CHAPITRE XI
L'Église de France traverse une crise. C'est un de ces passages étroits et tremblants jetés sur un précipice au fond duquel gronde Fabime, comme ceux que les pâtres des Pyrénées appellent « des ponis du diable >>. Sur l'autre rive qu'y a-t-il? Nul ne le sait à cette heure. C'est dans la nuit sombre qu'il nous faut passer par-dessus le torrent. Et notre impression est celle du vertige devant le vide.
L'angoisse l'est au double pour nous vieillards, qui n'ignorons pas que, cette autre rive, il ne nous sera pas donné de l'atteindre. La terrible crise peut durer un siècle, et nous n'avons plus qu'un jour à vivre. Et la nuit sera longue. Et, quand l'horizon s'éclairera de quelques lueurs d'espérance, nos yeux à nous se seront fermés suc le spectacle morne d'une Église démantelée et d'une patrie dévastée.
Il n'y a plus désormais de joie possible pour notre vieillesse. Car enfin, ce qui est frappé, ce qu'on a juré de détruire, n'est-ce pas ce que, soixante ans de notre vie, nous avons mis notre bonheur comme
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notre honneur à aimer, à prêcher, à défendre, à adorer et à servir?
La douleur qu'en ressentent tous mes frères, comment n'en souOVirais-je pas personnellement au double? Le jour où la crise se fit plus aiguë pour l'Ég-lise de France, était le lendemain de celui où je venais de présenter, dans un tableau général, ses œuvres et ses grandeurs, au cours du siècle qui s'achevait. J'en rendais grâces à Dieu, je me félicitais d'avoir été du moins le témoin de cette splendeur...
Mais (( quel état et quel état » ! La fierté reste, mais la souffrance l'emporte. Ce ne sera pas la raviver, j'espère, que d'en rappeler quelque souvenir, pour en tirer du moins quelques leçons, à défaut, hélas ! de consolation et de remèdes. Je n'aurai pour cela qu'à ramasser dans mes papiers, dans ceux que j'écrivais, et ceux que je recevais, quelques notes jetées là, quelques paroles prononcées, au jour le jour des événements et des impressions. Mais raconter, disserter, à quoi bon, hélas?
Ce qui est bon et utile c'est d'abord de prendre une idée juste de l'objet, du caractère et du but de celte guerre d'enfer : à qui et à quoi elle en veut, ce qu'elle veut. Ainsi comprendrons-nous ce que de notre côté nous devons être, en face d'elle.
Cette guerre est la guerre à Dieu ; et notre position, à nous, vis-à-vis d'elle, est celle de tenants de Dieu. En est-il de plus haute, et de plus sacrée en même temps? Et combien, considérée de ce point de vue, notre cause s'élève et se transfigure !
Nous ne permettrons donc pas qu'on la fasse descendre au rang très inférieur d'une cause politique :
c'est la première conclusion à tirer et la première résolution à prendre. Non, nous ne sommes pas un parli ennemi dans l'État, nous sommes des amis de Dieu, duquel l'État, son ennemi, ne veut plus. Si l'État athée nous hait et nous combat, c'est parce que nous faisons les œuvres de ce Dieu : les œuvres de la vérité, de la charité, de la sainteté de ce Christ que l'Église, sa fille, continue en ce monde. De cette persécution nous souffrons assurément, et combien cruellement, mon frère! mais nous nous en honorons, soufirsuit comme Lui et pour Lui. Je ne dis pas assez : si cette cause supérieure de notre souffrance l'honore en la surélevant, le caractère religieux et surnaturel qu'elle en reçoit la consacre. Il fait proprement d'elle, en quelque part, cette confession de la foi, ce témoignage sacré rendu à la religion, que l'on appelle le martyre. Acceptons-en le combat, pour en mériter la couronne. La seconde chose à bien constater c'est que nous ne sommes pas des vaincus ; nous sommes des vainqueurs restés maîtres du terrain, et sur tous les terrains, partout et jusqu'au bout. Maîtres sur le terrain de l'enseignement, le terrain de la doctrine et de la vérité; maîtres sur le terrain des services rendus au pays, ou de la charité. iMais des vainqueurs trahis, des vainqueurs écrasés par la déloyauté d'un concurrent malhonnête qui, ne pouvant égaler ses rivaux ni les réduire, a trouvé plus commode d'assassiner que de lutter. C'est la suprême ressource des scélérats et des lâches. Mais, tout mutilés que nous sommes, sur ce champ de combat, qui fut jusqu'à la fin pour nous un champ d'honneur, nous avons le droit de nous redresser; et à ceux qui nous passent sur le corps, avec les hourrahs et des cris de victoire,
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de répondre, quoi qu'ils fassent : «. Vous êtes les
vaincus
Je le disais, dans une solennité scolaire, avec un accent d'indignation que Ton excusera, lors de la fermeture de deux de nos collèges religieux, dans le Nord : « Sur le terrain de l'enseignement, les véritables vaincus sont-ce, Messieurs, les maîtres des établissements libres, lesquels finalement, en ce siècle, n'ont jamais eu plus d'élèves que de nos jours, ouvert [Aus de classes que de nos jours, cueilli plus de lauriers que de nos jours? Ceux-là succombent à la violence, mais ils succombent dans leur triomphe; et, si je dois à leur souffrance l'hommage de ma douleur fraternelle, je veux payer d'abord à la gloire de leur œuvre le tribut de mon inconsolable admiration.
