FONTENELLE
Le Privilège du Roy, en date du 1 1 Janvier 1705, est au nom de Jean-Leonor ls Gallois, Sieur de Grimarest.
. y a Heu de s'étonner I que personne n'ait en- I core recherché la Vie de I M''de Mohèrc pour nous ) ladonner. On doit s'intéresser à la mémoire d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre.
Quelles obligations notre Scène comique ne lui a-t-e!le pas? Lorsqu'il commença à travailler, elle étoit destituée d'ordre, de moeurs, de goût, de caractères ; tout y
étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent aujourd'hui que sans ce Génie supérieur le Théâtre comique seroit peutêtre encore dans cet affreux chaos, d'où il Ta tiré par la force de son imagination; aidée d'une profonde lecture, et de ses réflexions, qu'il a toujours heureusement mises en œuvre. Ses Pièces représentées sur tant de Théâtres, traduites en tant de langues, le feront admirer autant de siècles que la Scène durera. Cependant on ignore ce grand Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire connoître tel qu'il étoit.
Le Public est rempli d'une infinité de fausses Histoires à son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps, qui pour se faire honneur d'avoir figuré avec lui, n'inventent des avantures qu'ils prétendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de peine à déveloper la vérité; mais je la rends sur des Mémoires trèsrassurez; et je n'ai point épargné les soins
pour n'avancer rien de douteux. J'ai écarté aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont communs à toutes sortes de personnes; mais je n'ai point négligé ceux qui peuvent réveiller mon Lecteur.
Je me âate que le Public me sçaura bon gré d'avoir travaillé : je lui donne la Vie d'une personne qui l'ocupe si souvent ; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir à la lecture, ou à la représentation de ses Pièces, toutes les beautez qu'il y a répandues.
M** de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin ; il estoit fils et petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIIL Ils avoient leur boutique sous les pilliers des fialles, dans une maison qui leur appartenoit en propre* Sa mère s'appelloit Boudet : elle étoit aussi fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.
Les parens de Molière relevèrent pour être Tapissier; et ils le firent recevoir en
survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé : ils n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer; ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dussent les engager à destiner leur enfant à des occupations plus élevées : de sorte qu'il resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans ; et ils se contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins de sa profession.
Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit Pocquelin, à î'Hôter de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce plaisir ne dissi-* pât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit si souvent son petit-fils au spectacle? a Avez- vous », lui dit-il, avec un peu d'indignation, c envie d'en faire un Comédien? — Plût à Dieu», lui répondit le grand-père, « qu'il fût aussi bon Co-
médien que Belleroze » (c'étoit un fameux Acteur de ce tems là)» Cette réponse frapa le jeune homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s*imaginant que puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.
Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit dans la boutique qu'avec chagrin : de manière que revenant un jour de la Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis quelque tems?
Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit de déclarer ses sentimens à son père : il lui avoua franchement qu'il ne pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet éclaircissement, appuya par de bonnes raisons rinclination de son petit-fils» Le père s'y
rendit, et se détermina à l'envoyer au Collège des Jésuites.
Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les études, qu'en cinq années de tems il fît non seulement ses Humanitez, mais encore sa Philosophie.
Ce fut au Collège qu'il fît connoissance avec deux Hommes illustres de notre tems, M' de Chapelle et M' Bernier.
Chapelle étoit fils de M' Luillier, sans pouvoir être son héritier de droit ; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit, si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner.
Il se contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains de personnes qui les lui payoient régulièrement.
M»" Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle, jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre M'' de Gassendi; qui aïant remarqué dans Molière toute la docilité et
toute la pénétration nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fît un plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et Bernier.
Cyrano de Bergerac, que son père avoit envoyé à Paris sur sa propre conduite, pour achever ses études, qu'il avoit assez mal commencées en Gascogne, se glissa dans la société des Disciples de Gassendi, aïant remarqué l'avantage considérable qu'il en tireroit.
Il y fut admis cependant avec répugnance ; Tesprit turbulent de Cyrano ne convenoit point avec de jeunes gens, qui avoient déjà toute la justesse d'esprit que Ton peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen de se débarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi gascon que Cyrano ? Il fut donc reçu aux études et aux conversations que Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme ce même Cyrano étoit très-^avide de sçavoir, et qu'il avoit
une mémoire fort heureuse, il profîtoit de tout; et il se fit un fond de bonnes choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est il pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs pensées, que Cyrano avoit employées auparavant dans les siens?
