‹ Le vieillardChapitre 14 sur 104 · L'ÉVANGILE MON FLAMBEAU · texte numérisé non relu

L'ÉVANGILE MON FLAMBEAU

J'appelle l'Évangile c mon flnmbeau » ; il est celui de tous les chrétiens. Sa lumière a-t-elle subi une éclipse dans le siècle dont je fus? Elle a lui dans de grandes ténèbres, je le sais, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Mais sa propre clarté a-t-elle failli, pâli? Je ne le pense pas ; c'est tout le contraire que je crois. J'aimerais bien à dire là-dessus mes impressions, qui sont d'abord des souvenirs. C'est d'eux que s'est formée, anciennement et pour la vie, ma mentalité de croyant. Les voici.

Je me souviens, — oh! laissez-moi me souvenir, — je me souviens de ces dimanches, bien lointains aujourd'hui, où le saint curé de notre paroisse, une bourgade, faisait à son peuple, en chaire, la lectuie de l'Évangile du jour, dans un beau et grand volume doré, orné de signets. Il nous le commentait ensuite, à la manière des Pères, tenant ouvert devant lui le texte sacré dont il prononçait chaque parole avec un accent de religieuse autorité qui nous y faisait reconnaître et révérer la parole même de Dieu. Je l'écoute encore...

Et je me disais, petit enfant de chœur : « Quel est ionc ce livre plus grand, plus beau, dont chaque mot est un oracle; que le prêtre encense à l'autel, et devant lequel on nous fait porter les saints flambeaux ? Je vois tout le peuple qui se lève pour entendre ! »

Je me souviens aussi de l'époque bien lointaine, où nous, enfants élevés par les prêtres, nous devions, dans nos classes de grammaire, apprendre chaque matin, traduire, écrire en tête de notre « devoir », un ou deux versets grecs de l'Évangile selon saint Luc. C'était une consécration de notre travail de chaque jour...

Et je me demandais, petit écolier : « Quelle est donc cette essence précieuse dont la moindre petite goutte a la puissance d'embaumer ainsi tout ce que je vais lire ou écrire aujourd'hui? »

J'étais un adolescent quand le Nouveau Testament me fut donné à lire tout entier : « Le texte de Dieu! » Je sortais de mes études classiques, pour d'autres études desquelles ce texte divin allait devenir l'aliment. Ma première impression fut celle d'un profond étonnement. Que ce livre, fond et forme, ne ressemblait guère à ceux dont on m'avait nourri ! Ceux-ci , grecs et latins, étaient ce qu'on appelle des « ouvrages d'esprit », œuvres d'art, chefs-d'œuvre d'éloquence ou de poésie, ciselés, achevés, faits pour l'admiration des siècles. Mais celui-là tout rude, fruste, inculte , parlait cette langue informe dont on a dit « qu'elle sentait le barbare ». Qui donc avait écrit cela, et quand donc? Ne me disait-on pas pourtant que c'était au grand siècle, le siècle des meilleurs écrivains de Rome? Mais quel anachronisme! J'en étais déconcerté.

P'autre part, quelle dissemblance plus profonde encore pour le fondi Ce n'était plus de politique, de belles guerres, de héros victorieux, de césars, de sénat, d'armée, d'empire; encore moins de théâtre, de cirque, de fines voluptés, de grandes orgies de chair et de sang, que m'entretenaient ces étranges contemporains de Tacite, de Suétone et de Pétrone. Où me trouvais-je donc transporté soudain? Un autre monde venait de surgir; non plus celui qui se voit, mais celui quinesevoit pas. Règne de Dieu, royaume des cieux, vie éternelle, divin amour, esprit et grâce : c'est tout cela qui circulait sous la rude écorce de ces lettres : une sève montante, débordante, rompant ses vaisseaux, brisant les anciens tissus et les anciennes formes de l'art, pour laisser couler à pleins bords la vie toute sainte, la vérité toute pure. Toutes choses nouvelles qui parlaient une nouvelle langue, par les lèvres d'hommes nouveaux, mais hommes rudes et simples, des illettrés obscurs, que mes études d'humaniste ne m'avaient jamais nommés.

J'en fus un moment désorienté, et même, le diraije? quelque peu désenchanté; Dieu me le pardonne! C'était ce même préjugé d'humaniste que saint Jérôme s'entendait reprocher dans un songe : « Tu es un cicéronien, non un chrétien! » J'en fais amende honorable. Que les délicats fassent de même. Mais il y a, grâce à Dieu, aujourd'hui beau temps que les classiques ont passé, avec les honneurs dus à leur rang, a l'arrière-plan de mes enthousiasmes ; et que l'Évangile a conquis et qu'il garde le rang suprême, celui que Jésus-Christ lui-même occupe dans mon cœur, à jamais.

