‹ Le vieillard des tombeauxChapitre 12 sur 79 · LK VIEILLARD · texte numérisé non relu

LK VIEILLARD

peron , galopa vers l'endroit d'où il devait tirer , et sans arrêter la course de son cheval , en abandonnant les rênes et se plaçant de côté sur la selle, il visa le but et abattit le perroquet. Lord Évandale imita son exemple , quoique plusieurs de ceux qui l'entouraient prétendissent que ce qui venait de se passer était une innovation aux règles établfes, qu'il n'était point obligé de suivre. Mais , ou l'adresse du jeune lord n'était pas aussi parfaite , ou son cheval n'était pas aussi bien dressé ; l'animal broncha au moment où son maître visait, et la balle n'atteignit pas l'oiseau. Ceux qui avaient été surpris de l'adresse du chasseur vert admirèrent également la courtoisie dont il fit preuve alors. Il rejeta tout le mérite de la dernière épreuve , proposa à son antagoniste de la considérer comme nulle , et de vouloir bien la renouveler à pied.

« Je préférerais la renouveler à cheval , » dit le jeune lord à son antagoniste , « si j'en possédais un aussi docile et aussi bien dressé à ces sortes d'exercices que paraît l'être celui que vous montez.

— Voulez-vous me faire l'honneur de le monter, à condition que vous me prêterez le vôtre .^ » répondit le jeune homme.

Lord Évandale osait à peine accepter cette offre polie, bien convaincu qu'elle diminuerait le prix de la victoire , si le sort se déclarait en sa faveur. Cependant, ne pouvant maîtriser le désir qu'il avait de rétablir sa réputation de bon tireur , il ajouta , avec un certain air de dédain, que, quoiqu'il abandonnât toutes prétentions à l'honneur de la journée, il accepterait volontiers l'offre obligeante du vainqueur , et que , si celui-ci le voulait bien , cette nouvelle épreuve serait faite en l'honneur de leurs belles.

En prononçant ces mots , il jeta sur miss Bellenden un regard expressif. La tradition rapporte que les yeux du jeune tireur suivirent la même direction , mais que leur expression était plus ti-

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mide. Le dernier essai du jeune lord fut aussi malheureux que le premier. Il lui fut alors difficile de conserver le ton d'indifférence dédaigneuse qu'il avait afiecté jusque-là ; mais sentant tout le ridicule dont il serait l'objet, si, dans une telle circonstance , il témoignait quelque ressentiment , il rendit à son antagoniste le cheval sur lequel il avait fait sa dernière et infructueuse épreuve , et reprenant le sien en adressant à son compétiteur des remerciements. « Grâce à vous, dit-il, je n'ai point perdu la bonne opinion qu'avant ce jour j'avais de mon cheval : j'ai cependant été sur le point d'attribuer à la pauvre bête le blâme de mon infériorité ; mais je reconnais à présent, comme tout le monde, que je ne dois accuser que moi seul de ma déconvenue. » Ayant prononcé ces paroles d'un ton dans lequel le dépit se cachait sous le voile de l'indifférence, il s'élanca sur son cheval et s'éloigna.

Comme il arrive ordinairement dans le monde, ceux-là même qui avaient accompagné lord Évandale de leurs vœux , témoins alors de sa défaite éclatante, accordaient à son heureux rival leurs applaudissements et leur attention.

« Qui est-il ? Quel est son nom ? »

s'écriaient les gentilshommes présents ; car peu d'entre eux le connaissaient personnellement. On apprit bientôt quels étaient son rang et ses titres ; et comme il était de cette classe à laquelle les grands peuvent marquer des égards sans déroger, quatre des amis du duc , avec cet empressement que le pauvre Malvolio attribue à son cortège imaginaire , parvinrent à amener le vainqueur en présence de Sa Seigneurie. Comme on le conduisait en triomphe à travers la foule des spectateurs qui l'accablaient de leurs félicitations , il vint à passer , ou plutôt il se trouva vis-à-vis de Marguerite et de sa petite-fille. Le capitaine du Perroquet et miss Bellenden rougirent, et la jeune fille répondit avec quelque embarras au salut profond que lui faisait en passant le vainqueur.

WALTER SCOTT

« Vous connaissez donc ce jeune homme? dit I:idy Marguerite.

