CHAPITRE X
l'autorité
Vous souvenez-vous, mon frère, de ces paroles des derniers jours du grand historien Augustin Thierry, dites au Père Gratry : « Je suis un rationaliste fatigué. Je veux entrer dans l'Église catholique, à l'autorité de laquelle je me soumets »?
La fatigue du rationalisme et des raisonnements; la fatigue du doute, des hypothèses et des discussions qui n'aboutissent pas. Le besoin d'une autorité supérieure, surhumaine, décisive; d'une autorité qui j uge , prononce , dirime , termine . Le devoir conséquemment de la soumission à cette autorité, par la foi docile, pour «l'inexprimable et incomparable bien delà paix sur les intelligences et les cœurs ». Enfin, par cette porte, le retour, l'entrée dans l'Église catholique, temple et école de Dieu : De combien d'âmes, les meilleures, n'est-ce pas là, aujourd'hui encore, la fatigue, le besoin, le plus pressant devoir ?
Mais cette Église, cette haute école, les hommes ne la connaissent pas. Ils s'en font peur comme d'une prison, c'est un palais. Ils trouvent trop basse la porte par laquelle il faut passer : elle est sublime. Et le Maître, le Maitre qui leur dit, les bras ouverts :
LAUTORITÉ. 15S
« Venez, venez tous ! ici est le repos de vos âmes 1 » le connaissent-ils ?
Nous le connaissons, nous, mon frère ; invenimus Messiam. Conduisons-les à Lui, vers cette Église catholique qui est encore lui. Et, dans la soumission à cette autorité qui est celle de Dieu, reconnaissons aussi la sécurité, la dignité, et finalement la félicité de l'homme.
Mon frère, pour vous comme pour moi, pour tous, il n'y a qu'une seule conception vraie, possible, de l'Église : elle est, de droit et de fait, Jésus-Christ luimême, continué, perpétué sur terre, dans sa doctrine, dans son action, dans son histoire. De là découlent tous les droits de l'Église sur nous, comme tous nos devoirs envers elle ; car elle est par-dessus tout Jésus- Christ continué dans son autorité. De cette autorité perpétuelle et actuelle de l'Église enseignante, voulezvous que nous disions quelque chose, mon frère?
Quelle est donc cette grande voix qui, depuis bientôt deux mille ans, retentit dans chaque siècle, voix autoritaire, parole impérative, qui, au nom même du Dieu créateur et sauveur, s'en va porter à tous ceux de « la Ville et de l'Univers », non seulement ses instructions, mais ses injonctions, touchant ce qu'il faut croire, touchant ce qu'il faut faire; et au besoin fulminant l'anathème contre qui refuse d'écouter et d'obéir?
C'est un écho divin : L'écho fidèle, certain, de la voix de Celui qui dit à cette Église sa fille : « Qui vous écoute m'écoute, qui vous repousse me repousse. »
On écoutait Jésus, et l'on disait de lui : « Nul homme n'a parlé comme cet homme. » Il ne discute pas, il affirme : « En vérité, en vérité, je vous le dis. » On écoute l'Église, et pareillement sa parole
est une affirmation, une définition, une promulgation. — On écoutait Jésus et l'on disait « qu'il n'enseignait pas comme les scribes et les pharisiens » . Et l'on dira de l'Église que sa parole n'est pas comme celle des philosophes qui disent : Voici ce que je pense ; mais comme celle de Jésus qui disait : « En vérité, je dis ce que je sais. Je parle démon Père, parce que je le connais. » Elle le connaît par le Fils. — On disait de Jésus qu'il enseignait comme ayant puissance, tanquam potestatem habens, sa puissance propre, la souveraine puissance du Verbe de Dieu. Et de l'Église on dira qu'elle enseigne en vertu de la mission et de la doctrine qu'elle tient, non des hommes, mais de Dieu. C'est de toute cette hauteur que sa parole plane au-dessus de toute parole humaine : la hauteur des ci eux.
