convenu, viennent apporter en commun leurs cadeaux.
Et ainsi se forment ces écrins de savants souvenirs qu'on appelle des Mélanges. C'est sur la table de M. Lanson que fut déposé, il y a quelques mois, le plus récent de ces écrins.
Dès qu'on l'ouvre, on est frappé de la diversité de sa matière et des noms qui s'y sont inscrits. Ils viennent de tous les points de l'horizon. Ils viennent des broussailleuses contrées du moyen-âge, de ce dix-huitième siècle où M. Lanson a donné de vigoureux coups de pioche, des études romantiques où son édition des Méditations est un des plus hauts monuments. Ils viennent de par delà les frontières, de par delà lés océans. Ce sont des noms d'amis, de disciples, et, au seuil de ces Mélanges, les noms de morts héroïques.
Ce sont enfin les noms, aussi multiples, aussi divers, des œuvres de M. Lanson. Saviez-vons qu'il s'était occupé du poète Manilius et qu'il avait commenté la Seconde Philippique?
Vous aurez bien d'autres sujets de surprise en feuilletant ce volume et bien d'autres sujets d'admiration. Vous direz que l'écri-
vain qui a reçu un tel hommage mérite qu'on le range parmi les maîtres d'un temps, et qu'il peut parler, sans ridicule, de ses disciples. Et vous imaginerez une physionomie solennelle, une grande statue faite à la mesure d'un pareil socle.
Rien de tel, cependant : sans doute un visage énergique, un profil aquilin que barre un lorgnon et que souligne une barbe brève et drue ; mais une voix lente, mesurée avec sagesse, insinuante comme le raisonnement, nette, d'ailleurs, et ferme, comme les faits et les affirmations. Des yeux qui, ayant beaucoup lu, observent beaucoup. Une taille ni grande ni petite, — petite plutôt, — que semble courber quelquefois le poids d'un lourd savoir, ou quelque souvenir cruel, une grande douleur paternelle refoulée au plus intime de l'âme. Enfin, dans toute l'attitude et toute la physionomie, une force attentive, qui se surveille et qui surveille, celle d'un professeur qui a pris jadis des élèves en faute, celle d'un érudit qui prend chaque jour en faute d'autres érudits.
Ce goût d'observer et de noter, sa carrière lui a donné libre cours : la classe de rhétorique qui l'accueille au sortir de l'École normale lui montre des âmes d'adolescents, et, en les regardant se former et s'essayer aux choses
de Fesprit, l'idée lui vient de leur donner des Conseils sur Fart décrire; le tsarewitch, le futur Nicolas II, dont il dirige, un moment, la culture française, lui laisse voir ce qu'un jeune prince « honnête, médiocrement intelligent, suffisamment laborieux » peut receler de faiblesse dangereuse, — et il s'en souviendra quand il jugera Bossuet, précepteur du Dauphin ; ses cours à l'École normale où il a suppléé Brunetière, à la Sorbonne où il remplace Larroumet, le mettent en contact avec les intelligences curieuses et exigeantes de ces étudiants, qu'il s'appliquera, désormais, à discipliner, à former, à enrichir de connaissances et de méthode ; enfin ses voyages, et en particulier son enseignement aux États-Unis, lui ouvrent de très larges fenêtres sur de très vastes horizons. Quand son esprit se reporte vers « cette charmante cité d'Ann Arbor toute pleine d'arbres », ou vers les toits neigeux de New- York qu'il voyait de son dixième étage, ce ne sont pas de vains plaisirs qu'ils lui rappellent, niais des expériences, des faits, toute une masse d'observations et, pour ainsi dire, de « fiches » intérieures.