« Non, les vaincus ne sont pas eux. Les vrais vaincus, vaincus sur leurs propres programmes, vaincus devant leurs propres jurys, ce sont les formidables et tout-puissants adversaires, qui, ayant tout en main, le pouvoir, l'argent, les faveurs, les grades, se sont laissé néanmoins dépasser par des rivaux qui, eux, n'avaient rien de tout cela : rien que la confiance des familles, que l'affection des enfants, la flamme du dévouement, l'esprit de sacrifice, et, par-dessus tout, la grâce de Dieu.
« Oh! que c'est donc la bonne part, laquelle ne nous sera pas enlevée ! Mais ces services, ces succès qui, dans les États étrangers, eussent constitué. notre mérite, et donné lieu à de justes primes et encouragements, ces succès en France ont fait notre crime, notre seul mais grand crime. Le rapport officiel qui
apprit au miiiistie notre supcrloiité numérique et académique, fut notre arrêt de mort. La patrie était en danger : Caveant consules! Vous savez ce qui s'ensuivit. On appela la violence légale à la rescousse de l'impuissance, et l'on ne rougit pas d'ajouter ainsi la honte à la défaite. Ah! j'en rougis pour eu.\I Et ce dont je les plains plus que tout le reste, c'est d'en avoir été réduits, de guerre lasse, pour rétablir leurs affaires et ruiner celle des autres, au dernier et au pire des expédients : celui qui consiste à supprimer ceux qu'on n'a pas su vaincre, et de tirer contre des concurrents loyaux l'arme malheureuse et malhonnête de la proscription. ^ »
Ce que j'ai dit de l'enseignement libre, je puis bien le redire de la charité libre, de la charité de ces religieux, de ces religieuses, qui, ayant commencé par donner aux pauvres et aux souffrants tout ce qu'ils avaient, s'étaient donnés eux-mêmes ou elles-mêmes, par vœu, à leur perpétuel service. Qui donc, en ce siècle et dans notre pays, les a vaincus en dévouement, en abnégation, en générosité? On a évalué à un milliard les aumônes annuelles de la charité catholique française. Qu'en est-il de ce chiffre? Je ne m'en porte pas garant. Mais je puis assurer que ses services en tout genre dépassent encore ses bienfaits. Elle n'y apportait pas seulement son assistance, elle y apportait la bonté, le respect, la consolation, avec la divine espérance. Qui l'a remplacée hier, aux hôpitaux, aux asiles, aux orphelinats, aux ambulances, aux léproseries? Les annales des œuvres de la
t. Discours à la Dislribution des luii, de Boulogne. 30 juillet 1901 — de Lille, 29 juillet V'q2.
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charité catholique n'ont pas de plus éloquent épilogue que l'histoire de ce qu'on a tenté de lui substituer. Elle n'a pas plus rencontré d'égale dans la contrefaçon qu'elle n'a subi de défaite dans la persécution. Car c'est une victoire encore que de faire du bien à qui nous veut du mal : Vince in bono malum.
