‹ Le vieillardChapitre 10 sur 104 · NOS GRANDS MAITRES · texte numérisé non relu

NOS GRANDS MAITRES

Jean- Baptiste Biot, une autre royauté scientifique, avait traversé dans sa jeunesse l'école sceptique de Lagrange, mais il n'y demeura pas. Non seulement géomètre, physicien, chimiste, mais littérateur, moraliste, membre de l'Académie française comme il l'était de celle des Sciences, sa noble intelligence réagissait d'elle-même contre ce matérialisme grossier dont Horace Walpole avait dit : « De tous les dieux que Ton a jamais inventés, le plus ridicule est cette vieille divinité épaisse et lourde des sophistes grecs que les modernes lettrés veulent remettre en honneur, le dieumalière. » iM. Biotrencontra la vérité sur ces hauteurs de l'étude dont il parlait ainsi, comme directeur de l'Académie française, 1860 : « Les sciences sont belles quand on peut en pénétrer l'esprit, mais fort nuisibles quand on ne va pas jusque-là; car si elles n'élèvent pas l'homme jusqu'au ciel, elles le ravalent jusqu'à terre. Il faut étudier beaucoup pour comprendre et admirer la matière, mais étudier bien plus pour comprendre qu'elle n'est rien. »

Un jour, comme il le racontait lui-même, « le Ciel lui avait l'ait rencontrer le Père deRavignan, comme Vlnnominato dans XesSposi de Manzoui ». M. Biotavait quatre-vingt-huit ans quand il expira sous sa dernière absolution et bénédiction. Il avait vu briller les premiers éclairs du génie de Pasteur dont il avait encouragé les débuts et pressenti les grandes destinées. Maintenant il pouvait mourir.

Que ces grands noms me plaisent à redire! Ces hommes avaient été les maîtres de nos maîtres. Les leçons que nous ne recevions pas directement de leurs lèvres, nous les prenions dans leurs livres ; et c'était notre joie et notre force de nous entredire que science

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et croyance s'associaient ainsi harmonieusement dans de si grands esprits !

Nous arrivons. Voici Dlmas, secrétaire perpétuel de lAcadémie des Sciences, en 1868. Il deviendra ministre. Voici sa profession de foi : « D'oii vient la vie, Messieurs? La science l'ignore. Oii va la vie? la science ne le sait pas. On expliquera la naissance de la vie et la production delà conscience par de simples transformations de forces. On veut que la vie et la conscience, après la mort, aillent se perdre dans le vaste frémissement des mouvements qui agitent l'univers. Naître sans cause, vivre sans but; mourir sans avenir, telle serait notre destinée? Non! »

Et parlant des doctrines spiritualistes et chrétiennes, Dumas ajoutait : « La fièvre passagère de la pensée scientifique en travail d'enfantement, qui menace ces fortes doctrines et qui n'a rien pour en tenir lieu, s'apaisera comme elle s'est apaisée autrefois. »

Trois jours après, en pleine Académie des Sciences, Leverrier adhérait à cette profession de son collègue, en proclamant, lui aussi, « impérissables les vérités de la philosophie spiritualiste ».

Pins explicite dans sa foi, Jean-Baptiste Dumas la formulait d'un mot ; « Je crois au Dieu de la révélation comme au Dieu de la nature et de la raison. C'est le même Dieu. »

Tandis que Dumas s'éteignait dans son beau couchant, l'astre dePASTEORétait à son zénith. Une reste plus rien à dire sur ce grand serviteur de la vérité et de l'humanité, rien de son génie, de ses découvertes, de son caractère, de son patriotisme, de ses service?. Pasteur est un de ces hommes rares qui d'em-

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blée font faire à leur génération despasde géant dans la pénétration bienfaisante des mystères les plus reculés de la nature et de la vie. Mais le même regard qui plonge dans les profondeurs de l'infiniment petit s'élève religieusement vers les sublimités de l'infiniment grand, jusqu'à cet Infini incréé et créateur, lequel n'est que le nom scientifique de Dieu.

