CHAPITRE VI
Notre âge, notre siècle ontdoncconnu une science très haute, très saine, très sûre, et très libre tout d'abord. Klle montait à Dieu droitement, comme l'eDfet monte à sa cause, par le chemin frayé de la raison universelle. Cette science s'honore des plus grands noms de notre histoire. Nous les avons salués hier ensemble, mon frère.
Mais il y en a une autre, au nom de laquelle tout est nié de ce que l'humanité avait toujours cru et affirmé. C'est de celle-là que se réclament les mauvais esprits, les mauvaises mœurs et les mauvaises lois. Elle présente quelques noms fameux; les masses les acclament ; mais que la société en souffre ! « 0 liberté, liberté! disait M™° Roland en montant à l'échafaud, liberté! que de crimes on commet en ton nom! » Ne puis-je dire de même : <.( 0 science, que d'ignorances, de sottises et de malheurs s'abritent aujourd'hui sous ton nom » ?
Qu'est-il donc survenu? Et d'où vient cet égarement? D'où est née cette confusion de l'incroyance
80 SCIENCE ET SOl'MISME.
avec la science, puisqu'elle ne provient pas de la science elle-même?
Vous le savez, mon frère. Le malheur est qu'une philosophie d'impiété est venue se g'reffer sur la science contemporaine, comme une plante parasite s'attache à Tarbre qu'elle étreint, qu'elle étouGTe, en l'enveloppant de telle sorte qu'elle semble ne faire qu'un avec lui. Il y eut embauchage, exploitation, confiscation de la science par la philosophie. La science apportait et constatait les faits : c'est son domaine propre ; la philosophie régnante s'en empara pour les interpréter systématiquement, suivant ses idées préconçues, toutes faites.
Puis, quand elle les eut ainsi sophistiqués, elle les présenta tels quels, à l'appui de sa cause, sous le nom toujours prestigieux de cette science dont elle avait pris le masque : la science laïque, synonyme officiel de la science sans Dieu. Ce dut être la science unique désormais; et, depuis trente années, nous la voyons exploitant despotiquement son monopole, prononçant des oracles, fulminant des excommunications contre toute science adverse, et renversant tous les dogmes pour imposer les siens.
Vous souvenez-vous, mon frère, de la déclaration de guerre qui lut faite au surnaturel divin, dans deux paroles célèbres d'Krnest'Henan et de Marcellin Berthelot? Ces deux hommes, par leurs spécialités intellectuelles respectives, mesemblent une adéquate représentation de la philosophie et de la science athée de leur temps. Et leurs arrogantes menaces sont bien cette javeline sanglante, que le fécial romain lançait sur le territoire ennemi : Aux armes!
Renan et Derthelot vaticinent à l'envi l'un et l'autre : « Un jour viendra, dit Uenan, un jour viendra où l'humanité ne croira plus; clic saura. Elle saura le monde métaphysique et moral, comme elle sait déjà le monde physique. Et, pour moi, je ne connais qu'un seul résultat à la science, c'est de résoudre l'énigme du monde, d'expliquer l'homme à lui-même, et de lui donner, au nom de la seule autorité, qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait, et qu'il ne peut plus accepter. »
Ce qu'ils ont expliqué, nous ne tarderons pas à le voir. Mais déjà qui donc, au commencement du monde, avait fait une promesse semblable à la jeune humanité : Eritis scientes? De l'avoir écoulé ne nous a pas porté bonheur.
Marcellin Berthelot, reprenant le même thème, formule ainsi riiommage-lige de la science à la philosophie régnante. Les termes en sont stupéfiants : « Le monde est aujourd'hui sans mystère! La conception rationnelle prétend tout éclairer, tout comprendre, donner une ex^^McoXion scientifique de toutes choses, étendre son déterminisme fatal jusqu'au monde moral, et renverser sans retour la notion du miracle et du surnaturel. »
Est-ce un programme scientifique sérieux que ce boniment, ou n'est-ce pas plutôt une bravade, une provocation et un défi? C'est bien la guerre, mon frère. Renverser Dieu, quelle victoire! Remplacer Dieu, quel avenir!