Il m'est permis, disoit Molière", de reprendre mon bien où je le trouve.
Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause du grand âge de son père, d'exercer sa Charge pendant quelque tems ; et même il fit le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas perdre le goût iju'il avoit pris dès sa jeunese pour la Comédie : ses études n'avoient même servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la coutume dans ce tems-là de représenter des pièces entre amis ; quelques Bourgeois de Paris formèrent une troupe, dont Molière étoit ; ils jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aïant suffisamment rempli
leur plaisir, et s'imaginant être de bons Acteurs, s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein : et après avoir pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain» Ce fut alors que Molière prit le nom qu'il a toujours porté fiepuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.
L'établissement de cette nouvelle troupe de Comédiens n'eut point de succès, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molière, qui avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui n'avoient pas été cultivez avec autant de soin que lui.
Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avoit ppis, de jouer la Comédie. Il avance que sa famille alarmée de ce dangereux dessein.
lui envoya un Ecclésiastique, pour lut représenter qu'il perdoit entièrement rhonneur de sa famille ; qu'il plongeoit ses parens dans de douloureux déplaisirs ; et qu'enfin il risquoit son salut d'embrasser une profession contre les bonnes mœurs, et condamnée par l'Église ; mais qu'après avoir écouté tranquilement l'Ecclésiastique, Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du Théâtre, qu'il séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec lui pour jouer la Comédie. Ce fait est absolument inventé par les personnes de qui M'' P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand je n'en aurois pas de certitude, le Recteur à la première réflexion présumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai que les parents de Molière essayèrent par toutes sortes de voies de le détourner de sa résolution ; mais ce fut inutilement : sa passion pour la Comédie l'emportoit sur toutes leurs raisons.
Quoique la troupe de Molière n'eût
point réussi : cependant pour peu qu'elle avoit paru, elle lui avoit donné occasion suffisamment de faire valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour le Théâtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui Tavoit fait venir" plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. Et voulant bien l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comédie.
Cette troupe étoit composée de la Béjart, de ses deux frères, de Gros René, de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier de la rue Saint Honoré, père de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De- Brie ; celle-cy étoit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres.
Molière en formant sa troupe, lia une forte amitié avec la Béjart, qui avant qu'elle le connût, avoit eu une petite Fille de Monsieur de Modène, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai sçu, par des témoignages très-assurez, que la
mère avoit contracté un mariage caché.
Cette petite fille accoutumée avec Molière, qu'elle voyoit continuellement, Tappella son mari, dès qu'elle sçut parler ; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom déplaisoit moins à Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à aucune conséquence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva dans la suite ; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des réflexions.
Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en passant à Lyon, en 1 653, où il donna au public VËtourdiy la première de ses Pièces, qui eut autant de succès qu'il en pouvoit espérer. La Troupe passa en Languedoc, où Molière fut reçu très-favorablement de Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bonté de donner des appointemens à ces Comédiens.
Molière s'acquit beaucoup de réputa-
DE M' DE MOLIÈRE. l3
tion dans cette Province, par les trois premières Pièces de sa façon qu'il fît paroître ; V Étourdi, le Dépit amoureux^ et les Précieuses ridicules. Ce qui engagea d'autant plus Monsieur le Prince de Conti à rhonorer de sa bienveillance, et de ses bienfaits : ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États. Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière, son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire. Mais il aimoit l'indépendance^ et il étoit si rempli du désir de faire valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de Conti de le laisser continuer la Comédie ; et la place qu'il auroit remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de n'avoir point accepté un emploi si avantageux, a Eh ! Messieurs , » leur dit-il, « ne nous déplaçons jamais ; je » suis passable Auteur, si j'en crois la » voix publique; je puis être un fort
» mauvais Secrétaire. Je divertis le » Prince par les spectacles que je lui » donne ; je le rebuterai par un travail » sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous » d'ailleurs, » ajouta-t-il, « qu'un Misan- » trope comme moi, capricieux si vous » voulez, soit propre auprès d'un Grand ?
» Je n'ai pas les sentimens assez âexi- » blés pour la domesticité. Mais plus » que tout cela, que deviendront ces » pauvres gens que j'ai amenés de si » loin ? Qui les conduira? Ils ont compté » sur moi ; et je me reprocherois de les » abandonner. » Cependant j'ai sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter ; et cette femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir le Chef d'une Troupe ; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa petite République : il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais l'occasion ; jusqueslà que s'il mouroit quelque Domestique de son Théâtre, ce lui étoit un sujet de
haranguer pour le premier jour de Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti.
Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour y soutenir un Théâtre comique ; et qu'il avoit assez façonné ses Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de Conti.
Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe : mais il s'arrêta à Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le présenter au Roi et à la Reine Mère.
l6 LA VIE
Ces Comédiens eurent Phonneur de représenter la pièce de Nicomède devant leurs Maj estez au mois d'Octobre i658.
Leur début fut heureux ; et les Actrices sur tout furent trouvées bonnes.
Mais comme Molière sentoit bien que sa Troupe ne Temporteroit pas pour le sérieux sur celle de P Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde en Languedoc , jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient point de voir représenter. C'étoient les Trois Docteurs Rivaux, et le Maître d'École^ qui étoient entièrement dans le goût Italien.
Le Roi parut satisfait du compliment
de Molière, qui Favoit travaillé avec soin ; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit plus que des Pièces sérieuses â THôtel de Bourgogne : le plaisir des petites Comédies étoit perdu.
Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui aïant plu. Elle voulut qu'elle s'établît à Paris : et pour faciliter cet établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de Co-^ médiens de Monsieur,
Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces, eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhen-
l8 LA VIE
doit de trouver dans ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce temslà, non plus qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui, qu'il rétoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne Tavoit excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de livrer ses Ouvrages au Public, c Je ne comprens pas, » disoit-il, à ses camarades en Languedoc, « com- » ment des personnes d'esprit prennent » du plaisir à ce que je leur donne ; 1 mais je sçaîs bien qu'en leur place, je » n'y trouverois aucun goût. — Eh ! ne » craignez rien, » lui répondit un de ses amis ; t l'homme qui veut rire se diver- » tit de tout, le Courtisan, comme le » Peuple. > Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la Province ; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le 3^ de Novembre i658.
VÉtourdi^ la pf-emière de ses Pièces, qu'il fit paroître dans ce même ipois, et
le Dépit amoureux qu'il donna au mois de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement : et Molière enleva toutà-fait Testime du Public en lôSg, par les Précieuses ridicules : Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous a données depuis^ Cette Pièce fut représentée au simple la première fois ; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce, de même que VÉtourdi et le Dépit amoureux^ quoique jouée dans les Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la nouveauté.
Les Précieuses furent jouées pendant quatre mois de suite. M^ Ménage, qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea favorablement.
« Elle fut jouée, « dit-t-il, i avec un ap- » plaudissement général , et j'en fus si j satisfait en mon particulier que je vis 9 dès lors l'effet qu'elle alloit produire.
» Monsieur, dis^je à M"^ Chapelain en
1 sortant de la Comédie, nous aprou- » vions vous et moi toutes les sotises qui » viennent d'être critiquées si finement, » et avec tant de bon sens : mais croyez- » moi, il nous faudra brûler ce que > nous avons adoré, et adorer ce que )» nous avons brûlé. Cela arriva, comme » je Ta vois prédit, & dès cette première » représentation Ton revint du galima- » thias, et du stile forcé, i»
Un jour, que Ton représentoit cette Pièce, un Vieillard s'écria du milieu du Parterre : Courage^ courage, Molière, voilà la bonne Comédie, Ce qui fait bien connoître que le Théâtre comique étoit alors bien négligé ; et que Ton étoit fatigué de mauvais Ouvrages avant Molière, comme nous Tavons été après l'avoir perdu.
Cette Comédie eut cependant des critiques ; on disoit que c'étoit une charge un peu forte. Mais Molière connoissoit déjà le point de vue du Théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce principe lui a toujours
DE M' DE MOUERE. 21
réussi dans tous les caractères qu'il a voulu peindre.
Le 28 Mars 1660, Molière donna pour la première fois le Cocu imaginaire , qui eut beaucoup de succès.