Enfin on sommait Jésus de prouver sa mission, de produire ses titres ; et il présentait ses œuvres. « Si vous ne croyez pas aux paroles que je dis, croyez aux œuvres que je fais. » Et ces œuvres c'étaient trois années de miracles tels que jamais le monde n'en avait connu. Or, ce sont ses œuvres aussi, deux mille ans de ses œuvres, miracles et bienfaits, que l'Église présente au monde; et ces faits répondent d'elle. Seulement ses guéris à elle, ses sourds qui entendent, ses aveugles qui voient, ses boiteux qui marchent, ses morts qui ressuscitent, ce ne sont pas seulement des individus, ce furent et ce sont des peuples et des empires.
Cette vue de l'Église en Jésus-Christ impose la soumission, mais en la transfigurant. Elle y met la
dignité, la sainte fierté. Ce pain de la vérité, quand je vois, tout autour de moi, ces bandes de mendiants qui vont le quêter bassement à toutes les portes de l'opinion, de la publicité, tandis que moi, le fils de la maison, je le trouve, assis à la table de mon Père, comment n'en serais-je pas honoré autant qu'heureux? — C'est tout cela qui, un jour, faisait dire à Paul Lamache, l'ami d'Ozanam, dans une réunion des confrères de saint Vincent de Paul : « Tenez, par instants, je me sens tant d'orgueil d'être catholique que j'ai peur d'être obligé de m'en confesser! »
C'est encore cette vue de Jésus enseignant dans l'Église enseignante qui détermine et explique les moyens tout surnaturels de son enseignement. De là ces magnanimes dédains de saint Paul « pour le beau langage de l'éloquence humaine et les raisonnements de la philosophie. Non, « l'efficacité de notre parole n'est pas dans la sagesse de l'homme mais dans la force de Dieu », et son opération dans les âmes.
Et l'Église enseignée, enseignée par Jésus-Christ? Je la retrouve encore telle qu'au temps de l'Évangile. J'aimerais sans doute à la voir réunissant dans son bercail la multitude des brebis et des agneaux sous la houlette de l'unique Pasteur. Mais je la reconnais encore dans le pusillus grex d'aujourd'hui, la petite troupe des amis de Dieu, perdue parmi l'armée sans nombre de ses ennemis. Je ne m'étonne donc pas, je ne me scandalise pas, de ne pas voir dans no^> églises, au pied de nos chaires, les doctes, les puissants du monde, mais les femmes, les enfants, les simples, les humbles de cœur. Le Maitre n'a-t-il pas dit « qu'à eux, et non aux superbes, étaient révélés les mystères du royaume des cieux » ?
Le romancier russe, Tolstoï, je crois, a composé un livre sur cette question qui est de tous les lieux comme de tous les temps : « Que faut-il donc fane? » laquelle suppose celle-ci : que faut-il donc croire? Et il introduit un artisan, Sutaïef, qui, dans toute la sincérité de son cœur, s'écrie : « Ah ! si quelqu'un m'enseignait ♦ n quoi je me trompe, en quoi je m'écarte de la vérité, je servirais cet homme jusqu'à la mort. Vrai, je ne sais pas ce que je ne lui donnerais pas! » Eh bien, ce quelqu'un, ce révélateur qu'appelle instinctivement toute intelligence inquiète, incertaine, ce quelqu'un est venu. « Je suis la vérité », a-t-il dit de lui-même. Et étant venu, il ne s'en est pas allé tout entier : « Voici, dit-il, que je suis avec vous jusqu'à la fm des siècles. » Il a sa demeure ici-bas. Cette demeure est l'Église. Là où est l'Église, là est le Christ.