La science en accepta rentre[)rise, aux ordres de lu libre pensée. Celle-ci s'en réserva la direction su-
prême, avec les conclusions. C'est l'athéisme qu'elle professe ; c'est donc à l'athéisme que la science devra conduire obligatoirement. Pour elle, tout sera matière à cette déduction, tout sera prémisses à cette conclusion, tout devra céder à cette préoccupation. La science n'est que le prétexte; le nom de science est le drapeau ; la victoire à remporter, c'est la déchéance et le détrônement de Dieu ; et, pour ces savants étranges, la science ne sera vérité qu'autant qu'elle sera la négation de la divinité. Si bien, qu'en somme, la science pratiquement comprise ne sera plus que l'art de se passer de Dieu.
Mais cela est-ce de la science encore? Assurément non, mon frère. Non. Cela n'est pas l'œuvre de la science qui n'est plus l'œuvre de la calme raison, mais uniquement celle de la prévention et de la passion; j'ajoute : de la passion la plus troublante et la plus aveuglante de toutes, la haine de Dieu. C'est le triomphe de Tapriorisme, comme se nomme l'invincible parti pris au service du préjugé irréductible. Or, entre les genres de sophismes, il n'en est pas de plus antiphilosophique et antiscientifique que celui-là. Ainsi Bossuet l'a-t-il formulé, dans cette maxime que M. Pasteur se plaisait à rappeler à ses disciples : « Le M plus grand dérèglement de l'esprit est de croire « d'avance les choses parce qu'on veut qu'elles soient. » En constituant dans le jugement un vice rédhibitoire, cette prévention disqualifie absolument le juge. Il a le bandeau sur les yeux, il a la chaîne au pied. En dépit do son nom, et quoiqu'elle prétende, la libre
LA BANQUEROITE. 83
pensée n'est donc pas libre : elle traîne cette chaîne.
Allons au fond : la prévention de la([uelle procède ce « grand dérèglement de l'esprit », ne procéderaitelle pas souvent elle-même d'un dérèglement d'autre genre? Ah ! mon frère, Dieu me garde de généraliser ici une imputation qui, même portée contre i)lMsieurs docteurs de l'irréligion, serait peut-être une calomnie I Mais, d'autre part, le plus g-rand nombre de ces négateurs du divin a-t-il assis sa vie morale sur les hauteurs sereines et pures où s'élèvent les temples de la sagesse? Sans doute Aug-ustin Cochin savait ce qu'il disait quand il écrivait ces lignes : « Ne prononcez pas à leur sujet le mot austère : à peine convient-il à deux ou trois d'entre eux, alchimistesdela négation, enfoncés dans leurs recherches, tout entiers à ces labeurs souterrains, attristés des ruines qu'ils font, des amputations qu'ils opèrent. Mais la plupart ne replient leurs ailes que pour poser leurs pattes à terre. Niant provisoirement ce qui les gène, et déliés par principe philosophique de tout devoir qui les oblige, pratiquement ils savent bien glisser de leurs abstractions austères dans de moins austères distractions. »
Qui ne sait cela? Qui ne voit cela? Mon frère, je puis témoigner que souvent j'eus l'occasion de toucher le fond de plus d'une de ces doctes intelligences rongées, dévastées par la théophobie. J'y ai cherché la place du microbe de l'athéisme. Ce n'est pas dans la tête, dans le cerveau, que je l'ai trouvé : c'est dans la conscience, dans le cœur, dans les sens : il était là.
Or, c'est par là aussi, et non pas certes par la porte des théories scientifiques, que les maîtres de l'École
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moderne sont entrés dans l'âme du peuple, pour y renverser l'autel du Dieu trois fois saint. Lui, ce peuple, n'entend absolument rien aux arcanes de la science. Mais ce à quoi il aspire par ses côtés bas et ses parties folles, c'est la liberté chérie, l'émancipation morale, la convoitise sans frein et la jouissance san? mesure. Que si, par-dessus tout cela, ils voient arborer et flotter au vent de la vogue générale le panache de la science, c'est alors que la tête de ces pauvres grands enfants n'y tient plus : « Vive la science! Aujourd'hui le peuple est instruit, il sait à quoi s'en tenir. » Et c'est, hélas! contre le ciel que cette tête se dresse.
