‹ Le vieillard des tombeauxChapitre 10 sur 79 · I. Cavaliers anglais, à. m · texte numérisé non relu

I. Cavaliers anglais, à. m

lem et autres domaines. Le jour môme de la revue, llarrison rassemblait sa Iroiipc dorée devant la porte de 1er de la tour, lorsque la mèredeCuddie Headrigg , garcjon de ferme , arriva chargée de bottes énormes , d'un justaucorps de butTle et d'autres accoutrements donnés à son fils pour le service du jour , et les plaçant devant l'intendant, l'assura d'un air grave que , soit que ce fût une colique , soit que ce fdt un scrupule de conscience, ce qu'elle ne pouvait prendre sur elle de décider , Cuddie avait éprouvé la nuit dernière une indisposition subite et continue, et qu'il ne se trouvait pas mieux en ce moment : le doigt de Dieu était là , disait-elle , et son fils ne devait point se mêler à de pareilles corvées. On lui parla vainement de châtiments et d'amendes, vainement on la menaça ; la bonne mère était obstinée, et Cuddie, chez lequel on lit une visite domiciliaire pour vérifier la nature de sa maladie , ne répondit que par de sourds gémissements. Mause, qui était une ancienne domestique de la famille , jouissait de quelque faveur auprès de lady Marguerite; cette circonstance la rassurait, car lady Marguerite interviendrait , et son autorité ne pourrait être méconnue. Au milieu de ce contre-temps fâcheux, le génie inventif du sommelier lui suggéra un expédient.

« Il avait vu combattre sous Monîrose des gens fort au-dessous de Guse » Gibbie : pourquoi alors ne prendrait-il pas Guse Gibbie,^ »

C'était un garçon de peu d'esprit , de très-petite stature , qui exerçait par héritage un emploi subalterne dans la basse-cour, sous les ordres d'une vieille ménagère; car, à cette époque, dans une famille écossaise il y avait une subrogation de travaux vraiment étonnante.

Cet enfant était aux champs. On l'envoya chercher sans plus tarder , on se hâta de l'affubler d'une cotte de mailles ; une énorme épée fut attachée à sa ceinture , ou , pour mieux dire , on attacha

I , Guse , mot écossais qui veut dire oie , et gihbie, imbécile, a* v»

SCOTT

Gibbie à une énorme épée , on enfonça ses petites jambes dans de larges grosses bottes, on lui posa sur la tète un casque d'acier d'une telle ampleur qu'il semblait avoir été fait pour l'écraser. A insi accoutré, on le percha , d'après sa prière, sur le cheval le plus tranquille de la troupe ; et aidé et soutenu par le vieux Gudyill le sommelier , il passa la revue sans encombre , le shériff n'examinant pas de trop près les hommes d'armes d'une personne si bien pensante que lady Marguerite Bellenden.

Si donc la suite personnelle de cette dame s'élevait à deux laquais seulement , il faut attribuer cette circonstance aux motifs que nous venons de développer.

Dans toute autre occasion lady Marguerite eût rougi de paraître ainsi en public ; mais pour la cause de la royauté , elle était prête en tout temps à faire des sacrifices sans bornes. Elle avait, au milieu des guerres civiles de cette malheureuse époque , perdu son époux et deux fils de la plus belle espérance ; mais elle avait reçu le prix de ces sacrifices , car Charles II , en traversant l'ouest de l'Ecosse pour marcher à la rencontre de Cromwell , aux champs infortunés de Worcester , s'était arrêté à la tour de Tillietudlem et y avait déjeuné. Cet incident formait une époque remarquable dans la vie de lady Marguerite, et elle laissait rarement échapper l'occasion de parler de ce repas et de détailler toutes les circonstances de la royale visite, n'oubliant pas de dire que Sa Majesté avait daigné l'embrasser sur les deux joues , quoiqu'elle omît cependant d'ajouter que le roi avait accordé la même faveur à deux fraîches servantes qui marchaient à la suite de milady , et que , pour ce jour -là seulement, elle avait élevées à la dignité de dames d'honneur.

Ces marques de la faveur royale avaient été décisives ; et certes la visite du roi au château , la faveur qu'il y avait accordée à lady Marguerite , auraient suffi pour enchaîner exclusivement cette dame à la fortune des Stuarts, si elle ne leur eût déjà été attachée par sa

naissance , par son éducation et par la haine qu'elle portait au parti opposé qui avait causé tons ses malheurs domestiques. Les Stuarts semhiaient triomphants alors ; mais lady Marguerite leur avait été dévouée dans des temps de désastres , et elle était prête encore à défendre la même cause, si la fortune venait à ahandonner de nouveau cette famille, l'objet de son culte. Elle éprouvait alors les plus douces jouissances en voyant se déployer des forces imposantes prêtes à soutenir les droits de la couronne, et cherchait à dissimuler, autant qu'il lui était possible, la mortilication que lui faisait éprouver l'indigne désertion de ses propres vassaux.

A la revue il y eut échange de civilités entre elle et les chefs des diverses familles honorables du comté qui y assistaient , et qui avaient toujours eu pour lady Marguerite la plus profonde vénération. Ce jour-là pas un jeune homme de famille ne passait près d'elle et de sa petite -fille sans se tenir ferme sur la selle , et sans faire caracoler son cheval pour faire briller aux yeux de miss Edith ses talents en équitation et la légèreté de son coursier. Mais les jeunes cavaliersdistingués par leur haute naissance et leur loyauté éprouvée attiraient l'attention d'Edith, autant seulement que l'exigeaient les lois de la courtoisie ; elle recevait avec un certain air d'indifférence les compliments qui lui étaient adressés, et dont plusieurs étaient quelque peu usés , quoique empruntés aux longs et insipides romans (!e La Calprenède et de Scudéry, dans !{>squels les jeunes gens d'alors cherchaient des modèles de galanterie , qui furent ensuite rejetés quand la folie, jetant son lest, eut remplacé ces lourds vaisseaux , tels que les romans de Cyrus , (]léopatre et autres , par de légères barques tirant aussi peu d'eau , ou pour parler plus clairement , consumant aussi peu de temps que la petite chaloupe sur laquelle l'indulgent lecteur a daigné s'embarquer. Mais il était écrit cependant que le jour ae s'écoulerait pas sans

que le calme de miss Bellenden fût troublé.

Page 1