L'enseignement scripturaire nous fut donné au

grand Séminaire par de saints vieillards, de qui la science en cheveux blancs s'inspirait des maîtres exégètes et commentateurs du xvii' et du xviii'' siècle. Elle était loin d'être méprisable, certes, tout en s'interdisant ce qui l'eût fait sortir des voies sacrées de la tradition ecclésiastique. Ainsi sommes-nous, ceux de mon âge, d'un temps où le iota unum aiit imus apex non praetei'ibit a lege entendu rigoureusement dans ce sens accommodatice, nous prosternait devant chaque syllabe du Saint Livre. L'Esprit de Dieu reposait dessus, dans une nuée impénétrable, comme sur une Arche sainte que les chérubins, qui sont les chefs de l'Église, couvraient jalousement de leurs ailes. C'était leur devoir à eux et notre sécurité à nous.

Non moins que la doctrine, ces vrais prêtres nous y faisaient chercher lédification, la consolation, l'aliment de nos méditations, la direction de notre conduite, en un mot l'Esprit de Dieu vivant et vivificateur des intelligences et des cœurs. Ce livre ne nous quittait pas; nous le portions sur nous religieusement, nous y portions nos lèvres, comme fait un fils du Testament de son père, ou d'une chère lettre de ce père, car c'est tout cela qu'il était pour notre piété et notre foi. En est-il encore de même pour nos arrière-neveux d'aujourd'hui?

Telle fut l'éducation toute simplice, d'accord, mais combien droite et haute, de laquelle fut faite notre mentalité au regard de l'Écriture et du saint Évangile en particulier. Or, cet état d'âme de ma jeunesse, je n'ai nulle confusion à avouer qu'il demeure encore aujourd'hui, en meilleure connaissance de cause, celui de ma vieillesse. Elle s'en trouve si bien!

Comment cela, pourquoi cela? Quelle expérience en

ai-je donc faite? Quelle assurance en ai-je reçue? Il faut que je vous le confie, mon frère.

Ce fut seulement au sortir de l'École que je fus amené à prendre pleinement conscience de la question scripturaire devant la science de mon siècle. Je reconnus que l'Évangile, comme Jésus-Christ lui-même, y était, hélas! un signe de contradiction : cette contradiction qui « révèle encore aujourd'hui de si étranges pensées chez plusieurs ». Le vent soufflait en tempête sur le sacré flambeau. Mais, comme on sait, le vent, qui éteint une petite flamme, ne fait que raviver le feu d'un grand foyer. Qu'en advint-il, mon frère?

D'abord, Dieu soit loué ! le chandelier en était dès lors porté par de puissantes mains. Je parle de la science scripturaire croyante, science laïque, science libre, professée par des maîtres éminents, membres de l'Institut et du Collège de France. C'étaient spécialement des autorités de tout premier ordre es langues sémitiques et orientales, faisant de leur orientalisme un avant-mur de la cité de Dieu. Eux aussi constituaient ensemble ou successivement une vraie dynastie, ainsi que j'ai nommé précédemment nos grands géomètres et physiciens du xix" siècle : dynastie royale et chrétienne, comme l'autre.

C'était le baron d'Eckslein, une encyclopédie vivante, « contemporain de tous les âges, concitoyen de tous les peuples », duquel Renan lui-même, qui lui ressemble si peu, écrivait le lendemain de sa mort, 1861 : « Le baron d'Eckstein toucha à tous les pôles

de la pensée. L'humanité n'eut pas de problème qu'il n'agitât. Il a vu plus clairement que personne le fond divin qui éclate en elle... Le catholicisme était pour lui la clef de la grande apocalypse de l'histoire. Il croyait à une renaissance dans le sein de l'Église; et il puisait dans cette espérance une généreuse vigueur, car elle s'appuyait sur ces vérités supérieures à toutes les sectes, qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer. »

C'était ensuite le révéré Sylvestre de Sacy, « homme encyclopédique, écrit le même Renan, et d'une érudition colossale », qui embrassait toutes les langues antiques par lesquelles ont passé les versions et les variantes de nos livres sacrés. C'était « l'Orient fait homme » que cet homme de qui tout le vaste savoir converge finalement à cette profession de foi de son testament : « Je déclare, en présence de Celui aux yeux de qui rien n'est caché, que j'ai toujours vécu dans la foi de l'Église catholique, n'ayant jamais douté de la vérité et de la divinité de la Religion chrétienne, etc., etc. »

C'était Quatremère de Quincy, qualifié lui aussi par Renan « d'orientaliste à l'érudition gigantesque ». M. Quatremère avait consacré ses derniers cours au Collège de France, 1857, à défendre l'authenticité des saintes Écritures, leur interprétation traditionnelle, et à repousser les creuses théories allemandes que cherche aujourd'hui à vulgariser le criticisme moderniste.

