‹ Le vieillardChapitre 2 sur 104 · VIEILLESSE LA VIE MONTANTE · texte numérisé non relu

VIEILLESSE LA VIE MONTANTE

Tout d'abord le concept que je me fais de la vieillesse, le voici : Ce n'est pas le déclin, c'est le progrès; elle ne descend pas, elle monte. Et c'est de cette vie montante que je voudrais dire, dans ce livre, le bienfait, la grandeur, les révélations supérieures, les joies intimes, les devoirs solennels, urgents, et la suprême espérance.

Voici donc, mon frère, que vous avez soixante-dix ans, ou prochains, ou passés. C'est bien le soir. Vous en sentez descendre les ombres dans vos yeux, le froid dans vos os. Et, à cause décela, vous asseyant lassé au bord du chemin poudreux, vous vous êtes dit, regardant du côté où le soleil se couche : « Je baisse! »

Oui, mon frère, nous baissons : vous dites vrai, vous dites bien. Mais à qui pensez- vous ? Au corps, n'est-ce pas? Au vieil invalide, usé par soixante années de travaux accomplis au service d'une reine immortelle

î VIEILLESSE.

Mais ce n'est pas à lui, ce subalterne, c'est à elle, cette auguste reine, que vous avez affaire. Interrogez-la, cette âme, votre âme, ses hauts désirs, ses aspirations supérieures, ses vues et ses rêves d'au-delà. Puis silence ! Écoutez ce que dit à l'esprit ce large déploiement de son aile, prête à prendre son vol pour le voyage suprême. Qu'est-ce cela? « Je sens que je m'élève! » disait le vieux Dafaure, près de rendre le dernier soupir. Ce fut à Dieu qu'il le rendit.

Alfred de Vigny, dans six lignes d'une note de son Journal d'un poète, esquisse la fiction suivante. C'est en Islande : « Dans les nuits de six mois, les longues nuits du pôle, un voyageur gravit une montagne. De là le soleil, depuis longtemps invisible, lui apparaît à l'orient lointain. Les cimes déjà s'illuminent, tandis que la nuit s'étend encore dans toute la vallée, à ses pieds. » Tel le poète, dit Vigny. Tel le vieillard, dirons-nous. A la largeur-et à la profondeur des perspectives qui se découvrent, aux clartés qui s'éveillent, aux cimes qui scintillent et que va bientôt couronner un soleil qui de longtemps ne quittera plus Tliorizon, le voyageur de la vie peut mesurer l'altitude à laquelle l'ont porté les années. Il a monté, il monte.

Or il y a ici, qu'on veuille le croire, mieux et plus qu'image et poésie. Il y a chose observée, éprouvée, vécue. A mesure que j'avance en âge, je sens dans mon esprit et dans mon cœur l'impression d'une •jnarche ascensionnelle vers des horizons et des spectacles grandissants, immenses, tandis que corrélativement tout diminue et se rapetisse de ce qui est en dessous.

Je viens dépasser quelques jours à mon bourg natal. Qu'ils m'apparaissaient grands autrefois les lieux où

s'écoula mon enfance ! Champs paternels où garçonnet je disparaissais dans les sillons sous la hauteur des blés. Allées voûtées des grands bois dont l'issue s'entr ouvrait là-bas dans un point de lumière lointaine. Vieille église dont les arceaux me paraissaient là-haut se rejoindre dans le ciel. Antique donjon féodal dont je mesurais du regard les tourelles aériennes, du seuil de l'humble maison de mon père... C'était linfiniment grand ! D'où vient donc qu'aujourd'hui tout cela n'esl plus, à mes yeux d'homme, qu'une des variétés de l'infiniment petit? Effet de perspective : Les choses aujourd'hui me sont montrées du haut de ce belvédère sublime qui se nomme la vieillesse, où m'ont porté, comme autant d'échelons, mes quatre-vingts ans passés.