Pas plus que nous ne sommes des vaincus, nous ne sommes des décadents et des dégénérés. Vous qui viendrez après nous, vous nos fils et nos neveux, je vous en fais la prière : Au nom de la vérité et de l'honneur de l'Église, vous ne soufi'rirez pas qu'on nous inflige cet outrage. Sans doute, nul ici-bas n'est sans péché ; chaque jour nous le disons à Dieu en nous frappant la poitrine : Nobis quoque peccatoribus. Pécheurs, oui, nous le sommes tous. Mais en considérant l'immensité de nos maux, nous osons nous demander : Le sommes-nous, en vérité, davantage que nos pères? Cette Église de France, toute pleine de tant d'oeuvres de foi, de charité, de zèle, de sainteté, ce siècle de tint de saints pontifes, docteurs, apôtres, vierges, héros et martyrs, n'a-t-il pu, à cause d'eux, trouver grâce et miséricorde devant l'Éternel? Et aucun autre siècle les produisit-il plus nombreux que le nôtre?
C'est la fleur de l'humanité que ces congrégations dont la mort est jurée. 11 y eut, dans les annales de l'ordre religieux, des âges où, par suite de la commnde laïque, le ver rongeur avait entamé l'arbre dégénéré dont il tarissait la sève et stérilisait les fruits. Ce pouvait être la tare de quelques communautés au xviii" siècle. Et je comprends les grands coups frappés par la hache vengeresse à sa racine et
dans ses branches. Mais aujourd'hui, quoi de semblable?
Je veux en témoigner avant de disparaître, car ce que je dis je l'ai vu. Jamais, que je sache, jamais la vie vraiment religieuse n'a été plus abondante, ni l'observance plus régulière, que dans ces milliers et milliers de maisons où l'Esprit de Dieu, hier encore, fit s'épanouir les plus pures vertus de l'Évangile. Et certes, il faut bien qu'il en ait été ainsi pour que, parmi tant de mauvaises paroles proférées dans les deux Chambres contre ces Congrégations tant haïes, il ne s'en soit pas trouvée une seule qui ait osé les taxer de dégénérescence ou de scandale. Bien plutôt la jalousie les eût-elle accusées de trop bien faire, et d'avoir par là pris trop de place dans le respect et la confiance des populations... Vous direz cela, nos fils!
Ni vaincus, ni déchus, nos dignes et vénérés proscrits et proscrites ne sont pas des désespérés, non plus. L'arbre souffre d'être transplanté, sans doute. Mais quand la racine est vivace, et quand la sève est riche, tout n'est pas perdu, tant s'en faut. Tout peut repousser et refleurir : comptons sur le soleil du bon Dieu, et attendons le printemps.
Et puis, si le sentiment de cette vitalité nous ras- ^^Lire, la conscience de ectte fidélité nous soulage. Pour supporter notre souffrance, nous avons besoin de penser que ce n'est pas le châtiment d'une prévarication que nous portons. Il nous eût été trop cruel de sentir le poids d'un Ciel irrité sur nos têtes! Nous sommes misérables, ô Dieu, mais nous ne fûmes pas infidèles, vous crient toutes nos douleurs...
Mais alors pourquoi donc le sol français est-il
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jonché des ruines de nos travaux, de nos œuvres? Si ce n'est pas le châtiment, qu'est-ce donc alors, ô Dieu, ô Père, qu'est-ce donc?
C'est l'Épreuve, l'épreuve qui fait souffrir; mais l'épreuve qui fait mûrir; l'épreuve qui affine l'or, qui trempe l'acier, qui polit le fer, qui martèle le marbre, ce marbre brut duquel chacun doit faire la statue de sa vie, à l'image et ressemblance du divin Crucifié.
L'épreuve, c'est le travail de Dieu sur une âme qu'il aime :
C'est dans cet amoureux travail Qu'à son image elle est frap|»ée.
Il la durcit comme l'émail, Il la trempe comme l'épée.
C'est l'épreuve du courage : « 0 Jean et Jacques, ô frères, pouvez-vous boire le calice de ma passion? — Nous le pouvons! » C'est l'épreuve de l'amour : « Simon, m'aimes-tu, m'aimes-tu, m'aimes-tu? — Seigneur, vous savez que je vous aime. — Pais mes agneaux, mes brebis. Mais un jour viendra où tu seras enchaîné, violenté, mis à mort comme moi, Suis-moi : veux-tu me suivre? » Et là aussi l'amour a répondu : « Je le peux. »
Ne croyez-vous pas, mon frère, que pour l'Église il est bon que, de temps en temps. Dieu la ramène, dans sa miséricorde, à l'ère des confesseurs de la foi? Je ne dis pas des martyrs : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang », comme écrivait saint Paul.
