‹ Le vieillard des tombeauxChapitre 15 sur 79 · I. Sorte de pain rond de farine d'avoine, a. m · texte numérisé non relu

I. Sorte de pain rond de farine d'avoine, a. m

simples soldats avec l'espérance, lorsqu'ils se distinguaient , d'obtenir des commissions (rofliriers.

Beaucoup de jeunes gens de bonne famille étaient placés dans ce régiment, ce q'u' ajoutait à l'orgueil et à l'arrogance de ceux qui le composaient; et le sergent dont on vient de parler en était un exemple frappant. Son véritable nom était Francis Stuart, mais il était iiniversellement connu sous le nom de Both- M'ell , et descenuait en ligne directe du dernier comte de ce nom , non pas de l'infâme amant de l'infortunée reine IMarie, mais de Francis Stuart, comte de Bothwell , dont la turbulence et les conspirations continuelles troublèrent la dernière partie du règne de Jacques VI, et qui mourut enfin dans l'exil et dans la misère. Le fils de ce comte de -Bothwell avait sollicité de Charles P"" la restitution des biens de son père qui avaient été confisqués, mais il était alors impossible d'arracher ces domaines à la rapacité des nobles qui les possédaient. Enfin les guerres civiles qui éclatèrent à cette époque le ruinèrent totalement, et le privèrent d'une modique pension que Charles P"" lui avait accordée : aussi mourut-il dans une extrême indigence.

Son fils , qui était le petit-fils de Francis Stuart , après avoir servi comme soldat en pays étranger et en Angleterre, et avoir éprouvé toutes les vicissitudes de la fortune, s'était vu obligé de se contenter du grade de sergent dans le régiment des gardes , quoiqu'il descendît directement de la famille royale, puisque le comte de Bothwell, dont les biens avaient été confisqués, était fils naturel de Jacques VL

Une force de corps vraiment surprenante, une grande dextérité dans le maniement des armes, et surtout son origine illustre, recommandaient le sergent Bothwell à l'attention de ses chefs. Mais il possédait à un haut degré ces dispositions tyranniques et effrénées, qui n'étaient devenues que trop générales parmi ses compagnons par suite de l'habitude qu'ils avaient d'agir

comme membres du gouvernement , en levant des amendes , en percevant des impôts , enfin en prenant diverses autres mesures oppressives contre lespresl)ytériens réfractaires. Ils étaient tellement accoutumés à de pareilles missions, qu'ils se croyaient libres de commettre toute espèce de vexations avec impunité, affranchis de toute obéissance aux lois et à l'autorité , et seulement obligés de se conformer aux ordres de leurs officiers. Botbwell était ordinairement le premier a se montrer dans de semblables occasions.

Il est probable que Botbwell et ses compagnons ne seraient pas restés si long-temps tranquilles sans le respect qu'ils portaient à leur cornette , commandant la troupe casernée dans la ville, et qui était engagé dans une partie de dés avec le curé de l'endroit. Mais ces deux personnages ayant incontinent quitté leur jeu pour s'entretenir avec le principal magistrat de quelque affaire pressée, Botbwell commença à témoigner le mépris que lui inspirait le reste des assistants.

— IN'est-il pas étrange , Holliday ^ , dit-il à son camarade, de voir ces rustres assis près de nous , et buvant depuis long-temps sans songer à porter la santé du roi ?

— Ils y ont pensé , dit Holliday ; j'ai entendu ce garçon habillé en vert porter un toast à Sa Majesté.

— Ils ont bien fait , repartit Botbwell ; mais alors, Tom, il faut que nous les fassions boire à la santé de l'archevêque de Saint-André , ce qu'ils feront en se mettant à genoux.

— A pprouvé , approuvé , par Dieu !

dit Holliday; et celui qui refusera, nous le ferons conduire au corps-de-garde, et là nous lui apprendrons à monter le poulain né d'un gland * , avec une couple de carabines à chaque pied pour le tenir ferme sur les étriers.

1. Ce root est une corruption de holiday, qui veut dire saint jour oxxfi^te. a. m.

2, Métaphore pour exprimer le cheyal de bois.

DES TOTMTBEAUX.^ 27

— Très - bien , très - bien ! continua Botbwell : et pour faire tout dans les règles , je commencerai par ce drôle à bonnet bleu , placé près de la cheminée, et dont l'aspect est sombre et refrogné. »

En disant ces mots , il se leva , et mettant son sabre engaîné sous son bras pour soutenir l'insolence qu'il avait méditée, il se plaça vis-à-vis de l'étranger que Niel Blane avait désigné lorsqu'il faisait le sermon à sa fille, et qu'il avait jugé être, selon toute probabilité, un montagnard ou un presbytérien réfractaire.