La vérité la voici : la vie est une ascension et le temps un ascenseur. La vieillesse est le dernier palier après lequel il va me déposer sur le seuil de la demeure de mon Père. Sans que je m'en sois aperçu, je suis monté : je monte!

Et les événements d'antan, nos gros événements d'alors, comme ils se sont rapetisses, et combien peu de place ils occupent dans l'universalité des années et des faits.

Et les personnages d'alors? Us me rappellent Gulliver : géants d'hier qui ne me sont plus que des pygmées aujourd'hui : coqs de village qu'enfant je prenais naïvement pour des aigles, parce qu'ils battaient des ailes, dressaient leur crête et faisaient éclater leur cri.

Et les impressions d'alors? Tristesses et joies, désolations et enthousiasmes de notre vie de collège? Comme ils se sont dissipés au souille des années

ces nuages noirs ou roses qui passaient sur mon cœur apeuré ou exalté ! Oh î que je sais gré à l'âge de m'avoir porté insensiblement au lieu des pures réalités, là où enfin se jugent les choses pour ce qu'elles sont, les hommes pour ce qu'ils valent !

Il est donc bien vrai, mon frère, que tout ici-bas n'est que relation : l'absolu n'est qu'en Dieu. Et si déjà l'élévation du point de vue où je suis a rectifié les erreurs et les exagérations de ma vision terrestre, que sera-ce donc prochainement lorsque j'aurai atteint la superélévation de la vision céleste? Dites-le moi, mon frère : que penserons-nous de l'homme et de ses gestes, lorsque montés à Dieu, plongés en lui, nous le verrons. Lui et toutes choses, dans la lumière de gloire: In lumine luo videbimus Iwnen!

Dans la Chaumière indienne de Bernardin de Saint- Pierre, le Paria se console ainsi de sa misérable existence : « Ma vie de malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahore. Tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers. Mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et à vos pieds tout le royaume de Cachemire. » Ainsi les saints se consolaient-ils de la terre et de la vie : « Que la terre est petite à qui la voit des cieux! » traduit un poète.

Ainsi Fâme se console-t-elle des impuissances du corps : « Si je suis essoufflé, c'est que je monte! >■> disait, à soixante-douze ans, Henri Lasserre. Et le Père Lacoidaire, trois ans avant sa mort : « Je me sens vieillir. Le corps change, les rides se creusent, les cheveux blanchissent, les sens perdent leur énergie. Mais l'âme surnage au-dessus des ruines qui

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commencent, comme la lumière du jour éclaire et dore les colonnes d'un temple tombé. »

Eheu fugaces, Posthume, Posthume, labunturanni! c'est une autre impression des années de la vieillesse : la fugacité du temps. On le représente avec des ailes : il ne marche pas, il vole. C'est surtout à la dernière étape, que sa course non seulement s'accélère mais se précipite : la roue du char tourne si rapide que l'œil désespère d'en compter les tours, et encore plus les rayons. Et de vrai, mon frère, dites-le moi : Est-ce que les années ont encore douze mois, les mois trente jours, les jours vingt-quatre heures? Le soir touche au matin; le coucher au lever; et, entre les deux, ce qui reste d'instants fond au feu de nos derniers soleils, comme une boule de neige entre les doigts d'un enfant.

Où est donc le temps où pour moi, heureux ingénu, la durée d'une année semblait un siècle? Elle s'écoulait alors avec la lenteur du ruisseau qui traîne son filet d'eau, au sortir de sa source. Mais voici que les soucis, les entreprises, les projets impatients, tous les affluents impétueux de l'existence, venant en gonfler le courant, en ont fait un torrent rapide et bondissant. Et maintenant comme il fuit; comme il fuit, mon frère, Eheu fugaces...!

