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Léon Jouvin, Le Pessimisme, chez Perrin

112 DIEU PAUTOUT,

rant, et la joie de revoir une lumière grandissante. Ainsi la science se trouvera-t-elle d'elle-même une nouvelle et resplendissante apologétique, l'apologétique du xx" siècle, faite de l'Évangile de la îialure ouvert à tous les yeux. Et dans cinquante ans, cent ans, malgré les apparences extérieures aujourd'hui contraires, une meilleure science alors sortie des langes aura reconquis son légitime empire sur la société. Et Dieu redeviendra — il n'est nullement irrationnel d'en affirmer l'espérance — Dieu redeviendra le maître du siècle K »

Je n'attendrai pas jusque-là pour adorer le Dieu qui, s'il est le Dieu des sciences, est avant tout le Dieu de mon cœur. Aussi bien n'est-ce pas de la science, mais de ma foi que je tiens ma certitude et mon espérance. « Gomme il fait bon sous mon pauvre toit de chaume, pendant qu'il grêle, s'écriait Cochin. 0 Dieu, que je vous aime, pendant qu'on vous discute! » A cette heure d'une vie qui touche de si près à l'éternité, au lieu de m' attarder aux disputes des hommes, bien plutôt me sens-je pressé de redire mon Credo à l'Éternel, en lui renouvelant cette profession de foi, que, bien souvent, depuis mon baptême, à chaque tournant de ma longue carrière, j'ai été appelé à venir déposer solennellement sur son autel.

Je crois à un Dieu vivant qui est au delà de tout et le premier de tout, à un premier moteur au delà de

1. M. le D' L. MoRAT, L'Idée de Dieu dans les sciences contemporaines, introduclion, p. 34 et suiv.

tous les mouvements, à une première Cause au delà de toutes les causes, à un Être nécessaire au delà de toutes les contingences, à une fin suprême au delà de toutes les fins.

Je crois en Dieu avec la philosophie qui, il y a six mille ans, a ouvert son école par cette affirmation indestructible : rien n'existe sans cause. Je crois en Dieu avec la poésie, qui a commencé ses chants parle premier cri d'admiration de l'homme devant Tordre et la beauté de l'univers. Je crois en Dieu avec les arts qui, nous traduisant quelque chose de l'idéale beauté, nous font entrer dans la perception et l'extase de l'harmonie totale et de la splendeur éternelle. Je crois en Dieu avec la sainteté, qui porte ici-bas la plus parfaite image de sa perfection.

Je crois enfin avec la création entière, avec l'histoire universelle, avec les vivants et les morts. Je les vois se lever derrière moi, ces six mille ans de l'humanité historiquement connue. Penseurs, artistes, législateurs, poètes, savants, élèvent la voix. Les pierres aussi vont crier ; les fleuves et les forêts parlent, les étoiles rayonnent, les mondes chantent. Et j'assiste au concile universel de toutes les créatures proclamant, décrétant, si j'ose dire, le dogme suprême : Credo in unum Deum!

J'en ai demandé, dans ces pages, les preuves à la nature et à l'humauité; j'en porte de plus fortes cl d'irrésistibles dans le fond môme de mon être. S'il est une idée innée à l'homme, c'est celle de Dieu; s'il est une croyance qui lui soit immanente, c'est celle-là. Pas une idée en lui qui ne suppose celte idée et ne soit portée par elle. Pas de certitude qui ne repose sur

LE TMEILLARO. 8

lU DIEU PARTOUT.

cette certitude première : Dieu est, et Dieu ne trompe pas. Preuves intimes, preuves d'instincts, preuves de conscience, preuves morales, fondamentales et indestructibles. Elles ont la solidité du rocher, la dureté du diamant, la clarté des étoiles.

u Dieu partout » , ai-je écrit en tète de cet entretien. Mais il n'est présent nulle part plus qu'à ma conscience et à mon cœur. Nécessaire à la vie du monde, il ne l'est pas moins à la mienne. Mon bonheur veut Dieu, mon espérance veut Dieu 1 — « Nous voulons Dieu ! » lui chantent les foules éplorées, indignées, auxquelles la violence veut ravir ce Trésor unique de la terre et des cieux.