«Mon bien-aimé^, » dit le sergent d'un ton de solennité affectée, et imitant le nasillement d'un prédicateur de campagne; « mon bien-aimé, je prends la liberté de vous prier de vouloir bien quitter votre siège, et de ployer vos jarrets jusqu'à ce que vos genoux aient touché le sol ; prenez cette mesure que les profanes appellent roquille, destinée au soulagement de l'humanité, et dont la liqueur porte la dénomination charnelle d'eau-de-vie ; allons , maintenant buvez à la santé et à la gloire de Sa Grâce Tarchevéque de Saint-André , le digne primat d'Ecosse. »

Tous attendaient la réponse de l'étranger, dont l'aspect semblait annoncer un homme peu disposé à entendre une grossière plaisanterie et à recevoir impunément une insulte. Ses traits sévères étaient empreints d'une certaine férocité; son regard n'était pas précisément oblique, mais il le jetait de travers et à la dérobée, ce qui donnait à sa figure un air vraiment sinistre; il avait une stature carrée, robuste et musculeuse, quoiqu'il fut au-dessous de la moyenne taille.

« Et qu'en résulterait-il , si je n'étais pas disposé à obéir à votre incivile demande? « dit-il à Bothwell.

« Il en résulterait, mon bien-aimé, »

répliqua celui-ci avec le même ton de raillerie, «il en résulterait, premièrement, que je pincerais ta trompe , c'est-

3. Expression usitée ici dans un sens ironique, par allusion au même terme qui fréquemment se retrouve dans les sermons des puritains, a. m.

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à-dire ton miifln ou ton nez; secondement, (jiic ic(n>v(Mais les yeux de Iiiboji, «'t (jireidin je terminerais la leron en (•aressant tes épaules du plat de mon sabre.

— Puisqu'il en est ainsi , dit l'étranger, donnez-moi le verre, « et le saisissant de ses mains, il s'écria avec un geste et une expression particulière : << .le bois à la santé de l'archevêque de Saint- André, il est bien digne de la place qu'il occupe en ce moment; puisse tout prélat de l'Ecosse avoir bientôt le sort du révérend Jacques Sharpe ' !

— Il a obéi ! s'écria HoUiday triomphant.

— Oui, dit Bothwell; mais j'ai remarqué dans le ton de ce drôle quelque chose d'inintelligible pour nous, qui ne me plaît pas.

— Allons, messieurs,» dit Morton'qui commençait à s'impatienter de leur insolence, « nous sommes tous ici de paisibles et fidèles sujets du roi, attirés dans ce lieu par le plaisir ; j'ai donc droit d'espérer que nous ne serons pas troublés par qui que ce soit, comme vient de l'être ce monsieur. »

Bothwell se disposait à répondre vivement, mais Holliday lui rappela bas à

I. Archevêque d'Ecosse. Le chef de ses meurtriers fut David Hackstou de Rathillet , gentilhomme d'une ancienne famille , et possédant de grandes propriétés. 11 avait eu une jeunesse déréglée; mais ayant, par pure curiosité, assisté aux assemblées ou conventicules du clergé non conformiste, il adopta leurs principes dans toute leur étendue. Il parait que Hackston avait eu une querelle personnelle avec l'archevêque Sharpe , ce qui le porta à refuser le commandement du parti quand le meurtre eut été décidé, craignant que son acceptation ne fût attribuée à des motifs d'inimitié personnelle. Cependant il crut pouvoir sans scrupule assister à cette scène sanglante ; et quand l'archevêque , arraché de sa voiture, se traîna vers lui à genoux pour implorer sa protection , il lui répondit froidement : « Mousieur, je ne porterai jamais la main sur vous. » Une chose digne de remarque , c'est que Hackston et un berger qui avait été témoin passif de l'assassinat furent les deux qui, seuls de tous les meurtriers, portèrent leur tête sur l'échafaud.

Hackston ayant, comme on vient de le dire, refusé le commandement , il fut conféré par les suffrages unanimes à Jean Balfour, de Kinloch , appelé Burley, et beau-frère de Hackston.

