CHAPITRE XIV
Ces vieillards, ces époux, ce père, cette mère vénérable, ces aïeuls, en qui Platon saluait des statues vivantes des dieux, je me les représente assis à leur foyer ; un jeune enfant, leur petit-fils, ou petite-fille, près d'eux, à leurs côtés. Entrons là discrètement et pieusement, mon frère. Asseyons-nous un instant à ce foyer où Dieu réside et préside. C'est le foyer du temps passé. Sa dignité et sa félicité ne feront-ils pas envie à la famille d'aujourd'hui?
Les deux époux qui sont là ont, depuis trente ou quarante ans, marché du même pas dans les mêmes sentiers, sous la même étoile, en se donnant la main : « Ubitu Caius, ego Caia; là où tu seras Caius, je serai Caia ! » Même cœur, comme même nom. La route s'est faite sans heurt. A se sentir ainsi continuellement l'un à côté de l'autre sur tout le parcours, l'esprit et le caractère se sont assimilés, si déjà ils n'étaient semblables en partant. Constamment occupées à se rendre dignes l'une de l'autre, heureuses l'une par l'autre, on dirait que ces deux âmes ont fini par n'en plus faire
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qu'une. Qui donc a fait cela? L'amour. Mais l'amour dans son [>lus sublime exercice, qui est le sacrifice réciproque de soi à un autre soi-même. Une moisson do vertus est née spontanément de ce travail, travail facile parce qu'il est aimé. Qui en a jeté la semence? Amor sementa d'ogni virtit, dit Dante.
Maintenant, la vieillesse est venue. Les enfants ont quitté la maison paternelle, emportant au nouveau foyer qu'ils ont fondé is. leur tour, le souvenir et l'image des vertus dont ils ont ici reçu l'exemple et l'héritage. Leur mission terminée, restés seuls sous ce toit, présentement silencieux et recueilli comme un temple, le père et la mère, comme effrayés de leur solitude, se serrent d'autant plus étroitement l'un contre l'autre.
Le lien qui les unit n'est plus le lien de fleurs tressé au printemps de leurs noces; le nœud en est fait de leurs peines communes comme de leurs joies, de leurs tristesses non moins que de leurs tendresses; mais tristesses et tendresses partagées inséparablement. De toutes les expériences dont ils se sont enrichis, celle qu'ils ont faite l'un de l'autre est la plus précieuse, comme elle fut la plus douce. Et, à dire vrai, peut-être jamais ne se sont-ils, je ne dis pas plus aimés, mais mieux aimés qu'à présent. C'est par les parties hautes, si je peux m'exprimer ainsi, qu'ils communiquent désormais. Dans ces régions sereines dont la pureté n'est plus ternie par les vapeurs des sens, ne dirait-on pas que les pensées se sont blanchies, comme les cheveux?
Mais ce sont là des choses desquelles d'autres parlerontmieux que moi. J'aime, pour profane qu'elle soit, la plume délicate qui a écrit celte page : « Si la tendresse conjugale mérite le nom d'amour, c'est à l'heure où, cessant d'être un plaisir, elle devient un bonheur
nécessaire; alors que, sans brûler aussi vivement, elle réchauffe plus doucement et plus profondément. Plaisante qui voudra l'amour en cheveux blancs. Dans ces derniers serrements de main, et l'effusion de cœur de ces deux vieillards, je vois la plus sainte et la meilleure des tendresses humaines; et je m'incline devant elle comme devant ces lampes saintes dont les lueurs tremblantes annoncent le voisinage de Dieu. »
Le même écrivain continue : « Qui donc parlera dignement de ces deux êtres qui, depuis quarante ans, marchent côte à côte, s'aiment, s'estiment et se soutiennent, rêvent, prient, jouissent et souffrent ensemble? Qui donc en parlera, de ces vieux amis, dont les cœurs, comme soudés l'un à l'autre, vibrent à l'unisson; dont les âmes se reflètent mutuellement, comme deux miroirs où le passé, le présent, l'avenir se confondent dans la même image ! . . ,
« ... Cependant, aussi étroitement unis, aussi sûrs l'un de l'autre qu'on peut l'être, ils soignent leur affection comme si elle pouvait leur échapper. Je ne sais quel parfum de tendresse printanière persiste dans ce mélancolique automne. Us entourent leur amour d'égards, de respects, de prévenances, comme d'un arôme qui le conserve. Les raffinements de leur courtoisie sont une des formes de l'estime mutuelle qu'ils se portent. Leur abandon a des pudeurs; ils s'aiment avec recueillement. Et, jusque dans l'intimité, ils observent des délicatesses qui ressemblent à de la reli-
ion
Et de vrai, c'est de la religion, écrit un moraliste 1. Gustave Droz, Tristesses et sourires, pp. 109-111.
d'une plus haute inspiration, M. Amcdce de Margerie. C'est lui à qui nous demanderons de faire entendre ici la vraie note chréliennc^.