Ces trois hommes éminents, ces trois rois de la même science, ces trois orientalistes, adorateurs du Christ, ne vous font-ils pas penser, mon frère, à ces trois mages d'Orient qui, conduits par l'étoile, vinrent

déposer leurs trésors aux pieds du divin Prince des intelligences souveraines?

A l'orientalisme faisaient écho dans le même temps les autres sciences auxiliaires de l'histoire. Pour ne l)arler que de l'Épigraphie et de l'Archéologie, nous eûmes alors la célèbre inscription grecque d'Autun, que venait de découvrir et de déchiffrer un jeune savant, qui devint plus tard le Cardinal Pitra. Le dogme de l'Eucharistie et de la communion y transi)araissait sous ses symboles antiques. Nous devions avoir plus tard l'inscription phrygienne, et très semblable, de saint Abercius, « la reine des inscriptions » comme M. de Rossi l'appelle. Les inscriptions et peintures hiératiques des Catacombes forment à elles seules toute une théologie dogmatique, à laquelle ne manque aucun des articles du Credo. Je n'oublierai de ma vie les jours où, en 1862, après avoir pu visiter, sous la conduite de J.-J. Ampère, le berceau de la Home païenne, à l'Aventin, je fus admis à visiter, avec iM. de Rossi, le berceau de la Rome chrétienne, dans le cimetière de Saint-Calixte, et dans son musée (lu Latran alors encore dans sa première formation.

C'était là, à Rome — j'allais l'oubUer — , que bien longtemps auparavant, dans le Carême de 1835, un tout jeune recteur du collège anglais, le futur cardinal Wiseman, déjà réputé un des premiers savants de son pays, avait donné, dans les salons du cardinal Weld, Palais Odescalchi, sur les Rapports de la Science et de la Religion révélée, ces conférences célèbres, qui, traduites plus tard, et publiées par Migne, furent notre première initiation à ce genre d'apologétique, devenu plus nécessaire et plus opportun que jamais. Bunsen, un de ses auditeurs, lui en écrivait son ad-

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miration : « Elles ne cessent, dit-il, d'occuper mon esprit, et je les crois appelées à produire les plus importants résultats. »

Cependant le terrain le plus disputé de la controverse était, comme en tout temps, celui de l'Évangile. Et, sur ce champ de bataille, le point duquel il fallait avant tout s'assurer était celui de l'authenticité du saint Livre, son origine, sa date, ses auteurs. Là était attaché le problème de sa véracité.

Là fut le grand choc des esprits, amis et ennemis. Mais combien différente la marche des uns et celle des autres, leurs procédés, leurs voies, comme leur aboutissement! Il est bien instructif de nous le rappeler, mon frère.

Deux classes d'esprits bien distincts, soit à l'étranirer soit en France, se sont embarqués sur cette question des origines évangéliques. il y eut, d'un côté, les esprits tout spéculatifs, philosophes aprioristes, qui, partis de leur idée personnelle et préconçue, l'ont poursuivie jusqu'au bout, ne voyant qu'elle, y rapportant tout, se fourvoyant à sa suite, s'égarant dans la brume, s'enlisant dans le sable, et finalement allant se perdre dans l'inanité de leurs propres pensées : Evanuerunt m cogitationibus sîiis : que c'est bien l'expression!

Il y eut, de l'autre, les esprits non spéculatifs mais positifs, érudits consciencieux, partant sans parti pris pour la vérité seule, non par la voie aventureuse et personnelle de la spéculation, mais par la voie sûre et droite de l'investigation. Ils ne se sont pas forgé des

chimères, ils sont allés aux faits. Us n'ont pas bâti des systèmes pour s'y emprisonner, mais ils ont fait des découvertes. Ayant abordé aux plus lointains rivages de l'antiquité, ils y ont reconnu des monuments primitifs dont leur érudition a constaté l'autorité, déterminé la date et assigné la place. C'est le procédé de la science.