Oh! restons-y, nous qui y sommes. Entrez-y, vous les philosophes, les artistes, les poètes, qui vous attardez aux alentours, dans le parvis, et qui prétendez la juger de là. Ce n'est pas elle encore; entrez donc, et je puis vous donner l'assurance que vous la trouverez infiniment plus belle au dedans qu'au dehors. Telle est l'expérience qu'en avait faite Augustin Thierry converti; et il la présentait sous cette belle image : (( Entre le christianisme vu du dedans et le christianisme vu du dehors, il y a la même différence qu'entre les verrières d'une cathédrale, selon qu'on les regarde d'un côté ou de l'autre. Du dehors elles apparaissent comme des taches grisâtres, séparées par des plombs; du dedans ce sont des figures admirables et embrasées de lumière. »
Le dedans du christianisme, c'est le catholicisme. Là est vraiment « la demeure de Dieu avec les hom-
mes ». Là, avec Jésus-Christ enseignant, j'ai trouvé la vérité; avec Jésus-Christ vivant, je possède la vie : la fontaine de vie, la parole de vie, le pain de vie; la grâce, les divins sacrements, canaux de la vie. C'est de l'autel divin qu'elle découle.
Le protestantisme, lui, n'a pas d'autel, non plus que de sacerdoce. Mais qu'est-ce donc, mon frère, qu'une prétendue religion qui n'a ni sacrifice, ni prêtre? Et que peut-elle encore garder de religieux?... La religion catholique, par contre, tous le confessent, est la plus religieuse des religions. Jésus lui est intime. Elle vit avec lui dans le commerce le plus proche, le plus familier, le plus continuel, le plus tendre. Elle n'a pas, comme le protestantisme, perdu la notion et l'habitude du surnaturel. Son symbole n'a pas diminué les vérités éternelles, pour les conformer aux libres et minimes opinions des enfants des hommes. Chez elle, Jésus-Christ garde encore, sur son front, devant lequel tout front s'incline, tous les rayons adorables de sa divinité. L'Église n'a pas oublié les paroles de pardon quelle a apprises de Lui, et qu'elle fait tomber chaque jour miséricordieusement sur nos pauvres consciences confuses et humiliées. Elle n'a pas remplacé par une symbolique et vide représentation, la présence réelle de Celui qui s'est appelé le « Pain descendu du ciel » ; et qui n'en est descendu que pour se donner à nous substantiellement et perpétuellement. Elle n'a pas rompu les relations spirituelles ouvertes entre ce monde et l'autre. Et son admirable Communion des saints est le plus vaste et le plus parfait idéal qui soit de la solidarité de toutes les âmes de partout, unies et reliées entre elles dans une ineffable et secourable communauté
de prières, de mérites, d'espérance et d'amour.
En somme, l'Église catholique est celle où Jésus- Christ est le plus ardemment et effectivement aimé. Et cela seul, mon frère, ne suffirait-il pas à assurer sa transcendance, aux yeux de qui sait que Dieu ne nous a donné son Fils unique que pour cela? Elle est aussi, sur toute autre, celle où cet amour divin a suscité et suscite encore de telles merveilles de vertii, de dévouement, de renoncement, qu'après vingt siècles d'accoutumance journalière, notre siècle, pour mauvais qu'il soit, n'a pu lui refuser son admiration, à défaut de sa reconnaissance. Là est « le feu sacré que Jésus est venu allumer sur la terre », comme luimême disait. L'Église en est le foyer. Encore une fois, en connaissez-vous un autre où il brûle plus ardent, un autre où sa flamme rayonne d'un plus bel éclat?
C'est à la beauté de son culte que je pense. Philosophes de l'idée pure, las de penser, avez-vous quelquefois senti? Avez-vous assisté à quelquesunes de nos plus imposantes ou de nos plus touchantes cérémonies catholiques? La Messe, une messe bien entendue, comprise!... Une communion générale des hommes, au matin de Pâques, à Notre-Dame! Un départ de jeunes missionnaires, l'adieu et le baisement des pieds, aux Missions étrangères! Une pieuse et pure matinée de première communion! Une prise de voile ou une profession religieuse, comme celles où Racine pleurait ! . . . Une dernière communion reçue en \iatique, et présidant aux adieux de l'épouse et de l'époux, comme celle que Gerbet a décrite, chantée?