« L'union des époux chrétiens participant du divin, écrit-il, leur amour participe aussi de l'éternité. La loi de décroissance qui s'assujettit tout ici-bas, ne saurait porter atteinte à leur immortelle jeunesse. Ce qu'il y avait eu de périssable dans cet amour s'est dissipé depuis longtemps, comme une fumée, et le rayonnement de la flamme en est devenu plus pur.
« A ceux qui comprennent ainsi l'amour conjugal il est beau, il est doux de se suffire l'un à l'autre. L'épouse privée de tous ses proches, a encore près d'elle quelqu'un à qui elle peut dire, comme Andromaque à Hector : « Tu es maintenant mon père et « ma mère vénérés, tu es mes frères, ô toi mon époux « bien-aimé. » Et l'époux peut dire à l'épouse privée d'enfants, ou qui les a perdus, comme dans la Bible Elcana d'Ephrata dit à Anna, son épouse stérile et éplorée : « Nesuis-je pas, à moi seul, meilleur pour « toi que dix fils? » Enfin, jusque dans cette solitude et privation, cette vie n'aura pas été sans fruit. Avoir donné du bonheur et de la vertu à une âme chérie par-dessus toutes les autres; avoir compté les jours par les pas qu'on a faits ensemble vers la perfection ; avoir eu, pendant de longues années, un foyer d'où le mal seul était banni; avoir, à mesure qu'on vieillissait, dilaté son cœur pour y faire entrer plus d'amour pour Dieu et pour les malheureux, c'est vraiment avoir vécu; et, après cela, on peut mourir. »
1. Amédée de MARGcniE, La Famille, t. I. Ceux qui ont lu ce livre et qui n'oat pas connu l'intérieur familial de celui qui l'a écrit, ne sauront jamais à quel point il a été vécu !
Puis, pour les vieux ménages sans enfants, il reste toujours la sublime ressource de se créer une famille adoptive. N'y a-t-il pas les orphelins et les orphelines, les pauvres vieux, les pauvres vieilles, les ménages sans pain, ni feu ni lieu, qui les attendent, qui les appellent à l'honneur, au bonheur d'une paternité, d'une maternité qui, elle aussi, leur sera la bénédiction de Dieu sur leurs vieux jours? Entre vingt modèles de cette adoption qui se présentent à moi, je pense en particulier au couple admirable de M. et M™" Féburier, principaux fondateurs de la maison-mère des Petites Sœurs des pauvres, où ayant dépensé magnanimement leur bien, et donné leur cœur, ils avaient accepté de laisser aussi leurs corps, couchés dans la même tombe, sous le sanctuaire où l'épouse devait finir par consacrer sa vie de charité et de pauvreté au service de ces humbles. Il faut voir cette tombe; on devrait écrire cette vie.
Mais ceux-là sont les riches. N'y aurait-il de belles et saintes vieillesses conjugales que parmi eux? Le croire serait ne pas connaître le pauvre, l'ouvrier, le villageois surtout. C'est au village, que se place ce poétique tableau d'un jubilé de cinquantaine, célé- ])ré, en tête-à-tète, sous le grand ciel.
Au doux soleil du Midi,
Dans le jardin attiédi,
Sur le banc, devant la treille,
Pour chaufTer leurs corps frileux,
Ils se sont assis tous deux
Le bon vieux, la bonne vieilla.
Dans leurs atours surannés, L'un près de l'autre inclinés, Cheveux blancs sur front d'ivoire, Us fouillent, les chers vieillards, Parmi les légers brouillards Dont se voile leur mémoire.
Et cette mémoire évoque le souvenir des anciens jours, des jours de joie, des jours de deuil; de leurs enfants qui ne sont plus, et de ceux qui leur restent encore :
Nos yeux connurent les pleurs; Mais au sein de nos douleurs Nous demeurâmes, quand même, Sans effroi du lendemain.
Debout, la main dans la main.
On est si fort, quand on aime !
Nous nous contentions de peu
Au grand soleil du bon Dieu.
Les biens, les faux bieus des hommes,
Si follement disputés,
Ne nous ont jamais tentés.
Nous mourrons ce que nous sommes.
Voici nos devoirs remplis.
Nos fils se sont établis.
Comme nous, près de la ferme.
Nous voici vieux et bien las...
Nos existences, hélas!
Touchent de près à leur terme.
Mais aux portes de la mort Bénissons Dieu ! notre sort N'est-il pas digne d'envie?
Et nos fidèles amours N'ont-ils pas trouvé bien courts Cinquante ans de notre vie? K.,
1. M"* S. Vercniaud, pièce présentée au concours des Jeux floiaux, 119».
On devine la fin : un embrassement attendri, dans des larmes d'action de grAces.
Tout n'est pas fiction dans cette poésie. Aussi bien j'en sais une autre qui, elle, a été vécue, et dans laquelle d'ailleurs le Dieu des chrétiens tient une plas grande place. Si je me permets de la citer, on me le pardonnera bien, puisque la scène se passe, à Péques 1889, dans le village même où naquit mon père. Et le poète est un de mes plus chers et plus vaillants fils d'il y a cinquante ans passés ^