Or, ceux qui ont procédé de cette bonne sorte où ont-ils abouti, protestants ou catholiques? A des conclusions finalement identiques à celle de l'orthodoxie. Et leur doctrine, à presque tous, est presque tout entière confirmative de la nôtre. Attendez un peu : nous le verrons, mon frère.

Par contre, quels furent les errements des autres : idéologues, spéculatifs, rêveurs? Et où les a conduits leur idée préconçue, à savoir que le surnaturel n'existe pas, et ne saurait exister : cet axiome de toute l'école? La vaste mer de notre siècle est jonchée de leurs épaves. Regardez donc, mon frère.

Vous souvenez-vous, quelqu'un se souvient-il encore, du système mythique imaginé par Strauss, ce Jupiter assemble-nuages, dont le terrible fantôme se dressait, il y a soixante ans, devant la foi de notre jeunesse? — Le surnaturel n'existant pas, les miracles ou opérés ou vécus par Jésus n'étaient pour lui que des mythes. Résurrection, Ascension, guérisons, apparitions, ne sont miracles qu'au figuré ; et tout ce vieux surnaturel enfin démasqué se ramenait à un naturel ingénieux, Kmpide. De cette trouvaille bien neuve combien toute l'école triomphait 1 Vous en souvenez-vous? Edgar- Quinet écrivait : « Strauss a mis en pleine lumière tous les coups portés au christianisme par la science

allemande, comme Antoine, en relevant la robe de César, avait montré toutes les blessures qui venaient de lui être faites. »

Mais cette fantasmagorie ne tint pas devant le grand jour. Après un premier éblouissement, les yeux se désillèrent. Strauss, faisant machine arrière, revis.» son ouvrage par trop imaginatif, mais sans parvenir à rendre le second plus vraisemblable que le premier. Puis, ce fut l'interprétation mythique tout entière qui s'écroula sous les savantes animadversions de la « Vie de Jésus » deNéander. Enfm, chez nous, qu'en restat-il, lorsqu'on entendit Littré, le traducteur de Strauss, adorer en mourant cet Évangile dont il disait , mains jointes : « Oui, Jésus, vous dites bien, vos paroles ne passeront point ! Elles ne passeront point tant qu'il y aura un fils d'Adam pour les comprendre! » Des blessures faites au christianisme, comme de celles du Christ ressuscité, il ne reste donc plus que ces cicatrices glorieuses devant lesquelles Thomas tombait à genoux : « Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu! »

Vous souvenez-vous encore — mais où sont les neiges d'antan? — vous souvenez-vous du bruit qui se fit autour du système deBauretde son école de Tubingue : sa fiction toute imaginaire d'un conflit primitif et prolongé entre deux partis chrétiens, judaïsants et libéraux, conflit de deux siècles, suivi ultérieurement d'une transaction diplomatique de laquelle le Nouveau Testament aurait été le monument hybride ? Que n'ontils pas inventé pour créer une histoire à ce dualisme et à cette fusion? Tout a croulé sous le poids des dates et des faits : « De toute l'œuvre de Christian Baur, écrit

aujourd'hui le D' Harnack, il ne reste plus que des débris. »

Or, c'est de ces débris disparates que nous vîmes, chez nous, Ernest Renan étayerla construction légère de sa Vie de Jésus. Le roman fit fortune : « Le serpent, est-il écrit du premier tentateur, le serpent était le plus rusé des animaux, » Le scandale fut immense. Le lïxTe fut accueilli avec applaudissement dans le monde du scepticisme et du dilettantisme ; avec horreur dans le monde de la foi; avec dédain dans celui de la science. Personne n'y vit une histoire. Aujourd'hui, il ne compte plus. Il ne s'est pas effondré bruyamment comme un édifice ; il s'est évanoui comme un beau nuage irisé, qui s'évapore devant le soleil.