Mon entretien de tous les instants est avec Lui. Quand je prononce le nom de Dieu, un écho répond en moi; quelqu'un m"a entendu et m'a compris : c'est Lui. Au sein de la glaciale indifférence des hommes, lui seul est venu à moi, et est demeuré près de moi. A l'heure de la tentation, quelqu'un m'est apparu qui marchait sur ces flots, en me tendant la main. Aux heures d'enthousiasme pour le vrai, le bien, le beau, je me suis senti soulevé jusqu'à Lui; car la vérité, la bonté,. la beauté suréminente c'est Lui! « Je me sens des ailes d'oiseau, dès qu'on nomme Dieu, » disait Raymond Brucker.

J'ai eu mes heures de ténèbres, un éclair a percé ces ombres : c'était un rayon de sa face. Dans mes journées hérissées de difficultés et d'épreuves, qui donc est venu arracher devant mes pas les épines du chemin? A l'heure de l'épanouissement de mes plus saintes pensées, quel est le souffle du ciel qui a fait fleurir les lis? Et présentement, quand du fond de mon exil, vieillard et voyageur, je pense à la patrie,

qui donc forme en moi ces gémissements inénarrables de la prière et du désir qui me font m'écrier : Abba, Père, Père? C'est son Esprit, c'est Lui!

« Mon ami, m'écrivait un prêtre vénéré, près de mourir, mon ami, j'ai connu le suprême bonheur de l'existence : J'aurai vécu toute ma vie sous le charme de Dieu ! » En somme il n'y a que lui qui vaille la peine de vivre.

Il y a bien des siècles qu'un livre sacré, l'Ecclosiaste, le Coheleth des Hébreux, a prononcé deux paroles qui résument toute la vie d'un roi qui a tout vu, tout possédé, tout connu. La première dit, en tète : « Vanité des vanités, et tout est vanité ! >* La dernière dit, pour conclure : « Mon fds, il faut craindre Dieu et observer sa loi : car c'est là tout l'homme ! »

En somme, il n'y a que Lui qui demeure : lui l'astre qui n'a ni déclin ni coucher. D'autres flambeaux se sont présentés à moi pour éclairer les ombres du grand mystère qui m'enveloppe. Ils m'eussent plutôt égaré ; et qu'ils se sont vite éteints! Vous seul, ô Dieu, demeurez mon guide et ma lumière, dans cette nuit qui s'achève, jusqu'au grand jour de la vision qui ne ' peut longtemps tarder : la vieillesse en est l'aube î

Il est écrit dans le Coran qu'Abraham était dans la contemplation des cieux, devant sa tente, quand la nuit ayant étendu ses ombres, il vit une étoile et dit : « Ceci est mon Seigneur. » Mais quand l'étoile se coucha, il dit : « Je n'aimerai pas ce qui se couche. »

Puis quand il vit la lune se lever, il dit de même : « Ceci est mon Seigneur ! » Mais quand la lune se coucha, il dit : « Eu vérité, si mon Seigneur ne me dirige, je serai de ceux qui s'égarent. )>

ne DIEU PAKTOLÏ.

Et quand il vit le soleil se lever, il dit : « Celui-ci *st bien mon Seigneur. Il est plus grand que l'étoile et la lune. »

Mais quand le soleil vint à se coucher, Abraham dit : « 0 mon peuple, j'en ai fini avec ces choses. Je tourne ma face vers Celui qui a fait le ciel et la terre, et je ne servirai que Lui! »

CEIAï'ITRE VIII

LE BON DIEU MYSTÈRES d'amour

Dieu encore : il me semble que je n'ai rien dit de Lui, tant qu'après sa grandeur et sa puissance, je n'ai pas dit sa bonté, et les révélations et manifestations personnelles qu'il en a faites aux hommes. C'est ce que j'appellerai, s'il vous plaît, ses théophanies, celles d'un amour qui m'attire et qui demande le mien.