— .le... je l'ai vu chez mon oncle, madame, et* ailleurs qtieUjuelois, » dit tout bas miss f^dith Hellendeu.

« J'entends dire autour de moi , reprit lady Marguerite, que ce jeune damoiseau est le neveu du vieux Miln- Avood.

— Le fils de feu le colonel Morton de Milnwood , qui se distingua à la tête d'un régiment de cavalerie à Dunhar et à Inverkeithing, » dit un gentilhomme qui se trouvait à cheval près de lady Marguerite.

« Oui , et qui , avant cela , avait combattu pour les presbytériens à Marston- Moor et à Philiphaugh, » ajouta lady Marguerite ; et elle soupira en prononçant ces fatales paroles , qui lui rappelaient le souvenir triste et cruel de la mort de son époux.

« La mémoire de Votre Seigneurie est fidèle, dit le gentilhomme; mais il serait plus convenable maintenant d'oublier tout cela.

— II devrait ne pas l'oublier , lui , Gilbertscleugh , répliqua lady Marguerite, et se dispenser de s'introduire dans la compagnie de ceux à qui son nom doit rappeler de pénibles souvenirs.

— Vous oubliez , ma chère dame , dit l'interlocuteur , que ce jeune homme vient ici, au nom de son oncle, pour acquitter l'obligation à lui imposée. Il serait à désirer que tous les districts du comté fournissent des sujets qui lui ressemblassent.

— Son oncle, dit lady Marguerite, est un puritain, tout aussi bien que son vieux père , je suppose ?

— Son oncle est un vieil avare , dit Gilbertscleugh, dont les opinions ne sont point à l'épreuve d'une pièce d'or; et , quoiqu'un peu à contre-cœur sans doute , il aura , pour éviter une amende, envoyé le jeune homme à la revue.

D'ailleurs je suppose que ce pauvre garçon doit se trouver heureux d'avoir pu se dérober pour un jour à l'insipidité et à l'ennui du vieux château de

Milnwood, où 11 ne voit d*atitres personnes qu'un oncle hypocondre et une ménagère favorite.

— Savez-vous combien d'hommes et de chevaux le douiaine de Milnwood doit fournir? » dit la vieille dame, donnant suite à son interrogatoire.

« Deux cavaliers complètement équipés, répondit Gilbertscleugh.

— Mes domaines , mon cousin Gil* bertscleugh , » dit lady Marguerite se relevant avec digrnté, « mes domaines ont toujours fourni à la revue huit hommes , et il m'est souvent arrivé de tripler volontairement ce nombre. Je me rappelle que lors du déjeuner que le roi Charles prit à mon château de Tillietudlem, Sa Majesté insista particulièrement pour savoir...

— La voiture du duc s'avance, » dit Gilbertscleugh qui partageait alors l'alarme commune à tous les amis de lady Marguerite quand elle venait à parler de la visite royale dans le manoir de ses ancêtres. « La voiture du duc s'avance ; je pense , milady , que vous userez du droit de votre rang et quitterez la place aussitôt après lui. Me sera-t-il permis de vous accompagner au château, ainsi que miss Bellenden ? Des partis de presbytériens errent dans ces contrées , on dit même qu'ils insultent et désarment les royalistes qui voyagent en petit nombre.

— Je vous remercie, Gilbertscleugh, dit lady Marguerite; avec l'escorte de mes vassaux j'ai moins besoin que qui que ce soit d'être importune à mes amis. Voulez-vous avoir la bonté d'ordonner à Harrison de faire avancer sa troupe un peu plus vite ; il la dirige comme si elle conduisait une pompe funèbre. »

Le gentilhomme s'empressa de communiquer au fidèle intendant l'ordre de milady.