Cependant les petits Auteurs comiques de ce tems-là, allarmez de la réputation que Molière commençoit à se former, fesoient tout leur possible pour décrier sa Pièce. Quelques personnes savantes et délicates répandoient aussi leur critique. Le titre de cet ouvrage, disoientils, n'est pas noble ; et puisqu'il a pris presque toute cette Pièce chez les Étrangers, il pou voit choisir un sujet qui lui fît plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas compte de cette Pièce comme des Précieuses ridicules; les caractères de celle-là ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de Tautre. Cependant malgré l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes inquiètes, le Cocu imaginaire passa avec aplaudissement dans le Public. Un bon Bourgeois
de Paris, vivant bien noblement, mais dans les chagrins que l'humeur et la beauté de sa femme lui avoient assez publiquement causés, s'imagina que Molière Tavait pris pour Toriginal de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en être offencé ; il en marqua son ressentiment à un de ses amis, c Com- » ment ! » lui dit-t-il, t un petit Comé- » dien aura Taudace de mettre impuné- » ment sur le Théâtre un homme de ma » sorte ? » (Car le Bourgeois s'imagine être beaucoup plus au-dessus du Comédien, que le Courtisan ne croit être élevé au-dessus de lui.) t Je m'en plain- » drai, » ajouta-t-il : t en bonne police » on doit réprimer l'insolence de ces j gens-là : ce sont les pestes d'une Ville ; » ils observent tout pour le tourner en » ridicule. » L'ami, qui étoit homme de bon sens, et bien informé, lui dit : « Eh 1 » Monsieur, si Molière a eu intention » sur vous, en fesant le Cocu imagi- » naire^ de quoi vous plaignez-vous ? Il » vous a pris du beau côté ; et vous se-
» riez bien heureux d'en être quitte pour » rimagination. » Le Bourgeois, quoique peu satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque réflexion, et ne retourna plus au Cocu imaginaire.
Molière ne fut pas heureux dans la seconde Pièce nouvelle qu'il fit paroître à Paris le 4 Février 1661. Dom^Garcie de Navarre, ou le Prince jaloux, n'eut point de succès. Molière sentit, comme le Public, le foible de sa Pièce. Aussi ne la fit-il pas imprimer ; et on ne l'a ajoutée à ses Ouvrages qu'après sa mort.
Ce peu de réussite releva ses ennemis ; ils espéroient qu'il tomberoit de luimême, et que comme presque tous les Auteurs comiques , il seroit bien-tôt épuisé. Mais il n'en connut que mieux le goût du tems : il s'y acommoda entièrement dans VÊcole des Maris^ qu'il donna le 24 Juin 1661. Cette Pièce qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans la bonne opinion qu'il avoit
conçue de cet excellent Auteur. On ne douta plus que Molière ne fût entièrement maître du Théâtre dans le genre qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empêcher de parler mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui ne réussissoit point, où est le mérite de l'avoir fait : ce sont les Adelphes de Térence ; il est aisé de travailler en y mettant si peu du sien, et c'est se donner de la réputation à peu de frais. On n'écoutoit point les personnes qui parloient de la sorte ; et Molière eut lieu d'être satisfait du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; c'est aussi une de celles que Ton verroit encore représenter aujourd'hui avec le plus de plaisir, si elle étoit jouée avec autant de feu et de délicatesse qu'elle l'étoit du tems de l'Auteur.
Les Fâcheux^ qui parurent à la Cour au mois d'Août 1661, et à Paris le 4 du mois de Novembre suivant, achevèrent de donner â Molière la supériorité sur
tous ceux de son tems qui travailloîent pour le Théâtre comique. La diversité de caractères dont cette Pièce est remplie, et la nature que Ton y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous les aplaudissements du Public. On avoua que Molière avoit trouvé la belle Comédie : il la rendoit divertissante et utile. Cependant Phomme de Cour , comme Thomme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son caractère sur le Théâtre de Molière, ataquoit PAuteur de tous côtés. Il outre tout, disoit-t-on ; il est inégal dans ses peintures ; il dénoue mal. Toutes les dissertations malines que Ton fesoit sur ses Pièces, n'en empêchoient pourtant point le succès ; et le Public étoit toujours de son côté.
On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière, qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de travailler avec une très-grande précipita-
tion. Mais je sai par de très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit bazardées dans les Provinces ; et la Cour et la Ville lui présentoient tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et quoiqu'il dise dans sa Préface des Fâcheux^ qu'il ait feit cette Pièce en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire ; c'étoit Thomme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté ; et il s'est trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus d'un an auparavant.