Je me souviens que, dans mon jeune âge, notre mère ne souffrait pas que nous prononcions le nom de Dieu autrement qu'en l'appelant « le bon Dieu » ! Ces deux mots n'en formaient qu'un, indivisiblement.

Je me rappelle pareillement qu'en m'apprcnaut mes lettres, notre mère commençait par me désigner du doigt la petite croix mise en tête de la première ligne de notre Croisette, comme s'appelait l'abécédaire : « Croix de Dieu, du bon Dieu ! » nous faisaitcUe prononcer gravement, en la baisant religieusement. C'était de règle en ce temps-là.

Je me souviens aussi des promenades à deux dans lesquelles le vénérable curé de notre paroisse, un

prêtre de haute distinctionintellecluelle ctrelig-ieuse, me faisait admirer, adorer, aimer la main de Dieu dans ses ouvrages des champs : « Vois-tu, mon fils? sur chaque feuille, chaque plante, je vois écrit le nom de Dieu, du bon Dieu! »

Le Noire Père qui êtes aux deux, que j'appris tout petit, me jeta, il m*en souvient, dans des attendrissements sans fin. J'ai donc un Père là-haut!... Je transportai à ce père tout ce que je connaissais et aimais dans celui de la terre, principalement la bonté : « un père qui donne, un père qui pardonne, et qui déhvre de tout mal »! C'est à un tel père, le mien, que moi, son enfant, je parlais... Et j'attendais qu'il me répondit!

On nous faisait apprendre et réciter, au catéchisme, l'Évangile de chaque dimanche. Ces récits, ces aimables paraboles, ces miracles, ces bienfaits, ce langage adorable, ravissaient mon cœur. A l'approche de la semaine sainte, M. le curé nous invitait, ceux de bonne volonté, à apprendre par cœur la Passion tout entière. Je me souviens que je pleurais en la lisant, en la récitant, sans pouvoir me retenir. Ah! ces larmes, ces larmes de pieuse compatissance versées sur vos souffrances, ô mon Dieu, que ne puis-je les retrouver semblablement aujourd'hui!

La célébration annuelle des grandes solennités religieuses, Noël, l'Epiphanie, la Semaine sainte, Pâques, l'Ascension, mettait mon cœur en fête, en le mettant en présence de Celui qui, de sa crèche à sa croix, se présentait à moi comme le plus beau et le meilleur entre les fils deshommes. Et, dans le carillon de nos trois cloches, j'entendais des voix célestes qui s'entredisaient : « Dieu! Dieu! Dieu! le bon Dieu! »

Ma première communion me remplit de douceur sans étonner ma foi. On m'avait présenté ce « mystère de foi » comme étant excellemment un mystère d'amour. On m'avait demandé seulement si j'aimais Dieu, en m'assurant que, lui aussi, lui premier, avait daigné m'aimer. — « Comprenez-vous, mon enfant, que, quand on aime bien, on désire demeurer toujours auprès de ceux qu'on aime? » Je le comprenais. — « Comprenez-vous que, lorsqu'on aime, on voudrait être partout à chacun de ceux qu'on aime? » Je le comprenais. — « Comprenez-vous aussi qu'alors on voudrait vivre en chacun d'eux, et comme ne faire qu'un avec eux? » Cela aussi je le comprenais. — Enfin comprenez-vous que Dieu qui est un père, étant le Père tout-puissant, puisse par sa toute-puissance faire ce que veut son amour? Je le compris facilement

Dès lors, je ne m'étonnai plus de rien : ni de ce qu'il voulût venir à moi, en moi, puisqu'il était bon, un Père ; ni de ce qu'il en eût trouvé ce mystérieux moyen, puisqu'il était grand, un Dieu! Et, doucement, les yeux fermés, ma tête, comme celle de Jean, se pencha tranquille sur son cœur : ce cœur répondait à tout.