Qu'il me suffise de rappeler ici, en l'abrégeant, la splendide profession de foi qu'il fit sous la coupole de l'Institut, le 28 avril 1882, dans la séance solennelle de sa réception à l'Académie française ; lorsque, répondant à M. Renan, il fit entendre au négateur systématique de tout surnaturel cette leçon de surnaturel, dont peu d'autres ont égalé l'ampleur comm^ l'autorité. Elle se termine ainsi : « Par la notion de l'infini, le surnaturel est au fond des cœurs. Or. l'idée de Dieu est une forme de l'idée de l'infini. Tant que le mystère de l'infini pèsera sur la pensée humaine, des temples seront élevés à son culte, et, sur les dalles de ces temples, vous verrez des hommes agenouillés, prosternés, abîmés dans la pensée de l'Infini. »

Il était un de ces hommes. « La foi pour Pasteur était un flambeau, sa science rayonnait ailleurs », proclamait de lui Joseph Bertrand, secrétaire de l'Académie des Sciences, en s'inclinaut devant ce qu'il appelait « son pieux spiritualisme ». Ce spiritualiste était en réalité un grand fidèle, allant jusqu'au bout du Credo chrétien et catholique, i.fs scieac< s naturelles elles-mêmes, par la constatation de lei:r impuissance, le ramenaient finalement c\ la simplicité delà croyance surnaturelle, ainsiqu'il disait : « Quand on a bien étudié, on revient à la foi du pay>an

breton. Si j'avais plus éludié encore j'aurais la foi de la paysanne bretonne'. »

C'était la traduction familière de ce qu'un jour, 2 mars 1875, il avait proclamé devant la Faculté de Médecine : « En face des grands problèmes (du commencement et de la fin des choses), il n'y a que deux états possibles pour l'esprit : ou la foi à une solution donnée par une révélation directe, ou le tourment de l'àme s'exprimant, soit par un silence absolu, soit, ce qui revient au même, par l'avou de l'impuissance de rien pénétrer à fond. »

Au mois de juillet 1895, l'humble et grand Pasteur expirait à Villeneuve-l'Ëtang, comme était mort Volta,

1. La croyance de M. Pasteur n'était pas combaltive, mais sereine et humble autant que solide et nette. 11 avait une délicatesse exquise pour en parler devant des savants de moindre envergure, qui avaient le malheur de ne point la partager.

Ainsi, lisons-nous, un soir — c'était en 1882 — il se rencontrait avec un jeune médecin, le docteur Coudereau, qui s'occupait beaucoup de questions anthropologiques et qui, l'année précédente, avait pris une part active à un congrès international d'athées.

M. Pasteur lui parla de ce congrès et lui demanda s'il était bien sûr que la religion était née de l'ignorance et de la peur ?

a Assurément, répondit le docteur Coudereau, à mesure que l'homme s'inslruit et que par la science il se rassure, il cesse d'être religieux.

— 11 j a bien à cela quelques exceptions, répliqua M. Pasteur. 11 y a encore des hommes qui ont étudié tous les éléments de la vie et pour qui la vie, dans son origine et dans sa destination, resterait un mystère s'ils avaient consenti à ne recevoir d'autres lumières que celles de leur laboratoire. Ceux-là, à mesure que le domaine de leurs connaissances s'est accru, ont senli vibrer plus fortement en eux la fibre religieuse. Dieu leur est apparu au sommet de leurs recherches et ils ont cru.

— Ce qui est inexpliqué aujourd'hui, reprit le jeune docteur, le sera plus tard, et vou(^-même, ciier maître, vous y contribuerez.

