BALFOUR DE BURLEY
Aux armes, jeunes gens !... Ce n'est point la voix des hommes qui vous appelle... L'I-'^'ise du Seigneur se ligue... Hûtez-vous de fortifier les remparts ; hâtez-vous de voler partout où la l)anuiere de la croix rouge s'agite dans les airs : elle est le signal d'une mort glorieuse ou d'une victoire brillante. James I)i;ff.
MoETON et son compagnon étaient déjà à quelque distance de la ville, et aucun d'eux n'avait rompu le silence.
2. La personne dont on veut parler ici était Carmicbael , dcputc-shériff du coiulé de Fiie , connu pour avoir mis en vigueur les peines portées contre les non-confonnistcs. Le jour même de cet assassinat il chassait dans les marais; mais ayant reçu par hasard avis qu'un p;nti de v«hig;s était à sa recherche , il retourna chez lui , échappant ainsi au sort qui lui était destiné, et que ne put éviter son patron l'arch«vé<|ue.
1 1 y avait dans les manières de l'inconnu, iisi que nous l'avons fait observer, Niielque chose de repoussant qui empê- (liait Morton de commencer un entretien : d'ailleurs cet homme ne manifestait aucun désir de parler. Lorsque, s'adressant tout à coup brusquement au jeune homme : « Pourquoi le fils d'un père tel que le vôtre assiste-il à des momeries aussi profanes que celles où je vous ai rencontré aujourd'hui même?
— Je remplis mon devoir comme sujet, et je me livre à d'innocents plaisirs, parce que cela me plaît ainsi, » répondit Morton un peu offensé.
« Pensez-vous que ce soit votre devoir, jeune homme.? Pensez-vous que ce soit le devoir d'un chrétien de porter les armes pour ceux qui ont répandu par torrents, dans le désert, le sang des martyrs, comme si ce sang était de l'eau ? Est-ce donc une récréation licite de passer son temps à viser un oiseau postiche, et de s'amusera boire dans les auberges , au miheu de gens ivres, lorsque celui qui est tout-puissant descend sur la terre poiir séparer les bons des méchants, ainsi que le laboureur qui , le van à la main , sépare le froment de l'ivraie ?
— D'après la nature de votre conversation je vois , dit Morton , que vous êtes un de ceux qui ont jugé à propos de se révolter contre le gouvernement.
Je dois vous prévenir que vous faites usage ici, et sans nécessité, d'un langage d'autant plus dangereux que vous vous exprimez en présence d'une personne qui vous est inconnue ; et dans les temps où nous nous trouvons , il n'est même pas prudent pour moi de vous écouter.
— Tu ne peux te dispenser de m'entendre , Henri Morton , dit l'étranger ; ton maître te destine un rôle qu'il te faudra remplir quand sa voix t'appellera. Je gage bien que tu n'as pas encore entendu les sermons d'un vrai prédicateur , car tu serais m.aintenant ce que tu deviendras bien certainement un jour.
— Nous sommes de la secte à laquelle vous appartenez , » dit Morton. En ef-
fet , la famille de Milnwood assistait aux sermons d'un ministre presbytérien, du nombre de ceux qui , se conformant alors à certains règlements, avaient reçu du gouvernement la libre faculté de prêcher. Cette indulgence avait occasioné un grand schisme parmi les presbytériens, et ceux qui l'avaient acceptée étaient sévèrement censurés par les plus rigides sectaires, qui rejetaient obstinément les conditions offertes : aussi l'étranger répondit-if avec le plus grand dédain à la profession de foi de Morton :
«Tout cela n'est qu'un prétexte, un misérable prétexte. Vous entendez le dimanche un sermon, froid, mondain, approprié aux circonstances; celui qui le prononce oublie sa haute mission au point d'obtenir son apostolat de la faveur des courtisans et de prélats infidèles. Et vous appelez cela entendre la parole de Dieu ! De tous les appâts dont le démon s'est servi pour pécher des âmes, dans ces jours de sang et de ténèbres, aucun n'a été plus funeste que cette indulgence perfide. Voyez quel en a été le résultat ! le berger a été frappé et les brebis dispersées sur les montagnes ; une bannière chrétienne a été déployée contre une autre, et un combat a été livré entre les enfants des ténèbres et les enfants de la lumière.
— Mon oncle, dit Morton, pense que, sous ces ministres tolérés , nous jouissons d'une liberté de conscience raisonnable ; et je dois nécessairement me laisser guider par lui dans le choix du lieu où sa famille rend au Tout-Puissant le culte qui lui est du.