Voyez-les, quand, de dix ans en dix ans, au-dessus du vaste panorama de l'Exposition internationale édifiée par eux, meublée, étincelante des ouvrages de leurs mains, ces masses ouvrières contemplent la Tour Eiffel qu'elles ont su faire monter plus haut que les tours de Notre-Dame! Que voulez-vous que leur paraisse, à côté d'elle, l'humble clocher de leur petite église? « La science! » s'écrient les frères et amis, en entrechoquant leurs verres. Que si, près de là, quelque charlatan en habit vert vient leur clamer triomphant : « Le monde est sans mystère ! » ces simples, hélas! sont bien près de le croire. Que s'ils l'entendent ajouter : « La conception rationnelle — la nôtre — prétend tout éclairer, tout comprendre, donner une explication scientifique de toutes choses, étendre son déterminisme fatal jusqu'au monde moral, et renrerser sans retour la notion du miracle et du surnaturel » ; ils ouvrent de grands yeux devant ces grands mots : « La science c'est peut-être cela? Elle fera peut-être cela? » Et c'est en l'honneur de la science qu'ils s'en iront tout à l'heure chantant, rica-
nant, insultant au prêtre qui passe, à la cloche qui tinte, à la croix du chemin, à la robe blanche de l'enfant de la première communion!
Mon cœur est rempli d'amertume, mon frère. On a trompé ce cher peuple, dont je suis. On lui a versé une soi-disant science capiteuse qui l'a exalté jusqu'au délire, qui l'a enivré jusqu'à Tabrufissement. Et le voici qui, plus ignorant que jamais, ne sait plus rien de lui-même, rien de son devoir et de sa vie. 11 ne sait plus le respect, l'honneur, la bonté, la dignité, la pitié, la joie. Il ne sait plus ni ce qu'il est, ni d'où il vient, ni où il va. Il a tout désappris à cette nouvelle école, même le nom du Père qui l'appelle et de la patrie qui l'attend... Et cependant, ô Maitre, n'est-ce pas pour lui que vous avez dit l'adorable parole : « Toute la science de la vie est là : Vous u connaître, vrai Dieu ; et le Fils que vous nous avez « envoyé, Jésus! »
Venons aux faits. En réalité, qu'est-il arrivé de la mirifique promesse de tout expliquer scientifiquement, en dehors et à l'encontre du divin et du surnaturel? A commencer par le monde physique, où en sommes-nous aujourd'hui de cet effort de science et de ses résultats? Je vous convie à le contempler avec moi, mon frère.
L'œuvre de la science, dans notre siècle, fut assurément énorme ; et ce n'est pas moi qui lui ménagerai mon admiration. Je ne suis pas un diplômé de la science, mais j'en suis un curieux, et d'instinct j'en serais un dévot. Le temps dont je fus aura vu le monde
entier revisé par le menu et soumis au contrôle austère de l'expérience. « Petit et faible en face de la création immense, éphémère en face du temps que rien ne mesure, l'homme, ne se laissant rebuter ni par l'infirmité de ses instruments, ni par l'étendue de sa tâche, allant de ce qui est près et connu vers ce qui est loin et inconnu, a parcouru parce chemin des distances prodigieuses. Il fit de merveilleuses trouvailles; trouvailles et découvertes géologiques, géographiques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, historiques, etc. » Et à mon admiration se joint ma reconnaissance pour les applications que la même science a faites de ces découvertes au bien de l'humanité et à l'avancement de la civilisation.
C'était bien, mais ce n'était pas pour ce bien que la science moderne était gagée par la philosophie. Ce que celle-ci attendait d'elle, c'est que premièrement ces découvertes donnassent un démenti à la parole de Dieu; et de plus que, par une manière à elle d'expliquer les choses, elles fournissent d'apparentes raisons et des moyens quelconques de se passer de Dieu.