— Plus tard, répondit M. Pasteur, ne sera peut-être pas de mon temps. Je puis mourir aujourd'hui, et j'ai besoin de savoir aujourd'hui. Voilà pourquoi je crois. Je crois veut dire : Je sais. »

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comme étaient morts Ampère, Cauchy, Biot, Dumas, s'unissant aux dernières prières, la main dans la main de sa femme, le crucifix sur les lèvres, ses regards tournés vers le Ciel où l'attendait, j'espère, cette béatitude suprême de laquelle lui-même avait dit : (( Heureux celui qui porte en soi son Dieu, idéal de i)eauté et de bonté, et qui lui obéit. Là est la source vive des grandes pensées et des grandes actions ^ ! ». Maxime du Camp écrit de lui : « Lorsque je rencontre Pasteur, j'ai envie de me prosterner, et je suis surpris qu'il ne soit pas entouré de l'auréole ». Et M. le professeur Granchet : « Lorsque dans un millier d'années, un médecin parlera aux jeunes générations, de la marche et de l'évolution de la médecine, il citera avant tous les autres ces deux noms immortels : Hippocrate et Pasteur. »

1. M. Pasleur, atteint ilatiémie depuis un an, ne se faisait aucune illusion sur la gravité de son élat. Se sachant marqué pour une mort prochaine, il s'y prépara religieusement et sans effroi. Un peu de tristesse toutefois se mêlait à sa chrétienne résignation : «Je regrette de mourir, disait-il : j'aurais voulu rendre plus de services à mon pays. »

Quelque temps auparavant, un premier jour de l'an, comme il recevait la visite de toutes les sommités scientifuiues accourues chez lui, M"' Pasleur apparaît, une dépêche ouverte à la main : « C'est, ditelle, le Saint Père qui l'envoie sa bénédiction pour l'année qui commence. » Aussitôt,, le savant interrompit toute conversation; et deux larmes coulèrent sur le papier qu'il tenait entre ses mains.

En l'absence du R. P. Boulangin, un savant bénédictin, son confesseur habituel, M. Pasteur fut assisté dans sa crise suprême par Ikl. l'abbé Richard, curé de Garches. Il avait communié peu de temps auparavant. Ne pouvant plus parler, il répondait par signes aux aspirations chrétiennes que lui suggérait le prêtre, baisant le petit crucifix d'ivoire que M. Richard lui avait mis entre les mains. Ces mains ne s'en séparèrent plus, et l'emportèrent dans le cercueil»

En attendant que fût édiCé son tombeau à l'Institut Pasteur, son corps demeura quelque temjis dans la crypte d« Noire-Dame. C'était un lieu de repos duquel il était digne.

Tels furent nos maîtres. N'est-il pas vrai que, portant au front le double rayon de la science et de la foi, ils apparaissent tels que des esprits inspirés d'Eii- Haut? Et il me vient en pensée, qu'à cause de cela, les temps antiques en eussent fait peut-être des demidieux, comme ils firent de leur Prométhée, parce qu'il avait, dit le mythe, dérobé le feu du ciel.

Et encore n'ai-je fait appel qu'aux maîtres des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Et encore n'ai-je nommé que les princes, parmi tant d'autres qui leur font cortège dans les mêmes voies, en ce siècle et en ce pays, les Élic de Beaumont, les Boucher de Perthes, les Ilaûy, les Sainte-Claire Deville, les Lcverrier...

Je viens de nommer Leverrier, l'astronome de génie duquel Sully Prudhommc écrivait, en apprenant sa mort : « Comment cette mort n'a-t-elle pas été un deuil public ? Après Newton, il n'y a pas eu de génie mathématique plus puissant, s'il y en a eu de plus inventif. Son œuvre est colossale, et si haute qu'elle fait pleurer! » — Leverrier regardait au delà. Un jour, après sa découverte de la planète Neptune, M^' de Coutances lui ayant dit gracieusement : « Cher maître, vous voilà maintenant portéjusqu'aux astres. — Je compte bien. Monseigneur, répondit Leverrier, m'éleverplus haut encore ; j'espère aller au ciel. »