— « Vois-tu, mon fils, me disait le bon vieux prêtre qui fut le maître de mon enfance : c'est la loi de la gravitation spirituelle qui s'accomplit sur nos âmes, comme celle de l'attraction physique sur les corps. L'intensité de sa vitesse est en raison directe de la proximité du centre quil'attire. Le centre des iV mes c'est Dieu. Nous, vieillards, nous courons à Lui, sol-

licites par lui, emportés vers lui : il est si près de nousl »

Parlons d'un autre phénomène, qui n'est pas moins sensible chez ceux de notre âge : le retour de la mémoire vers les plus lointains rivages de notre existence. Nous la connaissons tous, vieillards, cette magique reviviscence de notre jeunesse, de notre enfance, dans l'illusion d'un souvenir qui en fait tout renaître. Et pourtant, cet âge est celui où par ailleurs la mémoire émoussée n'enregistre plus rien des choses voisines et toutes proches. Rien ne mord plus sur cette vieille plaque photographique usée, réfractaire à toute impression du soleil d'aujourd'hui : lieux, dates, noms, écrits, objets que je cherche, que je touche, et que je ne trouve plus. Mais, tandis qu'impatienté je me frappe ce pauvre vieux front sur lequel tout glisse et fuit, d'où vient ce rayon lointain, qui soudain vient s'y reposer, rilluminer, sans que je l'aie appelé? Il a jailli comme l'éclair du fond noir d'un abîme où je le croyais bien à jamais perdu; et il exhume à mes regards tout un monde fossile que je ne lui demandais pas.

Que dis-je fossile? non, c'est un monde vivant : c'est mon adolescence, c'est ma petite enfance qui m'est rendue, présente, animée, souriante, charmante, dans son même cadre de lieux, de personnes, d'action, avec une fidélité et une vivacité qui en ressuscite l'émotion en même temps que la vision.

Doux mirage qui embellit et console, en les repeuplant, les arides déserts de notre dernière course ; Visites inespérées de mon passé qui viennent adoucir les regrets de l'adieu, que me voulez-vous donc? « Chers fantômes, d'où venez-vous, leur demande

Maxime du Camp, dans Crépuscule, et que m'apportez-vous? Que voulez-vous me dire? Car ils me réjiondent, ces revenants aimés, ils parlent. Malgré l'accent de tristesse dont leurs voix semblent voilées, qu'elles sont harmonieuses à mon cœur!... Elles ont la douceur des airs qui ont bercé le sommeil de notre petite enfance, et que l'on ne peut entendre sans avoir les yeux humides. » Elles viennent du fond de la vallée; elles montent dans le silence du soir. Le vieillard, sur son sommet glacé, se penche et les écoute. . . Que leur accent est pénétrant ! . . .

Mais qu'est-ce, mon frère; et pourquoi cela? J'y ai réfléchi : c'est la vie qui se ramasse. Les deux bouts de la chaîne se sont rejoints, les deux piMes de Texistonce se sont rapprochés, par l'effet de je ne sais quel courant aimanté qui se fait sentir à l'âme, non sans tressaillement ou sans frissonnement. Le cercle va se fermer; la sphère est parcourue. Ma vie s'est rassemblée.

Mais à quelle fin utile? Encore une fois, pourquoi cela? Pourquoi cette récapitulation de l'exercice entier de mon existence, sinon pour une prochaine et urgente reddition de mes comptes?

Non; j'aime mieux dire : c'est la totalisation de vos dons, de vos bienfaits, de vos grâces que vous remettez aujourd'hui sous mes yeux, 6 Créateur, ô Père, pour une offrande générale que je vous dois et que vous attendez de mon amour. Le voici, le voici ce suprême et généreux sacrifice d'action de grâces : C'est le Sacrifice du soir duquel parle l'ancienne Loi. Le vieillard en est à la fois la victime dans son corps souffrant; et, dans toute son âme sanctifiée et consacrée, le prêtre !

Que nous voil;\ loia de l'antique conception de la vieillesse et du vieillaid !

Le monde païen a vu passer le vieillard. Il descendait une colline, un bâton à la main ; sa tête blanche branlait au vent du soir. Le regardant cheminai' ainsi, courbé vers la terre, l'antiquité s'est inclinée, compatissante, respectueuse : res sacra mise)-. C'était à la terre qu'il s'en retournait. Et ce salut était un adieu sans retour.