Mais je sais d'autres fêtes plus intimes encore, lesquelles ne sont connues que chez nous. Celles dont le Seigneur dit qu'elles mettent le Ciel en joie ;
celles qui se passent en silence dans l'embrassement de deux cœurs séparés, et qui finalement se rencontrent, se retrouvent, se touchent : le cœur du Père céleste et celui de l'Enfant prodigue tombant en larmes entre ses bras. La fête inell'able de ces pécheurs \\s de pécher, las de vivre, las d'eux-mêmes, las de la bassesse humaine, et qui s'en viennent à l'Kg-lise comme à « l'hôpital des âmes ». C'est l'expression même del'un d'eux, liuysmans; et il ajoute : « Là du moins on vous reçoit, on vous y couche ; on vous y soigne ; on ne se borne pas à vous dire, en vous tournant le dos, ainsi que dans la clinique du Pessimisme, le nom du mal dont on souffre. » Il écrit cela dans En route : cette route qui allait le conduire à une cellule d'oblat, dans une abbaye de bénédictins.
C'est un commun dire aujourd'hui que l'Église a fait son temps. Son régime d'autorité serait devenu inconciliable aveccelui de notre moderne démocratie émancipée, adulte. Or c'est tout le contraire qui est vrai. C'est un axiome que plus un peuple s'est affranchi de l'obéissance politi(|ue, plus il y doit suppléer par le maintien intérieur de l'obligation morale. Or cette obligation repose sur la religion, ont répété tous les sages. Tocqueville en fait le sujet du plus beau chapitre de sa Démocratie en Amérique : (( Je doute, dit-il, qu'un pays puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique. Et je suis porté à penser que, s'il n'a pas la foi il faut qu'il serve; et, s'ilest libre, qu'il croie. » Récemment encore,
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le regretté M. Vandal en portait témoignage à l'Académie française : « Nous ne trouverons pas le fondement du devoir en dehors de cette foi qui a fait si longtemps le soutien de l'âme française. Il n'est pas. d'exemple qu'un peuple sans foi soit demeuré un peuple libre. » Et, quant au catholicisme en particulier, c'est M. Taine, qui le croirait? le Taine de la plus mauvaise époque, celle de son Voyage en Italie, qui associe, dans ces termes, la destinée de l'Église et celle des démocraties ingouvernables sans elle. Il écrit dans ce livre : « On ne voit point de terme à la durée du Catholicisme. Toujours la difficulté de gouverner des démocraties lui fournira des partisans. » Et il ajoute : « Toujours la sourde anxiété des cœurs tristes et tendres lui amènera des recrues, toujours l'antiquité de sa possession lui conservera des fidèles. «
Quel sera donc, envers la religion, le devoir particulier des gouvernements démocratiques? M. de Tocqueville répond et conclut fermement : « Il faut que les législateurs des démocraties et tous les hommes honnêtes et éclairés qui y vivent, s'appliquent sans relâche à soulever les âmes, et à les tenir dressées vers le Ciel. Que si, dès lors, il se rencontre parmi les opinions d'un peuple démocratique, une de ces théories malfaisantes qui tendent à faire croire que tout périt avec le corps, considérez les hommes qui les professent comme les ennemis naturels de ce peuple. »
iMais si « ces ennemis naturels du peuple » étaient les gouvernants eux-mêmes de ce peuple?
J'ajouterai, s'il vous plaît, corrélativement : Plus
l'autorité religieuse est indispensable à une société qui s'est ail'i anchie de toute supériorité, plus il faut (j[ue celte autorité religieuse se tienne et se montre forte. La Providence y a pourvu. Avez-vous remarqué, mon frère, que, tandis que partout les souverainetés temporelles ont abdiqué de plus en plus soit de gré, soit de force, entre les mains de la démocratie grandissante, dans l'Église au contraire, la souveraineté spirituelle n'a pas cessé de s'affirmer plus haute et de se constituer plus forte par le mouvement continu de la concentration de son autorité autour du Siège apostolique? C'était le contrepoids nécessaire à la prépondérance de l'élément libertaire, dans l'équilibre du monde moral; lequel, comme le monde physique, n'est stable que par la péréquation de ces deux forces entre elles.