SCOTT

l'oreille, que les soldats avaient reçu l'injouetioii formelle de u'iiisuller aucune des j)ersof)nes qui .s'étaient rendues à la revue par les ordres du conseil. Cependant Hothwell , lançant à Morton un regard arrogant et lier : '< Me craignez rien, monsieur le capitaine du Perroquet, je ne troublerai point votre règne (jui doit se terminer à minuit. Holliday,» continua-t-il en s'adressant à son compagnon, " ces messieurs sont en vérité fort ])laisants. Quel fracas, quel bruit pour avoir tiré au blanc ! .Te ne connais pas de femmes ou d'enfants qui ne pussent les imiter après un jour d'exercice. Si maintenant ce prétendu capitaine, ou quelqu'un de sa troupe, voulait au moins essayer une botte pour une pièce d'or, au premier sang, soit à l'épée, soit à l'espadon, soit à la brette, soit au poignard , il y aurait du courage au moins... Encore si ces faquins consentaient à lutter, à jeter la barre, ou la pierre, ou l'essieu! Mais,» ajouta-t-il en touchant avec le pied le bout de l'épée de Morton, «ils portent sur eux des armes dont ils craindraient de faire usage. »

La patience et la prudence de Morton l'abandonnèrent alors entièrement, et il se disposait à faire à Bothwell la réponse que ses insolentes observations méritaient, lorsque l'étranger s'avança.

« Ceci est ma propre affaire, dit-il; et au nom de la bonne cause, je viderai moi-même cette querelle. Écoute, l'ami, cria-t-il au sergent , te sens-tu disposé à lutter avec moi ?

— Sans doute, sans doute, mon bienaimé, répondit Bothwell; oui, je veux m'essayer avec toi , à qui de nous deux touchera la terre.

— Puisse ta chute servir de leçon à tous les insolents tels que toi ! répondit l'étranger. Ma confiance est tout entière en celui à qui rien n'est impossible. »

En prononçant ces mots, il dépouilla ses épaules du grossier habit gris qui les recouvrait, et, étendant d'un air ferme et déterminé ses membres charnus et robustes, il se présenta à son ennemi.

LE VIKILl iRD DES TOISIBEAUX.

Celui-ci que la stature musculeuse, la large poitrine, les épaules carrées, le regard farouche de son antagoniste, ne semblaient nullement émouvoir, sifflait alors avec le plus grand sang-froid, en dénouant son ceinturon et en mettant'bas son habit militaire. Curieux de connaître l'issue de ce combat, les assistants les entourèrent.

Dans la première épreuve , le sergent parut avoir l'avantage; il en fut de même dans la seconde, quoique aucune d'elles ne pilt être considérée comme décisive.

Mais il était facile de voir que Bothwell avait fait de toute sa force un usage trop subit, qu'il n'avait pas assez ménagé sa vigueur contre un antagoniste plein de force et d'adresse, et qu'il était difficile de fatiguer ou d'épuiser. Dans la troisième épreuve, l'inconnu, soulevant son ennemi de terre avec dextérité, le jeta sur le plancher avec une telle violence que celui-ci resta quelques minutes étourdi et sans mouvement. Son camarade Holliday, tirant alors son épée : «Vous avez tué mon sergent, cria-t-il au lutteur victorieux, et, par tout ce qu'il y a de plus sacré dans le monde, vous m'en rendrez raison !

— Arrêtez , » s'écrièrent Morton et tous ses compagnons , « il n'y a point eu de surprise, tout s'est passé convenablement , et votre camarade a reçu le prix qu'il méritait.

— C'est vrai ,» dit Bothwell en se relevant avec peine, «rengainez, Tom; je ne pensais pas qu'un gueux de puritain put jamais se vanter d'avoir jeté sur le carreau d'une misérable auberge un des meilleurs champions du régiment des gardes. Et vous , l'ami , dit-il à l'étranger, donnez - moi votre main : je vous promets, » ajouta-t-il en la serrant avec force, «qu'un jour viendra où nous nous reverrons. Nous combattrons alors d'une manière plus sérieuse, si vous le trouvez bon.

— Je vous promets,» répondit l'inconnu lui serrant à son tour la main avec une égale force , « qu'à notre prochaine rencontre je ferai courber votre

tête de manière qu'il Vous sera difficile de la relever.

— Très-bien, l'ami, répondit Bothwell : si tu es un whig, tu es robuste et brave au moins. Mais écoute , je te veux du bien : tu ne ferais pas mal de prendre ton bidet avant la ronde du capitaine; car, foi de sergent, il en a arrêté de moins suspects que toi. »

L'étranger pensa sans doute que cet avis n'était pas à négliger; car il acquitta sa dépense, et, se rendant à l'écurie, il sella et amena dehors un superbe cheval noir : en cet instant , il fut rejoint par le reste de la compagnie et par Morton lui-même ; et s'adressant à ce jeune homme : « Je me dirige versMilnwood, où vous demeurez,, dit-on, monsieur; permettez-moi de profiter de l'avantage et de la protection que m'offre votre compagnie.