Le monde chrétien a vu passer le vieillard nouveau. Il montait d'un pas tranquille vers un sommet invisible, mais proche. C'était le dernier stade de sa longue carrière. Sa tète dénudée se relevait pour chercher et déjà saluer le faite désiré. Il y touchait. Les nuages roulaient sous ses pieds. Une lumière descendue d'en haut teignait son front. Le ciel s'ouvrait. De ce côté, plein de sourires, des voix aimées l'appelaient vers elles : « Viens avec nous! » Et du côté de la terre d'autres voix lui disaient : « Au revoir! »

Non, notre vieillard à nous n'est pas un mortel qui finit, c'est un immortel qui commence.

Ainsi que nos souvenirs, nos pensées se rassemblent. La mémoire a réveillé les premiers; l'intelligence unifie les secondes. C'est au soir que le moissonneur ramasse les épis pour les lier en gerbes. « Quand j'étais enfant, écrit saint Paul, je pensais en enfant, je parlais en enfant. « Qu'elles étaient petites et courtes, enfantines en un mot, mes perceptions d'alors! Idées isolées, partielles, incomplètes, brisées: des points, non des lignes; des grains, non des épis.

Enfant en effet, qui ne savais qu'cpeler encore dans les livres des hommes comme dans celui de Dieu ! J'y sais lire maintenant, les lettres font des mots, les mots forment des phrases, les phrases font des pag'es. Connaissances et idées se rapprochent, se groupent, suivant leurs affinités, dans de larges synthèses qui font l'unité au sein de l'universalité.

Qui m'a ouvert ce champ des larges et fécondes généralisations? Demandez au touriste des Pyrénées ou des Alpes comment il se fait qu'au lieu que, tout à l'heure, du fond de la vallée, le massif montagneux ne lui présentait que le désordre du chaos, c'est maintenant l'ordonnance majestueuse d'un édifice qui se déploie sous ses yeux. C'est qu'il plane ; et il plane aussi le vieillard des hauts plateaux de l'existence.

Edgar Quinet l'a éprouvé et constaté, à la fin de sa vie : « Je m'attendais, dit-il dans une lettre, je m'atfendaisà la vieillesse comme à une cime glacée, étroite, noyée dans le brouillard. J'ai aperçu au contraire autour de moi un vaste horizon qui ne s'éteiit jamais découvert à mes yeux. Je voyais plus clair en moimême et en chaque chose. » Pauvre Quinet! Que n'at-il vu de là-haut qu'il avait fait fausse route, et reconnu le bon chemin à prendre pour sa dernière étape !

La. vie qui monte; la vie qui se rassemble, et se concentre; la vie qui s'élargit et s'illumine. Mais ai-je tout dit?...

Et la vie qui s'épure : la pureté de l'air sur les hauteurs? La chasteté tranquille de l'âge qui, affranchi de l'avilissante tyrannie des sens, a'aime plus que par l'àme, et n'aime plus que les âmes ? « Tôt ou tard nous ne jouissons plus que des^âmes », écrit Vauve-

nargues. A travers leur enveloppe terrestre, on ne voit plus qu'elles; on ne cbcrclie plus qu'elles, dans les livres, dans l'art, aussi bien que dans la vie. C'est la jouissance suprême. Mais qu'il faut avoir le cœur haut pour la goûter!