A côté et à rencontre de la conception autoritaire de l'Église, notre temps s'est épris de ce que j'appelais tout à l'heure la conception liber taue d'une Église qui évoluerait dans le sens des libertés modernes, accommodant ses idées, sa doctrine, ses préceptes, ses institutions au progrès de notre siècle et à l'état actuel de notre société. C'est le péril interne de l'Église, plus grave que l'autre. Le libéralisme en matière religieuse est allé bien loin de nos jours. Il y a des nuances dans ses rangs, je le sais; comme des degrés dans l'égarement. Mais où s'arrêtera-t-il? Et ne le voyons-nous pas descendre, par une pente rapide, du catholicisme libéral jusqu'à ce syncrétisme d'erreurs syndiquées qui, sous le
nom générique et collectif de modrrnisme, nous ramène à je ne sais quel chaos du monde des esprits, tel que celui où était primitivement la terre inanis et vaciia, avant que la main du Tout-Puissant n'eût séparé la lumière d'avec les ténèbres.
Vous l'avouerai- je, mon frère? J'ai peur. Il me semble par instants que nous nous acheminons à grands pas vers ce qui s'intitule aujourd'hui « le Christianisme libre » ; lequel n'est pas autre chose que le protestantisme libéral moderne, descendant, par une pente naturelle, logique, de son libre examen d'hier à la libre pensée d'aujourd'hui. C'est la même chose, et presque le même nom. Libre christianisme, celui duquel chacun est libre d'évincer le Christ-Dieu, pour ne plus reconnaître en lui que le « surhomme ». Celui dans lequel le néo-chrétien demeure libre de n'être plus qu'un idéaliste, subjectiviste ou athée. Celui dans lequel la doctrine, volatilisée au feu de la critique, se résout en je ne sais quoi d'impalpable qui sera tout ce qu'on voudra, sauf la religion. Telle sera « la religion de l'avenir ». Or. cette religion-là a aujourd'hui la partie belle. .Ni nos jacobins n'en prendront ombrage, ni nos radicaux ne s'en offusqueront, ni nos francs-maçons ne lui chercheront querelle. Ils vont tous au-devant d'elle, comme vers une complice et une auxiliaire. La main du protestantisme français est dès aujourd'hui tendue à toutes les apostasies, son esprit sympathique à toutes les démolitions, et son cœur clément à toutes les défaillances : « Entrez! »... Ah! je tremble, mon frère !
Le grand devoir d'aujourd'hui est de nous serrer
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plus que jamais autour de la Papauté, centre de l'autorité divine de l'Église. Nous aurons vu, dans notre siècle — et ce n'en fut pas un des moindres rpectaclcs, — nous aurons vu grandir ce que je me permettrai d'appeler la force centripète d'un vaste mouvement, groupant progressivement toutes les choses catholiques autour du Saint-Siège romain. Le pontificat de Pie IX eut spécialement la gloire de cette universelle centralisation, dont le concile du Vatican par ses définitions fut le geste suprême et le splendide couronnement. Or, ce n'était pas là, certes, acte d'humaine ambition, ni simple intuition supérieure et prophétique du génie. C'était inspiration de Celui de qui l'assistance est assurée à son vicaire. En prévision du formidable assaut qui allait être livré le lendemain à l'Église catholique, et en vue de l'union nécessaire dans l'effort et dans la défense, son chef suprême, Pie IX, provoqua la concentration générale de sesforces : car l'ennemi était proche. Ainsi arriva-t-il que, quand celui-ci se présenta pour la sommer de se rendre, la résistance se tenait là serrée autour de ce chef dont elle venait de fortifier le bras et d'affermir la couronne.