Quand plus tard je fus entré par l'âge et par l'étude dans ce temps de la vie auquel l'intelligence lie ses idées en gerbes, ce fut encore l'amour qui m'en fournit le lien. Ce que depuis vingt ans toute voix m'avait dit au cœur, voix de la nature, voix du foyer, voix de l'autel, se résuma et récapitula en un mot, le mot de l'énigme du monde : « Dieu est amour ; Deu^ charitas est! »

Je tenais la clef des mYstères. J'entrai dans la cod-

ception de cette religion, qui s'appelle éminemment la religion d'amour : Dieu est « le Cœur éternel », et l'homme un cœur fait pour le sien, à la ressemblance du sien ! Ainsi Dieu et l'homme deux cœurs, deux amours, qui s'attirent, qui se cherchent ; et la Religion le trait d'union qui en effet relie l'un à l'autre, suivant le sens étymologique de ce mot. Et le Ci^edo catholique, article par article, la succession des étapes par lesquelles l'amour de Dieu n'a pas cessé de descendre vers l'homme, pour faire monter Ihomme à Lui.

Aussi bien, était-ce Dieu lui-même qui, dans l'un et l'autre Testament, m'apprenait cette doctrine, et me présentait cette conception de son dessein d'amour. — Son prophète avait dit : « 0 mon peuple, je t'ai aimé d'un amour éternel, et je t'ai attiré àmoi par ma miséricorde. » — Son divin Fils disait au docteur de laloi: « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son fils unique. » — Et son grand Apôtre : « Le Christ m'a aimé et il s'est livré pour moi. » — Et son Disciple bien-aimé, dans ce Cantique des élus : « Il nous a aimés et il nous a lavés de nos iniquités. » Saint Jean appelle les chrétiens la race de ceux qui croient en la charité de ce bon Dieu : « Pour nous, nous croyons en la charité que Dieu a eue pour nous! » Les croyants de l'amour : tel est notre nom, mon frère .

Que j'aime à lire, dans son Oraison funèbre de la Princesse palatine, la page où Bossuet cite cette parole d'elle : « Depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre (( dans le cœur que son amour est la cause de tout ce « que nous croyons, cette réponse me persuade plus « que tous les livres. » Il appelle cette parole de Jean :

« l'abrégé de tous les saints Livres et de toute la doctrine chrétienne »; et il en donne un commentaire merveilleux, que vous relirez, mon frère ; il est classique.

Je ne prêche pas ici, mais j'aime à me souvenir. Je me souviens, par exemple, sur ce sujet de l'amour divin, clef du mystère, la conclusion d'un entretien que M^' dllulst rapporte ainsi dans une lettre :

« L'autre jour, l'archevêque de Tours — c'était iP' Meignan — convenait, d'une façon fort touchante, qu'au bout de toute question religieuse, il y a toujours un pourquoi qu'aucune raison ne résout, et auquel répond seul, mais admirablement, l'amour 1 Quand on s'est écrié avec saint Paul ; ô abîme ! o altitudo! on se demande ensuite : mais quel abîme? Et le cœur et l'esprit hésitent encore. Pour les contenter l'un et l'autre, ne suffit-il pas d'ajouter : o altitudo amoris? » — Sur quoi la lettre de M^ d'Hulst conclut pratiquement : « C'est, mon enfant, en respirant longtemps et souvent dans l'atmosphère de l'amour, que vous fortifierez votre âme contre les scandales de l'esprit. »

Le scandale de l'esprit, c'est le mystère des choses. L'esprit s'y heurte à chaque pas : Pourquoi? comment? après? en trois mots, un petit enfant nous y accule. Mais si nous ne comprenons pas le fini, comment prétendrons-nous comprendre l'infini? Et s'il y a des mystères dans l'ordre naturel, comment n'y en aurait-il pas dans l'ordre surnaturel? Or, du moment qu'ils existent et doivent exister, comment ne serions-nous pas heureux et reconnaissants qu'à défaut

de notre raison, courte par tant d'endroits, il nous en soit faite une révélation certaine? « 0 Dieu, s'écrie Rousseau, dans un de ses plus beaux élans, ô Dieu, c'est le charme de ma faiblesse de me sentir écrasé par ta grandeur. Moins je te comprends, grand Dieu, plus je t'adore ! »