—Votre oncle, dit l'étranger , est un de ces hommespour qui la moindre brebis du parc de Milnwood serait préférable à tout le troupeau de la chrétienté. Il se serait volontiers prosterné devant le veau d'or de Bethel, et se serait sans aucun doute , plongé dans l'eau pour recueillir la poussière de cette idole après qu'elle eut été jetée à la mer. Votre père était un tout autre homme.
— Mon père, reprit Morton, était
WALTER SCOTT
en effet un brave et galant homme; mais vous savez sans doute (jirik'oinl);ittit pour cette famille royale au nom de laquelle j'ai porté les armes aujourd'hui même.
— Oui; mais s'il vivait encore, il maudirait l'heure à laquelle il tira l'épée pour leur cause. Nous parlerons de cela plus loni^-temps un autre jour. Morton, crois-moi, Ion heure viendra, et les paroles que tu as entendues s'attacheront à ta mémoire comme des flèches armées de dards. Voici ma route. »
En achevant ces mots il montrait à Morton un sentier conduisant vers des montagnes désertes et désolées qui semblaient s'étendre au loin; mais, comme il était sur le point de tourner la tête de son cheval vers un chemin rude et inégal qui conduisait de la grande route vers ces montagnes, une vieille femme , enveloppée d'un manteau rouge, et qui était assise en travers du chemin, se leva, et s'approchant de lui : « Si vous êtes un des nôtres, » dit-elle d'un ton de voix mystérieux, « gardez-vous bien de vous diriger ce soir vers ce sentier , où vous deviendriez la proie du lion. Le curé de Brotherstane et dix soldats se sont emparés du défilé pour donner la mort à ceux de nos frères errants qui s'exposent dans ce passage afin d'aller rejoindre Hamilton et Dingwall.
— Ceux des nôtres que l'on poursuit sont-ils parvenus à se réunir à quelqu'une de nos bandes.^ demanda l'étranger.
— Ils sont à peu près soixante ou soixante-dix, tant cavaliers que fantassins, dit la vieille femme; mais, hélas ! ils sont très-mal armés, et les vivres leur manquent.
— Dieu aura pitié de ses enfants, dit l'inconnu. Quel chemin me faut-il prendre pour les retrouver ?
— C'est tout à fait impossible ce soir, dit la vieille femme ; les soldats sont sur leurs gardes. On dit que des nouvelles extraordinaires venues de l'est les ont rendus plus cruels et plus terribles que jamais. Ayez soin de chercher pour cette nuit un abri quelque part, ne retour-
nez que demain vers les marais, tenezvous caché jusqu'au jour; demain vous trouverez plus facilement votre route en passant |)ar Drake-Moss. Dès que les horribles menaces de nos oppresseurs ont (;u frappé mon oreille, je me suis munie de mon manteau et suis venue i m'asseoir sur le revers de ce chemin, pour avertir ceux de nos pauvres frères qui errent de ce côté, et les empêcher de prendre cette route qui les conduirait au milieu de leurs spoliateurs.
— Votre maison est-elle près d'ici , dit l'étranger, et pouvez-vous m'y cacher ?
— Je possède une hutte de l'autre côté du chemin , dit la vieille femme , à environ un mille d'ici ; mais quatre hommes de Bélial, appelés dragons, y sont logés pour briser et détruire le peu que je possède, meubles et effets; et cela parce que je refuse d'aller entendre leur curé , ce paresseux , ce prodigue de Jean Halftext'.
— Bonsoir , bonne femme ; je vous remercie , » dit l'étranger ; et il s'éloigna.
« Que les bénédictions de la promesse se répandent sur vous ! répondit la vieille femme ; que celui qui peut vous conserver vous garde !
— Amenl dit le voyageur; car je défie à qui que ce soit de m'indiquer où cacher ma tête cette nuit.
— Je suis très-fâché de votre détresse, dit Morton , et si j'avais à moi une maison ou un lieu d'abri, je pense en vérité que je braverais plutôt les dernières rigueurs de la loi que de vous laisser dans une telle situation; mais mon oncle est si alarmé des peines et amendes prononcées contre ceux qui soulagent , reçoivent et fréquentent les presbytériens, qu'il nous a défendu à tous d'avoir avec eux la moindre communication.
— Je n'en attendais pas moins de sa part, dit l'étranger; cependant vous pourriez me recevoir sans qu'il le sût : une grange, un grenier, un hangar, toute place enfin où je pourrais m'éten-