La tâche n'était pas facile. Ce Dieu, cet Être nécessaire dont il fallait se passer, se représentait toujours dans le mystère des causes, comme cause première, au fond et au bout de tout, de l'infiniment petit comme de l'infiniment grand. Il y avait des moments où la causalité, c'est-à-dire la relation de l'effet à sa cause, éclatait en de tels traits de lumière que l'esprit stupéfait, inquiet, se surprenait acculé à ce que Lucrèce, l'athée, appelle vis abdita quœdam, à ce que Claude Bernard, l'obstiné déterministe pourtant, appelle (( l'idée directrice des forces ». Mais cette force
cachée, c'est la Toutc-Puissaace créatrice de Dieu; mais cette idée directrice, c'est celle de l'Iatelligence de Dieu ! — Non, non : nous ignorons Dieu ; chercheznous d'autres causes. Elles seront toutes réputées scientifiques, pourvu que vous n'y mêliez pas cette théologie abhorrée.
La tâche n'était pas facile, venons-nous de dire. Sur toute sa route, depuis quatre siècles jusqu'à nos jours, la science entendait passer à côté d'elle , chanter à côté d'elle, des voix autorisées, convaincues, qui, enthousiastes, célébraient, glorifiaient l'Auteur de l'univers : Consideravi opiis tuum, Deus, et expavi! Et ces voix étaient les voix les plus hautes qui se soient fait entendre à ces siècles, et ces noms étaient les plus grands noms de la société des esprits. Ne la conviaientils pas unanimement à se joindre à leur chœur poi r remercier le Dieu des sciences et des savants^? — Non, non, fermez votre oreille à ces vieilles chansons. Comment ces maîtres chanteurs seraient-ils des savants, eux qui furent des croyants? Ils ne comptent plus aujourd'hui : la science date de nous : la science, c'est nous !
Mais encore une fois, la chose n'était pas facile. Parfois la science se trouva passer si près de ce Dieu qu'il lui fallut faire un grand détour pour ne pas se trouver face à face avec lui. La thèse, ou mieux l'hypothèse, qui lui est aujourd'hui la plus chère, est
1. Un savant docteur allemand, Dennerl, a recherché quelles étaient les croyances religieuses de trois cents savants es sciences naturelles parmi les plus marquants depuis le xv* siècle jusqu'à nos jours. En résumé, sur ces 300 hommes de science, il en a trouvé 38 dont ks sentiments lui sont restés ignorés, 20 qui furent indifférents ou bien libres penseurs; et 242 qui furent nettement et [iubli(iuement croyant^, soit une proportion de 6 % d'indifférents et de %1% de croyants.
celle de l'unité : unité de l'univers formant un seul tout, obéissant aux mêmes lois, ou mieux à la même loi fondamentale commune. Tout le monde organique et inorganique est issu de la même force première, de laquelle tous les phénomènes, soit physiques, soit psychiques, ne sont que les diverses manifestations sous des expressions idéales abstraites. Vous avez reconnu le Monisme, mon frère. Je ne serais pas effrayé de son principe, dégagé d'un matérialisme grossier. La reconnaissance de l'unité dans l'œuvre universelle, et de l'enchaînement ordonné des effets à un Principe unique et à une Cause première, n'est-elle pas une disposition intellectuelle toute religieuse? L'unité, la simplicité ne sont-elles pas pour nous des attributs essentiels de la divinité? Et l'application qui en est faite aux lois de l'univers n'est-elle pas la signature de l'Ouvrier suprême sur son ouvrage, sa marque de fabrique, allais-je dire? La nature est une parce que Dieu est un...
— Non, non, se récrie aussitôt le monisme athée. Pour nous, nous Spinoza, nous Hegel, nous Haeckel, nous Taine, nous Guyau, cette unité de principe et de loi ne démontre que l'unité consubstantielle de tout l'être. Et voilà que, faisant violence à la tradition, la philosophie de l'unité, au lieu de conclure logiquement et loyalement au monothéisme, son vrai terme, aboutit par un paralogisme flagrant à l'inintelligible panthéisme.