C'est vrai. Néanmoins l'épreuve fut dure. Je repasse le cycle de ces trente années qui parlent de 1880. Je l'appellerais un des cercles de l'Enfer du Dante, si au contraire ce n'étaient les justes et les saints dont je remémore la souffrance. Rajeunissonsles, ces souvenirs. Us ne sont pas vulgaires. L'antiquité disait que c'était un spectacle digne du regard des dieux que celui du juste aux prises avec l'adversité. Ce qui fit ici la beauté et le prix de l'épreuve, c'est la magnanimité et l'unanimité des courages tranquilles avec laquelle elle fut acceptée, supportée. C'est sa victoire à elle, c'est notre leçon à nous; c'est à cette heure notre consolation, avec notre fierté. Rappelons-la, mon frère.
Rappelons-nous d'abord, comme prologue de ce long drame d'iniquité d'un côté, de grandeur d'âme de l'autre, le beau geste de protestation et d'indignation de ces .magistrats français venant jeter leur démission, avec leur no7i possumus, à la face d'un pouvoir prévaricateur qui leur demandait alors de servir la force en trahissant le droit. Ils furent près de deux cents qui sacrifièrent ainsi leur carrière, tout leur avenir, sur l'autel de la vérité et de la justice. Ils avaient sauvé l'honneur.
Rappelons-nous, à Lille, cette scène incomparable de l'expulsion de nos Pères de la Compagnie de Jésus, dans cette dernière nuit et dernière matinée, où entourés, dans leur Résidence close, de nos grands catholiques de tout rang, ils attendirent les exécuteurs des hautes œuvres légales. Après une dernière messe célébrée, à troisheuresdii matin, danslluimble réduit où Notre-Seigneur avait du se réfugier pour n'être
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pas mis sous les scellés, les Pères, leurs portes fobcées, sortant de leurs cellules tour à tour, se présentèrent calmes à leurs pâles expulseurs, avec des paroles si nobles, si éloquentes, si françaises que leur visage en semblait tout illuminé. C'était la joie rayonnante d'avoir à souffrir pour la vérité et la liberté ' !
Rappelons-nous — quel souvenir! — cette infernale machination de la Franc-Maçonnerie contre un humble et doux frère des Écoles chrétiennes, derrière lequel elle avait espéré atteindre au cœur l'enseignement cong-réganiste tout entier. L'Église, la France entière, furent cinq mois comme suspendues, dans l'épouvante et l'attente, à ce drame plein d'horreur. J'ai raconté ailleurs ces cruels mois de mars à juillet 1899; cette ville trompée, soulevée, démente, menaçante, furieuse, livrée sans répression à l'émeute, et retentissant nuit et jour des cris de mort et de blasphèmes. Mais j'ai raconté aussi la prison du cher détenu retentissant, aux fêtes pascales, du Magnificat et du Victimœ pascali laudes, entonnés par le captif et chantés en chœur par ses tristes compagnons, édifiés et convertis par la sereine et constante religion de ce juste,- pendant que, non loin de là, à Notre-Dame de la Treille, la prière chrétienne était, nuit et jour, à son devoir, devant l'autel de la Mère de Dieu 2.
Ici encore, de quel côté était, — je ne dis pas la justice; la Justice allait enfin se prononcer avec éclat, — mais de quel côté la grandeur? Dans ce même temps, 30 avril, dans les jours les plus cruels de l'in-
1. V. ce récit par M. de Varcilles, Philibert Vrau, ch. x, p. 200.
2. V. nos Vingt années de Redorai, p. 273. L'Affaire de Lille.
carcération de son humble fils, Léon XIII proclamait iirbi et orbi la Béatification du fondateur de l'ordre, Jean-Baptiste de la Salle, lequel, comme le rappelait le Décret, « avait été bafoué, calomnié, traîné devant les tribunaux, endurant tout d'un cœur ég"al et invaincu ». C'était l'épreuve. Et de sa congrégation et de ses écoles sans nombre, la même bouche sacrée disait : « La source profonde qu'il a fait sourdre à perpétuité, ad perennitatein manans, et couler en ruisseaux sans nombre, à travers toutes les contrées de l'univers, arrose l'Église de Dieu intarissablement. »
C'était le prix de l'épreuve : 0 sainte mère l'Église, consolatrix afflictorum !