Joubert l'avait compris. Lui, ce platonicien, Platane platoiiior, comme lai-même se nominait, arrivé à l'âge de soixante-di.x ans, écrit cette pensée, C mai 1821 : « Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent. » A quoi Sainte-Beuve ajoute (lui Sainte-Beuve pourtant!) : « M. Joubert s'élevait et cheminait dans ce bonheur, en s'avançant. La vieillesse lui apparaissait comme purifiée du corps et voisine de Dieu. Il entendait distinctement cette voix de la sagesse, qui, comme une voix céleste, n'est d'aucun sexe, cette voix à lui familière de Fénelon et de Platon : « La sagesse est le (( repos dans la lumière et la vertu. »

Enfin, l'âge de la paix. Cette altitude est supérieure à la région des orages. Dans l'esprit moins d'opinions violentes, moins d'entêtements systématiques, moins de thèses agressives. Au cœur l'indulgente bonté, née de la longue expérience des hommes et de la vie ; née aussi du sentiment de sa propre misère et de sa fragilité.

Dans le caractère aussi, plus de souplesse. Le Père Lacordaire écrivait, peu de temps avant sa mort : « Nous vieillissons, mon cher ami, mais sans rien perdre de la vraie jeunesse, qui est celle de la vérité et de la charité. Jamais, je vous l'avoue, je ne me .suis senti plus à mon aise intérieurement. Quand on est jeune, il y a une foule d'idées qui ne sont pas encore à leur vrai point. On regarde,

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on hésite. De plus, le caractère n'est pas façonné; on est trop raide, ou trop faible. A notre âge, l'àme de l'homme est pleinement formée. On n'a plus qu'à vivre ce que l'on est, tianquillement et fortement, en attendant l'heure du repos. »

« 0 mon Dieu! m'écrierai-je avec le Père Gratry, ô mon Dieu, donnez-moi cette sérénité suprême d'une âme qui survit à ses passions, saus survivre à ses forces; et qui, dans cette dernière époque de calme, conçoitles germes et les principes de la vie éternelle! »

C'est ï Automne, écrit la même plume, dans son beau livre de la Connaissance de l'âme, l'automne dont l'auteur commence par dire les brumes, les déclins, les pertes; c'est « Le chant de la mort «. iMais voici qu'arrivé à la dernière page, il s'aperçoit que, tout au contraire, c'est la vie qu'il vient de chanter tout au long; et il écrit : « Mais je ne puis pas ne point m'apercevoirqueplusje veux décrire mon commencement de décadence, plus il se trouve qu'au fond c'est un progrès que je constate. Cet automne, ce n'est pas même une chute des feuilles; ce n'est qu'une chute de fleurs, chute nécessaire pour la venue des fruits. »

Comme l'automne, la vieilles.se a donc sa poésie; la mélancolique poésie de cette saison la plus aimée des peintres et des poètes : celle où la nature prend ses plus riches teintes, où les feuilles se dorent, où les soirs s'empourprent, où les migrateurs partent pour de meilleurs soleils, où la semence s'enfouit pour concevoir la vie. Voilà la poésie des choses du

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dehors. Puis voici la poésie du dedans, meilleure en core : celle de ces chants intérieurs que Tàme du vieillard se dit à elle-même, faits de souvenirs cl d'espérances, de tristesses et de sourires. La poésie de la solitude et des grands silences éloquents; celle de l'amour suprême, celle de la chasteté et de la pénitence, celle des tendres adieux, suivis des rendez- vous éternels.

C'est cette poésie suprême, la plus belle de toutes, qu'on appelait le chant du cygne, celle peut-être que les dieux demandaient à Socrate de cultiver dans ses derniers jours; celle du Songe éthéré de Scipion. Celle qui inspirait ces augustes vieillards que l'antiquité nous représente chantant sur une lyre d'or les louanges des héros et des dieux. Mieux que cela je la retrouve sur la harpe des prophètes. C'est le cantique d'Ézéchias; c'est \e Super flumina Babylonis. C'est le Quam dilecta tabernacula tua, Do?nine ! Saint Augustin ne nous dit-il pas aussi que la dernière étape des chrétiens s'achèvera au chant de V Alléluia?

En conséquence, faudra- t-il désirer de vieillir? Oui, mais à quellefin? Dejouissance ou de perfection? De plaisir ou de vertu?