Le monisme est large, mais il est vide; et ses insolentes constructions philosophiques sont des tours de Babel, qui n'atteindront pas jusqu'au ciel pour y détrôner Celui qui s'est appelé l'A et l'Q, le Principe et la Fin. Seulement, par ces subterfuges de la Sophis-
tique, l'école s'imagina avoir trouvé le moyen d'échapper à rintervcntion du divin. Et, pour elle, plutôt le dieu Pan que notre grand Dieu vivant! 0 aveuglement! A passion! 6 folie!
Mais avançons, mon frère. Ce n'est plus seulement du monde physique, c'est du monde moral qu'on nous a promis l'e.vplication rationnelle, scientifique, en dehors du créationisme divin, et à l'encontre de la « notion du miracle et du surnaturel ». C'est jusque-là, vous vous en souvenez, jusqu'à l'homme, que devra s'étendre le déterminisme fatal des lois nécessitantes, celles de la matière : la matière qu'il est, cet homme, de laquelle il vient, à laquelle il devra retourner tout entier. Le monde moral donc, l'homme, sa nature, son origine, son Ame, sa pensée, sa conscience, sa liberté, son devoir, et sa destinée : c'est tout cela que la conception rationnelle du monde commande impatiemment à la science sa servante d'éclairer, de comprendre, d'expliquer, ou pour parler franc, de matérialiser. Que tarde-t-elle aie faire?
La science se remit à l'œuvre; œuvre servile, je veux dire œuvre d'esclave, si jamais il en fut. Je me la représente telle que Samson, trahi et vendu par Dalila, les yeux crevés, et enchaînée elle aussi à sa tyrannique idée, tournant sa meule pour le compte et pour le plaisir des Philistins. Que n'a-telle pas tenté pour découvrir, aux dernières limites de l'être, une molécule de vie dont la philosophie ferait l'embryon incréé de l'humanité primitive? Elle a interrogé tous les règnes de la nature. Elle a fouillé les entrailles de
la terre et le fond vivant des mers. Elle s'est penchée sur les rudiments les plusinfimes et les plus informes de la matière organique, pour y trouver un germe de putréfaction qui vint prendre audacieusement la place de l'Auteur de la vie... Même il y eut certains moments où l'athéisme impatient put croire qu'entin la science allait le satisfaire. Le sphinx allait dire le mot de l'énigme du monde. La réponse désirée, attendue, va se faire entendre : Silence!... Mais non, le sphinx ne disait rien, ou il disait autre chose.
Connaissez-vous le conte allégorique de Léopardi, Les momies de Rieysch? Reposons-nous, s'il vous plaît, un instant à le relire, mon frère.
Ruysch, le grand anatomiste danois, est réveillé, une nuit, par la saturnale d'une sarabande menée par les momies collectionnées dans son laboratoire. Elles se sont remises à vivre, et elles dansent en chantant un hymne à leur grande patronne, la mort. L'illustre savant, les apercevant à travers les fentes de sa porte, en a un moment de sueur froide, malgré sa philosophie. Il entre pourtant: — « Mes enfants, à quel jeu jouez- vous? Quel est ce tintamarre? Ne vous sou venez- vous plus que vous êtes des morts? » — Et l'un de ces morts lui apprend que ce réveillon ne tire pas à conséquence ; que c'est la célébration de la première nuit de la grande année mathématique qui s'ouvre en ce moment, et que les morts n'en ont plus de ce rare sabbat périodique que pour un quart d'heure. Ruysch en profite pour les interroger sur les choses de l'autre monde, que les morts doivent mieux savoir que les vivants. Mais le quart d'heure est bientôt passé; et c'est lorsque, pressées de questions, les momies vont prononcer le mot fatidique de l'énigme
qu'on entend sonner un coup... C'est l'heure de la retraite; c'est la fin. Tout se tait et disparaît.
Que de fois, au cours de ce siècle, n'avons-nous pas vu nos philosophes de l'athéisme procéder, eux aussi, à des évocations desquelles ils attendaient la révélation du mystère du monde et de la vie? Et, cà chaque fois, c'était au moment môme où ils la croyaient tenir qu'elle se dérobait sans retour.
Faut-il vous en remémorer quelques épisodes fameux?