Sur la Croyance à r Évangile, un homme de Dieu, qui était aussi un homme de science, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, plus tard sénateur du Nord etministre,M. Wallon, avait écrit, en 1857, un ouvrage singulièrement apodictique. L'historien y réfutait d'avance les variations artistiques et les fantaisies sacrilèges de son collègue de l'Institut, sur ce divin objet de ses longues études comme de son culte et de sa foi. L'inanité du livre de Renan le stupéfia. Lorsque, dans une forte petite brochure, le savant en eut formulé et motivé sa réprobation, le chrétien voulut en faire connaître à l'auteur lui-même sa douloureuse indignation. Il le fit dans cette apostrophe finale, que je dédie à tous nos apostats de fraîche date : « Ne croyez pas. Monsieur, lui dit-il, vous donner avantage vis-à-vis du pubhc, en faisant de l'apostasie la condition d'une histoire sincère. Et surtout, n'annoncez pas un cinquième Évan-

gile, qui parlerait delà naissancede Jésus-Christ pour supprimer sa divine génération et profaner la virginité de sa mère ; qui rapporterait ses miracles pour y faire voir l'œuvre d'un charlatan ; ses prédictions pour affirmer qu'elles ont été convaincues de mensonge... ; qui décrirait enfin l'agonie de Jésus pour y chercher un doute sur sa mission ; et sa mort pour nier sa résurrection. Ce cinquième Évangile n'aurait qu'un nom dans toutes les communions chrétiennes : V Évangile selon Judas! »

Aujourd'hui, c'est le modernisme qui tourne autour de l'Évangile, avec une douceur féline, pour saluer en lui... quoi? Non pas un livre historique, mais ce que, dans leur pathos, ils appellent « la conception mystique, irréelle et purement idéale, que les chrétiens de l'âge d'or durent se faire du Christ légendaire, transfiguré pareuxdans une apocalypse sublime, etc. ».

Non une histoire, disent-ils : un poème! Mais oyez donc, mon frère, l'historien lui-même. C'est l'évangéliste saiut Luc, qui se lève solennellement, en tête de son récit, pour la déclaration suivante, formelle, itérative, explicite : « Après que plusieurs se sont efforcés de disposer par ordre le récit des choses accomplies parmi nous, ainsi que les ont rapportées ceux qui les ont vues eux-mêmes dès le commencement et qui furent les ministres de la parole, il m'a semblé bon, ô Théophile, après avoir tout appris depuis l'origine, d'en écrire l'histoire avec ordre, afin de vous faire connaître la vérité des choses qu on vous a enseignées. »

OÙ est donc ici la place et la part aux inventions, à la poésie, aux idéalités? C'est bien l'histoire, la solide histoire, un temple à base de granit et fait do pierres carrées. Entrons-y, et demeurons-y en confiance, mon frère!

Entendons de même saint Jean : « Ce qui fut dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, qui était dans le sein du Père et qui s'est manifesté à nous dans Jésus-Christ : voilà ce que nous annonçons ! »

Or, que nous annoncent, par contre, les tardifs négateurs d'une foi de dix-neuf siècles? Qu'opposentils à ces fermes témoignages et assertions des saints auteurs eux-mêmes? Rien que des hypothèses, échafaudages de frêles constructions intellectuelles, qui s'effondrent aussitôt les unes sur les autres.

Hypothèses hier, chez Renan, ces prétendues hallucinations de témoins par centaines, qui, sensés et véridiques quand ils entendent et recueillent les discours de Jésus, ne sont plus que des hallucinés, et trompés et trompeurs, quand ils voient et rapportent ses miracles, ces faits qui éclatent aux yeux! Tâchez de comprendre cela?

Hypothèses aujourd'hui, chez d'autres, ces prétendues interpolations successives qui se seraient glissées, par la suite des âges, — mais quand? mais où? par qui? — dans la trame pourtant si une, si serrée de l'Évangile; enluminant à plaisir de couleurs truquées cette physionomie unique de Jésus, si harmonique dans ses traits, si désespérément inimitable, de laquelle Rousseau a pu dire : « Ce n'est nas ainsi

qu'on inveate; et l'inventeur en serait plus grand que le héros! »

De la coalition franco-germanique contre l'Évangile, laquelle nous avons vue naître, puis finir, voilà (Jonc ce qui reste! A peu près ce qui resta de la tour de Babel, dans les plaines de Sennaar, après la confusion des langues !

Voilà ce que, dans le modernisme, il reste du Christ, fils du Dieu vivant : des vestiges. A peu près ce qui restait dans le sépulcre du Christ ressuscité : des bandelettes, un suaire. Et l'âme chrétienne s'en va disant, comme Madeleine éplorée : « Us ont enlevé mon Maître, et je ne sais ce qu'ils en ont fait. »

Enfin, du christianisme lui-même, dernier produit de l'évolution de la pensée humaine et du progrès indéfini de l'espèce, à travers le tourbillon des siècles, que reste-t-il dans leur système? Ce qui reste de l'agitation des mers, après une nuit de tempête : un peu d'écume sur les flots.