Un poète de nos jours, Sully Prudhomme, nous confie en des vers — assez faibles d'ailleurs — qu'il aspire à s'asseoir, en contemplateur, sur ces hauteurs sereines :

Viennent les ans! J'aspire à cet âge sauveur Où mon sang coulera |)lus sage dans mes veines; Où les plaisirs pour moi n'ayant plus de saveur. Je vivrais doucement avec mes vieilles peines. Puissé-je ainsi m'asscoir au faîte de nos jours;

Et contempler la vie, exempte enfin d'épreuves, Comme du haut des monts on voit les grands détours Et les plis tourmentés des routes et des fleuves!

Mais contempler sa vie c'est regarder en bas. N'estce pas en haut qu'il faut enfin tourner ses yeux?

« Levez les yeux au ciel », nous crie, dans l'Évangile, Celui qui nous y attend. Il vient lui-même audevant de nous, à l'heure du déclin des jours. Et la soirée que je souhaite à ma journée finissante, à la nôtre, mon frère, c'est celle, mystérieuse, sacrée, dans laquelle, au soir de PAques, Jésus ressuscité rejoint les deux disciples sur le chemin d'Emmaus. Le divin Vainqueur de la mort ne les écrase point de sa majesté, ni ne les éblouit de sa gloire. Il ranime leur espérance qui se décourageait, sperabamus ; il réchauiïe leur amour de l'ardeur secrète de sa divine présence.

« Restez, lui disent les pèlerins, restez avec nous. Seigneur. » Ainsi dirons-nous, nous-mêmes, au divin Compagnon du soir de notre vie. Car « pour nous aussi le jour baisse, et il se fait tard » ! Comme les deux pèlerins, nous aussi nous le prierons de ne point passer outre, d'entrer chez nous, de s'asseoir, près de nous, de rompre le pain avec nous. Lui-même est le viatique, comme nous sommes les voyageurs. Nous le reconnaîtrons à son suprême bienfait, sous les voiles dont il se couvre. Et, s'il se dérobe encore à notre claire vision, dans cette soirée d'ombre terrestre, nous le retrouverons bientôt, demain, face à face, dans sa paix, dans sa gloire et sa félicité.

Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste! Soutiens notre vieillesse, ô fantôme céleste...

Les vallons sont comblés par ronibre des grands monts, Le siècle va finir dans une angoisse immense, Nous avons peur du froid dans la nuit qui commence, Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t'aimons!

Jean Aicard.

Mais qui chante ainsi? Et est-ce bien vrai qu'il aime notre Jésus du soir, celui qui ne voit en Lui qu' « un fantôme incertain que l'on distingue à peine » et qui ne voit qu'un symbole dans « la fraction du pain ».

L'amour a un autre accent. Et sur ce sujet de Jésus lumière, douceur, espérance du soir de la vie, je veux, en finissant, faire entendre Tardent mysticisme du moyen âge. C'est une voix du cloitre, c'est la voix de Gertrude, la vierge d'Eisleben, qui chante ainsi à Jésus son cantique du soir :

« 0 Jésus, mon amour, amour du soir de ma vie, réjouissez-moi de votre vue à l'heure de mon départ.

« 0 mon Jésus du soir, faites-moi m'endormir en vous d'un sommeil tranquille, et goûter l'heureux repos que vous avez préparé à ceux que vous aimez.

« Par votre seul regard si pur, si plein de charmes, montrez-moi le chemin pour le voyage éternel.

« 0 mon amour, soyez pour moi un soir si beau que mon âme ne trouve qu'allégresse à dire un doux adieu à son corps, et que mon esprit, enfin de retour vers vous, aille reposer sous votre ombre bénie.

« Dites-moi alors, de votre voix limpide et mélodieuse comme une douce musique : « Voici l'Époux ! « Il arrive. C'est moi! qui viens à toi pour les noces « éternelles. » Amen^ »

1. Traduit (ou imité) de sainte Gertrude par le comte Lafont, La Table de la Cène. Cité par M«' Pie, dans l'oraison funèbre de son pieux ami.

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