Il faut, en vérité, être dans un siècle tel que le nôtre pour qu'un Jean Jaurès ait pu faire entendre à des gens sensés, je suppose, ce contre-bon sens proféré à la tribune française, 11 février 1895 : « Il n'y a pas de vérité sacrée, c'est-à-dire interdite à la pleine investigation de l'homme... Toute vérité qui ne \'ient pas de nous est un mensonge. Et si l'idée même de Dieu prenait une forme palpable; si Dieu lui-même se dressait visible sur les multitudes, le premier devoir de l'homme serait de lui refuser l'obéissance, et de le traiter comme l'égal avec qui l'on discute, mais non comme le maître que l'on subit. »

Qui parle ainsi? Est-ce le titan Prométhée, le rival de Zeus, qui vient de ravir le feu du ciel? Ou n'estce pas plutôt Ajax furieux, qui arrache les lourdes pierres de la montagne pour les lancer vers le Ciel : « Dieu, rends-nous la lumière, et combats contre nous! »

La lumière, nous ne l'avons pas, ou nous ne l'avons que petite, diminuée. C'est l'effet de la myopie congénitale de l'homme, depuis le péché. Et voilà pourquoi, semblables à ces ombres que Virgile nous représente, au bordduStyx, tendant leurs yeux et leurs mains vers une rive qui leur est fermée, nous nous tournons, souffrants, vers des rivages voilés, qui pourtant sont ceux de nos destinées immortelles. Ces horizons de l'espérance qui nous les ouvrira? Et, à dé-

faut de la raison et de la science, qui nous en donnera la certitude par quelque révélation? Le bon Dieu 1

Galilée eut un jour l'idée de venir installer, à Venise, sur la plate-forme du Campanile de Saint-Marc, le grand télescope qu'il venait de construire. Tous les Vénitiens émerveillés, marins et marchands, s'y portèrent en foule. Leur regard attaché à la longuevue, fouillant les profondeurs de l'Adriatique, ne se lassait pas de découvrir au loin les voiles invisibles aux yeux les plus perçants. Ils en poussaient des cris de joie. Telle est la joie du croyant, quand, A la longue vue des Écritures, sa foi découvre au loin les horizons sacrés du monde suprasensible. La Révélation est le télescope de la raison.

Et cependant, est-ce que parce mot j'entends la vision manifeste? Non certes. La Révélation, son nom le dit, soulève seulement le voile, elle ne le fait pas tomber, elle ne le déchire pas. Elle affirme le fait divin : Voici ce qui est. Elle en dit d'un mot le [pourquoi : Dieu nous a tant aimés! L'amour explique tout; mais qui expliquera l'amour et l'acte de l'amour? Mystère impénétrable, comme l'essence même de Dieu. « Dieu, est-il écrit, habite l'inaccessible lumière. » Il en a fait descendre un rayon jusqu'à moi. Mais ai-je lo regard de l'aigle pour en contempler en face le foyer éblouissant. Les chérubins eux-mêmes se voilent le front de leurs ailes devant son brûlant éclat! Nous en serions consumés. Et c'est encore par amour que sa splendeur se dérobe à notre infirmité, nous demandant seulement ici-bas de croire et d'adorer en attendant la vision qui sera le prix de la foi.

Miséricordieuse en raison de la pénombre de laquelle elle s'enveloppe, la Révélation l'est davantage

12i LE RON DIEU.

en raison de son mystérieux objet, qui n'est autre que l'œuvre ileTamour infini, manifesté aux liommes dans ses bienfaits, plus encore que dans ses merveilles. Car. cette parole adorable, qu'est-elle sinon la bienheureuse réponse du cœur de Dieu à tous les besoins et à tous les appels du cœur de l'homme?

Que l'Enfant du siècle ne lui crie donc plus désormais :

Brise cette voûte profonde

Qui couvre la création ;

Soulève les voiles du monde,

Et montre-toi, Dieu juste et bon!