Et c'est aussi une brûlante activité, car nul plus que lui ne sait se multiplier, et, pour donner un bon exemple de ce que peut être cette étonnante puissance de travail, je renvoie aux premières pages de ses Trois mois d'enseignement aux États-Unis. Sa vie, qu'on croirait tout occupée à amasser des
documents, à prendre des notes menues sur de menus papiers, s'est dépensée à parler, à écrire, à diriger le travail des autres, à polir son propre travail. Depuis sa thèse sur Ni" velle de la Chaussée qui annonce sa méthode, jusqu'à ses Réflexions d'un vieux critique sur la jeune littérature qui résument une grande part de son expérience, — en passant par son Histoire de la Littérature française, qui est son œuvre la plus populaire, et, peutêtre, son œuvre centrale (1), — il a fouillé tous les coins de notre littérature en des styles divers. Styles divers, mais où se reconnaît toujours sa griffe : style abstrait le plus souvent, style qui renonce à briller, — « Résignons-nous à ne pas briller », a-t-il dit, — style énergique cependant, qui condense l'idée en formules, qui sait mordre, et dont il n'est pas bon de recevoir les étrivières ; style qui peut s'élever à l'éloquence, et j'en donnerai pour preuve, dans le Bossuet de M. Lanson, ces longues périodes où le critique semble rivaliser avec le sermonnaire, et après avoir emprunté au Sermon sur V Unité de FÊglise une phrase d'une page, en fait une autre, pour son compte ; style, enfin, où l'image spirituelle vient parfois animer l'aridité de la logique ou des faits, et donner aux idées une vivante couleur. Veut -il exprimer qu'en littérature rien ne peut remplacer le
(1) Une nouvelle édition revue, complétée et mise à jour, de cette Histoire, a paru en 1923, et une édition illustrée vient d'en être publiée.
goût, ou, plus exactement, la dégustation :
« Jamais, dira-t-il, on ne connaîtra un vin, ni par une analyse chimique, ni sur un rapport d'experts, sans y avoir goûté soi-même » ; veut-il ajouter qu'il n'en est pas moins ridicule de bouder l'analyse et l'étude érudite : « Le bon M. de Vassy, écrira-t-il, en voulait à la physique de Descartes qui ne laissait pas admirer paisiblement la lumière du soleil, et prétendait l'expliquer. »
On le voit : c'est au moment où il veut définir sa méthode et la défendre que M. Lanson sent toute sa verve s'allumer, et prend, sur sa palette, des touches plaisantes. Cette méthode, en effet, on la peut*résumer tout entière dans cette double image que je viens de citer ; et s'il fallait peindre l'auteur de ces livres si différents, mais utiles à un même degré : Y Histoire de la littérature française et le Manuel bibliographique de la littérature française, j'esquisserais volontiers ce diptyque : le « dégustateur » qui nous invite à boire ; le physicien qui compte avec minutie de combien de -couleurs se compose un rayon de soleil.
Cette « méthode Lanson » qu'on a raillée et louée avec une égale ardeur, et que le maître a exposée dans la Revue du Mois en un véritable Discours de la méthode, est-il bien sûr qu'on la doive appeler la « méthode Lanson »? M. Lanson lui-même nous dirait non, — et il demanderait pourquoi nous ne la nommerions pas aussi bien la « méthode
Croiset » ou la « méthode Bédier ». Il n'ignore pas qu'il a des compagnons de lutte ; il n'oublie pas non plus qu'il a des maîtres.
Avant même de prendre le chemin de la rue d'Ulm et d'y connaître les Tournier, les Weil, les Fustel, il- avait puisé le goût de la philologie dans Y Homère de Pierron, le Sophocle de Tournier, le Virgile de Benoist ; dès le lycée, en lisant ces livres, — livres de classe et livres de prix, — le futur éditeur de Voltaire et de Lamartine se révélait à luimême. Il entrevoyait aussi sa méthode à venir, à travers la Collection des Grands écrivains, le Corneille de Marty Laveaux, le Racine de Paul Mesnard. Lass« de l'élégance un peu vaine de ses anciens professeurs, il allait trouver, à l'École normale, dans les leçons de Gaston Boissier, les mêmes qualités attrayantes, avec des qualités solides aussi ; et l'humaniste érudit lui enseignait, par son exemple, que le sentiment littéraire et le savoir littéraire ne sont pas d'irréconciliables ennemis. Un aîné qui achevait sa thèse au moment où M. Lanson commençait la sienne, Gustave Larroumet, alliait, de même façon, à une allure aisée et à la finesse de l'esprit, le souci, assez rare en ce temps, d'une information étendue et sûre. M. Lanson n'était -il* pas soutenu, et comme porté, par tout ce mouvement d'une érudition nouvelle, par l'universel désir de connaissances positives? Mais surtout il n'allait pas tarder à discerner, dans la génération qui précédait la sienne,
dans sa génération même, les vrais guides et les frères d'armes : car cette fin du siècle voyait s'épanouir, de toutes parts, une littérature critique neuve et diverse ; et quelques noms, dès l'abord, s'imposaient au respect et à l'attention.