Deux ans après le Concile, 23 décembre 1872, Pie IX déclarait que cette unité des esprits et des cœurs était la consolation suprême d'un Pontifical près de s'achever : « Notre consolation est de voir l'épiscopat du monde catholique attaché intrépidement à cette chaire de Pierre, combattant pour sa cause, et opposant la force d'une unité compacte, compactx unitatis robur oppomint aux assauts de renaemi qui déborde de toutes parts ». Déjà précédemment ce même épiscopat, quatre fois assemblé autour de
lui, lui avait protesté « qu'il était et serait avec lui, partout et à jamais ». Près de cinq cents évêques présents à Rome, signaient cette protestation ^
Cette force est encore la nôtre. Et si, quand vint l'heure de la persécution, l'épiscopat français actuel se retrouva, debout et en ligne, derrière le rempart, uni à son nouveau chef, prenant ses ordres de lui, inséparable de lui, à qui l'Église s'en reconnaît-elle redevable? A ce mouvement initial et ininterrompu de concentration hiérarchique d'une part ; et, d'autre part, à cet exercice de la discipline romaine, qui durant les trente années de Pie IX, s'était transformé, pour le clergé de France, en une habitude passée à l'état de seconde nature. En présence de cette « unité compacte » tout schisme devenait impossible. Pie IX nous en a sauvés.
Il ne faut donc pas nous diviser sur ce nom : il est au-dessus de toute atteinte. Il ne faut pas que le libéralisme d'aujourd'hui se venge sur lui de ses condamnations d'avant-hier, et dresse la revendication de ses modernes libertés au-dessus des arrêts de cette autorité et de ses sanctions souveraines. Il ne faut pas, en chaque rencontre, s'élever contre l'acte salutaire du Syllahus, et de l'Encyclique pontificale avec laquelle il fait corps, en les rendant responsables de toutes nos divisions et de nos maux. Il ne faut pas jeter l'ironie et le blâme sur les pontifes et sur les publicistes les plus respectables et les plus méritants, qui n'eurent que le tort de servir Pie IX dans son
1. Adresse de l'Épiscopat, juin 1887. Acta S" Sedis, t. III, p, 19 : Te duce, unanimes incedemus in viis Dotnini. Te sequemur, Beatissime Pater, tibi adlaborabitnus, ac lecum pro Domino in omne discrimen fortunamque parati decertabimus.
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œuvre de vérité et de salut. Il ne faut pas, par contre, no trouver de sagesse que chez ses opposants ou chez les dissidents. Il ne faut pas repousser l'outrecuidance jusqu'à oser demander « si Pie IX eut toujours une juste idée des vrais intérêts de l'Église, de son avenir et de ses dangers dans les temps modernes », rapetissant ainsi sa personne et son règne, afin de tout de suite s'en autoriser pour « hii dénier le nom de Grand». Il ne faut pas voir et faire voir l'histoire de notre temps avec les yeux d'une prévention d'esprit et de parti, qui en dénaturerait la physionomie, et rejetterait dans le trouble et l'égarement les fidèles à qui fut portée par lui la vraie lumière. Ce serait faire le jeu de l'ennemi. Aucun de nos frères ne le voudrait K Il est pour le moins téméraire et toujours dangereux d'opposer, de parti pris, l'enseignement d'un pape à celui d'un autre pape. Le cardinal Lavigerie disait, et c'était sa règle, « qu'il fallait être avec le pape et pour le pape actuellement régnant ». La vérité est, et l'expérience le montre, que Notre-Seigneur choisit et donne à son Église, selon les temps, le pape qu'il faut à chaque temps, pour y faire l'œuvre utile à ce temps, par les moyens opportuns.
1. Voir sur l'histoire de L'Église de France sous la III" République, t. I, par M. l'abbé Lecanuet, dans les Etudes, 5 septembre 1907, l'article aussi sensé que mesuré du P. Christophe Simon. 11 a été reproduit par la Chronique de la Presse.