— Volontiers , » dit Morton , quoique au fond les manières sombres et farouches de cet homme lui déplussent souverainement

Ses compagnons , après lui avoir fait des adieux affectueux, le quittèrent alors, prenant diverses directions; quelquesuns cependant l'accompagnèrent pendant à peu près un mille , jusqu'au moment où , s'étant séparés tout à fait de lui , les deux voyageurs restèrent absolument seuls.

La compagnie avait à peine quitté Howff, comme on appelait l'auberge de Blane, que le son des trompettes et des tambours se lit entendre. A ce siiinal inopiné les soldats se rassemblèrent en armes sur la place du marché, tandis que le cornette Graham , parent de Claverhouse, et le prévôt de la ville, le visage pâle et altéré, entraient dans la maison de Niel Blane, suivis de six soldats et d'officiers de ville armés de piques.

« Gardez les portes , » furent les premiers mots que prononça le capitaine; « que personne ne sorte ! Et vous, Botli- ^ye\\ , encore ici ? N'avez -vous pas entendu sonner le boute-selle.^

— Il allait se rendre au quartier , dit

Holliday, (!ar il a fait une mauvaise clmte.

— En se battant sans doute, répondit C.rahain. Hothwell, si vous néglii^ez ainsi vos devoirs , votre sanji royal ne vous préservera pas des punitions de la discipline.

— Ai-je donc néi;ligé mes devoirs? »> répliqua Bothvvell d'un air d'humeur.

« Vous devriez être au quartier , sergent , répondit l'oflicier; vous venez de perdre une excellente ocxîasion de prouver votre zèle. On m'annonce à l'instant que l'archevêque de Saint-André a été cruellement et lâchement assassiné l)ar un corps de whigs ; les rehelles ont, à ce qu'il paraît, poursuivi la voiture de l'archevêque, qu'ils ont arrêtée dans les marais de Magus , près de la ville de Saint-André, et après en avoir arraché le malheureux prélat, l'ont frappé de leurs épées et de leurs poignards. »

Tous restèrent stupéfaits en apprenant cette nouvelle.

«Voici le signalement des assassins , »

continua le capitaine en tirant de sa poche une proclamation ; « leur tête est mise à prix; une récompense de mille marcs est accordée pour l'arrestation de chacun d'eux.

— Holliday, s'écria Bothwell , lisez le signalement , lisez le signalement.

Je devine maintenant. Morbleu ! pourquoi ne l'avons-nous pas arrêté ? Vite, camarade , sellez nos chevaux. Capitaine, l'un des assassins n'est-il pas un homme robuste , trapu , large de poitrine , mais souple et agile, avec un nez comme le bec d'un faucon ?

— Attendez , attendez , « dit Graham regardant le papier ; « Hackston de Rathillet , grand , maigre , cheveux noirs...

— Ce n'est pas mon homme , dit Bothwell.

— Jean Balfour, appelé Burley : nez aquilin, cheveux roux, cinq pieds huit pouces ^..

— C'est lui , c'est bien mon homme ,

I . Ce qui ferait environ cinq pieds deux pouces français, a» m.

scorj.

s'écria Bolhvvcîll ; il louche d'une manière effroyable.

— En effet , continua Graham : il monte un fort beau cheval noir, pris à l'équipage de Tarchevêfjue le jour de l'assassinat.

— Précisément ! s'écria Tioth\v<»ll; et ce misérable était dans cettcî chambre il n'y a pas un quart d'heure. »

Quelques informations, prises à la hâte, les (Convainquirent de plus en plus que l'étranger silencieux et farouche était véritablement lîalfour de Burley , chef de la bande des misérables qui , dans la furie de leur zèle aveugle, avaient assassiné le primat : lorsque le hasard le leur fit rencontrer , ils cherchaient une autre victime dont ils avaient juré la mort '. Le fanatisme de ces sectaires donnait à cette rencontre fortuite l'apparence d'une intervention divine; et ils mirent à mort l'archevêque avec une cruauté froide et réfléchie , et avec l'intime conviction que le ciel l'avait à dessein fait tomber dans leurs mains : du moins c'étaient leurs propres expressions, ainsi qu'on l'a su depuis.

« A cheval, à cheval, soldats! poursuivons l'assassin , s'écria le capitaine; la tête de ce brigand vaut son pesant d'or. »

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