L'honnête Harrison avait d'excellentes raisons pour douter de la prudence de cet ordre, mais il l'avait reçu, il fallait obéir. Il partit donc au petit galop, suivi du sommelier Gudyill; celui-ci présentait une attitude militaire digne

d'un ancien soldat de Montrose, attitude à laquelle les vapeurs stimulantes de l'eau-de-vie ajoutaient encore , en augmentant la fierté et la gravité de son regard : en effet , dans les intervalles du service militaire , notre martial sommelier avait porté de fréquents toasts à la santé du roi et à la ruine du puritanisme. Malheureusement il arriva que ces nombreuses libations lui firent oublier l'attention due à l'inexpérience de Oibbie qui venait immédiatement après lui. Les chevaux ayant pris le galop, les bottes énormes , que les jambes du pauvre garçon ne pouvaient tenir fermes , commencèrent à jouer alternativement contre les fiancs du cheval ; ces bottes, armées d'éperons longs et aigus, lassèrent bientôt la patience de l'animal, qui bondit et se cabra ; les cris A Vaide que se mit à pousser Gibbie ne parvenaient point aux oreilles du trop négligent sommelier, car ils se perdaient en partie dans la concavité du casque d'acier qui couvrait la tête du pauvre garçon , et étaient en même temps étouffés par la chanson guerrière du vaillant Grxme^ que M. Gudyill s'amusait à siffler de toute la force de ses poumons.

Mais le coursier voulut bientôt faire à sa tête , et , commençant à caracoler çà et là , au grand amusement de tous les spectateurs, il se dirigea de toute la vitesse de ses jambes vers le massif carrosse que nous avons décrit plus haut.

La pique de Gibbie ayant échappé au lien qui la retenait, se trouvait placée transversalement sur le cheval et uniquement soutenue par les mains du malheureux cavalier qui , il en coûte de le dire , cherchant une aide , toujours peu honorable sans doute, avait saisi la crinière de la bête avec toute la force musculaire dont il était susceptible. Son casque couvrait entièrement sa figure, de telle sorte qu'il ne voyait pas plus devant lui que derrière. D'ailleurs l'usage de ses yeux lui eût été fort peu utile dans la circonstance où il se trouvait, car son coursier, comme s'il se

fût agi d'une ligue contre les partisans du roi , s'élança sur le solennel équipage du duc; la lance, placée comme on vient de le dire, menaçait de le traverser de part en part , au risque de percer autant de gens sur son passage que la célèbre épée de Roland qui , suivant un poète épique italien, pouvait enfoncer autant de Maures qu'un Français peut embrocher de grenouilles ».

Prévoyant alors ce qui allait arriver, les personnes placées à l'intérieur et à l'extérieur de l'équipage poussèrent un cri spontané de terreur qui éloigna le malheur qui les menaçait. Le capricieux coursier du pauvre Gibbie fut épouvanté de ce bruit; il s'arrêta court, broncha, recommença ses saccades et se jeta de côté. Les malheureuses bottes, cause primitive du désastre , maintenaient cependant la réputation qu'elles avaient acquise en des temps plus reculés; elles répondaient à chaque saut du cheval par un vif coup d'éperon , et tel était leur énorme poids qu'elles ne sortaient pas même des étriers. Mais il n'en fut pas ainsi de ce pauvre Gibbie, que les bonds du coursier chassèrent enfin de ces masses pesantes et larges , et précipitèrent par-dessus la tête de l'animal , à la grande satisfaction de tous les spectateurs. Sa lance et son casque l'avaient abandonné dans sa chute, et , pour compléter sa disgrâce , lady Marguerite Bellenden, qui ignorait encore qu'un de ses guerriers servait ainsi de jouet à l'assemblée , survint assez à temps pour voir son chétif vassal dépouillé de la peau du lion.

Comme elle n'avait point eu connaissance de cette métamorphose , et que la cause même lui en était inconnue, sa surprise et son ressentiment furent extrêmes; les excuses et les explications de l'intendant et du sommelier ne purent que très -difficilement l'apaiser.

Elle prit sur-le-champ la route de son château , tout indignée des rires et des

i. As a frenchman spits frogs , dit WaJter Scott; ce qui rappelle Xc/rench dhg et autres compliments britanniques de ce genre, a. m.

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acclamations des 'spectateurs , et bien disposée à se venger de cet affront sur le vassal réfractaire dont le malheureux Gibbie avait si tristement rempli la place. La plus grande partie de la noblesse se dispersait alors , chacun se rendant à sou manoir ; et la comique aventure des vassaux deTillietudIem leur fournissait un ample sujet d'amusement.

Les cavaliers s'éloignaient aussi par petites troupes. Quant à ceux qui avaient exercé leur adresse au jeu du perroquet, un ancien usage les obligeait avant le départ de vider une coupe avec leur capitaine.

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