Le Dieu bon a répondu et s'est montré. Il n'a pas brisé la voûte de la création. « 11 a incliné les cieuxet il en est descendu », dit le Psalmiste. Le voici qui s'avance -par ce que le prophète appelle magnifiquement « les chemins de son éternité ». Création, Révélation, Incarnation, Rédemption, Communion : autant de stades de son amour en marche à notre rencontre, en campagne pour notre conquête. Voulez-vous bien, mon frère, qu'ensemble nous suivions ses pas et reprenions ces démarches miséricordieuses? Qu'il s'y montre bien le bon Dieu !

Il s'est montré d'abord dans la Création, qui est à la fois son ouvrage et son image; premier don de sa main, premier reflet de sa face. C'est son ouvrage : j'y reconnais un ordre, une idée, un plan, une fin, des lois; non plus un jeu du hasard, mais l'œuvre d'un maître. C'est son image. Saint Paul l'a dit : le monde

MYSTÈRES DAMOUK 126

est le miroir de Dieu, per spéculum. Dieu est puissance, le monde est grand; Dieu est splendeur, le monde est beau; Dieu est bonté, le monde est bon, bon d« ses dons.

L'Univers n'est pas seulement un temple qui porte à son fronton le nom du « Dieu très bon et très grand » . C'est une maison qu'un père a bâtie, aménagée, illuminée, parée pour son fils chéri. Ce fils, je le vois qui lui tend les bras, je l'entends qui lui chante son hymne : cet hymne du premier homme en sortant de ses mains; cet hymne que Milton ne put que balbutier, en langue vulgaire quoique sublime : « 6 Père! »

— 31ais, me suis-je demandé, si magnifique que soit le don d'un père, si parfaite que soit son image, quel est le cœur de fils auquel cela pourrait suffire? Un présent, un souvenir, un portrait furent-ils jamais capables de consoler de l'absence? Si, du moins, je pouvais vous entendre, ô Père ; si votre parole descendait jusqu'à moi de l'abondance de votre cœur! Elle me serait à la fois un flambeau, un baume, un appui, et déjà le prélude des entretiens célestes. 0 cœur de Père, ouvrez-vous; ô voix d'En-Haut, parleznous!

Et Dieu a parlé. C'est sa seconde démarche : la Révélation. Car s'il est le Tout-Puissant, il est aussi le Verbe. Sa voix a retenti sous les ombrages de l'Éden, sous la tente des patriarches, dans le buisson ardent, de la montagne de l'IIoreb à celle du Sinaï, sur la harpe de David, et sous les saules éplorés des fleuves de Babylone. Ce que nous appelons l'Écriture, n'est que la transcription de celte parole sacrée. Et ces saintes Lettres sont celles que notre Père des cieux

a dictées pour les fils de la famille humaine. Nous les lisons à genoux, nous les humectons de nos larmes, nous y répondons par nos bons désirs, nos prières, nos vertus.

— Mais ici encore, est-ce assez? Et quand a-t-on vu les lettres d'un père bien-aimé contenter les désirs, apaiser les ardeurs d'un fils bien-né qui languit, qui aspire à le voir face à face? Si, comme vous nous le faites lire, ce Père est le plus père des pères, qu'il vienne donc à nous, qu'il se montre à nous, nous qui brûlons de le voir habitant parmi. nous !

Et le Fils de Dieu est venu. Il s'était d'abord préparé une Mère. Pour s'incliner vers Thomme et descendre sur la terre, il lui fallait un point qui lui fût accessible, un lieu immaculé pour y poser son pied, comme il est raconté de la colombe de l'Arche. Dieu la prépara, cette mère, il la prophétisa; et quand le jour fut venu où une tige d'olivier eut fleuri sur ce sol d'où s'était retiré le déluge du péché, alors l'Esprit de Dieu s'y posa, comme une colombe céleste ; et la terre bénie donna son divin fruit. Alors le Verbe fait chair habita parmi nous. Il est Dieu comme son père, mais fait homme comme nous. C'est Dieu avec nous. Il s'appelle Emmanuel.