On voit dans les remarques de M"^ Ménage que a dans la Comédie des Fâ- » cheux^ qui est, » dit-t-il, et une des » plus belles de M*" de Molière, le Fâ- » cheux chasseur qu'il introduit sur la » Scène, est M"^ de S** : que ce fut le D Roi qui lui donna ce sujet, en sortant
» de la première représentation de cette » Pièce, qui se donna chez M^ Fou- » quet. » Sa Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière : « Voilà » un grand original que vous n'avez » point encore copié. » Je n'ai pu savoir absolument si ce fait est véritable ; mais j'ai été mieux informé que M' Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite. Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne, que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un jardin ; et M' de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène de ses Fâcheux^ et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir représenter.
V École des Femmes parut en 1662, avec peu de succès ; les gens de spectacle furent partagés ; les Femmes outragées, à ce qu'elles croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pou-
voient, pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. a Mais que trouvez- » vous à redire d'essenciel à cette Pièce ? » disoit un Connoisseur à un Courtisan de distinction. — « Ah parbleu! ce que j'y » trouve à redire, est plaisant, » s'écria l'homme de Cour ! « Tarte à la crèmey » morbleu, Tarte à la crème, — Mais, j Tarte à la crème, n'est point un dé- » faut, » répondit le bon esprit, « pour » décrier une Pièce comme vous le fai- » tes. — Tarte à la crème ^ est exécrable, »
répliqua le Courtisan, f Tarte à la » crème ! bon Dieu ! avec du sens com- » mun, peut-t-on soutenir une Pièce où > Ton ait mis Tarte à la crème ? » Cette expression se répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la
Critique de VÉcole des FemmeSy qu'il donna en i663. Cette pièce fit plaisir au Public : elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée.
UImpromptu de Versailles^ qui fut joué pour la première fois devant le Roi le 14^ d'Octobre i663, et à Paris le 4» de Novembre de la même année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, et contre ses ennemis.
Molière, né avec des mœurs droites, et dont les manières étoient simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé, flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne agréablement dans son Impromptu contre ces Messieurs-là, qui ne lui pardonnoient pas dans Tocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les ouvrages :
3o LA VIE
il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des siens.
Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le Portrait du Peintre^ que M*" Boursaut avoit faite contre lui; et à faire voir Tignorance des Comédiens de T Hôtel de Bourgogne dans la déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit très^grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion : et cependant les Beauchateau, les Mondorr, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient pompeusement roniaier un vers. Molière, qui connoissoit l'action par principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens que le Public ignorant
DE M' DE MOLIÈRE. 3l
lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à mètre ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant M»* le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite, le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le goût délicat; et nous nous appercevons. malheureusement que la plupart de ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux que Molière avoit établis dans sa Troupe.
La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux Troupes.
On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne ; les Auteurs Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête pour ce îems-là, afin de figurer avec Tancienne
Troupe. Il se souvint qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée Théagène et Chariclée, qui à la vérité ne valoit rien ; mais qui lui avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il Texhorta de se perfectionner dans la Poésie, avant que de hazarder ses Ouvrages au Public : et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce tems-là Molière fit le dessein des Frères Ennemis; mais le jeune Ijomme n'avoit point encore paru : et lorsque Molière en eut besoin, il ne savoit où le prendre : il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son projet ; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à l'empressement de Molière; mais celui' ci remarqua qu'il avoit pris presque tout son travail dans la Thébàïde de Rotrou. On lui fit entendre que Ton
n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore dans la mémoire des Spectateurs ; et qu'avec les heureuses dispositions qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage, pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé, et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de M' Racine, qui fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molièi'e lui fit. Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de VAndromaque, comme M"" Racine le croyoit : il estimoit cet Ouvrage, comme un des meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette Critique ; elle est de M' de Subligny.
34 l'A VIE
Le Roi connoissant le mérite de Molière, et Tatachement particulier qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna rhonorer d'une pension de mille livres.
On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail ; il crut après cela qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait : il se livra avec plus djs fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec empressement : on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans la conversation, qu'il Tétoit dans ses pièces; et Ton avoit la satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis, c'est qu'il étoit d'une droiture de cœur inviolable, et d'une justesse d'esprit peu commune.
On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il étoit à la G>ur, et à Paris depuis quelques années.
Cependant il avoit cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit avec une femme ; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de la fille de la Béjart avoient nourrie dans son cœur, à mesure qu'elle avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager un homme, et tout Tesprit nécessaire pour le fixer.
Molière avoit passé des amusemens que Ton se fait avec" un enfant, à Tamour le plus violent qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens : elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère :
ainsi il auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais comme elle l'obser-
voit de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois • c'eût été risquer un éclat qu'il vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et ellemême, si jamais il pensoit à l'épouser.