Et d'abord ces deux noms que l'on ne sépare guère : Taine et Renan. M. Lajpon, à ses débuts, a goûté l'air aristocratique de celui-ci, il a même parfois imité son dilettantisme ; puis, il s'en est dépris. Taine l'aurait plus fortement marqué de son empreinte, s'il n'avait senti que la science avait grisé ce puissant cerveau, et s'il n'avait trouvé quelque chimère à vouloir faire La Fontaine avec la Champagne, l'esprit gaulois et le don poétique. « Nous tenons les formules, dit -il quelque part ; voilà de quoi faire Corneille. Seulement, sera-ce Pierre ou Thomas? »
M. Lanson est devenu lui-même à mesure qu'il s'est écarté de Taine et ,de Renan, à mesure aussi qu'il s'est détaché de Brunetière.
Brunetière, à l'égal de Taine, mais d'une autre façon que Taine, s'est laissé prendre au piège de la science. M. Lanson, qui l'a connu de près, et qui n'a été blessé, — il le laisse entendre en un endroit, — ni par les
Ë ointes ni par les rudesses de sa personnalité, [. Lanson a compté pour autant de faiblesses son tempérament de logicien, sa doctrine transformiste, son dogmatisme littéraire. « Il a été, au total, un grand maître » dit-il, —
mais au total seulement. Voilà qui n'eût point suffi peut-être à cet esprit autoritaire et dominateur. Et Jules Lemaître? Et Faguet? Et ce subtil Anatole France que M. Lanson aime d'une particulière dilection, peut-être parce qu'il reconnaît en lui son cher dix-huitième siècle? M. Lanson ne leur fera-t-il donc pas quelque place parmi ses maîtres de méthode?
Non : ce sont des créateurs, ce sont des cri' tiques, et il veut être surtout un historien de la littérature ; il ne veut que les servir, leur donner des matériaux positifs, rester à sa place qui est moins brillante et plus sérieuse ; et si, dans ce partage, on trouve de l'humilité, que l'on ne se laisse pas piper aux apparences, et qu'on y discerne un secret orgueil.
Orgueil de savant, orgueil de philosophe, orgueil d'homme. Car sa besogne est plus virile que toutes les grâces des humanistes et tout le bavardage des rhétoriciens. M. Lanson, qui fut professeur de rhétorique, n'aime pas ce mot. Quand on lit sous sa plume « rhétoricien » ou « humaniste » ou « bel esprit », on sait que, derrière le verre de son lorgnon, un peu de malice a brillé. A quoi le vingtième siècle doit -il le marasme universitaire que tous les programmes et toutes les réformes sont incapables de guérir? A la rhétorique. A qui le dix-huitième siècle doit-il la perte du Canada? Aux rhétoriciens de la Compagnie de Jésus (1). La rhétorique
(1) Trois mois d'enseignement aux États-Unis, p. 52.
est le mal universel et la science est l'uni* versel remède (1).
Entendons-nous : il n'est point question, ici, de science au sens où Taine et Brunetière entendaient ce terme. Il ne faut point emprunter à telle étude de la nature son vocabulaire ou ses procédés. Il s'agit de composer une science autonome, et qui ne se relie aux autres sciences que pour s'en faire des auxi-
(1) On eonge ici, par contraste, à la réponse des Tharaud à M. Henriot : « Hors de la vieille rhétorique des Jésuites, pas de salut. » Mais dans cette haine tenace contre la rhétorique, il ne faut pas voir un accès prolongé de mauvaise humeur personnelle : n oublions pas qu'au lendemain de 1870, l'intelligence française avait fait un examen de conscience douloureux : elle s'était accusée de n'avoir pas façonné la nation aux probes et rigoureuses habitudes de l'esprit scientifique. C'est le maître d'école allemand, assurait-on, qui a vaincu le maître d'école français ; et Renan ne voyait-il pas, dans «e désastre, une victoire du haut enseignement germanique?