Ce fut la troisième démarche de la divinité : celle de V Incarnation. Durant trente années, l'humanité put réjouir ses yeux de la vision de Celui qui est « la splendeur du Père ». Mais « ce qui, surtout apparaissait de lui, c'était la bénignité et l'humanité » d'un frère. Ses yeux étaient pleins de bonté, ses mains pleines de bienfaits, ses lèvres pleines de grâces et de pardons. Il était bien à nous : ce fut un joyeux

jubilé que son passage en ce monde ; et, pendant trente années, il sembla que la terre n'eût rien à envier au ciel; le temps possédait le Fils unique de l'Éternel.

Venu chez nous par amour, le Fils de Dieu en sortit par la porte sanglante d'un amour plus grand encore. Aimer ce n'est pas seulement donner, c'est se donner soi-même. « Personne n'aime plus que de donner sa vie pour ce qu'il aime. » Ce que le fils de Dieu avait dit ainsi, ill'afait. C'est la Rédemption; rédemption de laquelle son sang a été le prix. Et, avant d'aborder le récit de la Passion, saint Jean la proclame l'œuvre de son suprême amour : « Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans ce monde, il les aima jusqu'à la fin. » Et quelle fin, ô Dieu bon!

— Mais quoi? 11 nous quittera donc? Déjà, dans ses adieux, il a parlé de s'en retourner à son Père. C'en sera donc fait? Celui qui s'était appelé le Désiré des nations ne leur aura-t-il donc été montré un instant que pour enflammer leurs désirs, puis ne leur laisser de lui qu'un lointain souvenir d'histoire, avec d'inconsolables regrets? Est-ce là aimer, ô Dieu, votre innombrablefamilledetousleslieux, de tousles temps'' Et, Père tout-puissant. Père aimant, ne trouverez-vous pas dans votre amour servi par votre puissance, le secret de rester au miHeu de vos fils, avec eux et à eux? Ne nous demeurerez-vous pas?

Et il est demeuré. Un soir, veille de sa souffrance mortelle, à la Table de la Pàque, l'amour et la puissauce se concertèrent en Jésus. On le vit prendre dans ses mains saintes et vénérables du pain (|u'il

rompit et distribua à ses apôtres, avec ces paroles opérant ce qu'elles disent : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » Il fît de même pour le calice où le vin était versé : « Prenez et buvez, car ceci est mon sang. » Il commanda à ses ap.ôtres, dont il faisait les prêtres d'un sacerdoce nouveau, de renouveler dans tous les siècles ce miracle et ce mystère. A partir de ce moment Dieu habita non seulement parmi nous, mais en nous, et habitavit in ?iobis. Le calice que Jésus vient de présenter aux siens, passera des lèvres des apôtres aux lèvres de quiconque aura soif de lui. Il ira de l'Église du Cénacle à l'Église des Catacombes, à l'Église des Basiliques, à l'Église des Cloîtres, à l'Église des Cathédrales, aux Missions sauvages et aux lies lointaines. Il ne s'arrêtera plus. Et le corps et le sang, l'âme et la divinité de Jésus-Christ seront partout où il y aura un peu de pain et de vin sur un autel, et un prêtre pour les consacrer, pour nous communier.

Quand Jésus eut fait ainsi, dit l'Évangile, il entonna l'hymne d'actions de grâces : hyjnno dicto. Ah ! jelecomprends bien. Ilvenaitde prononcer le dernier mot de l'amour, in finem dilexit. A cette heure, à cette table, les deux amours qui se cherchaiept s'étaient enfin rencontrés. L'Eucharistie, la Cène, fut leur point de jonction; et la communion estl'embrassement terrestre de l'âme et de son Dieu. Aimei c'est vouloir demeurer perpétuellement avec ceux qu'on aime : voilà la présence réelle et permanente de Jésus. Aimer c'est vouloir s'unir intimement à ceux qu'on aime; et voici la communion, l'union de Jésus et de l'âme, dans une môme vie : « Celui qui me mange vit de moi, comme mui je vis de mon Père ! «

Vie divinisée dès lors, en attendant d'être béatifiée à jamais.