Cependant la jeune fille ne s'acommodoit point de Pemportement de sa mère, qui la tourmentoit continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle pouvoit inventer : de sorte que cette jeune personne, plus lasse peutêtre d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible ; la mère donna des marques de fureur et de. désespoir, comme si Molière avoit épousé sa
DE M' DE MOLIÈRE. 3j
rivale; ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez Philosophe pour se passer d'une femme.
Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au rang d'une Duchesse ; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa conduite, que Ton ne puisse Tataquer. Qu'une Comédienne rende â un grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point de miséricorde; c'est son amant* Molière s'imagina que toute la Cour, toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle né-
f- 38 LA VIE
gligea de l'en désabuser : au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit point tant d^arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble : elle ne profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.
La Princesse d'Élide^ qui fut représentée dans une grande Fête, que le Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit â Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette
DE M' DE MOLIÈRE. Sg
pièce le réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans un tems de plaisirs, le Prince Tavoit aplaudie, Molière à la Cour étoit inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il avoit donnés â ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas eu le tems de versifîbr toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans son ouvrage. Mais le Mariage forcé,, qui fut représenté le dernier jour de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces?
Cet homme aime à parler au Peuple ; il n'en sortira jamais : il croit encore être sur son Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en s^ place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire l'homme de Cour.
La Princesse d'Élide, et le Mariage forcé eurent aussi leurs aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la
même année; mais bien des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n^auroit pas passé si un autre Auteur Tavoit donnée, et si elle avoit été jouée par d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes.
Molière, qui avoit acoutumé le Public â lui donner souvent des nouveautez, bazarda son Festin de Pierre le i5 de Février i665. On en jugea dans ce tems-lâ, comme on en juge en celui-ci.
Et Molière eut la prudence de ne point faire imprimer cette pièce ; dont on fit dans le tems une très-mauvaise Critique.
C'est une question souvent agitée dans les conversations, savoir si Molière a maltraité les Médecins par humeur, ou par ressentiment. Voici la solution de ce problème. Il logeoit chez un Médecin, dont la femme, qui étoit extrêmement
avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit. Celleci qui croyoit encore trop honorer la femme du Médecin de loger chez elle, ne daigna seulement pas l'écouter : de sorte que son apartement fut loué â la Du- Parc ; et on donna congé à la Molière. C'en fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La Du- Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Hôtesse, lui donna un billet de Comédie : celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que la Molière envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithéâtre; et se donna le plaisir d'aller lui dire ellemême, que puisqu'elle la chassoit de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu, où elle étoit la maîtresse. La femme du Médecin, plus avare que susceptible de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si offençant causa de la rumeur :
les maris prirent parti trop vivement :
de sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes qui le touchoient, irrité contre le Médecin, pour se venger de lui, fit en cinq jours de tems la Comédie de V Amour Médecin^ dont il fit un divertissement pour le Roi le i5 de Septembre i665, et qu'il représenta à Paris le 22 du même mois. Cette pièce ne relevoit pas à la vérité le mérite de son Auteur; Molière le sentit luimême, puisqu'en la fesant imprimer il prévient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employé à la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.
Depuis ce tems-là Molière n'a pas épargné les Médecins dans toutes les ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il avoit peu de confiance en leur savoir ; et il ne se servoit d'eux que fort rarement, n'aïant^ à ce que Ton dit, jamais été saigné. Et l'on raporte dans deux livres de remarques que M^ de Mauvilain, et lui, étant
à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière : t Voilà donc votre » Médecin ? Que vous fait-il ? — Sire, »
répondit Molière, c nous raisonnons ente semble ; il m'ordonne des remèdes; je » ne les fais point, et je guéris. » On m'a assuré que Molière définissoit un Médecin : un homme que Von paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un ma" lade, jusqu'à ce que la nature Vait guéri ^ ou que les remèdes l'aient tué. Cependant un Médecin du tems et de la connoissance de Molière veut lui ôter l'honneur de cette heureuse définition, et il m'a assuré qu'il en étoit TAuteur. M' de Mauvilain est le Médecin pour lequel Molière a fait le troisième placet qui est à la tête de son Tartuffe^ lorsqu'il demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Médecin.
Molière étoit continuellement ocupé du soin de rendre sa Troupe la meilleure.
Il avoit de bons Acteurs pour le Comique ; mais il lui en manquoit pour le