Et tout cela à la seule fin de secouer de leurs épaules tremblantes cette chape de plomb du surnaturel, qui les écrase ou qui les brûle I

Mais il est temps que j'en vienne à la vraie science scripturaire, la seule sérieuse et décisive, celle qui n'est pas faite de la creuse idéologie des systèmes, mais de la découverte des textes, de la révélation des faits. La voici qui, de proche en proche, s'avançant jusqu'aux extrêmes limites du siècle apostolique, en vient à relever les vestig-es de l'Évangile jusque sous les pas des premiers disciples des apôtres. Ce sont de belles démarches dans la profondeur de ces chemins lointains, au bout desquels se lève la lumière du Christ. Voulez-vous m'y suivre, mon frère?

LK VIEILI-ARD. 10

Le point extrême où, de mon temps, on signalait dans la tradition l'apparition première des évangiles était l'Apologie de saint Justin, martyr sous Marc Aurèle. Il y raconte que, chaque dimanche, les fidèles y lisaient, dans leur assemblée, les Mémoires des apôtres écrits par les disciples de Jésus et par leurs compagnons. C'est en 138 de l'ère chrétienne que Justin parlait ainsi des Évangiles comme de livres de provenance apostolique, déjà répandus dans les Églises.

De ce point de départ, suivez les explorations progressives de l'érudition contemporaine, et leurs aboutissements.

C'est notre xix' siècle qui a déchiifré et daté le fameux catalogue officiel, canonique, des quatre Évangiles, découvert au siècle précédent par Muratori. Or, le Pape qui le formula, Pie P', siégeait en l'an 142 après la naissance du Christ; et conséquemment 110 ans seulement environ après l'Ascension. Voilà notre première étape.

C'est dans notre siècle que le D' Cureton découvrit parmi les nombreux manuscrits syriaques du musée Britannique, la vénérable version des évangiles, nommât Peshito. Or, cette version est reconnue par la science la plus sûre comme devant remonter au commencement du ir siècle, sinon même à la fin du i", c'est-à-dire aussi près de la vie de Jésus- Christ que nous sommes aujourd'hui de Louis XV ou de Louis XVI, duquel mes grands-parents avaient connu le règne.

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C'est de nos jours, i février ISiV, que Tischendorf découvrit le célèbre manuscrit connu sous le nom de Codex Sinaïticus, reproduisant un texte primitif de l'cintiquité la plus haute qui fût encore atteinte. La conclusion de Tischendorf est celle-ci : « Nous nous croyons autorisé à placer vers la fin dit \" siècle, non pas la composition des quatre évangiles, laquelle est antérieure, mais déjà leur réunion en corps canonique. » Et il ajoute, dans la Préface de sa monumentale publication de 1862 : « Dieu réservait cette découverte à notre époque si douloureusement féconde en attaques antichrétiennes, afin qu'elle nous fût une vraie et pleine lumière touchant la parole écrite de Dieu, en raffermissant son caractère d'authenticité. »

L'apologétique en exulta d'allégresse. La découverte des placers de la Californie dut causer moins de plaisir aux chercheurs d'or de ce temps-là^.

C'est dans notre siècle aussi que l'érudition patristique, fouillant les tout primitifs écrivains ecclésiastiques du i*"" et 11^ siècle, y retrouva, comme autant de pierres éparses d'une mosaïque brisée, un nombre considérable de textes évangéliques, citations ou allusions, desquels elle reconstitua le monument original qui les avait fournis. Tel chapitre en ressort presque intégralement rétabli; et on a pu dire : « Le Laocoon est sorti moins complet de terre que

1. A-t-on remarqué ceci? C'est l'année qui suivit la grande publication de Tischendorf que Renan, écrivant sa Vie de Jésus, se crut obligé d'y placer en tête cette déclaration : « En soinnae, j'admets comme authentique les quatre Évangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au premier siècle; et ils sont à peu près des auteurs à qui ou les attribue. »

ces pages évangéliques ne sortent des écrits du i*' et 11° siècle. Il n'y manque presque rien. »

iMais ce n'est pas une leçon d'histoire que je fais. Je m'arrête donc, en marquant finalement le point d'arrivée de cette exploration du xix' siècle. C'est le moins suspect des chercheurs, un écrivain protestant, le chef de l'école libérale allemande, le D"^ Harnack, actuellement professeur à l'Université de Berlin, qui, dans un récent volume sur l'Évangile selon saint Luc, fixe ainsi la naissance de chacun des quatre évangiles : saint Marc entre les années 65 et 70 de Jésus- Christ; saint Matthieu entre 70 et 85 ; saint Luc entre 78 et 93; saint Jean entre 80 et 110. Tous quatre au i" siècle.

