‹ Le vieillardChapitre 3 sur 104 · LAGTION DE GRACES « JE SUIS PORTÉ · texte numérisé non relu

LAGTION DE GRACES « JE SUIS PORTÉ

Toute notre vie devrait être un chant d'action de grâces. Tel devrait être spécialement celui de la vieillesse. Le dernier combat s'achève, la bataille est gagnée, la couronne nous attend : Vixisti, Viclor, vicisti! C'est l'heure de fléchir le genou, comme Condé à Rocroy. Saluez de l'épée, levez les yeux ; et remerciez le Dieu des armées : Te Deum laudamus!

Dans toutes les littératures du monde, la vieillesse est une couronne : Corona dignitatis sencctus, dit le Livre Saint. Couronne de vainqueur, couronne de laurier, auquel s'entrelace l'épine, il est vrai. Mais ceux qui l'obtiennent sont rois entre les hommes; et, cette couronne, ils la doivent recevoir à genoux, dans l'action de grâces, comme un présent des cieux.

De quels biens remercier? De celui de la vieillesse elle-même tout d'abord. Si la vie est un bienfait, la vieillesse est une faveur : faveur d'exception, car petit, très petit, mon frère, est le bataillon sacré des vétérans del'existence. D'après les statistiques — je prends.

la table de Deparcieux — la moyenne de la vie humaine est de trente-neuf ans huit mois : mettons quarante ans. Si vous en avez soixante, soixante -dix, quatre-Nângls, c'est donc un tiers, une moitié de votre génération que vous avez débarquée au cours de cette traversée, tandis que vous, passager plus heureux, vous l'avez poussée jusque dans des océans dont vous n'apercevez pas encore le rivage. Don rare, ai-je dit, don précieux aussi. Car si « le temps est de la monnaie », quel trésor n'est pas la vieillesse, riche de l'accumulation des années terrestres dont elle peut faire le prix des années éternelles!

Soixante ans, près de vingt-deux mille jours et nuits, durant lesquels nous fûmes portés, bercés, entre les bras maternels de cette Providence dont un phi losophe écrit : <( Dieu n'a-t-il pas placé l'homme sar la terre, comme un enfant dans son berceau? Û. proportionne à sa force la durée du jour qu'il lui donne; et, lorsque l'heure de la veille a cessé, il tire le rideau sur le monde, impose silence à la nature, pour que tout se recueille et sommeille. Il nous porte du repos à la veille, de la veille au repos. 11 berce son enfant comme une nourrice, entre la nuit etlejour...»

Et encore : « Qui a remercié Dieu de tout ce qu'il met de joie dans nos cœurs, par l'éclat du midi; de tout ce qu'il y met de mystérieux instincts, par l'influence des nuits? Qui lui rend grâces de la douce espérance que le matin réveille en nous, et de la pieuse mélancolie que nous inspire le couchant du jour... ? n

Or, tout cela, mon frère, n'est-ce donc rien? N'est-ce donc rien que ces myriades de réveils joyeux qui nous furent donnés durant plus de trois quarts de

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siècle, et dont chaque matin faisait affluer la lumière à notre esprit comme à nos yeux, en même temps qu'il apportait à notre cœur un sang plus jeune pour de nouveaux travaux, plus vif pour de nouveaux bonheurs? N'est-ce donc rien que le don perpétué delà santé, c'est-à-dire cette suite ininterrompue de victoires remportées sur les milliers d'eunemis visibles et invisibles de notre existence? Et la famille, et l'école, et l'amitié, et l'instruction, les joies de l'esprit, celles du cœur?

Or cette munificence de la terre et des cieux, ces grâces d'hier et d'avant-hier, multipliées par les heures presque incalculables de notre existence, ne vont-elles pas aujourd'hui soulever notre cœur vers le Cœur éternel? Et ne voulez-vous pas, mon frère, que ce soir, puisque notre âge c'est le soir, nous liions en faisceaux ces bienfaits rassemblés pour les ofîrir à Dieu, comme ces gerbes dont les Hébreux venaient, après la moisson, déposer l'offrande devant l'autel de Jéhovah, au chaut des cantiques consacrés?

Tel serait mon cantique, à moi : ne serait-ce pas aussi, ou à peu près, le vôtre?

« De tous les dons de votre main, de ceux qu'elle a répandus sur toutes et chacune des saisons de ma vie, enfance, adolescence, jeunesse, et jusqu'à l'âge avancé où je suis, je vous bénis. Seigneur!

« Des humbles et bons père et mère que vous m'avez donnés, de mes frères et sœurs, vos servi • leurs et vos servantes, de la petite maison à nous où vous fûtes prié, aimé et servi; et où, grâce à vous, nous avons vécu ensemble cachés, unis et heureux, soyez béni, Seigneur-

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(( Du pain quotidien que vous ne nous avez pas refusé, de la grande vie des champs dont vous m'avez nourri, des premiers éveils de mon intelligence, des premiers battements de mon cœur, quand il vous a entrevu et senti dans la transparence de vos œuvres, je vous bénis, Seigneur!