A Jean-Baptiste Dumas qui venait de venger la sciencespiritualiste, à l'Académie française, Leverrier son collègue faisait écho en ces termes, à l'Académie des sciences, 5 juin 1876 : « Durant notre longue entreprise, poursuivie pendant trente-cinq ans, nous avons eu besoin d'être soutenu par le spectacle d'une des plusgrandesœuvresde la création, etpar lapensée qu'elle affermissait en nous les vérités impéiissablef

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de la philosophie spiritiialisle. C'est donc avec émotion quenous avons entendu, dans la dernière séance, notre illustre secrétaire perpétuel aflirmer ces grands principes, qui sont la source même de la science la plus pure. Cette haute manifestation restera un honneuretune force pour la science française. Je m'estime heureux que l'occasion se soit présontée de la relever au sein de notre Académie et lui donner une cordiale adhésion. »

Legrand astronome avait fait placer un grand crucifix dans les salles de l'Observatoire. Malade, il se tramait de ses chers instruments à la croix qu'il saluait, en pensant à Celui qu'il retrouverait là-haut dans la gloire. Ce fut le 23 septembre 1877, jour anniversaire de la déconvcrle de saplanète, que celui qu'on a nommé « le géant de l'astronomie moderne » expira pieusement assisté du curé de sa paroisse, comme il l'avait voulu; « car, disait-il, je ne suis pas seulement un catholique, je suis un paroissien ».

Voilà nos hommes, voilà notre école; l'école spiritualiste et chrétienne. Ce fut celle de notre jeunesse, celle de notre âge mûr. Et je lui retrouve dans ma vieillesse des caractères de beauté, de vérité, de sagesse et de grandeur qui me la rendent toujours aimable et chère quand je la considère, mais bien plus aimable encore quand je la compare à une autre. On a pu déjà le voir; nous le reverrons encore.

Elle se continue parmi nous. Je ne puis parler des vivants. Maisje puis saluer, puisque, hélas! nous l'avons perdu, l'homme éminent que l'Académie des Sciences avait appelé à remplacer M. Berthelot au siège de secrétaire perpétuel de la savante compagnie dont

il était la gloire. Or, dans ces derniers temps, M. Albert de Lapparent, ayant été prié de répondre à cette question d'un intérêt toujours vivant : « La foi du savant est-elle une gène à ses recherches et explorations scientifiques ? » il y fit cette réponse, qui est péreniptoire sous sa plume, 15 juin 1906 : « Je tiens à déclarer, non seulement qu'à cet égard ma foi de catholique n'a jamais été une gêne, mais, qu'avec un perpétuel réconfort intellectuel et moral, j'ai recueilli, dans ce milieu chrétien de mon activité, une aide puissante pour remplir ma tâche d'homme de science. »

Puis, aux philosophes qui avaient rêvé d'accabler nos dogmes sous le poids de leurs découvertes, opposant leurs propres aveux d'impuissance et de nescience, M. de Lapparent écrit : « En regard de ces négations où la notion même de la personnalité humaine est menacée de sombrer comme le reste, quelle garantie n'est-ce pas de sentir son eiTort scientifique abrité sous l'égide de convictions qui interdisent ces défaillances! Quel avantage, non seulement de garder contact avec le réel, et cela par la grâce du surnaturel ; de conserver la paix de Fintelligence en même temps que celle de l'âme; enfin de sentir toujours sa raison appuyée sur quelque chose de solide ; ce qui permet de marcher d'un pas confiant, là où les modernes dilettantes ne peuvent exécuter que des exercices de voltige au milieu des nuages ' .'»

1. A. DB Lapparent, La Recherche scientifique et la foi. LeUre à M. le Directeur de la Revue pratique d'Apologétique, t. II, p. 266, n° du 15 juin 1906.

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