C'est donc presque au lendemain de la mort du Seigneur, 32 ou 37 ans seulement après le Calvaire, presque à la descente du Mont de l'Ascension, qu'on a recueilli les souvenirs de Celui qui, à peine disparu de ce monde, éclairait encore toutes les mémoires de la lumière de sa face! J'avoue que cette constatation, que cet aveu tombé d'une plume rationaliste, me fait tressaillir d'aise, comme tout ce qui touche à la vérité de l'histoire de mon Christ. Je confesse qu'à mes yeux un trait lumineux eût manqué au tableau que j'ai fait ci-dessus des progrès de mon temps, si je n'avais marqué celui-ci d'un relief spécial. Notre siècle n'a donc pas failli à la mission que reçoit chaque siècle d'enrichir d'un rayon de plus le nimbe du Dieu de l'Évangile ! Ma religion s'en réjouit comme elle s'en éclaire. L'antique date du saint livre répond de sa véracité. Et c'est bien vous, ô Jésus, vous tel que vous virent nos ancêtres de la Judée, de l'Orient et de Rome, vous dont je retrouve les traits, plus

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assurés, à ces clartés récentes de la science de mon temps.

Mais est-ce une joie sans mélange? Est-ce à dire que cette reconnaissance du primitif et vrai portrait du Christ-Dieu, tracé de visu ou de proche souvenir, me console entièrement des crachats dont une science haineuse couvre sa divine face? Ces découvertes qui constituent le domaine réservé de quelques intellectuels, me peuvent-elles faire oublier les pertes que fait subir à la foi des foules l'armée grossissante du sophisme officiel et du mensonge à gages? Puis-je voir sans douleur se détacher de nos rangs ces transfuges, qui s'en vont déchirant page par page cet Évangile qu'ils ont adoré, prêché, et sur lequel ils avaient prêté les plus sacrés serments? « Malheur à celui par qui le scandale arrive! » a dit le Maître. N'y en a-t-il pas parmi eux qui, hélas, portent déjà « suspendue au cou cette meule » de laquelle les menaçait sa justice? 0 Dieu, épargnez-leur le fond de l'abime; épargnez le demergatur in j)Tofundwn à tel, hélas! de ces infortunés que j'ai appelé autrefois mon fils, que j'ai aimé, que j'aime!...

Mais ce n'est pas nous, vieillards, qui nous ferons peur de l'exaltation momentanée de ces orgueils triomphants. Nous en savons les lendemains. Simon le magicien brave saint Pierre, en annonçant à Rome qu'il va voler de ses ailes et s'enlever au Ciel. Mais il ne monte pas bien haut. Une prière du Prince des apôtres le précipite en bas. S'il n'en meurt pas du coup, il ne fera plus que traîner.

Enfin, que si nous-mêmes nous étions tentés de nous troubler de certaines obscurités que présente l'Évangile inévitablement, n'en prenons pas scandale. Il est le flambeau, disons-nous, mais il n'est pas encore le grand jour. S'il laisse dans l'ombre certains côtés et replis mystérieux de la maison, est-ce à lai qu'il faut s'en prendre de leur obscurité, ou n'est-ce pas d'abord à la nuit de l'esprit? Mais, en attendant le soleil, bénissons le flambeau.

M^"" d'Hulst, qui connut ces ombres, en parle ainsi dans une lettre : « L'infirmité de l'esprit humain, l'imperfection du langage, la nécessité d'enfermer la vérité dans des formules destinées au vulgaire, voilà de quoi expliquer ces obscurités. Mais un jour viendra où les voiles tomberont, où l'écorce de la lettre laissera voir et goûter le fruit de l'esprit. D'ici là serrons-nous autour de la lettre, à cause de l'esprit qu'elle contient; et chargeons notre cœur de nous précéder, à travers les ombres, jusqu'au foyer d'où procède la lumière *. »

C'est donc par mon âme tout entière, esprit, cœur, conscience, que j'aborderai l'Évangile, car c'est à tout mon être qu'il s'adresse et s'adapte, comme le vêtement qui lui donnera la forme de Jésus-Christ.