Nous eûmes la longue affaire des générations spontanées. Telle qu'elle était engagée et déjà préjugée par un savant professeur de zoologie, elle devait faire mentir la Révélation, et finalement amener la révocation, faute d'emploi, du Dieu créateur du monde. Haeckel avait posé carrément la question sous la forme de cette inéluctable alternative : « Admettre autre chose que la génération spontanée pour la production de la vie, c'est admettre le surnaturel: tertium non datur. » — Or, vous vous rappelez la mémorable séance où, après des expériences réitérées de M. Pasteur, contradictoirement à celles de M. Pouchet, la Commission de l'Académie des Sciences prononça son verdict, en ces termes : ce Les êtres orga- « nisés, dans l'état actuel de notre globe, reçoivent « toujours la vie de corps déjà vivants ; et, grands, « ou petits, ne naissent pas sans avoir des ancêtres. » C'était l'axiome de Cuvier : « La vie ne naît que de la vie. » — « Les expériences de iM. Pasteur sont décisives : ce n'est pas comprendre la question que
d'en douter encore», écrivait M. Flourens, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences. Et Claude Bernard, dans un rapport sur la physiologie générale : « La conception de M . Pouchet me parait tout à fait inadmissible, même comme hypothèse, etc. » VoiL\ la science haute, la science libre.
L'autre, la science athée, dut avouer sa défaite. M. Wirchow écrit {Revue scientifique, 8 décembre 1877) : « A parler franchement, nous savants (matérialistes), nous aurions une petite préférence pour la génération spontanée. Ah! si une démonstration quelconque pouvait surgir! Mais nous n'en avons aucune preuve ; personne n'a vu une production spontanée de matière organique. Ce ne sont pas les théologiens, ce sont les savants qui la repoussent. »
L'homme-singe eut aussi ses glorieuses journées. « L'homme, ce Dieu tombé qui se souvient descieux » fut déclaré l'arrière-petit-fils du gorille et de l'orangoutang. C'était un bon tour joué à ce vieux Dieu créateur qui prétendait à l'honneur d'avoir fait l'homme à son image et ressemblance! Mais le malheur voulut qu'on n'arrivât jamais, quelque effort que l'on fit, à établir scientifiquement notre origine simiesque. Il y avait toujours des hiatus béants dans nos quartiers de noblesse. Le promoteur même de ce processus de l'espèce, le D"" Wirchow, fut un des premiers à lâcher son précédent enseignement et son école sur ce point. En 1892, je lisais dans la Revue scientifique, 5 novembre : « Le célèbre recteur de l'Université de Berlin, contraint par l'évidence, vient de proclamer l'inanité de la fiction du proanthropos par la déclaration suivante, faite au Congrès préhistorique de Moscou : « Dans la question de
« l'homme-singe, nous sommes repousses sur toute « la ligue. Toutes les recherches, poursuivies daus le « but de trouver la contiuuitc dans le dévehjppement « progressif, ont été sans résultat. 11 n'existe pas de « proanthropos. Il n'existe pas d'homme-singe. Le « chaînon intermédiaire demeure un fantôme '. »
A l'appui de la thèse anticréationiste, la science était en quête d'un spécimen de matière offrant les symptômes de la première apparition de la vie spontanée sur le globe. Eu 1868, Huxley crut avoir trouvé cette pièce à conviction, dans une certaine substance marine gélatineuse, amorphe, qu'il baptisa d'un nom suggestif, à faire rêver : Balliybios (profondeurs de la vie). On applaudit : c'était cela! Or, onze ans après, dans un Congrès de savants de l'Association Britannique, le président ayant cru bien faire de saluer dans Huxley l'incomparable révélateur du point initial de la vie, Huxley y répondit par un geste et un sourire de déni. Puis, se levant, il invita la docte assemblée à rire comme lui, fût-ce même de lui. Et, s'exécutant de bonne grâce, il déclara que finalement lui-même avait reconnu que son Bathybios n'était qu'un précipité de sulfate de chaux, quelque . détritus de goudron conglutiné, provenant probablement de la coque des navires qui naviguaient
1. Je rougis «le devoir relever les supercheries embryologiques que récemnipnl llaeclicl était acculé à reconnaître. Pressé par le D' Brass, il dut avouer dans le Berlin Volks-Zeilung du 29 décembre 1908, qu' « une larliedc ses dessins einbryogéniques étaient réellement falsifiés ». H avait, par exemple, placé une tête d'bomme sur un embryon de singe, ajouté onze vertèbres à un embryon humain. Il déclara néanmoins, en quittant sa chaire d'iéna, qu'il avait conscience d'avoir consacré sa vie « au service de la vérité » ! Cf. Revue pratique d'apologétique, 15 nov. 19C9, p. 276 et seq.