« De la petite école où l'on me mit en main mon premier livre, et entre les doigts ma première plume, l'outil sacré! De l'Église où le prêtre qui m'aimait me fit pleurer sur le crucifix, exulter devant l'évangile, adorer devant votre autel, soyez béni, Seigneur!

« Des amitiés que j'ai rencontrées et de celles que j'ai gardées, des bienveillances qui m'ont accueilli, des saintes ignorances dont je fus enveloppé, des indulgentes bontés qui m'ont pardonné , de toutes les mains fortes et tendres qui se sont tendues vers moi, sur le chemin qui mène à vous, la Bonté même, soyez béni. Seigneur!

« De la poésie du beau dont vous m'avez enivré, de la lumière de vérité dont vous m'avez inondé : de la voie du bien où vous avez fait marcher devant moi de si aimables guides, et fait luire de si nobles exemples, soyez béni, Seigneur!

« Des dangers et des pièges auxquels j'ai échappé ; des courants pernicieux d'où vous m'avez préservé ou tiré; des maux et maladies dont vous m'avez guéri; des forces que, sous votre beau ciel 4'azur, j'ai retrouvées dans les années de ma seconde jeunesse, pour servir encore vos desseins sur moi, occuper le poste que vous m'aviez préparé, et fait bénir votre nom, en y faisant mon devoir. De tout ce bien, de toutes ces grâces, je vous remercie, Seigneur! »

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Le service, le travail, le devoir. Et, en effet, ce qui, en définitive, fait le prix de la vie, ce n'est pas l'existence elle-même, c'est l'emploi qu'on en fait et ce qu'on lui fait rapporter.

Dans le dernier poème d'Ibsen, celui que le vieux poète a intitulé : Quand nous nous réveillerons d'entre les morts, le dernier mot de son héroïne, Irène, est celui-ci : « Quand nous nous réveillerons d'entre les morts, nous verrons que nous n'avons jamais vécu ». Elle le dit des inutiles existences et des existences manquées. Et des existences obscures, infîmes, que dirons-nous, mon frère ?

Ah! oui sans doute, ceux-là ont vécu vraiment qui ont accompli de grandes choses, parce qu'ils furent de grands hommes; fondateurs d'empire, libérateurs des peuples, explorateurs des mers ou des continents, inventeurs, savants, poètes, écrivains, artistes de génie ou de talent. Et leur action de grâces, à eux, ce sera la dédicace de leur œuvre à l'Éternel.

Mais les petits, les petits? La multitude innombrable de ceux qui ne firent pas d'œuvres, et qui n'ont pas laissé de nom? La belle offrande à déposer au pied de votre trône, grand Roi, que celle de la motte de terre que j'ai retournée, de la barre de fer que j'ai martelée, du morceau de bois ou de pierre que j'ai taillé ou poli, du brin de laine ou du coton que j'ai filé ou tissé! Et la grande figure vraiment que je fais, devant votre face! Et le grand poids dont je pèse dans votre balance, moi, pauvre atome

perdu dans le tourbillon de l'existence universelle!

Oh! mes frères bien-aimés, que ce n'est pas ainsi qu'en juge le Père de famille, quand, dans l'Évangile, il dit au plus humble et au plus pauvre de ses serviteurs, qui lui apporte le fruit minime mais consciencieux de ses eflbrts : « C'est bien, bon serviteur, Euge! Tu fus fidèle en de petites choses, in ?nodico, je te récompenserai en de grandes, super ynulta. » Que cet Euge renferme d'encouragements! Que cet in modico renferme de consolation. Et que ce super ftîulta renferme de promesses!

Euge, c'est bien! bon laboureur, qui, tous les jours que Dieu fait, courbes ton front sur les quelques arpents de terre que, soixante ans durant, tu as ouverts, retournés, amendés, ensemencés, moissonnés, in modico. Mais qui, chaque dimanche, relèves ce front vers le ciel, en lui présentant le vivant hommage des deux générations de tes fils et de tes filles qui ont appris de toi à marcher droit devant Dieu ! Viens, je te ferai roi, super multa!

C'est bien, bon artisan, bon ouvrier, bonne ouvrière, bon serviteur, bonne servante, qui revenez à moi, après la longue faction que vous avez faite, par mon ordre, au poste de fatigue et d'obscurité que je vous avais assigné. Est-ce que la fumée qui monte de l'usine, de la locomotive, de la forge, du bivouac, comme du toit de chaume, comme du foyer de la veuve, comme du fourneau de l'humble servante, ne m'est pas aussi un encens d'agréable odeur?

11 n'est pas une seule condition, ni milieu de fortune, de naissance et d'état, qui ne fournisse à une âme bien faite le sujet avec le devoir de bénir Dieu de ses dons. Que nous ayons porté l'épée ou la hou-

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