« Mon flambeau », ai-je dit, c'est le nom que je lui garde. Flambeau de mon âme, qu'il réveille, qu'il illumine, qu'il réjouit, qu'il vivifie. Flambeau de ma

1. M»' d'Hllst, Lettres de Direction, CXVI, p. 167, 168. Cf. p. 303. Lelt. CCXXXIX. M" d'Hulst dont les hardiesses sur la question biblique ont effrayé ses arnis, les a grandement édifiés ensuite par sa soumission. Après le jugement porté sur ce sujet par le Saint-Siège, il écrit à la même personne, 5 janvier 1894 : « Je ne suis pas le persécuté de l'Église, je suis son enlant liilèle et heureux de l'élre. L'autoriLe dogmatique est une force et une sécurité bien plus qu'une gêne.

vie qu'il dirige vers les horizons de la paix et du bonheur par de mystérieux sentiers. L'Évangile n'est pas une voix qui parle à l'àme, c est un esprit vivant qui descend en elle : sermo Dei vivus et efficax. 11 lui commande comme un maitre, il la console comme un ami, il la caresse comme un époux. Quel est donc, mon frère, ce livre merveilleux, unique, que je n'ai jamais refermé sans qu'il ait changé mes doutes en assurances, mes faiblesses en force, mes tristesses en joies? Il s'est nommé lui-même : Evangelium Dei. Son accent donne l'impression de sa divinité. Qu'on ne le discute pas : qu'on l'écoute, qu'on le lise. Il est des cieux; il parle le langage de l'éternité. Il est déjà pour cette âme, ce premier rayon du soleil levant qui frappait la statue antique et en tirait une réponse de bienvenue et d'amour.

Flambleau de l'histoire aussi : flambeau du passé, du présent, de l'avenir. Les événements du monde gravitent autour de lui, éclairés de sa lumière. C'est notre livre des destins. Il porte en lui la vraie, la seule philosophie de l'histoire. L'histoire des peuples chrétiens, de l'Église chrétienne, qu'est-ce, pour qui comprend, sinon le perpétuel recommencement de l'histoire divine, de la vie de Jésus-Christ écrite dans l'Évangile? Celui de sa vie cachée, de sa vie laborieuse, de sa vie douloureuse, de sa vie glorieuse aussi; mais celle-ci vécue très peu de jours en ce monde. Cette vue élève tout, surnaturalise tout, divinise tout. Elle console de tout aussi. Ce qui a été sera,

El si vous me dites que j'ai acheté cette sécurité au prix d'un désaveu que je me suis donné à moi-même, je répondrai que, quand cela serait, il n'est jamais déshonorant pour un lils de se donner tort devant son père. »

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ce qui a vécu revivra, ce qui a fleuri refleurira : l'Évangile ne trompe pas.

Quant à moi, je le veux faire de plus en plus intime à mon cœur, afin de le faire entrer plus avant dans ma vie. Je l'y mettrai chaque matin par la méditation, comme j'y mets Jésus réellement présent par la communion. Ainsi ferai-je ressembler mon âme à ce tabernacle des autels des vieux âges, où reposaient l'un près de l'autre le corps du Christ, l'Eucharistie; la parole du Christ, l'Évangile.

Mais l'y garderons-nous pour nous seuls, mon frère ? Saint Léon le Grand faij-ait un beau rêve, formulé dans ce magnanime programme : « Christi Evanqelio imbuere mundum : pénétrer, imprégner le inonde de l'Évangile du Christ. » Là serait bien assurément le grand, l'unique remède à sa déliquescence; l'huile et le vin qu'appellent nos blessures mortelles. N'esl-il pas encore temps de le lui porter, mon frère?

Il peut opérer des miracles de grâce. Un de ces miraculés récents de l'Évangile, François Coppée, en porte, en tête de sa Bonne souffrance, ce témoignage ému : « Pendant des semaines et des mois passés au lit et à la chambre, j'ai donc vécu avec l'Évangile; et peu à peu chaque ligne du Livre saint est devenue vivante pour moi. Dans tous les mots j'ai vu briller la vérité, comme une étoile; je l'ai sentie palpiter en moi comme un cœur. Comment ne croirais-je pas désormais aux miracles, après celui que ce livre vient d'opérer en moi? Mon âme était aveugle à la lumière de la foi, et elle la voit maintenant dans toute sa splendeur. Elle était sourde au Verbe de Dieu et elle l'entend aujourd'hui dans toute sa persuasive suavité.

Elle était paralysée par rindifférence, et à présent elle s'élève vers le ciel de tout l'élan de son amour. Et les démons impurs dont elle était possédée en sont chassés à jamais! »

L'Évangile a la puissance de ces exorcismes; et ce ne sont pas, hélas, les démons à chasser qui manqueront, de nos jours.

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