dans ces eaux... Le protoplasma est encore à trouver aujourd'hui.
Mais voici bien autre chose. Nous lisons que les sciences physiques sont à la veille de se voir entièrement révolutionnées! De récentes et radicales théories sur la nature même de la matière et ses propriétés, l'atome et ses énergies, la radiation des corps, les fluides impondérables, etc., sont en train de renverser de fond en comble les bases de la physique et de la chimie d'hier, déjà vieille aujourd'hui. Marcellin Berthelot, lui-même, a assez vécu pour assister à la découverte du radium, laquelle renversait les principes posés par lui comme définitifs ; ainsi qu'aux théories dissidentes de M. Gustave Le Bon touchant V Évolution des forces. C'était l'ébranlement de sa fondamentale distinction du pondérable et de l'impondérable, sur laquelle le matérialisme contemporain a bâti son Église. Mais Berthelot était à l'âge où l'on ne revise plus ses illusions.
De ses agressives provocations, de son programme orgueilleux , que reste-t-il debout aujourd'hui? Le monde est-il sans mystère ? La science a-t-elle tout éclairci, tout compris, tout expliqué? Le monde moral est-il asservi au déterminisme? La notion du surnaturel est-elle abolie? La science nous a beaucoup appris du monde physique, il est vrai, mais du monde moral, de l'homme, son principe, sa nature, sa fin, ses devoirs, quoi?
Le jour où iVL Brunetière, on se le rappelle, s'avisa de demander ses comptes à la science négative sur ce grave chapitre de ses engagements, il n'y trouva au total qu'un déficit colossal, au bas duquel fi écrivit
ce mot qui fit éclater contre lui la tempête que l'on sait : Bangueroute !
Serait-il vrai aussi que le doute a pénétré jusque dans le domaine de l'absolu, celui des sciences exactes, et que les mathématiques, la géométrie elle-même, ¥. n'olïrirait en définitive, jusque dans ses axiomes, que des formules conventionnelles, ou tout au plus des hypothèses sans valeur objective quelconque »? C'est un mathématicien transcendant, M. Henri Poincaré, qui le déclare, qui l'écrit dans un livre pro- Cond : La Science et l'hypothèse. Je ne m'en fais pas jwge.
Mais j'ai bien le droit de me demander : si vraiment telle est la science, ses incertitudes, et la fragilité de ses assertions, est-ce bien l'heure pour le savant de proclamer le dogme de son infaillibilité, et d'écraser la religion de l'absolutisme de sa souveraineté?
C'est la moralité qu'en tirait, à l'adresse et à l'usage des pauvres docteurs actuels de l'École laïque, l'orateur qui, le 3 février 1909, recevant M. Poincaré à l'Académie française, l'interpellait en ces termes : <( Ah ! Monsieur, comme par cette franche assertion de vos doutes, vous faites sauter les chapelles autour desquelles s'attroupent, pour célébrer les mystères d'une prétendue religion delà science, les foules rationalistes et libérées qui, par un certificat d'études primaires, ont acquis le droit de ne croire à rien ! Quel massacre vous faites de ces démonsfrations, de ces définitions, où vous ne voyez que des formules conventionnelles et des hypothèses provisoires... Qu'en reste-t-il après cela? Rien, ou presque rien. Et
% SClENCt: ET SOPHISME.
les plus précieuses idoles delà religion primaire s'en vont, dans les cieiix dépeuplés, rejoindre les astres éteints. » {M. Frédéric M assort.)
Que la science soit donc modeste : ce sera ma première conclusion.