Je me rappelle encore — qui se le rappellerait sinon moi? — je me rappelle l'expulsion, la dispersion de ces autres grands religieux, les fondateurs et maîtres de ce collège de Lille qu'ils avaient porté si haut dans le travail, la piété virile, l'honneur et la prospérité; et duquel le seuil leur était maintenant interdit! J'entends le Père Recteur disant à nos Anciens assemblés : « Ce n'est rien de tout cela que nous regrettons. Messieurs; et si notre front est triste, ce n'est pas, croyez-le bien, parce que nous pensons à nous, Non, c'est à vous que nous pensons; et, derrière vous, à ces milliers et milliers d'enfants de la France entière qui demain seront jetés de force dans les écoles athées, où se prépare ce u carnage d'âmes », dont parle Tertullien, je crois. Voilà pourquoi nous sommes tristes. On se console de tout; mais de la
Et noire Discours à la Distributioa des Prix du collège S. -Pierre : Vincius Christi. V. surtout : Le Crime de Lille, le Frère Flamidien, iii-8°, par Cjr (M. Masquelier;.
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perte des âmes, nous ne nous consolerons jamais. » A répreuve cruelle, une noble réponse fut faite. Quelques jours après nous apprîmes que plusieurs de ces grands élèves, les meilleurs, venaient de faire leurs adieux à leur famille, à leur pays, pour aller, par delà la frontière, s'enrôler dans les rangs des proscrits, à côté de leurs maîtres. Les entrées se multiplient aux noviciats de la Compagnie de Jésus : Qui juvenes! Quantas ostentant aspice vires! C'est le prix de l'épreuve.
Chez d'autres, chez les filles du cloître, la plupart du moins, la protestation ne fut qu'un gémissement vers le Ciel, devant le Tabernacle. — Le chapelain d'une de ces pieuses maisons m'écrivait alors : « Ce matin, après ma messe, il m'a fallu enlever le Très- Saint-Sacrement d'un Tabernacle où il résidait depuis vingt ans. A la bénédiction que j'ai donnée à ces filles de Dieu — la dernière bénédiction — des sanglots ont éclaté. Puis on a éteint la lampe, et fermé la chapelle!... Demain, après-demain, ce sera dans des milliers de sanctuaires que s'accomplira ce rite funèbre. Est-ce ainsi, ô Jésus, que vous allez devoir vous retirer de partout? Le Tabernacle vide, comme au vendredi saint... C'est notre Soleil qui s'est éclipsé. Qu'il va faire froid sans Lui. Dans quel hiver nous entrons; et dans quelle nuit ! »
A Lille, l'expulsion des Carmélites, ik septembre 1905, fut une scène tragique, marquée parla grandeur d'âme de ces dignes filles de sainte Thérèse. La iMère prieure avait dit : « Nous n'avons pas la prétention d'arrêter la violence. Nous ne résisterons que pour attester la sainteté de notre droit; et pour lui nous résisterons jusqu'au bout. » Comment elles le
firent, je l'ai raconté en son temps ^. Cette violence eut son épilogue, le jour où la franc-maçonnerie radicale, à la suite d'un de ses congrès, voulant donner à la déprédation la saveur du sacrilège, vint en corps s'offrir un punch, assaisonné de blasphèmes, sur l'autel dévasté du même Dieu qui, sur l'autel de sa croix, fut insulté par les princes du peuple, les pharisiens et le mauvais larron. Un tel fait est un de ces accès de folie furieuse duquel Octave Feuillet a pu dire : « Il existe aujourd'hui un anticléricalisme qui ne relève que de la douche. » Les cas en deviennent de plus en plus fréquents dans ce temps-ci.
Voilà l'épreuve. Si d'ordinaire elle se termine par la défaite matérielle, toujours elle est couronnée par la A^ctoire morale, celle de la conscience au service du devoir et de la justice éternelle. « A l'encontre de cette puissance morale, la force matérielle peut tout mais elle ne prouve rien, sinon qu'elle est la force. La force est plus forte que le droit; mais estelle plus juste que le droit? Telle est la question. Entre un Dioclétien et une Agnès, la question n'était pas de savoir lequel des deux était le plus fort, mais lequel des deux avait raison. » Quant à savoir lequel des deux reste le plus grand et le premier, cela ne se demande pas.
Du moins, on peut se demander : qui donc, dans ce drame renouvelé de la Passion du Christ, quand l'histoire le racontera, qui donc sera flatté de s'y voir attribué le rùle de Judas, de Caïphe, d'Hérode ou de Pilate, pour triomphants que ces personnages aient été vus devant le Calvaire? Et, par contre, qui