Nous avons le devoir d'ajouter que le R. P. Lecanuet nous annonce la suppression, dans une nouvelle et prochaine édition de ce tome I", « de quelques phrases qui nous ont choqué ». C'est trop peu dire, et ce serait trop peu faire. Les catholiques attendent plus et mieux de la religion, de la probité, comme du talent de l'historien. Voir aussi dans les Études du 20 septembre 1910 l'article critique de M. Paul Dudon sur le récent tome II du même ouvrage, Léon XIII et l'Église de France, reproduit par les Questions actuelles du I" octobre 1910.
dans ce temps. Eu droit, Léon XllI n'a j-as pu ensciguer une autre doctrine et évangile que Pie IX. En fait, sa première Encyclique reprend l'enseignement de l'Encyclique Quanta cura ei du Syllabus, déclarant fomiellement « réprouver ce que Pie IX a réprouvé, et condamner ce qu'il ajustement condamné ». Ses mémorables Encycliques Immortale Dei 1885, Libèrtas 1880, SapièntiâB christianœ 1890, n'en ont rien rabattu, quoi qu'on dise. La forme est différente, mais la doctrine est identique ; et pour le fond c'est tout un. Certes, je sais distinguer entre l'enseignement ex cathedra et l'autre, comme entre l'infaillibilité et l'impeccabilité : qui a le droit d'en douter? Mais que je trouve de sagesse dans cette protestation du vénérable cardinal Guibert, 4 juin 1885, contre l'opposition du cardinal Pitra : « Ce mal de la critique du pape, écrit-il, vient toujours d'un fond d'amour-propre et de trop de confiance en soi-même, non réprimée. Pendant ma longue carrière de kk ans d'épiscopat, à travers bien des événements et agitations, la pensée s'est présentée à moi plusieurs fois que le Chef de l'Église devrait bien prendre telle mesure ou éviter telle autre. Mais Dieu, par sa grâce, m'a toujours fait comprendre que je n'avais pas reçu l'assistance personnelle qui a été promise à Pierre et à ses successeurs; et l'expérience m'a prouvé que les papes sous lesquels j'ai vécu ont sagement gouverné l'Église, comme l'avaient fait, depuis 1800 ans, tous ceux qui les ont précédés. »
Xous vieillards, nous aurons vécu notre vie sous
L'ALTO HUE. lO'J
des pontificats qui laisseront dans l'histoire de lÉglise une longue et haute mémoire. Je n'ai pas aujourd'hui de meilleurs souvenirs que ceux qui me redonnent la vision des jours où je me retrouve en l'auguste présence de ces Christs sur terre.
Je revois ces jours lointains où, en la fête de Pâques, Pie IX dehout à la Loggia de Saint-Pierre, donnait urbi et orbi cette Bénétliction solennelle et chantée, à laquelle répondaient les fanfares de notre armée et le canon du Château Saint-Ange. Église et patrie entrelaçaient leurs noms dans mon cœur.
Je revois ces audiences publiques d'alors, où Pie IX nous disait de ne nous appuyer que sur le bras de Dieu, d'avoir confidenza en lui, et de défendre sa cause avec les seules armes de la vérité et de la charité.
Je me revois à ses genoux, dans ces audiences privées où le grand captif du Vatican me parlait des « chaînes de Pierre » quej'étais venu vénérer, et que je baisais à ses pieds.
J'ai vu le vrai Saint de Dieu pleurer à l'autel durant sa messe, tout en larmes. Cette messe était celle de la fête d'un grand Pape « mort dans l'exil pour avoir aimé la justice et haï l'iniquité ».
Fondateur de notre Université catholique de Lille, Pie IX s'en montra particulièrement le père. Moins de deux mois avant sa belle mort, il lui faisait répondre « combien il était consolé et réjoui d'apprendre de quels sentiments de piété filiale nous ue cessions de l'entourer, et avec quel zèle ardent nous étions résolus non seulement à obéir à ses ordres, mais à nous inspirer de son esprit et de ses désirs, prenant pour devise celte célèbre parole de saint Am-
broise : Romanam Eccle.<iam in omnibus sequi ciipio ».
C'étaient, avec sa suprême bénédiction, ses volontés dernières. J'en fus par fonction, chez nous, un des exécuteurs testamentaires. Et ma consolation est de pouvoir affirmer aujourd'hui que, durant les vingt années où je fus au gouvernail de la barque universitaire, c'est bien sur ce phare de l'Eglise romaine que j'ai orienté notre marche. Amis et ennemis le savent bien.