Il est vrai que, quant à présent, un voile nous sépare encore de l'Ami éternel, le voile des espèces ou apparences eucharistiques. Nous lui parlons, et secrètement il nous parle cœur à cœur. Mais, prisonniers que nous sommes dans un corps terrestre, nous ne le voyons pas; une cloison fragile s'interpose entre nous. Mais vienne la mort qui de sa main libératrice abattra cette maison de boue; et Celui dont nous cherchions le \dsage glorieux nous apparaîtra face à face. Après la foi, la vision. « 0 Jésus, murmurait sainte Thérèse mourante ; il est bien temps de nous voir! »

Telle est la grande route de la croyance, mon frère : celle qu'éclaire l'amour. Telle est la synthèse complète de nos dogmes, qui sont tous des dogmes d'amour, s'échelonnant et s' enchaînant dans cette ordonnance splendide qui est la réponse graduée et successive du cœur de Dieu aux secrets appels du cœur de l'homme. Ici toute hésitation cesse et tout doute expire dans l'admiration, l'adoration et la reconnaissance. Après cela, l'esprit peut encore chercher le comment des mystères, mais il n'a plus n en demander le pourquoi. <i Amor, fecitamori)) s'écriait saint Bernard, devant la Crèche, devant la croix, devant l'autel.

Pur mysticisme ! se récriera-t-on. Haute philosophie, répondrai-je. C'est un de nos très récents philosophes, M. Secrétan, qui, dans son livre de la Civilisation et la Croyance, déclare que cette pensée de l'amour de Dieu pour l'homme fut l'étoile polaire

Li; vitii.i.\aD. 9

sur laquelle finalement s'orienta sa philosophie. Il raconte qu'un soir d'hiver, contemplant le lirmamenl constellé, sur la terrasse d'une vieille église, il fut envahi et comme enveloppé par cette pensée : Dieit m'aime ! Et dès lors, il ne permit plus à aucun système, à aucun raisonnement, de venir éteindre en lui cette clarté.

Je ne suis pas monté sur la terrasse d'une église pour allumer aux feux des étoiles le flambeau de ma foi en ce divin amour : c'est au sanctuaire même de l'Église catholique qu'en est le foyer. Dans le modeste oratoire privé où il a été permis à ma vieillesse de célébrer chaque jour, au-dessus de l'autel où préside l'image de l'apôtre saint Jean par Le Dominiquin, sur le volumen que déroule l'Évangéliste, je lis écrit, en son texte grec, cette parole de lui : Dieii est amour! Tout est là.

Cet itinéraire de la foi par les chemins de l'amour, il y a près de cinquante années que j'en traçais de même les étapes à de jeunes enfants que je préparais à leur première Communion. J'établissais un dialogue entre le cœur de Dieu et le cœur de l'homme son enfant. Je ne fus jamais mieux compris que par ces petits. C'était pour eux la vision de Dieu dans le Buisson ardent de son amour *.

Aujourd'hui, parvenu au terme de ma course, je n'ai pas encore trouvé de meilleures raisons de croire que ces raisons d'aimer. Je n'en trouve pas non plus, à cette heure, ni de plus profondes ni de plus déterminantes à présentera ceux de mes frères qui, comme moi, vont finir. Peut-être sont-ils de ceux auxquels

1. V. le Livre de la première Communion et de la persévérance, chap. ni, p. 187

il ne reste plus, à côté d'eux, personne, hélas! qui les aime et qu'ils puissent aimer. Mais le cœur de Dieu est toujours là, foyer toujours ardent auquel notre âge g-lacé peut venir se réchauffer.

In pace in idipsum dormiam et reqiiiescam. « Je meurs en paix, je vais être jugé par Celui qui m'a aimé et que j'ai beaucoup aimé! » Ce fut la dernière paroledeAF"" de Quelen, archevêque de Paris, expirant chez les Dames du Sacré-Cœur, où il s'était réfugié, rue de Varennes, après le sac de son palais. Que de fois je mêla suis rappelée, dans cette même maison, dans le même appartement aujourd'hui profané, où elle fut dite, et duquel, durant vingt-cinq années, une religieuse hospitalité a fait tant de fois le mien !

« Partout où passent les saints, disait le curé d'Ars, ils laissent quelque chose de Dieu. »

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