Scrupules excessifs, humilité décourageante peut-être, et qui n'allait pas sans dangers. Mais du moins, si Ton définit la rhétorique une « puissance trompeuse », puissance d'illusion qui étale, sur les faits précis, la draperie fanée de vaines phrases, qui voile aux esprits les vraies leçons du passé, la réalité vivante du présent, les conséquences nécessaires des actions, c'est bien la rhétorique, — - cette rhétorique-là, — qui prépare les catastrophes ; et M. Lanson, avec sa génération, avait-il tort de lui garder rancune? Seulement, ni cette génération, ni celles qui ont suivi, n'ont anéanti cette puissance trompeuse. Chassée du domaine inoffensif des travaux littéraires, elle s'est réfugiée dans d'autres domaines, où ses ravages sont plus cruels, parce qu'ils retentissent directement et violemment sur la vie même du pays.
liaires discrets. La psychologie ne s'est constituée qu'en se dégageant de la physique ou de la chimie auxquelles l'enchaînaient un Herbart et un Taine. De même l'histoire littéraire ne saurait, sans doute, se constituer sans l'aide de l'histoire ; elle n'est, en un sens, qu'un chapitre de l'histoire de la civilisation, et les conseils d'un Seignobos, d'un Langlois, d'un Monod, valent pour une édition critique aussi bien que pour la publication d'une vieille charte ; mais son but n'est pas le but de l'histoire ; la matière qu'elle analyse, — ces œuvres toujours vivantes, toujours agissantes, — n'ont rien de commun avec le régime féodal ou les guerres puniques ; enfin la méthode par laquelle, lentement, elle éclaire les siècles et les hommes, le long travail qui ressuscite Racine et Saint-Simon, n'a qu'un lointain rapport avec la besogne historique, attachée à dégager de Racine le dix-septième siècle, et de Saint-Simon tout ce qui n'est pas Saint-Simon,
La seule chose qu'il faille prendre à la science, dit M. Lanson après Frédéric Rauh, « ce ne sont pas tels ou tels procédés... mais son esprit ». C'est la défiance de l'impressionnisme ; c'est la défiance des jugements hâtifs qui ne s'appuient pas sur de longues recherches ; c'est la défiance, et aussi le dédain, des « qualificatifs sentimentaux » ; c'est le respect des faits, et le souci de n'en pas laisser échapper, de faire des dénombrements entiers, de constituer des répertoires,
— ces répertoires qui réjouissent tant le cœur de M. Lanson ; — c'est la prudence, qui n'avance que pas à pas, qui prend garde de ne pas trop vite généraliser, de bien distinguer ce qui est le général de ce qui est l'accidentel ; c'est l'impartialité, qui se garde avec soin de toute passion, qui n'examine aucune question par un seul biais, qui atténue toute vérité par la vérité contraire, ou, — pour mieux dire, — complémentaire ; c'est, enfin, la modestie, et même l'humilité, qui ne croit jamais tenir de certitude définitive, qui souffre que d'autres expériences viennent vérifier ou contredire les siennes, et qui, sur la routé obscure où chemine le savoir humain, suinter dit d'affirmer avec arrogance ou de conclure avec dogmatisme.
Mais, a-t-on répondu, s'il y faut tant de soins et de précautions, « quelle vie suffira à l'étude de la littérature française »? — « Aucune, a répondu M. Lanson... mais ce qu'une vie d'homme ne peut faire, beaucoup de vies d'hommes le feront. L'histoire littéraire française est une entreprise collective. » Taine pensait à peu près de même, qui voulait voir se multiplier les monographies, pour que, par lentes approches, et de résultats en résultats, l'humanité pût s'élever à cette formule unique, par où la science devait se conclure. Pour çia part, ce programme m'effraie, je l'avoue. Je m'afflige de ne point voir cette conclusion de mes yeux, et je suis assez égoïste pour que le bonheur de la postérité
ne me console pas entièrement. Je voudrais que, de mon vivant, on pût porter un jugement sur l'œuvre de Bossuet, sur l'œuvre de Voltaire, dire si elles furent bonnes ou mauvaises, et écrire quelquefois, — ainsi que M. Lanson l'a fait, — un Bossuet, un Voltaire, avant d'avoir toutes les pièces en mains.