Le pontificat et l'auguste personne de Léon XIII évoquent en moi le souvenir de spectacles grandioses et de séances intimes, tour à tour.
Je fus de ces pèlerinages d'ouvriers où mille et mille des nôtres acclamaient Léon XIII porté sur la 5ef/?a;puis assis à son trône, d'où il leur tendait ses grands bras de Père : « Venez à moi, venez tous, vous qui travaillez ! »
C'était l'embrassement de l'Église et du peuple. Heureux qui vit ces journées I
Heureux, plus heureux encore qui put approcher de près, de très près, cette paternité plus conquérante encore que son autorité ! Heureux donc l'humble fils qui, appelé par lui, fut admis plus d'une fois à l'audience secrète de ces soirées silencieuses où, après avoir présidé la prière de ceux de sa maison, retiré dans ses appartements privés, seul à seul, le grand Pape, le faisant asseoir à ses pieds, près de sa lampe, daignait le faire entrer à fond, sous sa dictée, dans la vérité pleine de l'histoire de notre temps; et finalement le laissait confondu de tant de confiance, en même temps que pénétré d'admiration pour tant de sagesse, et de reconnaissance pour tant d'amour de la France.
L\UTORITE. 1-1
Il a iiiaïKjiié à ma vieillesse d'avoir pu porter aux pieds du Souverain Pontife Pie X l'hommage pareil de mon obéissance et de ma piété filiale. Je n'ai pas vu, à Rome, les fêtes de la Béatification de notre Pucelle d'Orléans. Je n'ai pas, hélas! assisté à celles de la glorification de ma très sainte mère Barat. Mais Dieu sait quelle place la personne et l'œuvre du Pontife aujourd'hui douloureusement régnant, occupe et garde dans mon cœur. Dieu sait surtout combien je ne cesse d'admirer la fermeté tranquille avec laquelle, aux prises avec tant d'iniquités, au sein de tant de contradictions, par ses paroles et par ses actes, Pie X ne cesse d'affirmer l'autorité infrangible du Saint-Siège et de l'Église. L'assistance divine y est visible. C'est bien l'Esprit de force qui l'arme pour le combat; c'est bien l'Esprit de lumière qui éclaire ses voies et le fait marcher droit et ferme dans les sentiers de l'Évangile, entre les pièges de ses ennemis et les illusions de quelques-uns de ses amis.
Voilà l'Eglise de nos jours; telle fut l'Église de toujours. Parlant de la Papauté, Augustin Cochin écrit qu'elle est à la fois « le rocher et la source » : le rocher de l'autorité, la source de la grâce. Il dit encore qu'elle est la gardienne de la vérité, la vestale de la charité. Et puis, s'adressant à toutes les dissidences, à toutes les négations, à tous les scepticismes de notre temps, il écrit, il chante : ♦
« Philosophes, elle a des explications que vous n'avez pas, une efficacité que vous n'avez pas, et tout ce que vous avez elle le possède. Politiques, législateurs, elle atteint des profondeurs que vous n'atteignez pas ; elle a des sévérités et des bontés que vous ne possédez pas.
Protestants, Grecs, ses institutions ont une plénitude de grâces que vous ne possédez pas; son culte une majesté que vous n'avez pas, sa hiérarchie une solidarité que vous n'avez pas. Et vous, pauvres païens, vous n'avez rien, aucun de nos trésors; la rosée manque à vos âmes, la justice à vos lois, l'espérance à vos heures dernières. L'Église catholique garde à la terre ces biens supérieurs et son patrimoine éternel. Elle est la mère, la nourrice et la bienfaitrice des hommes. Le matin, le soleil se lève, c'est bien; le pain ne manquera pas à nos corps. L'Angelus sonne à l'église, c'est bien; le pain ne manquera pas à nos âmes. La double vie est assurée.
« Et maintenant, venez, artistes; fleurs, épanouissez-vous; pierres, faites- vous belles; fumez, encens; cantiques, éclatez; il y a fête sur la terre, et Dieu a visité les hommes. »