Un de ses docteurs lui en donne le conseil, dans ces lignes : « L'heure de l'aflirmation scientifique n'a pas sonné, écrivait naguère M. de Varigny, rédacteur scientifique du Temps. Il est même permis de demander si elle sonnera jamais. La science est surtout faite de petits jugements provisoires; et le point d'interrogation est le seul signe de ponctuation qu'elle préférera, si elle est sage. »
Et puis secondement, que la science théiste et chrétienne se rassure : c'est mon autre conclusion. Je l'emprunte à un maître. Dans les derniers mois du siècle qui vient de finir, M. Albert de Lapparent, le successeur de Berthelot au siège de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, établissantle bilan comparatif de la croyance et de l'incroyance, le fermait sur ces lignes : « Après cent ans d'efforts pour tout expliquer en dehors ou à l'encontre de nos croyances, la science libre de préjugés, dégagée de tout apriorisme, et fidèle à sa calme méthode d'observation, en est arrivée à des propositions dont l'énoncé diffère à peine de celui de nos vieux dogmes. Ne craignons donc pas de l'affirmer hautement : Cette fin de siècle est bonne pour les hommes de croyance et surtout pour les catholiques. La puissance qui devait les exterminer a grandi sans doute; mais la lu-
niière qu'elle a fait luire n'a pas eu d'autre effet que d'accentuer l'extrême complication de tous les problèmes. D'ailleurs, il faut qu'on le sache : ce n'est pas contre nous que la science a tourné ses armes; et les plus meurtris sont ceux dont elle n'a pas voulu servir les passions haineuses. L'application des procédés de la science pure a suffi pour condamner nombre des assertions de nos adversaires. Seuls, nos principes à nous restent debout, en face d'un monde qui peut s'obstiner à les méconnaître, mais qui ne trouvera ni la vérité, ni le salut en dehors de leur application. »
Je m'arrête, mon frère. De même que j'avais dit précédemment que le progrès scientifique et industriel est bon, mais que c'est l'emploi qu'on en a fait qui est mauvais, ainsi j'ai voulu dire ici : La science est bonne, aimons la science; mais ce qui est mauvais, c'est la philosophie athée que l'on veut indûment et perfidement en déduire. Sortons donc de cette indivision : « Rompons, rompons tout pacte avec l'impiété ! »
N'ai-je pas dit aussi, plus haut, qu'à ses maîtres je trouve moins d'élévation de génie et de cœur? Ils n'ont pas l'étoile au front, ni les grandes ailes. De plus, ils sont incertains, et finalement peu sûrs d'euxmêmes et de leurs dires, desquels plusieurs se sont dédits, mieux instruits et plus sages. Or, en est-il de même parmi nous? Quels sont ceux de nos maîtres, de nos génies chrétiens, qui ont été vus se repentant de l'être, en avançant dans la science et dans la vie?
Que Dieu soit donc loué! L'École de laquelle fut
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notre jeunesse, sera, jusqu'à la lin, celle de notre vieillesse. Entre le matérialisme de l'une et le spiritualisme de l'autre, Télévation de l'une et la dépression de l'autre, la sérénité de l'une et l'inquiétude de l'autre, le choix ne peut être douteux. Et, au terme de ma carrière, comme M^ d'Hulst, en 1885, aux trois quarts de la sienne trop courte, dans la même paix que lui, mais sans pouvoir m'autoriser des mêmes lectures savantes, je suis heureux de dire, moi aussi, à mes nombreux et chers fils :
« Mon enfant, il y a vingt-six ans aujourd'hui, — je dirais, moi, il y a cinquante ans passés, — que j'ai commencé à remuer ces questions. J'y ai pensé, je puis dire sans cesse. J'ai lu tout ce qu'ont écrit d'important là-dessus les plus habiles et les plus forts entre les athées, les positivistes, les panthéistes de toute nuance; et je puis vous assurer que tout cela m'a confirmé dans ma foi en Dieu absolu, personnel et créateur, auquel croyait votre père.,. Nous tenons le bon bout. » [Lettres de Direction de M^ d'Hulst, 16 oct. 1885, p. 122; et p. 167.)