Certains critiques ont poussé plus loin leurs regrets, — trop loin : ils ont dit que tout cet appareil scientifique leur gâtait le panorama littéraire. Ils ont gémi, en voyant tant de notes au bas des Méditations ou des Lettres philosophiques. Ils ont dit : « Dieu merci ! la grande édition critique de la Reine Pédauque ne paraîtra pas de nos jours ; » ils se sont inquiétés qu'on voulut pousser la recherche des sources « jusqu'à l'extrême limite des colorations perceptibles ». Mais quoi ! Vous pourrez toujours lire Lamartine, quand il vous plaira, dans quelque exemplaire parfumé de boudoir ou d'alcôve ; le gros livre qui vous effraie vous servira pour entrer dans le « sous-sol » de l'œuvre (l'expression est de M. Lanson) ; et nul ne vous oblige à descendre chaque jour à la cave. Le sourire de M. Pierre Lasserre ou de M. Benjamin est agréable, mais souvent superficiel. Ils oublient que la science dont ils se gaussent est jeune, et qu'il n'est pas charitable de railler le bégaiement d'un enfant. Le maître de philosophie de M. Jourdain^ avec ses A et ses 0, était peut-être ridicule. Il n'em-
pêche qu'au milieu de ses contorsions et de ses grimaces, il fondait, sans qu'on s'en doutât, la phonétique.
A la vérité, les critiques adressées à M. Lanson atteignent plutôt certains de ses disciples indiscrets. M. Lanson les appelle « nos traceurs d'influences et quêteurs de sources ». Mais, — j'en vois la preuve dans son goût pour Sainte-Beuve (1). — il les abandonnerait vite à leur triste destinée, s'ils prétendaient nous imposer la sécheresse, la froideur, la haine des idées générales. M. Lanson ne se refuse ni l'imagination ni même la passion. Il veut ressentir « par la sympathie » la vertu des grandes œuvres, et l'éprouver sur lui-même ; devant la « prose insouciante » de Mme Périer, il sent se lever en lui les images de Port-Royal ; et dans ce style troubadour de l'Empire, dans ces grâces vieillottes, Y « imagination historique » lui découvre le
(1) M. Lanson range Sainte-Beuve parmi les maîtres de l'histoire littéraire ; dans les Lundis et le Port-Royal il a retrouvé la leçon d'un Boissier : l'alliance des qualités littéraires et d'une information toujours riche, sans cesse enrichie ; la curiosité de Sainte-Beuve ne se lassait jamais d'être en éveil, de chercher, de remettre en question le même sujet. Mais dans sa manière, M. Lanson ne pouvait reconnaître sa propre méthode. Les Lundis ou les Portraits littéraires sont d'un historien psychologue, d'un amateur d'âmes qui s'attache à la physionomie des écrivains plus qu'à celle des livres, qui ne fait pas meilleur accueil à des chefs-d'œuvre qu'à des mémoires obscurs. Aux yeux de M. Lanson, l'histoire littéraire est d'abord l'histoire des œuvres littéraires (voir Hommes et livres, avant-propos, et « l'Histoire littéraire et la sociologie », Revue de métaphysique et de morale, juillet 1904.)
reflet d'une époque. Il aime les images ; il aime les idées. La seule condition qu'il veut leur imposer, — et nul n'oserait s'en plaindre,
— c'est qu'elles soient « vraies ». i ;v M
- Les idées de M. Lanson, ses idées littéraires, ses idées politiques, sont-elles « vraies »?
Elles sont sincères du moins, et l'on en peut voir la preuve dans leurs variations mêmes, (1) dans les aveux d'erreur ou de partialité, dans les démentis qu'il n'a pas craint de s'infliger. Qu'on relise, entre d'autres, l'article « Béranger », — pour ne point parler de l'article « Hugo », — dans son Histoire littéraire. Aux repentirs qui lui sont venus, on admire la probité de ses scrupules ; et l'on regrette seulement qu'ils se soient exercés en faveur de ce Béranger, qui ne fut ni un poète, ni un penseur, ni une belle âme.
« Dans un monde qui toujours change » et où la pensée se colore de nuances diverses, il est une chose qui demeure, pour nous, immuable : c'est .la France ; c'est la fierté
(1) M. Lanson n'ayant guère écrit avant l'âge de trente ans, et n'ayant touché qu'assez tard à des sujets qui impliquent des jugements politiques, il est malaisé de déterminer la courbe de son évolution. Mais il faut se garder de croire qu'il ne soit venu que lentement à l'admiration du dixhuitième siècle, de Voltaire et de la Révolution : c'est par là au contraire qu'il a, sans doute, commencé. Lors même que, dans ses livres anciens, il communiait en sympathie et en respect avec les fidèles de Bossuet, il laissait voir que quelque chose en lui leur résistait.
Mais, d'autre part, les variantes de son Histoire littéraire ne révèlent pas seulement des variations de goût, des scrupules d'érudit : elles semblent témoigner d'une évolution générale de la pensée.